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GH4PITRE XIII

LA PHILOSOPHIE SOUS AUGUSTE ET TIBÈRE. — HORACE. — LES DÉCL AMATEURS. — VALÉRIUS. — LE JUDAÏSME.

Étudions maintenant l'époque des Césars saus un autre aspect, celui de la philosophie et de la science. La science d'abord est évidemment peu de chose là où il y a tant de superstition. Le poëme de Manilius, inspiré par l'école savante des Stoïques, et qui semble consacré à ce que la science a de plus haut, témoigne également de l'ignorance générale par les grands efforts que fait l'auteur pour faire entendre les vérités les plus simples, comme la sphéricité de la terre et du ciel apparent, et par les étranges doctrines que lui-même professe en plus d'un endroit. Ainsi, pour s'expliquer la voie lactée, il suppose que c'est une lézarde dans le ciel, et il se montre naturellement fort inquiet de voir un pareil bâtiment menacer ruine. II pense, ou il répète, que certains coquillages grossissent à mesure que la lune croit et perdent leur substance à mesure qu'elle décroit. Il trace sur la voûte céleste des arr.s de cercle qu'il croit réels et solides; ces cercles, en enserrant le monde, l'empêchent de se désagréger et de tomber, etc.

Quant au grand nombre des hommes, ils continuaient d'ignorer même ce qui pouvait se savoir de la manière la plus sûre, comme la cause des éclipses. Sénèque témoigne que de son temps encora elles causaient aux populations une terreur profonde ; les comètes épouvantaient encore bien plus. Au commencement du règne de Tibère, un soulèvement des soldats fut arrêté par une éclipse qui les effraya. Suétone nous assure qu'Auguste, qui avait grand'peur du tonnerre, et qui se sauvait dans une cave quand il tonnait, portait sur lui, pour se préserver, une peau de veau marin.

Encore une fois, la science chez les anciens ne sortait pas des écoles, et ceux qui vivaient hors- des écoles ne croyaient pas en avoir affaire, même les lettrés et les beaux-esprits. En tout sens, dans ces jours de découragement, rhumanité s'abandonne ; ce qu'elle surprend en elle de curiosité ou de bs^rdiesse, elle le désavoue ; elle a honte de l'industrie comme de la science ; elle maudit le travail des métaux, elle condamne enfin la navigation comme une audace sacrilège :

Audax omnia perpeti Gens hninaDa mit per YBtitam nefàs K

C'est ce qui fait que la philosophie de cette époque, car il est^emps d'en parler, a de plus en plus le caractère d'une religion, et qu'elle est surtout pratique et édiifîante.

1. « Hardie à tout brarer/ la race Immaine se jette témérairement dans des voies interdites.. » Après qu'il venait de dire : a. Nos dav vires sacrilèges traversent des parages au'il n'était pas permis d'a« border. »

LA PHILOSOPHIE SOUS AUGUSTB ET TIBÈRE. »t$

n ne subsiste pas un seul écrit pliilosophique du siècle d'Auguste, et cependant on n'avait jamais tant philosophé à Rome. Il ne se produisit alors ni un Cicé^ ron, ni un Brutus, ni unSénèque; mais la philosophie n'avait pas besoin de trouver un de ces grands interw prêtes, pour être maîtresse des esprits. Des hommes d'ailleurs éminents, Asinius^PoUion, Tite-Live, avaient écrit des livres de philosophie. Us sont perdus, ainsi que les livres des Sextius père et fils, qui philosophaient? en grec, quoique Romains. Mais toute la littérature dtf temps témoigne de l'empire qu'exerçait alors la philo*' Sophie. Si un poëte adresse à un ami une lettre de consolation, il lui dira : t Je ne vais pas te redire les discours des sages, que tu sais par cœur. » Quand Livie, la femme d'Auguste, perd son fils Drusus, elle se remet pour être consolée, nous dit Sénèque, entre les mains d'Aréos, le philosophe de son mari. En effet, Auguste avait constamment auprès de lui Aréos et ses 4eux fils, Denys et Nicanor. Auguste lui-même avait ^crit une Exhortation à la philosophie, Hortationes ad philosophiam. Et il ne faut pas croire que la philosophie ne fut qu'à l'usage des grands et des personnages. Nous voyons dans Horace un philosophe, Stertinîus, qui se trouve à point nommé sur le bord de la rivière au moment où un homme qui s'est ruiné à faire des spéculations va s'y jeter. II le ranime et lui fait repren* dre goût à la vie; le malheureux laisse pousser sa barbe, et le voilà philosophe; car on faisait profession, pour ainsi dire, en philosophie comme en religion, et 4)n se séparait du monde par Uextérieup même.

S16 LE CHRISTIANISME fiT SES ORIGINES.

Ces sages, en se promenant ainsi parles rues, étaient exposés aux insultes des polissons de Rome (un auire poëte dit, des filles publiques), qui tiraient en passant cette barbe vénérable : ils n'avaient pas trop, pour se défendre, du bâton qu'ils portaient toujours à la main. La milice philosophique n'est pas imposante dans ces passages ; mais lès puissances populaires ont tout à la fois des côtés vulgaires et de grands aspects. On voit ailleurs la sagesse paraître dans toute sa majesté, et les sages présentés comme appartenant plutôt au ciel qu'à ce monde :

Gredibile est illos pariter vitiisqne locisqn» Altins hnmanis exseraisse capnti.

