Imbeciilorum esse œquum misererier omoL
de ses pensées. Pythagore est nommé dans Cicéi on au premier rang parmi les grands révélateurs.
C'est ainsi que la philosophie était arrivée aussi haut que pouvait la porter la vénération des hommes. Elle était traitée comme divine, et il se trouva que c'était précisément là pour elle un péril. Elle était une religion; mais tandis que, comme philosophie, elle pouvait tenir les religions au-dessous d'elle, comme religion, elle était la plus jeune de toutes et celle qui avait le moins d'autorité. Elle avait eu beau se prêter aux besoins de l'imagination, elle demeurait toujours trop raisonnable et surtout trop libre. On se souvient que déjà, au temps de Platon, l'esprit humain fatigué cherchait à qui remettre le gouvernement de lui-même et semblait envier l'immobile Egypte. Mais il n'est pas toujours facile de renoncer à penser, surtout pour des Grecs, et il fallut l'empire romain pour le leur apprendre. Les écoles continuèrent donc de conduire les consciences, mais ce gouvernement des écoles devint lui-même ecclésiastique et intolérant. Leurs dogmes furent sacrés : en trahir un seul est un crime ^ « car trahir un dogme, c'est trahir la vérité et la justice, et c'est ainsi qu'on arrive à trahir aussi les particuliers et les États, i» Cette intolérance souleva des résistances et des révoltes; on releva les incertitudes des philosophes, leurs erreurs, leurs contradictions. On demanda pourquoi on s'asservirait ainsi à une école où on n'était entré que par hasard. Car, comment se fait-il qu'on appartienne à telle secte plutôt qu'à telle autre, sinon parce que, tout jeune encore, on y a été engagé par un ami ou par la
parole du premier philosophe qu*on a entendu? Elon se cramponne ensuite à celle doctrine qu'on a rencontrée, comme des naufragés au rocher où la tempête les a jetés. C'est Targument fameux que Rousseau a repris contre les Églises dans la Profession de foi du vicaire savoyard^ et qui leur est si terrible, car c'est bien chez elles que Tautorité et le hasard font tout en effet; mais lorsqu'il n'y avait pas encore d'Églises, c'était aux écoles qu'on l'opposait.
On reprochait encore à la philosophie les fautes et les vices des philosophes, comme plus tard on a reproché à la religion ceux des prêtres. On lui reprochait aussi leurs aberrations, et on répétait qu'Un y a pas d absurdité ou de rêve de malade qui ne se trouve dans un philosophe. Je ne connais guère de mot qui ait fait plus de profit à l'Église que celui-là; et cependant, quand Cicéron a parlé ainsi des philosophes, c'était précisément à leur théologie qu'il en voulait, et l'esprit qui parlait en lui aurait été certainement plus dur encore à celle des Églises. La philosophie avait donc des ennemis; les zélés s'en indignaient, c Attaquer la i;rat^ fnère de Inhumanités n'est-ce pas un parricide? Il y a une ingratitude impie à s'élever contr'^- une sagesse qu'on doit respecter encore si on n'est pas capable d'en profiter. > Il y avait aussi l'indifférence en matière de philosophie, et c'était le fait du grand nombre.
Mais je n'appelle pas indifférents ceux qui disaient que, tout en étudiant les préceptes de la philosophie, il faut vivre comme tout le monde, civiliter. Lactance reproche durement à Cicéron d'avoir parlé ainsi à son
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fils. Hais un bon chrétien du xvii* siècle aurait dit de même qu'il faut savoir sa religion et la suivre, mais qu'il ne faut pas vivre en capucin. Enfin, ceux-mémes qui s'adressaient aux philosophes ne les respectaient pas toujours assez, et peut-être qu'ils n'étaient pas toujours assez respectables. Cette vie de commensal des grandes maisons n'ôtaitpas nécessairement au philosophe sa dignité: il suffit, pour le montrer, delà manière dont Cicéron parle de Diodote le Stoïque et d'autres encore ; mais elle pouvait la mettre en péril. On entrevoit que ces seigneurs s'amusaient quelquefois de leur philosophe, à souper ou en attendant le souper , comme d'un abbé du xyiii* siècle. Et j'ai déjà rappelé que Philodème, un disciple d'Épicure^ il est vrai, n'avait pas précisément, auprès du noble Pison, l'attitude d'un directeur de conscience.
