Justa venus ; c'est une expression de Lucain
4. « Qu'il me soit permis de dire ce qui m'a été révélé, et de
Les enfers, à la porte desquels habitent les mauvaises joies, mala meiitis gaudia^ où Minos tient ses assises sévères, vitasqite et crimina discit^ où le coupable, au milieu même du supplice, fait amende honorable à la justice violée :
Discite justitiam moniti ot non teronere divos < ;
les voyages de ces âmes à travers plusieurs existences, et les épreuves qu'elles ont à subir ; la Sibylle qui promène Enée parmi ces mystères, la même Sibylle que Virgile avait déjà prise à témoin dans ses Églogues : celui qui a chanté tout cela est bien l'initiateur du grand poète chrétien du moyen âge ; on comprend que Dante ait voulu marcher derrière lui pour descendre aux lieux d'en bas. Mais Virgile n'aurait pas consenti à l'y conduire; en vrai disciple d'Athènes, il détournait ses regards de ces horreurs : « Il n'est pas permis, disaitil, à qui est pur, de franchir ce seuil abominable. *
Nulli fas casto sceleratnm insistere limen;
et tandis que le fils de l'Église, dans son étroite et dure intolérance, exclut son maître, comme païen, du spectacle des béatitudes célestes, le maître, au contraire, dans une pensée plus haute et plus sainte, ferm.ait ses yeux à des tourments dont il n'aurait pas été permis
d'avoir pitié. Aujourd'hui notre imagination est devenue trop juste et trop humaine pour supporter même, avec
découvrir sons vos anspices des mystères cachés an fond de la terre et de la nuit. »
1. a Apprenez par cet exemple la justice et le respect des dieux. »
Virgile, Tidée de pareilles souffrances ; et j'ose dire que s'il se trouvait encore un poëte pour peindre l'enfer, il ne viendrait pas à bout de se faire lire deux fois.
Si j'ai rappelé tout d'abord le chœur des* poètes d'Auguste, et Virgile à leur tète, c'est que, dès qu'on se remet en mémoire ces beaux vers, on se convainc que l'esprit religieux qui y respire est bien jusqu'à un certain point celui du temps, et non pas seulement l'œuvre de la politique d'un homme. Cette politique a suivi un mouvement qu elle n'a pas fait ; de même que le Concordat est l'œuvre de la réaction religieuse qui a succédé à la Révolution française, et non pas cette réaction Tœuvre du Concordat. Quand les hommes n'attendent plus rien de leurs .propres forces, ils se rejettent du côté des dieux, et les habiles les conduisent aux autels pour se consacrer eux-mêmes. Leur foi s'évanouirait comme une fumée, du moment qu'ils reprendraient confiance et courage ; mais ce ne peut être avant ce jourlà. C'est un jour qui n'est jamais venu pour le monde romain. La riche littérature de l'époque d'Auguste nous éclaire à merveille sur l'état des àmes^ et nous montre qu'elles étaient livrées à toutes les croyances comme à toutes les pratiques religieuses ou superstitieuses qui se sont perpétuées pendant tant de siècles dans le monde chrétien. Religion ou superstition, il n'y a pas de distinction entre ces deux choses pour une raison fermement critique : ces mots expriment des idées toutes relatives ; la superstition de celui-ci est toujours la religion de celui-là, comme la religion des uns est la superstition des autres. Mais enfin cet âge vivait en
n^ Ln CHRISTIANISME ET SES OUIGiNËS.
plein surnaturel aussi bien que les âges suivants, et à peu près de la même manière. *^
Commençons par les croyances» et d'abord par les plus hautes et les plus pures, qui sont de la philosophie autant presque que de la religion. On n'avait plus la force, même parmi les meilleurs esprits, de ne voir dans la nature que la nature même; Lucrèce l'avait en vain proclamée libre, on lui rend un maître; Ih aussi, on met une royauté, in regnonalisumus. On croit plus que jamais à un gouvernement du monde, gouvernement qui réside dans un dieu suprême, sinon unique, qui est bien celui que les chrétiens nomment simplement Dieu, Qu'on rappelle en effet Deus^ ou Divinilas, ou Jupiter, c'est toujours le mème..« Tout est plein de Jupiter. »
Ab Jove principîam, Mas®, Jovis omnia plena.