Au défaut des prédications et des entretiens des philosophes, qu'on entendait alors tous les jours, mais qui sont maintenant évanouis, il me suffit du petit volume que composent les œuvres d'Horace pour retrouver vivant cet esprit de moralité édifiante et même religieuse qui gouvernait la vie intérieure des hommes de ce temps. Je prie qu'on veuille bien s'arrêter un peu à faire avec moi cette étude.

Et d'abord, c*est à la plus haute vertu stoïque qu'Horace demande ses inspirations, toutes les fois qu'il fait de la grande poésie ; ses plus beaux vers célèbrent sous toutes les formes ce Sage de l'École qui est un saint, le bienheureux véritable^ « celui qui passe devant les tas d'or sans détourner les yeux, > — celui

1. a On doit croire que leur tôte 8*éièye également au-dessus de la terre et des vices de la terre. »

qui, le jour où la Fortune s'envole, c rend sans peine ce qu'elle avait donné, et, s'enveloppa nt de sa vertu, épouse volontiers, sans dot, la pauvreté honnête > ; — « celui qui craint l'opprobre plus que la mort, et qui n'hésite pas à mourir pour ceux qu'il aime ou pour la patrie. > Les strophes célèbres sur le Juste obstiné :

Jasiam et tenacem propositi viram,

qui ne fléchit ni devant une populace, ni devant un tyran, et qui ne tremblerait pas quand le monde croulerait sur lui, ont paru dignes d'être appliquées au ' Christ lui-même, ce chef des martyrs, et je les ai vues gravées sur le piédestal d'une tête de Christ^ Ceux qui se défieraicwit de THorace des Odes, et qui craindraient de prendre trop au sérieux ces élans lyriques, auraien* tort à mon avis; car ces images expriment au moins son idéal ; mais l'Horace de tous les jours, celui des Satires et des Épitres, n'a pas des pensées moins sérieuses sous des formes plus familières. Dès qu'il a un moment de libre, « sur le lit de repos, ou se promenant sous le portique, il pense à lui » ; il s'occupe de se corriger et de mieux vivre. Et dans la pièce où il peint avec tant de charme la douce vie qu'il mène aux champs : c On cause à table, dit-il, non pas de la terre du voisin ou de sa maison, ou d'un mime qui danse bien ou mal, mais de sujets qui nous touchent davantage, et sur lesquels il est plus fâcheux d'être ignorant : si c'çst la

1. Etait-ce nn pur philosophe qui avait fait cette application f tl'est-ce pas plutôt un chrétien philosophe, comme il y en avait chez Bos pères des derniers siècles ?

fortune qui fait le bonheur, ou la vertu ; si c'est l'utile ou rhonnéte qui est le principe de ramitié; enfin quelte est Tessence du bien, et qu'est-ce qu'il faut appeler bier suprême? > Nous ne causons guère aujourd'hui de co? choses-là au dessert ni au solon. C'est ainsi que lesen • seigneraents philosophiques se mêlaient à la vie entière d'un honnête homme, à peu près comme la Bible ^e mêle à l'existence d'un vrai protestant. Mais environ dix ans après cette pièce, à l'âge de quarante-cinq ans, (il mourut à cinquante-sept), il écrivait sa première Épitre, où il philosophe plus que jamais. Nos pères du XVII* siècle, arrivés à un certain âge, se tournaient . vers la dévotion ; il en fait autant à sa manière : <c Je laisse là les vers et les bagatelles ; je m'inquiète du vrai et du bien, et me donne à cela tout entier... Je trouve le temps long et pénible à supporter, tant qu'il me faut ajourner l'espoir et la résolution de m'appliquer de tout cœur à la seule affaire qui profite également au pauvre et au riche, qu'on souffre également d'avoir négligée, jeune homme ou vieillard... Ton âme est tourmentée de l'amour de l'argent, ou de tout autre désir dangereux : eh bien ! il y a des paroles qui peuvent soulager ton mal, et t'en délivrer en grande partie. L'amour de la louange te monte au cerveau : il est telle pratique salutaire, il est tel livre qui, lu par trois fois suivant les rites, accomplira ta guérison. > C'est ainsi qu'il apprenait à se retrancher dans une conscience pura •comme dans une forteresse :

Hic ïomM aheo^os esto, Nil conscire sibi^nmila pAltosoeri^ calpà < ;

1. « Qae ce soit là pour toi un mnr d*airain, de n'avoir rien sur lu conscience, pas de remords qui te fasse pâlir. »