Enfin un reproche que les dévots font volontiers aux philosophes, celui d'employer tout l'effort d'une science ambitieuse pour n'arriver qu'à ce que la religion enseigne simplement aux plus humbles, les dévots de l'antiquité le leur adressai.entdéjà : c Entre seulement, dit Sénèque, dans Técole où on apprend à lire, et tu reconnaîtras que ce dont les philosophes font si grand bruit avec leurs sourcils froncés, n'est que la leçon qu'on fait aux enfants * ».
Les Stoïques avaient dit : Le Sage est le véritable prêtre. Mais ce n'était là qu'une figure , et, en réalité,
^ tt Les plus sublimes idées des philosophes sont dans les réponses du catéchisme. » Génie du C/imttanûm0. Je prends cette citation dans la traduction de Sénèque de Baillard, qui n'indique pas Tendroit précis d'où il Va. tirée.
dans le monde hellénique, le prêtre et le philosophe étaient deux. Il n'en était pas de même dans certains pays de TOrient. Là, il n'y avait pas de philosophie proprement dite, mais la religion elle-même était une philosophie, et qui avait des nations entières pour disciples, car les religions s'imposent à tous. On disait alors qiie les Babyloniens et les Egyptiens étaient des philosophes ; cela voulait dire, je pense, qu'ils avaient des dogmes également reçus de tous; enseignés par leurs prêtres et appuyés probablement sur des textes sacrés, et que ces dogmes entretenaient en eux ce zèle dévot qui se détache de la terre pour se tourner vers le ciel. C'était la philosophie du surnaturel, deux mots qui se heurtent pour une raison libre, mais dont le rapprochement n'étonnait pas les hommes du temps de César. Voyez commment Diodore parle des Chaldéens, qui sont à Babylone, dit-il, ce que sont les prêtres en Egypte, c Chargés du culte des dieux, ils passent toute leur vie à philosopher, et ils sont trèshabiles dans la connaissance des astres et surtout dans la prédiction de l'avenir... Mais ils ne se livrent pas à ces études à la façon de ceux qui les cultivent chez les Grecs. La philosophie des Chaldéens se transmet héréditairement : le fils la reçoit de son père, et, pour s'y adonner, il est affranchi de tout autre devoir public. Ayant ainsi leurs pères mêmies pour maîtres, on ne leur marchande pas les connaissances, et, de leur côté, ils s'attachent à l'enseignement qu'ils reçoivent avec une foi plus ferme. Appliqués d'ailleurs à ces études dès l'enfance, ils acquièrent une grande aptitude, parce
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qu'on apprend facilement à eet âge, et que leur instruction se continue pendant longtemps. Mais, chez les Grecs, le plus grand nombre arrive sans préparation à la philosophie et ne Taborde qu'assez tard ; puis, après quelque travail, ils Tabandonnent, distraits par le besoin de vivre. Le peu qui pénètrent dans la philosophie tout à fait avant ne persistent dans cette occupation que pour y gagner leur vie ; ils innovent sans cesse dans les plus grandes questions, et ne suivent pas ceux qui sont venus avant eux. Les Barbares, toujours attachés aux mêmes doctrines, s'affermissent dans tous leurs principes, tandis que les Grecs, poursuivant les profils du métier, fondent tous les jours des sectes nouvelles. Et, comme ils se contredisent les uns les autres ourles points les plus importants, ils tirent en sens contraire la pensée de leurs disciples, dont les esprits Sottent suspendus en l'air pendant toute leur vie, et ne peuvent rien croire fortement, b II me semble qu'il suffit de lire ce petit morceau pour reconnaître qu'au moment où il a été écrit, le monde était près de tomber sous l'empire d'une religion, et qu'il n'y pouvait pas échapper*.