'— « Que chanterais-je avant le Père du monde, qui règne sur les hommes et sur les dieux?... // nengeU'dre rien qui soit plus grand que lui-même; rien ne subsiste qui lui soil égal ni qui approche de lui ^. 3 On enseigne , même en vers, que les déités diverses ne sont que des vertus divines cachées sous des Ggucesqui frappent davantage Timaginalion *. Ce dieu est démon-
!• Unde nil majns generatnr ipso,
Nec vigel quidquam simile aut secundam.
â. Pour que les chosi^s, revêtues d*an corps, imposent ainsi davantage 2),
pondus uti rébus persona imponere posait.
tré par Tordre universel du inonde, où iln*y a rien 910 soit fait en vain ni au hasard :
Nec qnidqnam ratioais «get fnutnve eretlam est ?. .
Tout a été ordonné pour le service des dieux et des hommes. La création e^t un bienfait. Et quand je dis la création, je puis prendre ce mot au sens moderne sans aucune inexactitude. C'est une erreur de croire que le christianisme seul ait fait faire à la raison l'étrange tour de force d'imaginer le monde né de rien. On disputait déjà dans les écoles antiques si Dieu avait trouvé la matière toute faite, ou s'il se l'était faite à lui-^méme. La divinité est, d'ailleurs, dans Tordre moral, tout ce qu'elle doit être pour satisfaire la conscience, e Les dieux condamnent la force qui s'emporte, et grandissent celle qui se modère. » --^ < Rome n'est si haut que parce qu'elle s'abaisse devant les dieux. >
Dis te minorem qnod geri^, imperas.
— t Plus on s*est refusé à soi-même, plus on obtient d'en haut. » — Les dieux demandent le cœur, non le sacrifice. — L'éloquence continue aussi d'employer tous les lieux communs spiritualistes : Rien ne meurt que le corps. — L'homme, c'est Ovide qui le proclame, f homme est fait à l'image des dieux; et un autre poëte ajoute que la divinité est descendue en nous et y réside^
t. « Ge n'est pas une œuvre du hasard, mais le plan d'une intelli* geace supérieure. 9
KûB casas opus est, magui sed Quoiinû orda.
et que^ quand nouè cherchons JHeu^ eest Dieu même qui se cherche^
. • • • • Qaem denique in nnnm Descendit deus atqae habitat, seque ipse reqnirit.
Hais au-dessous de ces belles spéculations, une religion plus vulgaire cherchait et trouvait le surnaturel dans tous les coins de la nature. Le temps dont parle Musset n'était pas passé,
Où quatre mille dieux n'avaient pas on athée.
Les dieux grecs cependant, les dieux de la mythologie, ne vivaient plus guère que dans les œuvres des arts ou dans les vers des poètes. Hais le soleil, la lune, les astres étaient des dieux ; et puis tout un peuple d'êtres surnaturels, sous le nom de démons ou de génies, était répandu dans l'air entre le ciel et la terre, sortes d'intermédiaires entre la nature divine et l'humaine ; c'étaient eux qui se manifestaient par les prodiges et les miracles. Les philosophes y croyaient. On racontait que Brutus, à la veille de sa dernière campagne, couché sous sa tente et ne dormant pas, vit une figure qui se tenait debout près de son lit sans lui rien dire, et que, lui ayant demandé : c Qui es-tu ? > il entendit cette réponse : c Je suis ton mauvais génie, et tu me verras bientôt à Philippes. » Les dieux se révélaient quelquefois par leur protection, plus souvent par leur colère. Denys d'Halicarnasse raconte que les femmes romaines ayant fait faire une statue à la Fortune féminine, cette statue parla devant tous pour honorer leur piété, et il
ajoute que son récit pourra servir à redresser ceux qui pensent que les dieux ne se soucient pas des honneurs que les hommes leur rendent, et ne s'irritent pas des impiétés et des injustices, c Cette manifestation de la déesse, qui n'eut pas lieu une fois seulement, mais deux fois, comme le portent les annales des pontifes, doit faire que ceux qui sont scrupuleux à conserver les opinions que leur pères leur ont transmises sur les dieux , s'attachent plus fermement et sans trouble à ces croyances ; et quant à ceux qui méprisent les antiques traditions, ne donnant à la divinité aucune espèce d'autorité sur les pensées humaines» ils pourront abjurer cette opinion malheureuse; ou, s'ils sont incurables, ils en seront plus détestés de tous et plus maudits. » — Denys, sans doute, est un esprit médiocre; M.Michelet Ta jugé d'un mot, en relevant chez lui un avanl-goût de C imbécillité byzantine ; mais un esprit de cet ordre nous donne mieux que les beaux génies la mesure où s'arrêtait la raison du commun des hommes. U représente la foule, et c'est dans la foule que s'est opéré le mouvement religieux dont je cherche le secret dans cette histoire.
