CHAPITRE XII
^A RELIGION AU TEMPS* d'»'AUGUSTE. — VIRGILE. l'astrologie ET HANILIUS.
Ceux qui avaient assassiné César ne jouirent pas longtemps de raffranchissement dés ides de mars. Ils se. trouvèrent plus faibles contre son ombre que contre lui-même. Cicéron combattit par laparole, et mourut; Brutus combattit par Tépée, et mourut. La terre fut pour quelques jours à deux maîtres, et demeura bientôt à un seul : le césarisme resta définitivement établi ; il devait durer plus de quatre cents ans, autant que la puissance romaine elle-même. Ce malheur était inévitable ; on Ta assez dit, et je ne crois pas qu'on puisse le conlester; mais, pour être inévitable, il n'en était pas moins triste. La maladie inévitable est toujours la ma- ' ladie ; la mort inévitable est toujours la mort. On est allé plus loin : on a soutenu que les provinces, c'està-dire les peuples sujets, avaient trouvé dans l'ordre nouveau la sécurité et la justice. On fait dire cela à Tacite : il dit seulement qu'elles avaient espéré ce bienfait, et que cette espérance leur avait fait accueillir avec faveur le pouvoir d'un seul; mais ce pouvoir a-t-il
tenu ses promesses ? Tacite encore semble le reconnaître pour ce qui regarde Auguste lui-même ; il lui ac- <îorde d'avoir montré « le respect des droits des citoyens •et des ménagements pour les alliés, ^jus apud cives^ modestiam apud socios. Et on ne peut gaères douter qu'à partir du moment où lepouvoir d'Auguste s*est établi, après d'affreuses guerres et à la suite de tant de désordres, certaines tyranniesloc&les n'aient été contenues par la pensée qu'on aurait désormais des comptes à rendre. Mais il ne faut pas s'exagérer ce bienfait du pouvoir suprême. Une phrase de Sénèque nous apprend que sous Auguste méme^ un Volésus, proconsul d'Asie, avait fait décapiter trois cents hommes en un jour, et qu'il se promenait fièrement, content de son œuvre, au mi-» lieu de ces trois cents corps décapités. D'autre part une phrase de Tacite nous fait savoir que ce Yolésus, pour sa conduite dans sa province, fut accusé comme Verres et condamné comme lui à Texil ; l'empereur lui-même avait appuyé la plainte. Cette justice d'Auguste n'a pas dépassé celle qu'avait obtenue Cicéron. Sous Trajan encore, on voit un préteur d'Afrique qui se conduit comme un brigand dans sa province; il volait de toutes manières et on l'accusait de s'être fait payer pour tuer des innocents. Condamné, il mangea volup^ tueusement dans l'exil le fruit de ses rapines, tandis que la pauvre province, avec sa cause ^gnée, demeurait dans le deuil.
Ce que les provinces accueillaient avec plaisir dans
l'avènement des Césars, c'était un gamernemeni à la
. place de l'anarchie. Un gouvernement, c'eet ce qui a
presque toujours manqué aux cités du monde antique, mais ce qui manquait plus que jamais à Rome depiMS le temps de Marius. On eut cela sous l'empire, et ce fut un bien. Il y faut ajouter le bienfait des réformes ou des soulagements que l'expérience seule et le travail du temps durent amener, aidés de l'effort des bons esprits 6t des honnêtes gens : cela s* est fait sous les Césars plutôt que par eux. Mais il s*est produit, par le fait du despotisme, une triste compensation à tout ce qu'on a po gagner d'ailleurs; c'est qu'il n'y a eu sans doute alors de grand et de puissant que des courtisans, c'est à-dire des caractères médiocres et bas; ou, si les empereurs ont été forcés de laisser arriver aux honneursqudques têtes plus nobles, ces hommes distingués forent évidemment ceux qui eurent le moins de pouvoir et de liberté. Ceux-là seulement étaient surveillés de très-près ; ceux qui plaisaient à César et aux amis de César demeuraient aisément impunis. Les intrigues du Palatium remplacèrent celles des factions. Ce qui est clair, c*est qu*un Cicéron ne pouvait plus faire entendre sous les Césars ses protestations éloquentes. Il ne pouvait plus y avoir de Verrines; il ne s'ensuit pas de là qu'il n'y eût plus de Verres. Je crains en un mot qu'il ne se mêle beaucoup d'illuàon dans la pensée que l'avènement des Gé^sars a été salutaire aux opprimés, au dedans ou au dehors. Le tableau le plus vif qui ait jamais été fait des misères de la paix romaine {et M soUtudinem faciunLj pacem appellani)j les dévastations, les massacres, les coups de fouet, le viol des femmes, est de ces temps mêmes ;
c'^st celui que Tacite a mis dans la harangue du chef breton Galgacus. Quant aux peuples non soumis, ils D^étaient qu'une matière pour exercer les armes des soldats romains, et pour faire ensuite le plaisir du peuple dans les carnages de l'amphithéâtre. Certes, ni L^ Fontaine, ni Byron, quand ils faisaient parler le paysan du Danube ou le Gladiateur mourant, n'avaient songé que les peuples eussent tant ù se louer du césarisme. En Italie même, dans les campagnes, nous voyons le riche qui dépouille le pauvre de son patrimoine, et qui va le chassant devant lui : c Us s'en vont, emportant avec eux leurs dieux domestiques, le mari et la femme et les enfants déguenillés, i Dans un petit roman, qui faisait le thème d'un exercice d'école au temps d'Auguste, nous apercevons déjà le château féodal du moyen âge, perché sur la montagne, (Toû le riche guette ses aubaines, les proies que lui jette la mer *. A Rome, la plèbe des citoyens était ménagée et Qattée ; mais dans les persécutions contre les Juifs, les chrétiens, les sectateurs des religions égyptiennes, on voit comment étaient traitées ces populations inférieures, de sang d'affranchi, c'est-à-dire servile, qu'on déportait ou qu'on proscrivait en masse.