LA PUILOSOPHIR SOUS AUGUSTE ET TIBÈRE. H9h

€i il adressait à ses amis les mêmes conseils : € Les brigands se Ièvci[>t bien dans la nuit pour égorger an homme. Quand il o'agit de ton salut, ne te décideras* ta pas à t' éveiller? Écoute : pour n'avoir pas voulu te donner un peu de peine en santé, il faudra t'évertuer. étant malade. Si tu ne demandes pas avant le jour un livre et une lampe, si tu n'appliques pas ton esprit à la sagesse et à Tbonnéte, ce sera Tamour ou la jalousie qui t'ôtera le sommeil en te faisant souffrir. Quand quelque chose te blesse Tœ!!, tu l'enlèves toat de suite; et le mal qui te ronge Tàme, tu remets à long terme à le traiter ! Si tu commençais seulement; la chose serait à moitié faite ; décide-toi à être sage; mets-toi à l'œuvre. Qui recule l'heure de bien vivre ressemble au paysan qui attend que la rivière ait fini de couler ; la rivière coule et coulera sans s'arrêter, à tout jamais. » C'est le thème, souvent traité par nos sermonnaires, des Délais de la Conversion, ou du Retardement de la Pénitence, Et il conclut : c Jeune homme, c'est aujour* d'hui même qu'il faut que ton cœur tout neuf boive les paroles salutaires; qu'il faut aller chercher ceux qui valent mieux que toi. » Les hommes du siècle d'Aur guste travaillaient donc à leur salut tout comme ceux du siècle de Louis XIV, et par les mêmes moyens : méditations, lectures, conversations édifiantes ; et ce mot même de scUiU^ pour le dire, en passant, vient de la philosophie et non de. la Bible. Hais au temps de Louis XIV, ces moralités constituaient une langue à part, réservée aux. prêtres et aux dévots, et que les l^sda monde ne pouvaient guère parler sansaffec?'

tation ; tandis qu'Horace prêchait sa morale librement et sur le ton naturel, et c*est ce qui fait qu'on se plait tant à ses sermons.

Je ne joue pas ici sur le mot latin sermones^ par lequel Horace désigne ses Entretiens de morale, mais il est certain qu'au sens même du mot français, la plupart de ses Satires et de ses Épitres sont des sermons familiers. Dans les Satires, il est prédicateur et parle à la foule; dans les Épitres, il est plutôt directeur de conscience et occupé de tel ou tel de ses amis ; non que ce qu'il adresse à cet ami ne puisse profiter à tous, mais il n'en a pas moins particulièrement en vue celui-ci ou celui-là. Quand il parle à Mécène, il évite sans doute avec soin d'avoir l'air de lui faire la leçon ; et la morale qui remplit son Épitre, il affecte de se l'adresser à lui-même. Hais il est plus libre avec TibuUe ou avec de jeunes amis qui sont des disciples, comme les Lollius, les Flonis, les Iccius et d'autres encore. Quelques-uns parmi eux faisaient avec éclat profession de la vie philosophique, comme Iccius, par exemple, adepte de l'école pythagorique, qui vivait au besoin de poissons et de légumes avec de l'eau pure. Cela ne l'avait pas empêché d'aller guerroyer en Asie pour faire fortune ; mais Horace lui disait alors dans une ode légère : « Tu ne philosopheras donc plus? Que vas-tu faire de toute ta bibliothèque d'^ philosophes î » Horace écrit à Tibulle : « Te promènes-tu doucement à l'ombre fraîche de tes bois, occupé des pensées qui conviennent au sage et à l'honnête homme?... Préserve-toi également des vaines

espérances et des inquiétudes, des 'emportements et des faiblesses ; et persuade-toi que chaque jour qui te luit est le dernier de tes jours. »

C'est à LoUius qu*il adressait la belle Épitre philosophique dont je citais tout à l'heure un passage si vif et si pressant. C'est à lui qu'il écrit encore : « A travers toutes tes occupations, tu liras, tu interrogeras les sages; ils te diront le moyen de couler doucement ta vie..., de te préserver des soucis et d'être content de toi-même {quid le tibi reddat amicmn). > Il dit de même à Flqrus : € Si tu pouvais renoncer à tout ce qui nourrit tes soucis et engourdit ton àme, tu atteindrais au btU où t'ap" pelle une sagesse vraiment divine :

Qao le cœlestis sapientia daceret ires. »

Il lui écrivait encore, cachant le conseil sous la forme d'une confession : c II est à propos de devenir sage, de dire adieu aux frivolités, d'abandonner à ceux qui sont jeunes les amusements de leur âge... Je me dis donc, ruminant tout bas ces pensées : Si tu te sentais pris du mal qui donne toujours soif, tu consulterais les médecins; et quand tu vois que plus tu as, plus tu désires, tu n'iras pas aussi consulter ! » Puis il ajoute que la cupidité n'est pas tout, qu'il y a d'autres maladies dont il faut se guérir encore : la vaine gloire, la colère, la peur de la mort, les superstitions ; il faut surtout se faire doux et bon à l'approche de la vieillesse :

Lenior et melior fis accedente senecta?

J'ai dit qu'Horace se confesse ; car lui, qui prêche si

LR CHRISTIANISME ET SES ORIGIW&S.

bien, n'est pas toujours content de lui-même, et ti écrit à itn autre ami quil ne se sent pas 6on, et que^ 'p«r conséquent, il n'est pas heuretéx {vivere nec reete mec stMviter) ; l'àme est ce qu'il y a en lui de moins bien portant. Quand, appès cela, il souhaite à Celsus la santé, •Gelsu6 comprendra ce qu'il lui souhaite.