D'ailleurs, il n'y a pas si loin de la foi de Tite-Live à celle de Denys, et les histoires de Tite-Live sont pleines de ce qu'on appelait des prodiges. Il est vrai qu'il s'en excuse ; il sait, je le rappelais tout à l'heure, que les prodiges ne sont plus reconnus d'une manière publique et officielle, c Mais, dit-il, en écrivant sur ces faits antiques, je prends moi-même, comme malgré moi, un esprit d'un autre temps, et je me ferais un scrupulci
IL is
quand les sages d'autrefois ont fait pour ces événements des expiations publiques, de ne pas daigner les insérer dans mon récit. » Et, ainsi rassuré contre les railleries des incrédules, il remplit des pages de ces manifestations divines ; il rapporte qu'un bœuf est monté jusqu'au troisième étage d'une maison ; il assure même qu'un autre bœuf a prononcé ces propres paroles : c Rome, prends garde à toi ; » il raconte que des rats ont rongé l'or consacré dans ^n temple, ajoutant seulement cette fois que c'est ainsi qu*une religion égarée fait intervenir les dieux jusque dans les plus misérables accidents. Qu'est-ce que cela veut dire? Que croitil au juste? Qu'a-t-il gardé précisément de cette foi qu'il regrette ? On ne sait, mais on ne peut douter qu'elle ne subsistât encore tout entière dans des esprits moins cultivés et nmus dioisîs.
Pour n'être phis rocoonus jpar l'État, les prodiges n'occupaient guère moins les esprits des peuples. Tous les événeok^ts de cette époque ne sont entrés dans l'histoire qu'avec le cortège d'une multitude de signes qui passaient pour les avoir annoncés. Tous les livres, ceux des prosateurs comme ceux des poëtes, sont remplis des présages sinistres dont on entourait la mort de César. On en trouve aussi pour celle d'Auguste et de tous les autres; il y avait eu des présages de la victoire de Pharsale; il y eut ceux du désastre de Varus. Les biographies des Césars, ide Suétone, éeho de tout ce que les Aomains se racontaient les uns aux autres, sont semées de toute espèce de miracles. On y lit que Livie, étant grosse de Tibère, prit un œuf de poule qu'elle
i^uva pour tirer de ce qui naîtrait un présage ; il vint nn poulet qui portait déjà une crête, signe de la grandeur promise à Tenfant attendu. Il y est dit encore que Tibère ayant voulu tme taire les oracles de la Fortune de Préneste, qui se rendaient par des sortSj avait fait •emporter les sorts à Rome dans un coffret bien scellé : •quand on ouvrit le coffret, il était vide, et les sorts ne s'y retrouvèrent que lorsqu'on l'eut rapporté à Préneste. Mais je ne finirais pas de transcrire ces contes. Je ne veux pas oublier pourtant l'histoire du coup de foudre ^ui emporta le C, première lettre du nom de Cœsar^ c'est«-à-dire d'Auguste, gravé sur le piédestal de sa statue. Comme le C vaut c«nt en chiffres, et que œsar^ •dit«on, en étrusque, signifiait dieu, celavoulait dire que dans cent jotirs il sertit dieu, ou, en d'autres termes, qu'il serait mort.
