C'est un hémistiche de La Fontaine
LA PHILOSOPHIE SOUS AUGUSTE ET TIBÈRE. Ui
Ce ne fut pas la religion de TÉgypte qui prévalut, quoiqu'elle paraisse alors très-répandue et qu elle semble le disputer à celle des Juifs. Les noms d'Isis et d'Osiris reviennent souvent dans les poêles du temps d'Ânguste, ainsi que les dévotions dont on s'acquitte envers eux. Germanicus visite avec une curiosité respectueuse les ruines de Thébes, et interroge les prêtres sur leurs antiquités sacrées. Un grand nombre d'Inscriptions sont des monuments des pèlerinages pieux qu'on allait faire en Egypte. Enfln la religion égyptienne partage avec le judaïsme, sous Tibère, Thonneur de la persécution, et cela suffit pour en attester l'influence croissante*. Comme le judaïsme, elle frappait les esprit par l'austérité de ses pratiques et par la pureté de sa morale. Les prêtres égyptiens sont circoncis; ils s'abstiennent de la chair du porc ; ils vivent dans des cloîtres peu accessibles aux profanes, observant des rites antiques et mystérieux, imposant par la gravité de leur maintien et de leur physionomie. Ils ont des carêmes qui varient d'une à six semaines, où ils s'astreignent à toute espèce d'abstinences; ils couchent sur des nattes ; ils s'éveillent la nuit pour célébrer les offices sacrés. Les Égyptiens élèvent tout ce , qu'ils ont d'enfants, et se font honneur de ne pas suivre en cela les mœurs grecques et romaines. Le monde les respectait et les admirait, les imitait même quelquefois; mais le monde ne s'est pas fait égyptien ; plus d'une raison y a mis obstacle. D'abord, depuis que
i. Adam est et de sacris aBgyptiis judsuisqttte pellendis. c II fat rôftolii aussi qn'oa bannirait les religions d'Egypte etdeiadéo.»
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Ce ne fut pas la religion de TÉgypte qui prévalut, quoiqu'elle paraisse alors très-répandue et qu'elle semble le disputer à celle des Juifs. Les noms d'Isis et d'Osiris reviennent souvent dans les poètes du temps (l'Auguste, ainsi que les dévotions dont on s'acquitte envers eux. Germanicus visite avec une cui'iosilé respectueuse les ruines de Thèbes, et interroge les prêtres sur leurs antiquités sacrées. Un grand nombre d'Inscriptions sont des monuments des pèlerinages pieux qu'on allait faire en Egypte. Enfln la. religion égyptienne partage avec le judaïsme, sous Tibère, l'honneur de la persécution, et cela suffit pour en attester Tinfluence croissante*. Comme le judaïsme, elle frappait les esprit par l'austérité de ses pratiques et par la pureté de sa morale. Les prêtres égyptiens sont circoncis; ils s'abstiennent de la chair du porc ; ils vivent dans des cloîtres peu accessibles aux profanes, observant des rites antiques et mystérieux, imposant par la gravité de leur maintien et de leur physionomie. Ils >nt des carêmes qui varient d'une à six semaines, où s s'astreignent à toute espèce d'abstinences; ils couhent sur des nattes ; ils s'éveillent la nuit pour célérer les offices sacrés. Les Égyptiens élèvent tout ce . j'ils ont d'enfants, et se font honneur de ne pas suivre i cela les mœurs grecques et romaines. Le monde les ^pectait et les admirait, les imitait même quelque- ^; mais le monde ne s'est pas fait égyptien ; plus ne raison y a mis obstacle. D'abord, depuis que
Aclum est et de sacris aegyptiis judaîU^uô pellendis. « Il fat lu aussi qu*oû bannirait les religions d'Egypte et deiudéo.» Il, 10
242 LE CflRISTlANISME ET SES ÔllI6IlfBS.
rÉgypte de Cléopàtre avait tenu la fortune de Rome en suspens, se faire Égyptien eût été, ce semble, trop ouvertement se faire l'ennemi de in patrie. Mais surtout la religion égyptienne se mêlait assez aisément avec la religion grecque-romaine, pour qu'on ne fût pas forcé de choisir entre Tune et l'autre. Les dieux égyptiens frayaient avec tous les autres dieux, et même avec la divinité des rois ou des Césars. La religion de rÉgypte avait eu la même fortune que l'Egypte même. Celle-ci avait perdu l'indépendance dès le jour qu'elle avait perdu la puissance. Précisément parce qu'elle était trop grande pour se conservei* inaperçue dans un coin d'un vaste empire, elle fut subjuguée d'un seul coup tout entière, et ses temples, comme le reste, s'ouvrirent aux vainqueurs. La Judée demeura indépendante sous les Perses, sous les HacédonienSy et jusqu'à un certain point sous les Romains marnes* Son acropole^ quelquefois violée, n'en subsistait pas moins, protégeant de ses murailles saintes un dieu indompté et intraitable comme son peuple. Il y avait là une force ; il n'y en avait pas ailleurs.