Dans ces prédications familières, >Horace ne recule pas devant les pensées les plus fortes. En recommandant à Quinotius d'être honnête homme, il définit en philosophe, et cette fois-en Stoïque, Thonnéte homme ou le Sage, et couronne tout naturellement sa définition par cette grande idée de l'affranchissement de la vertu par la mort, la plus haute de celles où se complaisait Técole. Il emprunte à la tragédie grecque la scène où Bacchos, sous la figure d'un homme, est amené devant Penihée, le roi des Thébains. Penthée menace et ne réussit pas à l'effrayer. « Jeté tiendrai dans les chaînes. » L'inconnu répond : « Un Dieu me délivrera dès que je voudrai. > Et Horace ajoute, en oubliant la fable antique : « H veut dire : Je puis mourir. » — Comme on sent bien que c'était là , depuis le grand exemple de Caton, célébré par Horace lui-même , un lieu commun à l'usage de tous les nobles esprits ! Cet exemple et cette philosophie semblaient autoriser le suicide, mais consacraient encore mieux, pour qui savait les entendre, une espèce de suicide plus pur, celui qui consiste à confesser sa foi par sa mort môme. Il n*y a pas loin du personnage qu'Horace amène devant Penthée, à un martyr devant le tribunal d'un proconsul,

ilorace atant besoin de philosopher qu'il philosophe

LA PHILOSOPHIE SOUS. AUGUSTE ET TIBÈRE, «a

même avec son villicm, l'esclave régisseur de son domaine : « Voyons, dit-il, qui fera le mieux de nous deux, toi sarclant mon champ et moi mon âme, et qui sera en meilleur état, d'Horace ou de son bien. » Ailleurs, il met en scène un esclave de la ville, plus ouvert d'Csprit et plus raffiné; et celui-là, il le fait philosopher lui-même. Dave prouve à son maître, d'après les Stoïques, qu'il n*est pas plus libre que son esclave, n'étant pas plus maître de aes passions ; il débite tout ce qu'il a appris, dit-il, chez le portier d'un philosophe. Sans croire que Dave, même avec les instructions de ce portier, raisonnât aussi bien tous les jours, il est à croire qu'en effet dans Rome , à tous les étages , on pouvait attraper quelque chose de la morale qui sortait de la bouche des philosophes de profession.

Maintenant considérons que c'est un poëte chez qui je recueille tous ces témoignages, un poëte qui chantait le vin et la volupté, dont les mœurs étaient bien loin d'être austères, et qui se nommait lui-même spirituellement un pourceau du troupeau d'Epicure. C'est lui qui travaille ainsi à s'édifier et à édifier les autres ; qui nous montre ceux avec qui il est en commerce occupésdes mêmes pensées que lui ; et qui n'a pas, pour ainsi dire, d'autre sujet que la morale : qui ne parle que de méditations, de bonnes lectures, de conversion et de gué^ rison ; qui nous dit de songer que chaque jour peut être le dernier, de ne pas étouffer èom les jouissaaices du corps l'étincelle divine, d'affranchir J'àme enfin ipar tous les moyens, fut-ce par la mort. Nous pouvons . imaginer par là ce que précbaieQl.des mix plus imp$K

santés et plus sévères; et nous ne craindrons pas de parler, quelque paradoxale que soit l'expression , du christianisme d*Horaee, en ce sens qu'il existe déjà autour de lui, au-dessus de lui si l'on veut, un esprit chrétien.

On en surprend les inspirations jusque dans les poètes erotiques. C'est un Properce qui condamne si sévèrement les peiatures licencieuses qui apprennent le mal aux yeux encore innocents. C'est un Ovide qui déclare que le péché est dans la volonté, et que là même où le corps est gardé, l'àme peut-être adultère. Mais si on sort des poésies d'amour, on trouve dans Properce luimême la belle Élégie où Cornélia morte s'adresse pour la dernière fois à son Paulus ; elle veut qu'on grave sur sa tombe qu'elle a été la femme d'un seul mari. Elle se présente avec confiance devant les juges des morts : fai vécu sans loche, dit-elle, entre les deux torches (la torche du mariage et celle des funérailles) :

Viximus insignes inter ulramque facem.

Elle rCu pas eubesoin^ d'ailleurs, de la crainte d'un juge pour être pure ; j'ai déjà rappelé ces belles paroles :

Ne possim melior judicis esse meta.

Elle se promet, ou plutôt le poëte se promet pour elle, qu'outre les hommages des hommes qui la pleurent, la terre où elle entre lui fera un bon accueil, et peut-être le ciel même, car le ciel s^est ouvert plus d*une fois à la vertu. Rien de plus imposant que cette noble profession de foi conjugale ; mais plus attachante encore est l'image

de cette numblc mère de famille que Virgile nous a représentée en passant, qui se lève avant la lumière, et rallume le feu couvert sous la cendre pour travailler avec ses femmes jusque dans la nuit, afin d'assurer la pu-> reté du lit nuptial et d'élever ses enfants en bas âge. CesiY honnête femme {ou femme forte) du livre des Proverbes, avec je ne sais quoi de plus recueilli et de plus touchant.