Bien des espèces de divinations étaient florissantes : les augures d'abord (rien ne s'est jamais fait à Rome, <iit Tite-Live, que sous la garantie des auspices, <;'est-à-dire des signes donnés par les oiseaux); les livres sibyllins ; l'aruspicine, qui comprenait la science des signes écrits dans les entrailles des victimes, et la science des foudres; les sorts; les oracles, quoi^ que fort déchus ; l'évocation des morts, et enfin l'astrologie. Il faut y ajouter la divination libre et capri- <;ieuse des Inspirés. Auguste voua aux dieux une célébration extraordinaire des Grands Jeux , paroe qu'une femme, qui s'était gravé des signes mystérieux sur le bras, s'était mise à prophétiser et à menacer Rome de la colère des dieux ; il crut devoir obéir à l'é-
180 LE CIiniSTlÀMSME ET SES ORIGINES.
motion que ce spectacle avait excitée dans la foule. Du temps deCaliguia, la première fois que s'ouvrit sous ses auspices une nouvelle année, on raconte qu'un esclave monta sur le lit sacré (puivînar) du Jupiter du Capitole, etfit entendre toutes sortes de prédictions sinistres, après quoi il tua un chien qu'il avait apporté et s'égorgea luimcmc. Mais la première illusion et la première passion du temps est Tastrologie. Elle règne surtout au temps des Césars ; les poètes témoignent de son empire. Horace dit à Leuconoé : c Ne va pas chercher quelle fin les dieux nous ont marquée à tous deux, c'est un mystère: ne sonde pas les calculs de la science de Babylone, nec babylonios tentaris nmmeros. > Et à Mécène : « Quel que soit l'astre, dit-il, dont les influences redoutables menacent ma vie^ oui, mon horoscope s'accorde d'une manière merveilleuse avec le tien. > — € Mortels , dit Properce , vous vous efforcez de connaître l'heure incertaine de la mort, et par où elle doit venir vous surprendre ; vous étudiez l'art découvert BOUS le ciel pur des Phéniciens, pour savoir quelle étoile est propice ou ennemie. » Et, à côté des poëtes, voici l'histoire qui témoigne que, sous les Césars, quiconque était mécontent ou inquiet demandait à l'astrologie des espérances ; ce qu'on cherchait surtout dans le ciel, c'était la mort de l'empereur, ou celle des gens dont on devait hériter. Auguste, dit-on, défendit de consulter les astrologues autrement que devant témoins ; et, môme devant témoins, de les consulter sur la mort de personne. Et on ajoute que, pour défier les horoscopes clandestins, il fit tirer le sien lui-même et le
LA RELIGION AU TEMPS D'AUGUSTE. m
fit afficher partout: je veux dire le thème de sa nativité, sur lequel chacun pouvait faire ensuite ses calculs. C'est à la fin du règne d^Âuguste que l'astrologie prend» pour ainsi dire, solennellement possession des esprits dans Rome par le poëme de Manilius. C'est une œuvre animée d'une foi profonde, et le poëie est l'interprète convaincu d'une religion. Écolier de Lucrèce en tant qu'il fait de la poésie philosophique, trouvant même çà et là quelques vers dignes de son maître, comme ceux que j'ai rappelés sur la science qui tue les miracles, on comme cette expression si souvent citée de Tinquiéuide perpétuelle de Tàme humaine : On se dispose loujc7irs à vivre, mais on ne vitjainais * ; Manilius est hic.i loin, d'ailleurs, de la liberté d'esprit d*Épicure, et il accepte la doctrine des Stoïques tout entière, y compririi les superstitions. Il ne doute ni que l'avenir ne soit écrit dans les figures que les astres tracent sur la sphère céleste, ni que l'homme ne soit appelé à le déchiffrer. L'homme peut se tromper, mais V ordre des étoiles ne se trompe ni ne le trompe :
Nam neque decipitar ratio nec decipit unqaam.