Et puis, les Juifs étaient partout, tandis que les Égyptiens n'étaient qu'on Egypte. Je veux dire que les Égyptiens qui se trouvaient dispersés ailleurs, tout Bn restant fidèles à leurs croyances, ne pouvaient ee- )endant emporter avec eux leur patrie; car qu'était^œ pour eux que la patrie, sinon ce sol même qu'ils avaient quitté? Leur culte, ils pouvaient le pratiquer en Grèce ou à Rome comme en Egypte; partout on élevait des temples à leurs dieux. Mais le dieu des Juifs n'accep*^
tait pas rhospitalité étrangère; il n'avait d'autre temple que celui de sa montagne, à l'exception d'un temple en Egypte, exception curieuse, mais unique, qui n'emp^ chait pas que, partout ailleurs dans Je monde, les Juifs ne relevaient absolument que de Jérusalem. Il y avait là des autorités juives, gardiennes et ministres de la loi juive ; la vie des Juifs sur toute la surface de la terre se rapportait à ce centre. Les Égyptiens n'avaient ni centre, ni autorité publique, ni loi, ni dieu qui fussent à eux seuls. C'est précisément parce que le judaïsme se rattachait à un foyer jétroit et jaloux qu'il rayon* nait de là avec tant de chaleur et de puissance, et en* traînait tout ce qu'il avait une fois touché. On restait Grec ou Romain en adorant Isis et Sérapis; on ne l'était plus qu'à moitié dès qu'on s'adressait au dieu des Juifs, même si on hésitait à se faire Juif tout à fait et qu'on se bornât à judaïser^ suivant l'expression reçue. Quant à ceux qui devenaient Juifs, ils étaient enlevés absolument à leur cité.
Il y avait huit mille Juifs à Rome au temps d'AU'guste : qu'on juge quel pouvait être le nombre des ludaïsants. Des colonies juives florissaient à Alexandrie, à Antioche, à Éphèse, en Crète, à Pouzzoles, on peut dire dans toutes les villes grecques de Tempire, sans compter Rome même. Le judaïsme était à la mode à Rome dès le temps d* Horace. Dans la jolie pièce où il se représente en proie à un fâcheux qui s'est emparé de lui, il fait appel, pour s'en débarrasser, à un ami qu'il rencontre. « Tu avais, dit-il, à me parler d'une affaire. » Mais l'autre s'amuse à le laisser dans la peine :
â44 LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.
« Je sais ce que c'est ; ce sera pour un meilleur moment ; aujourd'hui, c'est le trentième sabbat ; voudraistu insulter aux circoncis*? — Je n'ai pas, reprend Horace, de ces scrupules. — J'en ai, moi, je ne suis pas un esprit fort; je suis du vulgaire ; tu ne m'en voudras pas. » C'est à peu près le temps où Auguste écrivait à Tibère : « Il n'y a pas de Juif qui jeune plus scrupuleusement un jour de sabbat, que je n'ai fait aujourd'hui. > Le simple sabbat même passait pour un mauvais jour, quoique Ovide assure qu'il n'est pas mauvais en amour, et quoiqu'il conseille aux jeunes gens d'aller ce jour-là à la synagogue pour y trouver des maîtresses. Mais un autre passage d'Horace est bien remarquable : « Nous sommes en nombre, et nous ferons comme les Juifs, nous te forcerons à te mettre avec nous :
. . Ac veluti te
Judœi, cogemus in hanc discedere turbam ».
Telle était déjà la force de la propagande juive, qu'elle frappait et étonnait Horace, si indifférent lui-même et si peu accessible à de tels effets.
Du reste, il n'y a pas là-dessus de plus éloquent témoignage que le sénatus-consulte rendu sous Tibère en l'an 22 contre les superstitions égyptiennes et judaïques^ suivant l'expression de Tacite. Le récit développé de Joseph montre bien que le fort de la persécution porta sur les Juifs. Ce qui touche dans ce récit la
i. On croit qne ce treatiôme sabbat efltl a grande fâie du Pardoft.
religion égyptienne se réduit aux nianœuvres de quel' ques prêtres d'Isis, qui livrèrent à l'amour d'un chevalier romain une dame de grande famille, en invitant celle-ci à passer une nuit dans le sanctuaire d'Anubis. Ces prêtres furent mis en croix, leur temple détruit, et leur statue d'Isis jetée dans le Tibre. Voici maintenant, d'après Joseph, ce qui regarde les Juifs : n'oublions pas que Joseph lui-même est un Juif, qui tache de présenter les choses de la manière la moins compromettante pour les siens.