La prière que fait Cornélia , qu'on écrive sur sa pserco que l'époux chez qui elle meurt a été son seul époux, n'est pas un trait isolé. Femme (T un seul mari était un titre d'honneur, d'autant plus consacré par la conscience publique que la facilité des divorces donnait de plus grands scandales ^ ; univira ou univiria se lit encore dans plusieurs Inscriptions funéraires. Parmi les enfants que Cornélia laisse à Paulus, il y a une fille : c Imite-moi, lui dit-elle, et ne sois non plus qu'à un seul. > Didon s'écrie dans Virgile, au moment où elle se sent gagnée par un nouvel amour, qui trouble en elle le souvenir de Sichée : € Mais que le père des dieux me frappe de sa foudre pour me jeter parmi les paies ombres de l'Érèbe et dans leur profonde nuit, avant que je t'offense, ô pudeur sainte ! et que je viole tes lois. Celui qui le premier s'unit à moi a emporté mon amour; qu'il le garde enfermé avec lui dans son tombeau ! » Didon, il est vrai, a peut-être la conscience secrète qu'elle ne peut appartenir à Énée par un ma-

1. Qnœ QDO contents matrimonio f aérant corona pndicitiœ honoral)antur. « Les femmes qui s'en étaient tenues à un seul mariage recevaient la couronne de la chasteté. »

riage légitime; mais certainement il y a aussi dans ses paroles le même sentiment qui inspire la Cornélia de FÉlégie. Ainsi Teffronterie même des désordres, en révoltant Timagination, avait suscité une délicatesse qui regardait le second mariage d'une femme veuve comme une profanation. Et, au contraire, on honorait presque comme une Vestale la femme qui, étant demeurée veuve dans la fleur de Tàgeet de la beauté, restait attachée et comme mariée à la chambre où sa belle-mère la tenaii sous sa garde. Quand nous verrons plus tard tout un parti dans l'Église condamner les secondes noces, et Tertullien se faire l'interprète et le champion ardent de ces idées, reconnaissons que, pour en trouver la source, qui certes n'est pas juive, on doit pourtant remonter plus haut que les temps chrétiens. Je me complais à citer des poètes; car les sentiments qui paraissent dans leurs vers sont ceux de tous les esprits délicats, et n'ont pas la marque d'une école ni d'un système.

Cependant nous voudrions bien entendre les philosophes eux-mêmes, et jusqu'à un certain point nous le pouvons encore, du moins pour lafin du règned' Auguste. C'est alors que florissaient ces écoles d'éloquence où des maîtres, qui n'étaient souvent orateurs que pour l'école même^ prononçaient des discours appelés déclamations (c'étaient le plus souvent des plaidoyers), sur des sujets fictifs et bizarres, imaginés pour ces exercices, Sénèque, père du philosophe, avait fait un recueil, qui subsiste, des traits qui l'avaient surtout frappé dans ces déclamations. Beaucoup de ces traits sont empruntés à l'enseignement des philosophes; car les déclamateurs étaient

lears élèves et tout pleins de leurs leçons ; et les philcv sophes eux-mêmes avaient été quelquefois déclama^ Hurs. Quoiqu'il y ait là de temps en temps des traits de philosophie critique, c'est naturellement la philosophie religieuse et morale qui domine dans les déclama-- Hons. On y trouve de vives expressions du spiritualisme : la foi à la divinité {divinitas)] c'est peut-être la première fois que se rencontre en latin ce mot, qui débarrasse l'esprit en quelque sorte du polythéisme. On y lit sur la charité les choses les plus vives : « C'est un homme : je ne donnerais pas du pain à un homme?... II. est des devoirs qui ne sont pas dans la loi, et qui sont plus impérieux que les droits écrits...; donner l'aumône à un mendiant, la sépulture à un cadavre. On est coupable 4e ne pas tendre la main à qui est à terre ; c'est là une loi aussi, la loi de l'humanité *. » — On n'y parle de l'exposition des enfants que comme d'une cruauté \ et à ce propos il est remarquable qu'Ovide, ayant à raconter un de ces romans où un père ordonne que l'enfant qui naîtra soit sacrifié si c'est une fille, nous montre ce père lui-même embarrassé de son arrêt, et demandant pardon à cette religion de la nature, qu'il outrage : invitus manda ; pietas^ ignosce ^.

Nous lisons encore dans le recueil de Sénèque le père une invective éloquente contre toutes les insultes à la dignité humaine qu'on se permettait alors sur des créa-

1 . Ovide condamnait celui qui avait refusé à des malheureux une miiérahh nourriture,

yWh qui qnondam miseris alimenta negarat.