Quelle serait cette religion? celle de Babylone? celle de TÉgypteTou quelque autre? On n'en savait rien encore, mais la pauvre raison humaine était impatiente
1. C'est ainsi que plus tard Élien aussi \ante la sagesse des Barbares, chez qui osx o'a jamais mis en doute ni l'existence des •dieux ni leur providence. L'Inde, h O'îique, TÉgypte n'ont jamais porté un Évémère, ni un Épicur^, ni un Diagoras. Tous ces peuples croient à la divination et aux songes, et se livrent avec dévotion à ^tttes les pratiques du culte des dieux.
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d'abdiquer entre les mains d'un pouvoir sacré. Elle ne pouvait plus supporter le doute, c'est-à-dire la liberté. Elle ne comprenait pas que les hommes ne sont divisés que sur les questions théologiques, c'est-à-dire sur les choses où il n'y a réellement rien à savoir ni à apprendre; et que plus Tesprit humain serait dégagé, par l'examen et la contradiction même, de ces mystère^ stériles, plus il se trouverait à Taise et se sentirait de force pour travailler à ce qui l'intéresse véritablement^ c'est-à-dire à l'amélioration de la vie, soit pour chacun, soit pour tous.
On était prêt à subir le joug d'une reUgion, de même qu'on était disposé, dans Tordre extérieur, à supporter le gouvernement d'un maître. Spirituel et temporel, si on peut employer ici ces expressions, Thumanité abandonnait tout, dans le sentiment de l'impuissance où les malheurs et les fautes accumulés l'avaient réduite.
Une seule plainte, parmi celles qu'on vient d'entendre, était légitime : c'était dommage, non pas que la philosophie fût payée (il était trop juste que le philosophe vécût de ses leçons comme le prêtre vit de Tautel) ^ mais qu'elle dût l'être par chacun de ceux qui avaient besoin de la vérité, et qui pouvaient être pauvres. C'est à la communauté de faire en sorte que Tenseignement qui convient à tous soit donné à tous.
Ce ne fut ni la Chaldée ni l'Egypte, ce furent les Juifs qui recueillirent le gouvernement des âmes. Les Juifs, soumis depuis Alexandre aux rois de Syrie, mais toujours indociles à la servitude, en avaient appelé contre leurs maîtres, d'abord aux rois d'Egypte, puis aux Ro-
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tnains. Non-seulement leur colonie, à Alexandrie, avait pris une importance considérable, mais an grand-prétre, chassé de Jérusalem dans les dissensions intes^nes auxquelles cette ville était toujours en proie, avait ob- ■ tenu de fonder à Bubaste, en terre égyptienne,, un nou* veau Temple, contrairement auxprescripiîonsdela Loi, et par esprit de révolte contre les autorités de la ville sainte ; ce Temple subsista jusqu'au temps de Vespasien, qui le fit détruire. Vers la même époque, si on en croit le livre des Macchabées, Judas avait fait un traité d'alliance avec les Romains. Tant qu'il y eut des rois de Syrie, les Juifs purent conserver quelque indépendance à l'égard des redoutables protecteurs qu'ils avaient cherchés contre ces rois : mais quand les Romains furent maîtres de la Syrie, ils entendirent l'être aussi de Jérusalem. Jérusalem, ayant résisté, fut emportée par Pompée, l'année qui suivit le consulat de Cicéron. Des milliers de Juifs furent emmenés prisonniers h Rome, soit par Pompée, soit par les lieutenants qui continuèrent à guerroyer après lui en Judée; et nous savons que ces Juifs esclaves devinrent bientôt, par l'affranchissement, des citoyens romains.
