a Une victijBe la rendra pfns démente
fl04 LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.
Toutes les époques des travaux de la campagne ou de ses plaisirs sont marquées par des sacrifices :
Nnnc et in umbrosis Fanno decet immolare lacis Seu poscat agna, siye malit hœdo <•
c Avant tout, dit Virgile dans son poëme, rends hommage aux dieux et SDcriSe à Cérès. :d Et il décrit ia solennité qui se célébrait au moment où l'hiver fait place au printemps. Les processions qu'on faisait dans les champs sont Torigine de nos Rogations. Il y a les fêtes du dieu Terme, ou terminalia\ les fêtes de Paies, patilia^ à la fin d'avril ; les fornacalia, fête de la déesse du four, et bien d'autres, dans lesquelles chômait l^pay* êan^ et le bœuf lui-même :
Festus in pratis vacat otioso Gum bove pagas >.
Plus tard Columelle, dans son livre sur l'Agriculture , faisait la promesse (que nous ne voyons pas qu'il ait tenue), de donner, avec la liste des fêtes de la campagne, le détail de toutes les lustrations et de tous les sacrifices qui se font pour les fruits de la terre, suivant les anciennes traditions. C'est dans ce même livre que l'auteur, à l'endroit où il parle des devoirs du propriétaire ou du
1. « C'est maintenaot qu'il convient de sacrifier à Faune à Fombre des bois sacrés, soit qu'il demande qu'on lui immole un agneau ou Qu'il préfère une jeune chèvre. »
S. On pourrait appeler le dieu Terme le dieu du droit romain : «C'est toi qui marques la borne des populations, des cités, des em pires ; sans toi toute terre serait un objet de querelles. .
Tu populos urbesque et régna ingentia finis Omnis erit sine te liligiosus ager. »
fe
maître, lui recommande expressément, chaque fois qu'il rentre aux champs en revenant de la ville, de rendre d*abord ses hommages aux dieux de la maison, deos pénates adorare.
On consacrait un arbre à un dieu, et on sacrifiait tous les ans au pied de cet arbre. On sacrifiait au bord d'une source sacrée, comme la Bandusie d'Horace. Il y avait partout des pierres sacrées aussi, ou des troncs qu'on entourait de fleurs et auxquels on rendait hommage:
Nam veneror, seu stipes habet desertns in agris» Seu vêtus in trivio floreaserta lapis «•
Hais je transcrirai la prière à Paies, qu'Ovide a placée dans le poëme des Fastes, à l'occasion des palilia : c Protège à la fois le troupeau et les conducteurs du troupeau. Si je me suis couché sous un arbre sacré, ou si j'y ai conduit mes bétes ; si mes moutons ont brouté imprudemment l'herbe des tombeaux; si je suis entré dans un bois interdit, et que mes regards y aient mis en fuite les Nymphes ou le dieu au pied de bouc ; si ma serpe y a dépouillé les arbres de leur ombre, pour offrir des feuilles fraîches à une brebis malade, fais grâce à ma faute ; qu'il me soit pardonné d'avoir mis le troupeau à l'abri pendant la grêle sous le toit d'une chapelle rustique; pardonnez aussi. Nymphes, si j'ai profané vos eaux sacrées, si le pied de mes bétes en a troublé la limpidité. Déesse, fléchis pour
1. « Car je ne manqaepas de faire mes dévotions quand j'aperçois, eonronné de fleurs , un tronc isolé dans un champ , ou une vieille pierre à l'endroit où se croisent les routes. »
906 L£ GHRISTIANIS3IR ET SES ORIGINIilS.
nous les divinités des sources et des fontaines, et celles qui sont répandues partout dans les bois« Gardernaus de surprendre les Dryades ou Diane au bain, ou le sommeil de Faune couché à midi dans les champs. > Un seul texte comme celui-là donne, ce me semble, une impression plus vive que tous les faits, détachés des textes mêmes. On y sent, à travers un certain luxe d'imagination qui est du poëte, combien croyantes étaient les populations des campagnes, et combien naïvement elles se figuraient le surnaturel comme présent en tout lieu et à toute heure *.
Voici des dévotions plus sérieuses. Ovide exilé nous peint la triste nuit de son départ. Il adresse sa prière aux dieux du Capitole (sa maison était tout près du temple) ; sa femme prie à côté de lui, avec plus d'effusion encore ; puis il nous la montre, prosternée devant les images des Lares, les cheveux dénoués, et baisant religieusement le foyer éteint, en même temps qu'elle re* double ses prières. Plus tard, comme elle est restée à Rome, et qu'il lui demande, dans une autre pièce, d'aller solliciter sa grâce de Livie, îl recommande qu'avant de faire cette démarche elle n'oublie pas de brûler l'encens et de répandre des libations de vin devant les dieux. De même que la femme d^'Ovide baise son foyer, les navigateurs, échappés aux dangers ^e la mer,' baisaient dévotement la terre du rivage ; et Parmée d'Antoine, après avoir foi péniblement devant les Parthes .pendant plusieurs journées, ayant «afin réussi à traverser TA-