2. « Je ne donne cet ordre qu'à contre^cœur : pardonna, d nators sainte ! »

2S8 LE CHRISTIANISME ET SES ORlGIxNES.

tures placées en dehors de la cité et de la loi : des trou^^ peaux d'eunuques remplissant les grandes maisons, au service du luxe et de l'impudicité ; les hommes libres eux-mêmes victimes d'un brigandage organisé pour remplir ces bagnes où était engloutie toute une population de forçats qu'on employait à la culture des grands domaines ; d'autres embauchés par surprise et enrôlés dans des bandes de gladiateurs. Ce sont à peu près les mêmes mœurs que les évêques chrétiens flétriront plus tard avec la même éloquence. Le déclamateur romain fait cette sortie à l'occasion d'un de ces thèmes proposés dans les écoles, où on s'attachait à trouver quelque chose d'outré et d'extraordinaire pour potÂSser jusqu'à V excès rhyperbole des orateurs : on met en cause un homme qui élève des enfants-trouvés pour les faire mendier, et qui les estropie afiu qu'ils mendient plus fructueusement. Voilà un beau sujet pour l'indignation ; mais l'auteur de ce tableau répondait à cette indignation par une amère ironie, en demandant si les honnêtes gens^ coupables eux-mêmes de tant d'attentats, avaient bien le droit de condamner ce misérable. Et un autre s'écriait, avec un sarcasme tout semblable : « Eh bien ! il y aura moins de pères pour exposer leurs enfants. > On voit donc qu'en même temps que ces iniquités s'étalaient au dehors dans la vie, la conscience protestait au dedans et prenait la philosophie et l'éloquence pour interprètes. Ovide aussi, élève de ces mêmes écoles, maudit quelque part, à propos d'un eunuque, celui qui, le premier, mutila ainsi des enfants. Un autre scandale, celui des avortements, est flétri également par le poëte

et rétait par tout le monde. Si une femme qui a arraché le fruit de ses entrailles meurt victime elle-même de ses manœuvres, tous ceux qui la voient porter 9ur le lit funèbre s' écrient qu'elle a bien mérité son sort.

Le sentiment de l'égalité des hommes, déjà si vif au siècle qui a suivi Alexandre, l'était devenu de jour en jour davantage. La distinction des races, qui a tant favorisé chez les modernes le préjugé de Tesclavage, flanquait à la servitude antique. Les esclaves étant de la même espèce que les hommes libres, le passage en était plus facile de Tune de ces conditions à Tautre ; et en effet on voyait tous les jours des esclaves entrer, par la porte de Taffranchissement, dans la condition des citoyens. Il y avait en Grèce une espèce d'affranchissement qui appartient à l'histoire religieuse, c'est celui qui s'accomplissait sous la forme de vente de Tesclave à un dieu (particulièrement l'Apollon de Delphes) pour être libre (c'est la formule) sous cette garantie sacrée ; en réalité ce n'était pas une vente, mais un rachat. Un grand nombre d'Inscriptions nous ont conservé des actes de ce genre; tout récemment encore HM. Foucart et Wescher en ont trouvé à Delphes plus de quatre cents ; elles sont toutes du second siècle avant notre ère. ( 3ui payait la somme pour laquelle le dieu était censé acquérir l'esclave î Si c'était l'esclave lui-même, l'esclavage était donc assez doux et laissait au serviteur assez de droits pour que celui-ci pût amasser la somme nécessaire à sa liberté. Si c'était un bienfaiteur, .l'esclave en trouvait donc, même en mettant à part les affranchissements dus à Tamour. Mais il y a lieu de croire

femme qu'il faut désirer : c Si elle aime son engàgement> si elle ne met rien avant son mari, si elle est charitable {7ni8ericors\ si elle est courageuse et capable de porter avec lui le mal qui peut l'atteindre : si elle a tout cela, elle est assez riche. > Les déclamateurs répétaient volontiers les prédications des philosophes contre la richesse, c Je ne demande pas de biens ; la prospérité est chose fragile et périssable ; les caresses de la fortune ne nousr apportent qu'un éclat plein de dangers, qui se répand sur nous sans raison et qui nous abandonne de même. » Mais la richesse n'est pas seulement vaine, elle est coupable : c'est elle qui détruit toute honnêteté, toute piété ; c'est elle qui fait les mauvais pères et les mauvais fils. — « Voici des armées en présence; des concitoyens, des parents se font face, prêts à en venir aux mains ; des deux côtés les collines se couvrent de cavalerie, et au-dessous tout le terrain se jonche de corps morts, et disparait sous la multitude des cadavres et des gens qui les dépouillent. Si on demanae quelle cause est-ce qui porte ainsi l'homme à attenter contre l'homme (car les bêtes ne se font pas la guerre ; et quand elles se la feraient, ce ne sont pas les mœurs qui conviennent à l'espèce humaine, faite pour la paiX;, et qui approche autant que possible de la nature divine), et quelle maladie cruelle, quelle fureur et quel égarement, quand vous rCêtes qu'une même famille et tm mène sang^ vous pousse à verser le sang les uns des autres ; quelle fatalité ou quel hasard funeste a mis en nous ce délire ; faudra-t-il dire que c'est pour dresser des tables où s'asseoient des populations entières t

pour qu'une maison resplendisse de l'éclat de l'or î cela vaut-il donc ces fratricides ?» — Et plus loin : c pauvreté! que tu es un bien peu compris ! » On aime à voir dans ce passage, à côté de l'aversion qu'inspirait l'opulence extravagante de quelques puissants, maîtres et fléaux du reste des hommes, la sainte horreur de la guerre impie et l'appel à la fraternité du genre humain.