Mais il est clair que, bien avant cette date, les Juifs et le judaïsme avaient déjà dans Rome une influence considérable. Depuis longtemps ils s'étaient répandus à travers les pays grecs d'Asie et d'Europe. Il y avait partout des Juifs, Juifs d'origine ou parla circoncision, et autour d'eux des adorateurs de Dieu ou judaïsanis, qui, sans être circoflcis et sans s'astreindre â toutes les pratiques mosaïques, lisaient les livres saints et en-
lîro LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.
foyâîeot au Temple, à Jérusalem, leur argent et leur& hommages. Si on en croit Plutarque, le judaïsme avait des amis à Rome, du temps de Cicéron, jusque dans le ' Sénat romain. Dans le procès fameux contre ce préteur de Sicile dont le nom de Porc (Verres) prétait si bien aux sarcasmes d'un accusateur populaire, on sait que la première difficulté que rencontra Cicéron, qui s'était chargé de la plainte des Siciliens, fut de demeurer enpossession du droit de soutenir l'accusation devant les juges. Car les Siciliens, les sujets, ne pouvaient porter une action devant les tribunaux romains : cela n'appartenait qu'aux Romains eux-mêmes. Les intéressés rie pouvaient pas môme désigner l'accusateur, et, s'il se présentait plusieurs Romains pour ce ministère, c'était aux juges à choisir entre eux. Les partisans secrets du j^éteur avaient un accusateur à leur convenance, contre qui Cicéron eut à combattre d*abord. C'était un ancien questeur de l'accusé, nommé Cécilius, sénateur, puisqu'il avait été questeur; etPlutarque raconte que, comme il était suspect dejudaïser, Cicéron allait disant: c Qu'est— ce qu'un Juif peut avoir à démêler avec un Porc? > Je ne sais ce qu'il faut penser de ce judaïsme, que Cicéron a pu exagérer pour faire un bon mot, et dont il ne dit rien dans son plaidoyer, que nous avons. Mais ce qui est certain, c'est que le même Cicéron, dix ans plu& tard, plaidant à son tour pour un préteur concussionnaire, était fort en peine d'avoir àrépondreaax plaintes 'des Juifs.
Flaccus, préteur de la provinCeM'Asie, fhrm beaucoup de vols qu'on lui importait comme à ta»t ^'autres-
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magistrats romains, était accusé particulièrement d'avoir mis la main (soit pour son compte, soit pour celui du Trésor) sur de l'or que les Juifs ou judaïsants de plusieurs villes de sa province envoyaient au Temple. Arrivé à ce grief, qui semblait devoir toucher assez peu la plèbe rooiaine qui l'écoute, le grand avocat est cependant visiblement embarrassé ; et, s'adressantà l'accusateur son adversaire (il s'appelait Lélius) : c Voilà, dit-il, comment on a choisi, pour débattre la cause, cet endroit de Rome; voilà pourquoi tu as voulu être entouré de la multitude qui peuple ce quartier. Tu sais comme ces gens-là sont nombreux, comme ils sont wnw, êeut cequils peuvent faire dans une assemblée du peu^ pie. Je parlerai bas, de façon à n'être entendu que des juges. Car il ne manque pas d'hommes prêts à soulever cette foule contre moi et contre tous les bons ; je ne veux pas les y aider, et leur rendre la chose plus faeile. i» Et plus loin : c Faire obstacle à une superstition barbare était d'une sage fermeté; braver la foule des Juifs, si menaçante quelquefois dans nos assemblées j pour le service de la République, était d'un grand caractère. — Mais Pompée vainqueur, quand il prit Jéi^salem, ne toucha à rien dans le Temple. — Il a fait y^^ir là une grande marque de sa sagesse accoutumée, es évitant, dans une ville si prompte aux soupçons et aux calomnies, de donner prise aux mauvais propos. Car, ce n'est pas sans doute la religion (la religion des Juifs ! la religion d'un peuple ennemi !), mais un simple ménagement, qui a arrêté ce grand capitaine. » Et enfin : « Ce n'est pas un vol que l'on établit, ce sont de