Je ne dirai qu'un mot pour ce qui regarde les esclaves, et je le prends dans cette espèce de testament d'Auguste, dans cet Exposé de la situation de l'empire, que le maître du monde avait écrit, quelques années seulement avant sa mort, pour le faire lire à tous ses
1. Erat in summis monlium jugis ardua divitis specala ; iHic iste nanfragiorum reliqaias computabat.
sujets, et que le monument d'Ancyre nous a conservé. L'empereur parle ainsi, dans ce compte rendu solennel adressé au monde : € J'ai débarrassé la mer des brigands (ces brigands étaient les auxiliaires dont s'était servi Sextus, fils de Pompée, pour essayer de tenir tête aux trois héritiers de César et de leur arracher rempirc). Dans cette guerre, beaucoup d'esclaves, échappés de chez leurs maîtres, avaient pris les armes contre la république. J'en ai fait prisonniers environ 30,000, et je les ai rendus à leurs maîtres, pour qu'ils subissent la peine de leur crime (ad supplicium sumendum), » Voilà comment le règne des Césars fut inauguré pour la population servile. Les esclaves furent plus que jamais des ennemis publics, hosles, au dedans comme au dehors. C'est sous Auguste aussi qu'on décide que si un maître est assassiné; tous les esclaves vivant sous son toit seront mis à mort sans distinction de sexe ni d'âge; la décision est confirmée sous Néron, et bientôt elle est appliquée; il y eut un jour où quatre cents esclaves, hommes, femmes et enfants, furent égorgés à la fois, tous peut-être innocents de la mort quils expiaient, et la plupart reconnus pour tels. Une moitié de la population esclave se compose de forçats enchaînés dans des bagnes , ergasiula^ où ils vivent et où ils meurent. Revenons aux citoyens : au moindre signe, ils ont à subir la mort, l'exil, la confiscation. Ovide, pour avoir déplu, va mourir seul au bord du Danubç. Tout le monde n'était pas assez en vue pour être exposé à de si grands coups ; mais la tyrannie descend naturellement d'étage en étage,
H. It
iù% LE CUftlSTIANlSUE ET SEâ ORIGINES.
et, à sa maiiiére, se fait toute à tous. Au lieu des horreurs éclatantes des proscriptions, il règne une terreur permanente, froide et sourde, où le sang coule gouUe à goutte ; et encore se fait^il de temps en temps de grandes tueries, comme à la mort de Séjan,
Il est vrai qu'avec la servitude, Auguste avait apporté la paix ; je ne parle pas du temple de Janus fermé, car il fut rouvert presque aussitôt, mais de la paix dans rétendue de Tempire, C'était surtout ce dont on lai avait su gré , au sortir des longues convulsions des guerres civiles : les poëies chantaient cette paix, qui n'était pas bornée aux murailles de Rome^ mais répandait ses bienfaits par tout l'univers. Elle dura jusqu'à la mort de Néron, paix inquiète et pénible, où on sentait toujours sur sa poitrine le pied d'un maître. Quels maitres, d'ailleurs, que ceux d'alors 1 les meilleurs sont ceux qui ne sont qu'odieux, sans être des fous ou des brutes : de la bou^ détrempée avec du sang^ c'est le mot d'un Grec sur Tibère : ceux qui se voyaient à la merci d'un Caligula, d'un Claude, d'un Néron, ne pouvaient échapper au désespoir que par l'anéantisse* ment. On n'était plus déchiré, mais on étouffait; la paix elle-même finit par devenir intolérable, et on en sortit par de nouvelles crises. Déjà, sous Néron, tandis qu'elle durait encore, certains esprits ne la pouvaient plus supporter. Us enviaient la génération qui n'avait perdu la liberté qu'après l'avoir défendue sur les champs de bataille; ils reprochaient au destin, s'il les condamnait à la servitude, de ne pas leur donner aussi les com-
bats *. Il est difficile, après tout, de mesurer d'où nous sommes ce qu'avaient été les souffrances des hommes sous Rome libre, et ce qu'elles furent sous la Rome des empereurs; mais, ce qui est certain, c'est qu'en ces derniers temps ceux qui souffraient avaient perdu ce qui ne se perd que dans le tombeau, respérance.
On aperçoit d'ailleurs, dès Touverture même du régime nouveau, un signe sûr de rabaissement de l'humanité, c'est que la pensée philosophique s'arrête et recule. Tant qu'on a eu quelques forces pour se débattre contre le despotisme, on s'est débattu aussi contre le surnaturel. Maintenanton se sentvaincu, et on s'abandonne; les dieux triomphent en même temps que les soldats; et on se résigne à croire et à adorer comme à servir.
Je ne prétends pas dire qu'il ne reste rien du travail critique fait par plusieurs siècles de philosophie, et qu'il ait été perdu absolument. Certainement Épicure n'est pas venu en vain, ni l'école plus savante de la nouvelle Académie. Beaucoup se mêlent encore de rai* sonner et de douter. Beaucoup se piquent de ne pas croire aux fables des enfers et à l'autre vie. La renommée de Lucrèce, le poëte sans religion, va grandissant tous les jours ; et Virgile admire et envie la hardiesse de ses doctrines : Félix qui potuit ^... — Il n*y a rien après la mort^ ei la mort elle-même n'est rien ; ce vers fameux est de Sénèque. On se flatte de vivre dans un siècle avisé, et qui a secoué la crédulité antique^ La