‹ Le christianisme et ses originesChapitre 23 sur 48 · LES STOÏQUES ROMAINS. — SÉNÈQUB · texte numérisé non relu

LES STOÏQUES ROMAINS. — SÉNÈQUB

On ne comprend bien Sénèque etl'école stoïque d'alors qu'en se représentant ce que Rome a éprouvé sous Caligula, Claude et Néron. L'obéissance sous Auguste avait paru d'abord à des générations fatiguées un soulagement et un repos; à la fin du règne, ce repos était devenu lourd et accablant; c'était engourdissement et léthargie. La même prostration de forces dura sous Tibère, malgré une crise violente et mal connue au moment de la chute de Séjan. On sert sans même avoir l'air d'en souffrir ; l'esprit de ce temps est représenté dans les lettres par Velléius et Valérius. Un seul homme, Crémutius Cordus, avait écrit avec quelque liberté, et on l'avait tué pour cela. Tibère ne se montre même pas, et, de sa retraite, tient tout en respect et en silence. Ni le maître ni les sujets ne font de bruit et n'ont l'air de vivre. Mais à Tibère succède un jeune homme qui est fou, ou qui le devient à régner. Il n'extravague pas longtemps; un coup de poignard en fait justice. Il y eut ce jour--Ià une grande secousse; on crut la liberté et la

république rétablies. L'illusion ne dura pas deux jours; on redevint esclave, mais il resta quelque chose de cette révolution avortée. On ne fut pas obligé d'adorer Cali-« gula ; on put maudire et condamner le tyran tombé, c'est-à-dire qu'on put maudire et condamner la tyrannie ; il fut entendu que la conscience publique avait le droit de protester contre l'iniquité et la. déraison, et elle exerça surtout ce droit par la voix des philosophes. Déjà auparavant, il arrivait, par cela seul qu'ils faisaient delà morale, qu'ils exerçaient comme une magistrature qui condamnait les puissants {censuram agere regnantium) ; mais à partir de ce règne odieux et absurde et de la révolte universelle qu'il excita, cette censure devint plus vive et plus hardie. La chaire des écoles fut une espèce de tribune, à la condition, bien entendu, qu'on n'y dit quedes généralités; et plus la morale stoïque sefaisaitaustère, plus elle était populaire, comme la morale janséniste sous Louis XIV; déclamer contre le vice^ c'était déclamer contre les scandales du Palatium. La ré« volution d'intérieur qui fut l'œuvre d'Agrippine ne profita pas moins à l'éloquence philosophique que celle quavait faite le poignard de Chéréa. Pour substituer son fils au fils de Messaline, Agrippine appela à son aide l'opinion publique; elle tira Sénèque de l'exil et le fit précepteur du jeune Néron \ puis, quand on se fut débarrassé de Claude et que Néron fut empereur, il sembla que la philosophie allait gouverner avec lui, et son rè^ne fut comme inauguré par le livre de la Clémence. La philosophie est alors une sorte de pouvoir, comme on Ta dit dans d'autres temps de la Presse ; elle

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est vaincue à la mort de Burrhus, quand Tigellm lui succède et que Sénèque est en disgrâce; mais elle semble toujours près de prendre sa revanche ; et, à la fin du règne, ceux qui conspirent contre Néron pensent précisément à Sénèque pour le remplacer, ou jugent au. moins politique de donner k croire qu'ils y pensent.

Mais à mesuré que ta morale réagissait contre les folies des gouvernements, celles-ci à leur tour semblaient défier de plus en plus la morale et le bon sens même. Poussés en avant tout à la fois par Tabsence de tout obstacle réel et par Tirrîtation que leur cause Tobstacle vain des protestations philosophiques, les puîss«Dl» se précipitent dans les excès et les violences les plus étranges. Plus les prédications des philosophes sont véhémentes, plus la force brutale insulte à la raison et à la justice; les puissants bravent les prêcheurs , mais les prêcheurs aussi bravent les puissants, dans une certaine mesure; de sorte que les uns et les autres, s'exaspérant par la lutte même, étalent en même temps les monstruosités les plus révoltantes et la morale la plus emportée. Les actes et les paroles sont également hyperboliques. Il est vrai que Sénèque et Lucain ont fini par payer leurs déclamations de leur vie; mais, tant qu'ils ont vécu, ils ont déclamé, et leur éloquence a chauffé la colère publique.