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mauvaises passions qu'on veut soulever. On ne parle plus aux juges, on déclame pour l'auditoire et pour la populace. Lélius, chaque république a sa religion ; nous avons la nôtre. Quand Jérusalem était debout et la Judée en paix^ déjà un culte comme celui-là offensait la majesté de notre empire, la grandeur de notre nom, les traditions de nos ancêtres. Mais aujourd'hui nous savons les sentiments de ces peuples à Tégard de notre autorité ; il nous les ont fait voir en prenant les armes. Et nous savons aussi le cas que les dieux font de leur race, puisqu'elle est vaincue, puisqu'elle est tributaire, puisqu'elle est esclave ! * »
C'est ici une de ces révélations qui éclatent par moments au milieu des silences de l'histoire ancienne. Jusque-là nous voyions à peine paraître les Juifs ; et voici qu'une page, qui pouvait si bien n'avoir pas été conservée, et même n'avoir pas été écrite, nous apprend tout à coup, non-seulement qu'il y avait des Juifs à Rome en grand nombre, mais qu'ils y avaient une action politique, laquelle s'exerçait au profit du parti populaire confre celui de Cicéron et du Sénat.
C'était depuis trois ans seulement que Jérusalem avait été prise par Poifipée; ceux qu'il en avait ramenés captifs n'avaient guère eu le temps de devenir citoyens. C'étaient donc des citoyens de plus ancienne date, Latins ou étrangers d'origine, ingénus ou affranchis, qui. comme Juifs ou judaïsants, constituaient déjà dans la cité une classe à part, avec laquelle il fallait compter.
1. Dans un autre DUcours encore, il appelle les Juifs un peuple yiitpour tirvir.
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Et ceux qui n'étaient pas citoyens n'en formaient pas moins dans la grande ville une population considérable, dont les affections et les démonstrations avaient leur importance. Quinze ans après, lors du meurtre de César, parmi les groupes d'étrangers de toute espèce qui vinrent faire le deuil de ce grand mort autour de son corps, chaque peuple célébrant ce deuil à sa manière, on remarqua surtout les Juifs {prœcipueque Judœi^ dit Suétone), qui veillèrent plusieurs nuits de suite auprès du bûcher.
La religion des Juifs avait de bonne heure frappé les esprits par ces deux traits : qu'ils n'adoraient qu'un dieu unique, et que ce dieu n'avait pas d'images. Le docte Varron, en protestant avec les philosophes contre ridolàtrie, s'était appuyé , entre autres exemples, de celui des Juifs. Les esprits avaient reçu une vive impression, c'est Tacite qui en témoigne, lorsque Pompée, à la prise de Jérusalem, étant entré dans le Temple, jusque-là inaccessible , avait reconnu qu'il ne s'y trouvait, en effet, aucune effigie divine, et que cette mystérieuse enceinte ne cachait rien. Ils furent saisis par cette religion de l'invisible, si conforme à la pensée de tous ceux qui étaient capables de philosophie à quet que degré.
Il est bien étrange que dans les nombreux écrits qui nous restent de Cicéron, et principalement dans ses trois livres sur les Dieux^ il ne soit pas dit un seul mot de la religion juive ; et il n'y a guère d'exemple qui puisse mieux nous apprendre combien nous devons nous défier de ce que nous croyons savoir de l'antiquité.