L'àme étant originaire du ciel, comment ne comprendrait-elle pas la langue du ciel? L'humanité fait des dieux pur l'apothéose ; commentn'entendrait-elle pas les dieux? Il ne recule devant aucune subtilité, si bizarre qu'elle soit, pour venir à bout des difficultés, des objections, des contradictions, qui sont terribles. Après tout, si le ciel est obscur, c'est qu'il veut l'être. Ainsi se défendent toutes
1* Victnrosque agimas sempcr nec \ivimus urqcnm.
ift« LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.
les révélations. Quand Pascal trouvait des prophéties qui lui semblaient un peu tirées par les cheveux, il disait que Dieu n'avait pas voulu qu'elles fussent entendues. Les dieux de Manilius sont aassi des dieux cachés :
Dissimulant, non se ostentaat mortalibns astra <•
Ils ne se communiquent qu'à ceux qui achètent cetto faveur tout son prix. Mais on ne saurait la payer trop cher ; si on fait tant pour les biens périssables, que ne fera-t-on pas pour le ciel ? L'homme peut bien se donner tout entier, qtmnd il vetU que Dieu se donne i
Impendendvs homo est, deiis esse nt possit in ipso.
Quelle ferveur d'enthousiasme et quel langage ! On ne lit pas assez ce curieux poème ; on ne trouverait certes aucun profit a y étudier le grimoire que Manilius a mis en vers ; mais on y peut faire la plus intéressanle de toutes les études, celle des mystères de Teq^rit humain». Le poëme, commencé quand Auguste régomt encore^ fut achevé sous Tibère ; celui-ci était digne que l'ouvrage lui fût offert. On connaît son application à Tas* trologie et l'histoire de Thrasylle son maitre. Un autre Thrasylle, fils du premier, passait pour avoir prédit à Âgrippine que Néron serait empereur, et aussi comment il la payerait du don de Tempire. L'astrologie est désormais souveraine. Mais, puissante comme les religions, elle est persécutée comme elles. De temps eoi
Gai, c*est un dien eaehé qiie le dieu qu'il faut cro^.
LA RELf&ION AU TEMPS D'AUGUSTE. 183
temps, onbaoûissaMl de Rome les maîtres de ces calculs, ifialhematki; mais ils y rentraient toujours.
Eh bien ! cette maladie de Tesprit humain, poursuivant le secret de Tavenir et erc^yant toujours Tatteindre, la société chréiknne en ai hérité comme de iami d'autres. Certaines formes de la divination 0flt[:^s5é;la divination eile-méfiBe a subsisté. Lea oraicles attachés aux temples des dieux ont dispara avec ees temples ei leur sacerdoce. Les auspiees élsôent par excellence une divination d'état. Exercée par des augures choisis entre les premiers persomosageSy cette divination ne faisait q|u*uii, pour ain^ dire, avee Tem^pire même, et n'avmt phis de raison d'être dès que l'empire était détruit Eiifin, l'i&spectk)n des entrailles des victiittes^ cessa nalnrcjlement quand les sacrifices eufSHOf^éa^s eurent cessé par une révolution dont j'aurai plus tard à rendre compte. D'uo autre côté, certaines pratiques de divination persis* tèrent sans être reconnues pour légitimes; l'Église les condamnait comme coupables, non comme illu* soires ; elles tombaient dans la sorcellerie, la religion suspecte et souterraine des dieux du mal. Parmi ces pratiques, il y en a une q^ui resta longtemps au* torisée et publique, celle des sort$\ elle finit par être proscrite. Mais d'autres illusions continuèrent de vivre au grand jour et en grand honneur.
D'abord, l'exaltation prophétique des Inspirés régoa pendant toute la durée de la crise reKgteuse au milieu de laquelle s'accomplît la révolution ehrétiûiïDe. C'étak^ en quelque sorte. Tétât normal des hommes remués par ces orages, L'Apocalypse est sortie de là, et chacun
184 LE GUftlSTlÂNISME ET SES ORIGINES.
prétendait avoir ses apocalypses. Gela s'apaisa, quand l'Église fut définitivement assise : l'inspiration fut surtout alors à Tusage des dissidents et des persécutés; mais elle reparut à ce titre dans tous les moments d'agitation et de trouble ; et, dans tous les temps, l'Église a reconnu ce don chez quelques-uns de ses saints.