1. Lucrèce nous dit que les paysans croyaiaat enteaifre dansTécho la Yoix des Nymphes et des Faunes.
raxe, derrière lequel elle se seat sauvée « baise aussi la terre amie en la touchaat,
. Si rÉglise a placé uue de ses fèiesau i'^ janvier, la Circoncision de Jésus-Christ, c'est probablement parce que ce premier jour de Tannée était marqué déjà dans Tancienne Rome, comme tout^.les fêtea^par toutes sortes de devoirs religieux
Une des pièces écrites par Ovide dans Texil eexprime ses regrets de voir revenir la fête de Baccbus sans pouvoir la célébrer avec tous les poètes. Bacchus était leur patron, et à Rome sans doutô comme en Grèce^ chaque métier, j'allais dire chaque confrérie {colkgivm)^ avait le sien. Nulle part enfin, dès que les hommes prenaient intérêt à quelque chose, ils n'imaginaient qu'ils pussent se passer des dieux et de leur présence. Il en était de même aux temps véritablement chrétiens ; en effet, une religion ne mérite le nom de religion qu'autant qu'elle remplit ainsi l'existence. Elle n'est plus qu'unie tradition, non une foi vivante, si elle ne s'étend pas à. tout, ^ s'il y a des choses dans la vie qui ne la regardent pas*
J'ai parlé des vœux publics ; ceux des particuliers étaient de tous les jours et à propos de toutes ckeons*tances : vœux dans le travail de raccouchement ; vo^k à l'occasion d'un accident ; vœux dans la mêlée. On aait la bonne Vkrç^e que Louis XI portait à fion boanei et qu'il in^'oquait dans les moments critiques; SiUbi}fror<tait de même sur lui une petite figure d'Ap^Ion* Void, dit Horace, un enfant que la fiévrje tient au lit.écpiis plus de quatre mois. La mère fait vœu,s'iLguérit» qu'au premier jeûne solennel^ elle leploogera au jpQÛit.dn jour
tout nu dans le Tibre. Il y retrouvera la fièvre, en cas que la fièvre Tait quitté. Les ex-voio étaient une pratique universelle ; ils couvraient les murailles des temples païens comme ils couvrent les murailles de nos églises, particulièrement ceux des naurragés. Enfin, on vouait un enfant aux dieux, par exemple Tenfant qui n'était arrivé au monde que par l'opération césarienne. Une petite fille sauvée d'un danger de mort par une espèce de miracle est vouée à Diane, eidestinée^ au nom de la déesse, à une perpétuelle virginité.
Ce qui ne valait pas un vœu valait au moins une expiation\ l'expiation était la réponse à tout ce qui pouvait paraître une menace divine, comme un mauvais présage, et en particulier un songe. Et qu'est-ce qui n'était pas un présage? C'en est un si, en sortant, on est rappelé par un cri, par une voix ; si on se heurte le pied au seuil : le présage peut être également ou un accident extérieur ou une imprudence. C'eût été un malheur d'entrer du pied gauche dans un temple : pour prévenir ce malheur, on avait soin que les marches fussent en nombre impair, afin qu'on n'eût qu'à commencer à monter du pied droit pour être assuré de poser d'abord le même pied sur le saint parvis. Si on est en route, le cri de l'oiseau nommé parra ; la rencontre d'une louve ou d'une femelle de renard, quand elle est pleine ; un serpent qui traverse la voie, sont choses redoutables. Au contraire, une lampe qui crache est un présage heureux : stemuit et lumen. Mais on s'inquiétait surtout des songes. On avait vu en rêve une personne aimée sous un aspect qui faisait peine, on s'était réveillé en sursaut, on se
hâtait (Tadorer les dieux des visions nocturnes :
Excutior somno, simalacraqne noctis adoro.
On avait revu des parents morts; au réveil, on s'em-» pressait de ranimer le feu du foyer et d'offrir auiî Lare&rencens et la farine sacrée. En vertu d*un songe, on consacrait une statue, une chapelle ; on pratiquait quelque acte pieux. Le vulgaire, et dans la passion tou^ le monde était du vulgaire, par exemple en amour, allait se faire rassurer par des devineresses qui se chargeaient d'expliquer les songes. Quand le songeur était un empereur, le songe pouvait avoir des suites terribles : Tibère vit un jour une apparition qui lui ordonna de donner de l'argent à un homme qui lui était désigné; il comprit, nous dit-on, que cette vision avait été suscitée par la magie, et il fit tuer l'homme.
Une pieuse grand'mère ne manquait pas de prendre son petit-fils au berceau pour lui mettre au front et aux lèvres de la salive avec le doigt du milieu ; cela préservait du mauvais œil. Quand une personne était malade, on purifiait la chambre à trois fois avec du soufre, en accompagnant cette cérémonie d'une incantation magique; ou bien, vêtu d'une robe de lin sans ceinture, on faisait la nuit neuf invocations à Hécate, la déesse des carrefours. Un amant qui avait fait cela pour sa maitresse se vantait de.l'avoir guérie.