Il se trouve que Cicéron n'aurait pas même prononcé le nom de ces Juifs, qui tenaient déjà dans Rome une si grande place d'après son propre témoignage, s'il ne les avait rencontrés une fois par hasard sur son chemin
Je ne dois pas étudier ici l'histoire des Juifs et lean Écritures pour développer les raisons de la fortune de leur religion ; ce serait empiéter sur la seconde partie de mon travail, à laquelle je dois renvoyer cette étude. Mais on reconnaît à première vue par combien de côtés le judaïsme répondait alors aux dispositions des esprits. Il les débarrassait d'une mythologie décréditée, dont tous ceux qui raisonnaient un peu voyaient le ridicule et le scandale. II les délivrait des superstitions attachées au culte des images. Et ce dieu un et sans figure, ce dieu tout particulier qu'il prc^osait, étant Tennemi de tous les autres, semblait fait par cela méiae pour être le dieu des mécontents.
D*un autre côté, aux imaginations avides dumerveâleux, le judaïsme offrait une histoire sainte qui en était remplie. D'ailleurs ce n'était pas seulement dans le passé que les Juifs avaient foi aux mirades ; le mirJKie leur paraissait l'état normal, le régime naturel et néoessaôre du peuple choisi, et ils avaient toujours des >pn<Mligft8, ou à raconter, ou à promettre.
Us attendaient Tavénement prochain d'un Jfessie et la fin du monde présent. Sur ce dernier point encore, en a vu qu'ils se rencontraient avec l'inquiétude ^nérale des peuples.
A ceux qui étaient las de la philosophie, le judaïsme porésefitait une doctrine où il n'y vivait ombre ni de pU-^
EPOQUE ROMAlr^Ë. *~ CICÉftON. 155.
losophie, ni de science ; une doctrine où rien n'éiaîl libre, où tout étaitimmuable, arrêté et fixé à jamais dans une parole divine, que rhomme n'avait qu'à répéter et à naéditer.
En morale, enfin, les Juifs opposaient aux orgies et aux duretés de la société romaine des vertus qui leur étaient propres. Je ne puis que répéter ici ce que j'ai écrit ailleurs : t C'est un grand peuple que celui qui a souffert perpétuellement Toppression sans jamais Taceepter. La nature humaine s'élève à souffrir ainsi. C'est cette oppression, toujours pesante, mais toujours secouée, qui rendait le Juif plus dévot à son dieu, plus tendre et plus miséricorcHenx aux siens (c'est le mot même de Tncite), plus dur à lui-même, plus indomptable à la brutalité du puissant, plus dédaigneux des folles joies des heureux et de leurs vices.
Ponr moi, que tu retiens parmi ces infidèles, Tu sais combien je hais l^urs fêtes criminelles, Et que je mets au rang djs profanations Leurs tables, leurs festins et leurs libations.
La communauté iuive était au milieu du monde comme Esther dans le sérail d'Assuérus, et dans ce farouche isolement elle s'emparait insensiblement de ceux qu elle étonnait, t ■■*
En effet, Tétrangeté même de leurs mœurs et de leurs pratiques, qui les tenait aussi isolés moralement, aussi à part, au milieu de l'univers soumis, que les Bretons dans leur île, comme Virgile a représenté ceux-ci dans un vers fameux, devait attirer certaines âme&
autant qu'elle pouvait en repousser d'autres. Gomme plus tard les Chrétiens, ils semblent au premier abord détestés de tous ; mais comme les Chrétiens, ils grossissent cependant tous les jours et font des recrues dans l'ombre. La révolution qui a été appelée le Christianisme ne date pas de celui qu'on a nommé le Christ; elle a commencé dès que le judaïsme a commencé de se répandre. Seulement tout se passe d'abord dans des régions obscures où l'histoire ne peut pénétrer.
Entre la mort de César et le moment où l'on voit les Chrétiens paraître pour la première fois à Rome, sous Néron, il s'est écoulé encore environ cent ans. Il me reste à poursuivre, pour ces cent années, l'exposé de fétat moral et religieux du monde païen ; je serai libre ensuite de passer à l'étude directe du judaïsme.