Les sibylles, ou celle qu'on appelait par excellence la Sibylle, celle de Cumes, celle dont Virgile avait confessé la doctrine; les sibylles, dis-je, et les livres qu'on mettait sous leur nom, furent des autorités pour l'Église aussi bien que pour Tempire. Elles figurent, peintes par Michel-Ange et par Raphaël, sur les voûtes de ses temples ; et le premier verset de la prose des Morts {Dies irœ) proclame encore tous les jours, par toute la chrétienté, que le monde sera réduit en cendres, suivant la parole de David et de la Sibylle :
Teste Dayid cum SibyUa K
Enfin Tastrologie a vécu jusqu'au temps bien récent
encore où l'esprit philosophique et scientifique a décî-
démentprévalu. Sans avoir été consacrée par la religion,
I elle n'a jamais été non plus contredite par elle, et les
t papes aussi bien que les rois avaient auprès d'eux leurs
I astrologues, comme les Césars. Ainsi toutes ces choses
i 1. Go dernier vers a été retranché en France et remplacé par un
antre, an xvii« siècle, je crois, sons Tinflaence de la critique nais* santé. Âujourd'hai encore, dans le diocèse de Paris, on chante le verset ainsi corrigé, sans le nom de la Sibylle. Mais cette dernière marqne de Tesprit gallican disparaîtra bientôt sans doute, et la leçon primitive, conservée dans le rite romain et déjà reçue dans beaucoup de diocèses de France, prévaudra partout '
caractérisent les siècles où a régné l'Église aussi bien que les temps où régnaient les dieux.
Les dieux conseillaient les hommes par la divination ; ils faisaient plus par la magie ; ils les aidaient et travaillaient avec eux. La magie est le paroxysme de la maladie des religions ; elle sévit avec fureur au temps des Césars et dès le règne d'Auguste. Elle parait dans Virgile, dans Horace, dans les élégiaques. La Canidie d'Horace, avec Sagana et Véia, ses compagnes, pour préparer un philtre amoureux, fait mourir de faim un enfant, enterré jusqu'au menton, entouré de mets qu'il ne peut toucher et qu'on renouvelle sans cesse pour le consumer par la fureur du désir; nous suivons l'horrible scène, nous entendons les dernières paroles de l'enfant, qui jette sur la tète de ces femmes, avant de mourir, une malédiction terrible. Canidie sait animer des figures de cire, décrocher la lune du ciel, ressusciter les morts dont le bûcher a fait des cendres. C'est une Médée de tous les jours, et, d'autre part, Médée , sujet favori alors pour les poètes, n'est qu'une Canidie report tée dans le lointain grandiose des temps mythiques.
La critique raisonneuse qui niait les enfers était loin d'avoir prévalu dans la vie des hommes d'alors. Au contraire, les terreurs sacrées qui remplissaient leur existence redoublaient à la pensée de ce qui était t^U** delà, et c'est après la mort que la colère des dieux paraissait le plus redoutable. C'est en vain que la philosophie proteste; la foule croit; les philosophes eux-mêmes trouvent bon qu'elle croie. Un disciple de l'école sloïque, vers le temps de la mort d'Au-
«66 LECUaiSTIANISME ET SES OHJGINES.