C'est encore un sentiment qu'on a souvent appelé thrétien que celui de notre faiblesse morale, et de la faôiité avec laquelle elle cède à la contagion du péché. Le voici exprimé, toujours à propos du mal que font les richesses : « Les riches ont bien des vices, et le plus grand est de ne pas aimer. Il ne faut pas que personne se croie assez fort pour se défendre du mal : il suffit d'en approcher pour en être atteint et pour qu'il se gagne : j'ai peur de devenir mauvais à mon tour. » Plusieurs fois, nous voyons reparaître cette expression : Il s'éleva contre les richesses {in divilias diadt^ quum in divilias inveheretur)\ c'est le même thème qui reviendra sans cesse, soit dans les textes saints, soît dans les livres de piété des chrétiens. Mais ces souvenirs des écoles, recueillis par Sénèque le père dans un livre achevé probablement sous Caligula, remontent à des temps tout païens, jusqu'au règne d'Auguste et aux premières années délibère, puisque l'auteur n'écrit que pour faire connaître à ses fils des déclamations [u'ils n'ont pas pu entendre eux-mêmes.

Au principat de Tibère appartiennent les dernières lées d'Ovide et de Manilius, et le compilateur mora-

ite Valérius (Valère-Maxime). J'ai assez parlé de Hani-^

Sa4 LE CHRISTIANISME £T SES ORIGINES.

iius, et la philosophie religieuse tient bien peu de place- 4ans Ovide. Cependant il faut remarquer la brillante exposition qu'il a faite, au dernier livre des Métamor-^ phases^ de la doctrine pythagorique ; elle est un témoignage de la renaissance de cette doctrine à Rome sous l'influence de l'enseignement des deux Sextius, et cette renaissance elle-*méme est un des signes de la crise religieuse de cette époque, puisqu'aucune philosophie ne ressemble autant que celle-là à une religion. Beaucoup d'enthousiastes adoptèrent une pratique qui était d'ailleurs celle de certains prêtres ou de certains dévots de rOrient, Tabstinence de la chair des animaux; soit qu'ils fissent profession de croire à la métempsychose, soit simplement par un pieux dégoût du saiig versé et de ces saveurs achetées par des meurtres. Sénèque le fils (le grand Sénèque) nous a appris que, dans sa jeunesse^ l'éloquence d'un philosophe d'Egypte, Sotion, Tentraina à vivre pendant quelque temps de ce régime. Il n'y d pas d'enthousiasme qui puisse prévaloir contre la force des choses, et cette abstinence ne pouvait devenir la règle du genre humain ; les repas restèrent et devaient rester ce qu'ils étaient; mais on ne peut douter que ces prédications D*aient contribuée décréditer les sacriGces.Car ce n'est pas le judaïsme apparemment qui a appris aux chrétiens à ne pas faire d'un temple une boucherie. Mais qu'on relise seulement ces vers d'Ovide : c Ils ont associé les dieux à leur crime ; ils ont cru que la divinité qui réside au ciel pouvait prendre plaisir au sang du bœuf laborieux. Une victime «ans tache, et d*une btaxkié irréprochable, car c'est sod

malheur d'être trouvée belle, parée de bandelettes d'or, est amenée devant Tatitel ; elle entend, sans la cornprendre, la prière fatale ; on place sur sa tète, entre ses cornes, les grains qu'elle-même a fait sortir de. la terre, et, frappée du coup mortel, elle teint de soa sang les couteaux qu'elle voit peut-être se réfléchir dans l'eau lustrale. Vivante encore, on arrache de sa poitrine ses entrailles, on les interroge et on y cherche les secrets d'en haut. » Il y a trop d'esprit là-dedans ; Ovide n'est jamais un écrivain sérieux; mais sous ces paroles on sent la pensée plus simple et plus grave de' ses maîtres. Le urs leçons n^ont évidemment pas été perdues ; et si les Pythagoriques n'ont pas déshabitaé les hommes de la chair des bêtes, on peut dire qu'ils en ont dégoûté les dieux.

Valérius a un esprit ot une àme médiocres. Son re^ cueil d'Exemples mémorables est rempli de témoignages de superstition et de contes puérils. C'est un excellent sujet de Tibère, platement adulateur, nonseulement de son maître, mais du nom même de César, Il ne parle du divin Julius qu'en se prosternant ; il déclare que Brutus, en Tassassinant, a répandu à jamais sur sa propre mémoire une malédiction que rien ne peut conjurer. Il a fait un chapitre des propos et des actions abominables^ tout exprès pour y placer Séjan, et pour accabler le parrùnde de ses plus lourdes déclamations ; il termine en assurant qu'à l'heure qu'il est, Séjan subit aux enfers les peines qu'il mérite, si toutefois il a étérefu même aux enfers. Sa conscience d'ailleurs n'est pas moins large que celle de la foule : il trouve admirable