Ce qu'il fallait expier surtout, c'étaient les ofrenses commises contre les dieux mêmes : si on avait blasphémé, si on s'était présenté devant eux sans être pur,
si on avait dérobé des fleurs à leurs autels ou dévoilé le secret de leurs mystères. Alors, il fallait se prosterner à l'entrée des temples et en baiser le seuil, en monter à genoux les degrés, frapper même de sa tète coupable contre les portes sacrées.
Une autre terreur était celle des sortilèges : ils rendaient malade; ils faisaient tomber les cheveux d'une femme ; ils frappaient un homme d'impuissance. La force des malédictions n'était pas moins redoutable. Unpoëme d'Ovide, dont j'ai parlé déjà, imité d'un poëme grec de Gallimaque , nous développe tout l'appareil religieux avec lequel on dévouait une tète ennemie, et les imprécations effrayantes dont on l'enveloppait pour ainsi dire ; ce sont des anathèmes privés, pareils sans doute à ceux que lançait dans les grandes occasions la religion publique des anciens, suivie en cela encore par la religion nouvelle. Les mêmes formules ont servi depuis aux excommunications chrétiennes.
c Qui que vous soyez, qui assistez à cet office de ma vengeance, prononcez des paroles de deuil, présentez au maudit un visage trempé de larmes. Abordez-le du pied gauche avec de sinistres augures ; couvrez-vous devant lui de vêtements noirs. Mais toi-même , qu'attends-tu pour ceindre ton front des bandelettes funéraires? Voici, voici l'autel dressé pour ta mort. La pompe funèbre est toute prête; il est temps de prononcer les imprécations homicides; allons, tends lu gorge au couteau, victime abominable. Que le soleil ne luise plus pour toi, ni les rayons de Phébé ; que tous tes astres manquent à la fois à iesyeuxt Que te feu «e re--
LA HËLIGIGN AJJ T£ILPS D'iLUGUSTË. SU
fuse à tes besoins, et Tair lui-même ; que ni la terre ni Ja mer n'aient de voie touverte pour toi ! Puisses-iu errer, exilé et misérable, implorant de. porte en porte le secours d*autrui et sollicitant vUn ;peu de pain d*une voix tremblante !... » Et cela continue pendant plus do cinq cents vers.
On vouait encore un homme à la mort en gravant son nom sur une lame de plomb avec des imprécations menaçantes. Tacite raconte que les ennemis de Germanicus employaient contre lui, entre autres maléfices, ces formules homicides ; et Burnouf a justement rapproché de ce passage le sacrifice des ligueurs au chant V de la Henriade. Quelquefois un mort, par une exécration de ce genre, placée sur. son tombeau d'après son ordre ou en son nom, appelait sur la tête de ceux par qui il avait souffert la vengeance des dieux souterrains. Ainsi dans une Inscription d'Athènes :. c J'attache à ce plomb .Satyres, Sunias, Démétrios, et les autres ennemis que je puis avoir ; je te les remets tous, dieu secourable! Je te les donne à garder comme un dépôt, et eux, et le mal qu'ils m'ont fait : Hermès détenteur, détiens fidèlement ces noms et ces hommes. Hermès, Terre, je vous supplie de garder ces plaintes et de punir ceux que j'accuse. Je remercie celui qui a travaillé ce plomb. i>
Je n'ai pas parlé des sorts qu'on allait consulter, non plus au temple de Préneste, mais chez la première vieille armée de son urne fatidique, d'où elle tirait les réponses des dieux, ou les faisait tirer par un enfant ; mais comment n'oublierais^je pas quelque chose, ou plutôt, comment n'oublierais je pas une foule de choses ?
Je m'arrête pourtant : des lecteurs trouveront peutêtre qu'il est grand temps ; ils demanderont à quoi bon ce recueil de faits cent fois cités et qu'on peut lire à toutes les pages des classiques, et à qui est-ce qu'on pense apprendre ces choses. Je répondrai que, sans prétendre les apprendre à personne, j'avais besoin de les rappeler et de les rassembler. Il ne s'agit pas seulement de savoir , mais de sentir quelle place tenait alors la religion dans la vie des hommes ; il faut, à l'aide des textes, traverser, pour ainsi dire, Rome en tout sens, et coup sur coup prendre sur le fait les croyances et les dévotions de toute espèce. Quelquesuns de ces témoignages sont fournis par les satiriques, qui s'attachent surtout aux excès et aux aberrations ; mais la plupart appartiennent à des poètes qui rendent simplement ce que tout le monde éprouve et ce que tout le monde fait, à commencer par eux-mêmes. Parmi les poêles, ceux qui développent une fable dans leurs poëmes ne prêtent eux-mêmes à leurs personnages que les sentiments et les actes qu'ils trouvent autour d'eux; mais pour les lyriques et les élégiaques, ils expriment franchement leurs propres pensées et leurs habitudes. Et si, en contraste avec la poésie du siècle d'Auguste, où tout ce qui tient aux dieux reparait si souvent, on considère à quel point se montre peu, dans les poëmes ou les romans de» temps modernes, le détail des croyances et des pratiques chrétiennes, on sentira combien le climat des esprits est changé, pour ainsi dire, et combien il est devenu moins favorable soit à l'épanouissement, soit à l'éclosion des religions.