guste, écrit qu'il faut traiter les hommes comme les enfants, qu'on rend sages en les effrayant avec les nonns de Lamia, Gorgo, Ephialte et Mormolycé, les ogres et les croquemi laines des anciens. On les détournera da mal en leur présentant des châtiments divins, des menaces, des épouvantes, qu'on fett entrer en eux par 1& discours ou par des images, ou dont on leur dit que tel ou tel a été réellernsent frappé, c Car h gromd troupeau des femmes et tout le vulgaire des bomnies ne sau* raient être conduits par des raisons philosophiques et amenés ainsi à la piétéy b la pureté, à la probité ; il y feut aussi la crainte des dieux, qui ne va pas sans merveilleux et sans febles. > Un vers de Properce nous a eoDservé pourtant la belle protestation d'uneàme pure, qui n'a que faire poor être bonne de la crainte du juge. Mais l'imagination se plait à avoir peur et à faire peur. Delà tous ces supplices décrits brièvement dans Virgile, mais complaisamrment étalés dans une pièce d'O* vide, Vlbis^ qm est une malédiction jetée à un ennemi. U y a dans ces tableaux un raffinement de cruauté qui n'atteint pas, ^ Tavoue, jusqu'aux horreurs que Tesprit du moyen âge inspirait à Dante, mais qui en approche; des peines atroces et qai ne doivent jamais finir, une mort en quelque sorte éternelle, c'est bien là Tenf^r cuiétien :
Nec mortis pœnat mors altéra finiet tMaJus, Horaque erit tantis ultima nulla mails U
1. « Point dd seeonde Mort pom m«ttr6 cm tenoo max tômmuttm de cette mort; point d'heure qui soit la dernière pour ces soui* frances. *
LA RELIGION AU TEMPS D'AUaUSTE. 1«7
Entre l'enfer et le paradis, il n'y a point encore de lieu qui s'appelle le purgatoire ; c'est un nom qui manque à la géographie de l'autre monde, mais il ne manque que le nom, La purification elle-même, par les supplices et en particulier par le feu, est dans Virgile : aut exuriiur igni; et, plus tard, Sénèque s'exprimera là-dessus en des termes qui pourraient être dans le catéchisme : l'âme se nettoie, expurgatur^ se débarrasse des souil*^ lures qui restent en elle et de la corruption attachée à toute existence mortelle, puis, s'élevant aux régions d'en haut, court prendre sa place parmi les âmes heureuses. À la religion des enfers tient celle des mânes; eo eux^ l'homme se survit, pour ainsi dire, sur cette terre même, et quelquefois y poursuit son œuvre. Les màne» de la victime s'attachent à celui par qui elle a souffert, et le poursuivent sans relâche jusqu'à ce qu'ils aient obtenu satisfaction. Tite-Live termiiie ainsi l'histoire du fameux Appius Claudius el des Dix qui régnèrent avec lui dans Rome : « Ainsi les mânes de Virginie, plus heureuse dans sa mort que dans sa vie, après s'être promenés si longtemps de maison en maison pour poursuivre sa vengeance, ne laissèrent pas debout un seul des coupables et purent enfin se reposer. » Je n'ai pas besoin d'insister sur la croyance aux revenants, qui apparaissaient surtout dans les songes, particulièrement pour réclamer la sépulture :
Ipsa sed in somnis inhaiMti yenit imago CoDJugis ^ • •
1. « Loi-mèm^, le fanldnie de «onépou sans séputtare lai apparct dans son somuLeil. »
i88 LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.
Enfln, ridée d'une résurrection, sans être généralement reçue et populaire, se répandait en ce temps-là et s'autorisait des traditions pythagoriques qui recommençaient à être en honneur. On plaisantait là-dessus les Pythagoriques : < Que vous importe que votre ami soit mort, vous qui comptez qu'il ressuscitera? » Mais, tout en plaisantant sur cette doctrine, on s'accoutumait h l'entendre professer. Ovide chantait la métempsy chose : Morte eurent animœ *, et Fauteur du poëme à Messala donnait rendez-vous à son héros, pour continuer son éloge, au jour lointain où lui-même se retrouverait homme une seconde fois.
On croyait de plus en plus à la fin prochaine du monde ; on mêlait à l'idée de cette destruction prochaine celle d'une régénération, et celle-là dominait chez les esprits qui avaient besoin d'espérances. On appelait et on attendait un sauveur. C'est ce sauveur que salue la fameuse quatrième Églogue où Virgile promet un renouvellement du monde :
Magous ab integro sœcloram nascitur ordo
Jam noya progenies cœlo demittitur alto >.
L'humanité, sous la conduite d'un guide qui va naitro et qui ramènera l'âge d'or après Tàge de fer, dépouillera à lafois ses iniquités et les misères qui en sont la peine :
Te duce, si qaa manent scelerisvestigianostri. Irrita perpelaa solvent formidine terras ^,