que les forces du peuple romain aient écrasé Séjan avec toute sa race^ et aucun scrupule ne se mêle à son admiration pour le dévouement d'un esclave qui, aGn de sauver son maître proscrit en le faisant passer pour mort, tue un vieux mendiant quHl rencontre^ et met ce corps à la place de l'autre sur le bûcher. Nous n'avons donc affaire ici ni à un sage ni à un grand homme, dont le cœur ou la pensée monte plus haut que le vulgaire de son époque ; c'est un Romain ordinaire, qui a lu les Grecs, sans doute, comme tous les lettrés, mais qui s'en tient avant tout aux traditions et aux doctrines de son pays. Eh bien ! la morale de Yalérius n*est bien souvent que celle que tout le monde appelle morale chrétienne. Il a un livre sur V austérité (continentia)^ un autre sur la pauvreté, un autre sur la patience, un autre sur la chasteté ; ces deux derniers titres se retrouvent dans la liste des livres de Tertullien. Il compare le Sage, comme plus tard on comparera le chrétien, à un soldat qui fait campagne f plein d* ardeur à la fois et de fermeté ; et il nous représente la philosophie (on dira bientôt la religion) € chassant du cœur où elle est reçue toute affection vaine et déshonnéte, et l'assurant dans le retranchement d'une vertu inébranlable ou il est plus fort que la crainte et que la douleur. > Cette âme qu'il nous figure € toujours sous les armes, faisant la faction de la vie , établie, non dans ce corps qui doit mourir, mais dans le ciel même comme dans un fort, d'où elle repousse, invincible, les attaques du vice, et préserve en soi toutes les délicatesses de la vertu, les tenant comme à l'abri de sa grandeur > ; est-ce Tàme d'un philosophe ou celle

d'un saint ? Il parle comme un dévot des biens du monde, ■ biens fragiles et périssables, pareils à des jouets d'enfant... qu'il ne faut ni estimer ni appeler des biens, qui ne font que doubler l'amertume des maux qui nous frappent par les regrets qu'ils nous laissent >. Il sait que la vertu ne fait pas acception des personnes, qu'elle est accessible au petit comme au grand , et à l'esclave comme à l'homme libre, et qu'elle ne mesure pas l'homme à sa dignité, mais à Tempire qu'il a sur soi. Il adresse enfin à la chasteté (piidicitia) le plus solennel hommage. C'est elle qui veille sur le feu sacré de Yesta, qui repose sur le lit de Junon au Capitole ; c'est elle qui protège Tenfant, qui est l'honneur de l'adolescence, qui fait respecter la mère de famille. 11 l'invoque : c Écoute, dit-il, le récit des traits que toi-même as inspirés. > Et parmi ces grands exemples d'une vertu qu'on a si souvent refusée au monde antique, à côté de Lucrèce, de Virginie et d'autres Romaines ou Grecques, il cite les femmes de ces Teutons arrêtés et exterminés par Marius, qui demandèrent à être attachées au service des Vestale^ pour vivre comme ces vierges sans aucun commerce avec les hommes ; et, comme on le leur refusa, s'étranglèrent pour ne pas être souillées. Il rapporte l'histoire plus étonnante encore du jeune Étrusque Spurinna, dont l'extraordinaire beauté troublait les femmes et alarmait les maris et les pères ; il se déchira le visage et se défigura. Quand on ne verrait là qu'une fiction et un étrange idéal, on sera encore frappé des idées dont cette fiction témoigne ; le trait serait fort bien placé parmi les légendes des saints.

Suétone dit qu'Auguste, en fait de religions étrangères, ne respectait que celles qui étaient consacrées et pour ainsi dire classiques, comme celle d'Eleusis, et qu'il affectait de mépriser toutes les autres. Quand il visita l'Egypte, il refusa d'aller voir Apis, et il approuva son petit-fils Caïus d'avoir passé devant Jérusalem sans être allé adorer au Temple. A Rome, il ne permit pas qu'on bâtit des temples aux dieux d'Egypte dans l'enceinte du pomœrium^ limite religieuse de la ville de Romulus, mais à une certaine distance seulement de cette enceinte. Mais cette sévérité même n'était qu'un effort pour résister au mouvement qui emportait le monde vers les religions asiatiques. Un moment, elles avaient comme pris possession, sous la protection d'Antoine, de la moitié du monde romain. Il faisait régner à ses côtés Isis avec Cléopàtre ; lui-même représentait Osiris ou Bacchos. On racontait que la nuit qui précéda la bataille d'Actium , on entendit le dieu et son chœur, confus et long cortège S qui traversaient invisibles Alexandrie avec un grand bruit de voix et d'instruments, au milieu du silence de la ville consternée ; le bruit redoubla vers la porte qui regardait du côté du camp ennemi ; la Bacchanale, en s'évanouissant, semblait emporter avec elle la fortune du vieux soldat. Comme Ta compris H. Hichelet, Antoine et Cléopàtre figuraient dans leur union le futur hymen de l'Occident avec la mysticité orientale. Ce jour-là, celle-ci fut vaincue, mais non pour longtemps.

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