Voilà comment cette éloquence a la fièvre^ suivant Fexpression d'un ancien; et on la juge mal quand on la juge d'après la règle d'une sagesse tranquille. Les paradoxes de récole stoïque semblaient faits surtout pour une telle époque. Plus la servitude était intolérable, plus on

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avait besoin de crier que le Sage est libre, et que rien ne peut contraindre la volonté. Plus on se sentait à la merci dumaîtreetdes favoris, de leurspassions,deleurs intérêts, de leurs caprices, et menacé, à chaque instant, de la confiscation, de l'exil, des tortures et de la mort ; plus * on s'efforçait de dire et de croire que rien de tout cela n*est un mal et ne vaut seulement qu'on s'en soucie. Les uns ont condamné cet orgueil comme insolent et menteur ; d'autres, moins sévères, l'ont raillé seulement comme impuissant et stérile. H. Taine, dans une Étude sur Macaulay, a cité de lui un curieux passage contre les Stoïques :

c Un disciple deSénèque (il y a dans le texte, d'Épictète, mais c'est la même chose), un disciple de Sénéque et un disciple de Bacon, compagnons de route, arrivent ensemble dans un village où la petite vérole vient de se déclarer; ils trouvent les maisons fermées, les communications suspendues, les malades abandonnés, les mères saisies de terreur et pleurant sur leurs enfants. Le stoïcien assure à la population désolée qu'il n'y a rien de mauvais dans la petite vérole et que pour un homme sage la maladie, la difformité, la mort, la perte des amis ne sont point des maux. Le baconien tire sa lancette et commence à vacciner. — Ils trouvent une troupe de mineurs en grand effroi. Une explosion de vapeurs délétères a tué plusieurs de ceux qui étaient à l'ouvrage, et les survivants n'osent entrer dans la caverne. Le stoïcien leur assure qu'un tel accident n'est rien qu'un simple apoproegménon.Le baconien, qui n'a pas de si beaux mots à sa disposition, se contente de

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fabriquer une lampe de sûreté..., etc. Telle est la différence entre la philosophie des mots et la philosophie des effets. 2»

On s'apercevra, et il est difficile que l'auteur ne s'en soit pas aperçu lui-même, que sa raillerie porte tout autant contre la religion que contre la philosophie. Mais Tune et l'autre peuvent se défendre contre ces sarcasmes. En effet, il y a, au physique comme au moral, des maux incurables auxquels nous ne pouvons rien ; et il est permis à Tàme qu'ils assaillent de se réfugier dans des pensées qui ne Tempéchent pas de souffrir, mais qui peut-être lui donnent le courage de souffrir avec plus d'énergie et de fierté. Ces pensées mêmes sont plus pratiques qu'il ne semble; car, si excellents que puissent être les instruments que le travail nous fournit, le premier instrument est l'homme même, et c'est celui-là qu'il importe de mettre avant tout en bon état. Les réflexions morales ne guérissent pas une épidénlie, mais elles peuvent nous disposera y rester, et il faut d'abord y rester pour la guérir. Mais ce qu'on doit bien remarquer, c'est que Macaulay ne met Thomme aux prises qu'avec la nature ; et il est vrai qu'en face de la nature il n'y a guère que deux choses possibles, agir ou se taire : on ne peut songer à protester. 11 n'en est pas de même en face de l'iniquité des hommes; c'est un mérite de la défier .Qu'aurait pu faire le baconien de Macaulay dans la situation de Sénèque ? Quelle était l'opération à faire au monde pour le guérir de Néron ? On dira : C'était le soulèvement de Vindex. Cela est vrai, mais Yindex n'a pas agi et ne pouvait pas agir tout de suite. Il

fallait que le inonde fût enfin las, comme a dit Suétone, du maître qu'il avait si longtemps souffert. Les maux physiques se sentent et se reconnaissent à première vue; il n'en est pas de même de cet empoisonnement moral par lequel les peuples dépérissent; il faut les faire aviser qu'ils sont malades, et c'est le commencement de la guérisoo. C'est précisément ce qu a fait Sénèque, et ses déclamations, comme on les appelle, ont été certainement pour quelque chose dans Timpatience uni* verselle qui a amené une délivrance.

Ainsi, dans ces grands principes, qui le prennent do si haut avec ce qui épouvante les hommes, avecTabjec* tion, ou le dénuement, ou la mort, disons qu'il y a d'abord quelque chose de tout à fait sérieux et de simp'cment vrai : c*est qu'aucun mal ni aucune menace ne feront fléchir certaines âmes jusqu'à leur faire trahir leur devoir et leur dignité. Puis, si Timagination va au delà, et qu'elle affecte de ne tenir aucun compte de oes maux et de n'en être pas émue, je lui pardonne cet emportement; je sens que ce dédain ne s'adresse pas aux choses elles-mêmes, que la nature a faites pénibles; mais aux misérables qui s'en servent pour tourmenter Thonnête homme et qui se croient par là grands et forts, quoiqu'ils ne soient que petits et pitoyables. Ce n'est pas la mort que méprise le Stoïque romain, quoiqu'il la brave; c'est le tyran qui le tue, et qui ne peut Tem* pêcher, en le tuant, de le mépriser. De plus forts que Sénèque se nourrissaient de la même morale; elle a été celle de Thraséa, et c'étaient encore des senthnents à peu prèssembtables qui soutenaientropiniàureiédes martyrs.

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