Derenbourg, page
ruines de Jérusalem ne siégeait plus même aucune autorité religieuse. Le sanhédrin résidait à Iabné, ville qui déjà trente ans avant la guerre paraît avoir été un des principaux centres du judaïsme, quoique la population y fût mêlée de Gentils l.
M. de Saulcy a salué cette défense de Jérusalem d'un cri d'admiration et de sympathie auquel je fais écho de tout mon cœur. Les Juifs ont donné là un spectacle dont l'humanité devra toujours leur tenir compte. Ce siège désespéré, cette résistance incomparable, ce martyre d'un peuple entier, témoignent d'une force intérieure qui explique assez comment le judaïsme a moralement subjugué le monde 2. Le récit de celte guerre, quoique fait par Joseph, c'està-dire par un écrivain médiocre d'esprit et de cœur, demeurera toujours comme une protestation contre la conquête romaine et contre toute conquête ; protestation qu'aucune grandeur, nuls souvenirs ni monuments ne peuvent effacer. L'exemple de Jérusalem protégera mieux que tous les discours l'inviolabilité de la patrie et celle de la conscience.
Les affreux souvenirs de la guerre de Titus, les exécutions épouvantables qui avaient étouffé dans l'Egypte et la Cyrénaïque les derniers restes de cette
1. Philon, YAmbassade à Gains. Voir aussi, sur Iabné, Derenbourg, p. 288, 302, etc., Neubauer, la Géographie du Talmud, 18G8, p, 73-76, et la traduction du Traité des Bcrakhoth, par M. Schwab, p. 80.
2. « Ce ne sont pas quelques hommes, ni une armée, c'est un peuple presque entier qui va mourir pour ses croyances et sa liberté. » Duruy, Histoire des Romains, t. IV, l S7 4 . page 152.
guerre, avaient laissé dans les Juifs de ees provinces, moins anéantis que ceux de la Judée, 'd'implacables ressentiments. Ils se réveillèrent pendant la guerre de Trajan contre les Parthes, guerre où étaient sans doute mêlés les Juifs de chez les Parthes, demeurés libres. En Cyrénaïque, il n'y eut pas précisément une guerre, mais un massacre des Grecs et des Romains surpris par des Juifs. Dion impute à ceuxci d'effroyables atrocités l.
Ils firent à leur tour paraître leurs ennemis dans l'arène, aux prises avec les bêtes féroces. Dion compte plus de 220 mille hommes massacrés; il en compte plus de 240 mille dans l'île de Cypre : les Juifs, dit Eusèbe, étaient comme possédés par un démon de révolte. En Egypte, les Grecs, accablés par les Juifs, se retranchèrent dans Alexandrie ; les Juifs de la ville furent à leur tour égorgés ou brûlés vifs. Il y eut là une guerre véritable, pour laquelle Trajan dut envoyer des forces considérables, et qui finit par de grandes tueries de Juifs 2.
La Judée, sous Trajan, resta tranquille. Cela dura jusqu'à la seizième année d'Hadrien ; mais l'empereur ayant alors voulu faire de Jérusalem une colonie romaine, c'est-à-dire une ville de Gentils, où seraient établis les dieux des Gentils, les Juifs n'en purent
1. De manger la chair de ceux qu'ils assassinaient; de se faire de leurs boyaux des ceintures ; de les écorcher et de se vêtir de leur peau; de les scier depuis la tète jusqu'au bas du corps.
2. L'historien Appien faillit périr dans cette guerre. Voir le fragment d'Appien retrouvé par M. Miller (Revue archéologique, 1869).
supporter l'idée. La Judée propre s'insurgea, et essaya une dernière fois de revivre. Le rabbin Akiba fut le prophète de cette guerre; il n'est connu, je crois, que par les sources rabbiniques ; mais il y l'ait la plus grande figure, et il y paraît au premier rang des docteurs et des martyrs1. Pour le capitaine, on ne sait pas son nom propre; les textes l'appellent le fils de Koziba, BenKoziba ou BarKoziba. Mais Akiba lui ayant appliqué la prophétie de Balaam [Nombres, xxiv, 17) : «Une étoile est sortie de Jacob», ce ne fut plus Bar Koziba, mais Bar Kokhaba, le fils de l'étoile, en grec Barcochébas 2. La guerre avait été d'abord souterraine; le pays se couvrait de tranchées, où des troupes d'hommes s'abritaient, se rejoignant les unes les autres par des communications secrètes : puis la révolte éclata. Elle s'étendit à des hommes de toute race, et il sembla, dit Dion, que la terre entière en fût remuée. Julius Severus, chargé de la combattre, ne voulut pas se hasarder dans une grande bataille contre le désespoir furieux des insurgés; il les coupa les uns des autres et les détruisit péniblement par une succession de combats et de sièges. Le dernier fut celui de Bettar, quelle que soit la ville ainsi désignée, où les plus obstinés furent à la fin acculés, et forcés 3. Près de 500,000 hommes,