Comparez le livre de/ob^iiMT
niuDS et soumet l'un à Tautre des hommes nés avea les mêmes droits, c'est elle qui rend tout égal. C'est elle qui n'a jamais plié sous la volonté d'autrui, avec qui on ne sent pas la bassesse de sa condition, à qui personne ne commande... Oui, c'est elle qui fait qu'exister n'est pas subir une peine, qui fait que je puis conserver mon âme hors d'atteinte et maîtresse de soi. J'ai un refuge dans le naufrage. Je vois devant moi des instruments de torture de toute espèce..., mais je vois aussi la mort. Voici des ennemis barbares, ou, parmi les citoyens, des tyrans ; mais à côté d'eux, voici la mort. La servitude n'est plus fâcheuse si , dès qu'on est las d'un maître, on peut d'un seul pas atteindre à la liberté; contre les injures delà vie, j'ai la ressource de la mort.» Et dans un autre endroit : < Persuade-toi bien que celui qui n*est plus n'a pas à souffrir, que toutes ces terreurs des enfers ne sont que fables ; qu'il n'y a pour les morts ni ténèbres, ni cachots, ni rivières de feu, ni fleuve d'oubli, ni tribunaux, ni accusations, et que dans
cette liberté suprême^ on ne retrouve pas de tyrans *. > En attendant cet affranchissement de la mort, à qui pouvait-on recourir, qu'à cette philosophie qui, à force de détacher l'homme de la vie, semblait une anticipation de la mort 7 On s'y réfugiait comme on aurait fait entre les bras des dieux.
La philosophie a plus que jamais charge d'âmes, les âmes ne trouvant qu'en elle un appui et une protection. La
1. Inférais hilares sine regibns umbrie (juyénal). « Les morts étaient en joie dans des enfers où il n*y avait pas de rois. » C'est ui des traits d'une peinture de Tâge d'or. «
LES STOIQUES ROMAINS. USf
prédicâtioD devient tous les jours plus véhémente, plus populaire, plus puissante. La direction de conscience s'empare de la vie privée plus étroitement et plus impérieusement qu'elle n*a jamais fait. Elle conduit les bons ; elle soutient les faibles ; elle ramène les pécheurs. Elle prêche la retraite, les saints entretiens et les saintes pratiques, la séparation d*avec ce qui s'appellera bientôt le siècle ou le monde. Si on ne connaît pas encore le mot de dévot ou de dévotion, la chose existe ; elle nait du dégoût de la vie commune, pleine de souillures, de tristesses et de périls.
EnfiD, ces temps mauvais, qui exaltent la force et l'austérité au dedans de l'àme, la rendent au dehors meilleure et plus humaine. Sous ce despotisme implacable, tous se sentent frères ; les grands apprennent à ne plus mépriser les misères des petits, ni les hommes libres celles des esclaves. Un mot de Sénèque éclaire cet enseignement de l'histoire : « Vous les appelez des esclaves; diteSf des compagnons d*esclavage. 9 Servi sunt^ imo conservi. Et ailleurs : « Tu te plains que la liberté soit morte dans la république, toi qui l'as tuée dans ta maison ! » Et enfin : < Tous sont esclaves, celui-ci de la débauche, celui-là de l'intérêt, cet autre de l'ambi-» tion, tous de la peur. » C'est ainsi que la société du temps des Césars était mure pour comprendre les le^ çons des philosophes. De même, quand ceux*ci s'élevaient contre les tueries de i'aràne, ils pouvaient dire : < Ne comprenez-vous donc pas que les mauvais exem«> pies retombent sur ceux qui les donnent î Rendez grâces aux dieux de ce que celui à qui vous enseignez ainsi la
t60 LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.
craauté n'est pas capable de l'apprendre. » C'est Méron de qui Sénèqoe parle ainsi ! il savait bien ce qu'il voulait dire, et on l'entendait. Les Césars avaient assez fait sentir à Rome tout entière le prix du sang humain ; les livres de la Colère, de la Douceur {de ClemerUia) étaient inspirés par leurs fureurs sanguinaires. L'auteur du de Ira avait vu de près ces colères de Claude qui, toutes grotesques qu'elles étaient, ne donnaient pas envie de rire, car il tombait une tète à chacun de ses accès.
Bonté et humanité envers les esclaves, condamnation . des combats de gladiateurs et du plaisir pris à verser le sang; aversion de la guerre même ; appel pressant, nonseulement à la justice, mais à Tamour ; voilà ce qui se développait alors sous forme philosophique de la même manière et pour les mêmes raisons que cela se produisait en même temps sous forme chrétietme. Austérité et charité, cette double vertu n*est pas sortie d'une révélation soudaine, mais des leçons de la vie et des épreuves de l'humanité. Les orgies immondes faisaient bien des âmes plus pures, les violences brutales les faisaient plus douces. Rien ne s'associe mieux , d'ailleurs , que la force et la tendresse ; l'école des Stoïques Ta fait voir comme l'Église primitive. Elle a eu le droit de dire d'elle-même qu'aucune secte n'a plus aimé les hommes^ nulla amantior hominum.