c II y avait un Juif qui s'était sauvé de son pays sous l'accusation d'avoir transgressé la Loi, et pour échapper au châtiment ; c'était en tous sens un misérable. Il vivait à Rome, où il faisait profession d'expliquer la sagesse des lois de Moïse, et il s'était associé trois de ses pareils. Ceux-ci avaient pour disciple Fulvie^ femme des plus distinguées, qui s'était attachée au judaïsme. Ils l'engagèrent à envoyer au temple de Jérusalem des offrandes d'or et de pourpre, mais ils appliquèrent ce qu'elle leur remit à leur propre dépense, et ce n'était que pour cela qu'ils lui avaient fait cette demande. Tibère comptait parmi ses amis Saturninus, mari de Fulvie, qui lui dénonça le fait sur la plainte de sa femme. Tibère fit chasser de Rome tout ce qui était Juif K Les consuls levèrent parmi cette population quatre mille hommes qu'ils envoyèrent dans l'ile de Sardaigne ; mais un grand nombre furent suppliciés, n'ayant pas voulu servir par fidélité à leur loi. Voilà
1 < S'ili n^abjaraient dans uo temps donné (tacite).
comment quatre misérables firent chasser de Rome tous les autres. »
Il est difGcile de croire que la décision de Tempereur H celle du Sénat, car c'est le Sénat qui prononça dans (ette affaire, n'ait pas eu des motifs plus graves; mai • quand on prendrait le récit de Joseph sans le discuter-^ il en résulterait encore les faits suivants : Qu'il y avait à Rome des Juifs qui faisaient profession d'enseigner la sagesse des lois de Moïse ^ en d'autres termes, qui prêchaient le judaïsme et entreprenaient la conversion des païens; qu'ils formaient entre eux des associations pour poursuivre cette entreprise ; qu'ils gagnaient particulièrement les femmes, et des femmes mêmes de la première distinction ; qu'enfin leur propagande était déjà à cette époque assez activa et assez efficace pour que le Sénat s'en soit alarmé et irrité au point de déporter en masse ces ennemis de l'esprit romain. Tacite nous dit franchement ce que signifiait cette transporttalion en Sardaigne ; ces quatre mille hommes devaient être employés à réprimer le brigandage dont l'ile était infestée ; t et s'ils succombaient à Tinsalubrité du cli« mat, la perte n'était pas grande, vik damnutn. » Cette proscription devrait figurer dans l'histoire de l'Église comme la première en date de ce qu'on appelle les persécutions ; ce sont là des martyrs et des confesseurs au même titre que ceux qui remplirent plus tard la Légende. Mais l'Église ingrate s'est tellement détachée du judaïsme dont elle est sortie, qu'elle n'a pas su reconnaître les siens dans ces chrétiens d'avant le Christ. On aura remarqué dans le récit de Joseph l'opiniâtreté
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des zélés qui se font tuer plutôt que de se soumettre au eervice militaire, sans doute parce que, pour servir, il fallait prêter un serment, et que la Loi dit : « Tu ne craindras que le Seigneur ton. Dieu, tu ne serviras qud lui, tu ne t'atiacberas qu'à lui, et tu ne jureras qu'en sot) nom. » Ce scrupule se perpétua longtemps parmi les chrétiens; et Tertullien développe encore^ dans un chapitre du livre intitulé de la Ccmronne^ toutes les raisons qui doivent rendre le service militaire odieux et insupportable au vrai disciple du Christ.
De même qu'on n'a pas reconnu des martyrs dans ceux qui mouraient alors à Rome' pour la foi juive, on ne veut pas reconnaître non plus dans Philon un Père de l'Église, et c'est cependant le titre que la véritable histoire doit lui donner. C'est à cette même époque que Philon composait tant de livres où, pour la première fois, nous trouvons la sagesse grecque associée à la tradition et aux Écritures d'Israël. Il transformait le judaïsme, sous prétexte de l'interpréter, et il le présentait, je ne dis pas précisément aux Gentils, mais aux lettrés judaïsanls ou disposés à judaïser, de la manière qui pouvait le leur rendre le plus acceptable. Les Justin, les Clément d'Alexandrie, les Origène n'ont fait que poursuivre l'œuvre de Philon .
Si donc on voulait n'entendre sous cette expression, Tavénement du christianisme, que la conquête du monde grec et romain par le dieu des Juifs, on peut dire que cet avènement avait eu lieu dès le temps d'Auguste et de Tibère, et que cette conquête était en train de s'accomplir avant même qu'il fut question de celui qui a été nommé
us LE CHRISTIANISME ET SES 0M6INES.
le Christ. Judaïser, c'était la même chose que ce qui s* est appelé un peu plus tard christianiser] et cela est si vrai que, dès qu'on a commencé de christianiser, on a cessé de judaïser par cela même; car se faire chré* tien, c'était se faire Juif, précisément dans la mesure où il convenait au monde de l'être , c'est-à-dire en demeurant Grec et Romain. Cependant voici que j'arrive enfin à l'époque où cette révolution s'est achevée au nom du Christ : l'époque de Claude et de Néron, celle où le césarisme a été le plus excessif et le plus insupportable, époque de fermentation morale et religieuse, où la philosophie prend un accent tout nouveau dans Sénèque, et où la foi juive, après l'ébranlement qui suit le passage de Jésus en Galilée, prend aussi un accent tout nouveau dans saint Paul.