La philosophie qui régnait au temps des Césars et la religio'xqui se répandit tout à coup au-dessous d'elle doivent à ces temps leurs communes faiblesses aussi bien que leurs communes grandeurs. Elles protestent contre le mal et l'iniquité, et c'est par où elles sont
LES STOIQUëS ROHAIKS. 26t
grandes ; mais elles sont faibles en ce qu'elles se sentent impuissantes et qu'elles se jettent et se perdent dans le désespoir. L'une et l'autre, pour épurer Thomme, le détachent de tout ; Tune et Tautre s'efforcent de démentir la nature, condamnant non-seulement le plaisir et la richesse, mais jusqu'à l'action etjusqu'à la science; elles tendent à isoler celui qu'elles inspirent, et elles Tenlèvent (quoique les meilleurs Stoïques s'en défendent) à la famille et à la cité ; elles lui font pousser l'abnégation et la résignation jusqu'à accepter le mal comme envoyé d'en haut, etjusqu'à trouver tout bon, pourvu que lui-même ne pèche pas. Elles lui conseillent d'être un saint, ne pouvant faire qu'il soit un homme. L'une dit : Ne te soucie que du dedans; l'autre : Ne te soucie que de la vie d'au delà ; et ainsi elles sacrifient toutes deux l'humanité et la vraie vie.
On sait que l'homme qui a tant illustré la philosophie d'alors par son éloquence, ne Ta pas assez honorée par sa conduite, et qu'il n'a été malheureusement ni un saint ni un sage. Aussi longtemps presque qu'il a vécu, Sénèque s'est laissé entraîner à toutes les faiblesses du caractère et à toutes les intempérances de l'esprit. Exilé par Messaline, il adressait de l'exil à Claude vivant les plus basses flatteries, qui ne lui rapportaient rien. Rappelé par Âgrippine, et devenu l'homme d'Agrippine et de Néron, il lançait à Claude mort les sarcasmes d'une espèce de ménippée. Quand la mère et le fils se brouillèrent, il fut du côté du plus fort, et suivit Néron jusqu'au meurtre de sa mère; ce fut lui qui écrivit le mes-
2(>i LE CURISTIANISME ET SES ORIGINES.
sage officiel par lequel César annonçait au Sénat qu'Agrippine avait conspiré la perte de l'empereur et de l'empire, et que ses complots ayant échoué, elle s'était tuée ; que l'empire était sauvé, mais que l'empereur était affligé. Voilà à quel prix il fut puissant et posséda soixante millions. Mais c'est au moment où il est le plus bas qu'il se relève. Néron l'avait ménagé jusque-là comme une force de plus contre Agrippine ; Agrippine morte, il ne le supporta pas plus longtemps. C'est un philosophe, c'est un écrivain éloquent, et le plus brillant esprit de Rome ; c'est assez pour qu'il ne puisse descendre, quelque complaisant qu'il soit, jusqu'où descend Néron quand Néron s'est débarrassé de sa mère. Sa renommée même et Tadmiration qui s'attache à ses écrits le préservent jusqu'à un certain point; il ne peut lutter de bassesse et d'extravagance avec les Tigellin ; îl devient par sa supériorité seule le représentant des honnêtes gens; sa situation ne change pas en apparence, mais au fond tout est changé, et cet éclat recouvre une disgrâce secrète qui doit aboutir infailliblement à la confiscation et à la mort, car Tune ne va pas sans l'autre. €'est alors qu'il s'épure en se préparant à mourir ; sa philosophie devient plus sincère et plus profonde, et il entre de plus en plus en communion avec la conscience publique jusqu'au jour où il meurt de manière à la contenter; îl semble ce jour-là que Néron a tué avec lui la sagesse et la vertu elles-mêmes.
Sénèque n'a donc pas laissé l'exempte d'une grande vie, et son tal^t même ne s'est que trop ressenti des défaillances de son caractère. Fils d'un déclanmteur eH
LES STOIQUES ROMAINS. 2C5
-élevé par son père dans les cris de Vécole^ il n'aurait pu échapper aux influences fâcheuses de la rhétorique que par une grande élévation morale et une constante dignité. Sa légèreté le livrait au contraire au mauvais goût. Les affectations de toute espèce et le bavardage stérile se mêlent trop souvent à son éloquence, surtout dans les écrits antérieurs à sa disgrâce. Mais je n'ai pas besoin, pour mon objet, de trouver Sénèque égal à sa philosophie; c'est cette philosophie même que j'étudie; je cherche comme on pensait, comme on sentait au temps de Sénèque, et plutôt encore ce à quoi on aspirait que ce dont on était capable.
Cependant, lorsque j'ouvre le trésor de ses livres et de ses Lettres pour y chercher la philosophie du temps, je suis embarrassé et effrayé de trouver ce trésor si plein et si riche, et je ne sais quel choix faire parmi tant de beaux développements et d'expressions éclatantes de cette sagesse religieuse. Je ne puis transcrire tout Sénèque, et cependant presque tout Sénèque est chrétien ; je veux dire que le christianisme est fait en grande partie des idées que Sénèque a si bien rendues. Tertullien a dit : c Sénèque, qui est souvent des nôtres. » Il fallait dire : Sénèque, à qui les nôtres ont tant emprunté. Je vais ramasser, en les distribuant sous certains chefs, les thèmes principaux ou lès traits les plus saillants de «ette prédication philosophique. Je commencerai par la doctrine de la vie iotérieure, comme on dit dans la langue de la dévotion.
Mépris des biens de la vie, des richesses, des hoq- Jieurs, des plaisirs, c II faut aimer la. pauvreté. — Ce
n'est pas assez de ne pas la craindre, on doit y aspirer. — La richesse est une décoration, non une possession , elle éblouit et elle passe. Tourne-toi vers les ri^ chesses véritables. — Les heureux et les riches sont les plus troublés, les moins capables de se reconnaître, embarrassés dans leur bagage qui les noie. — Il n*y a rien de si malheureux que les heureux *. > — Dédaignons les voluptés, dédaignons le rire : « C'est chose sérieuse que la vraie joie. :» Il semble que c'est d'un cloitre qu'on entend sortir ce discours. La formule, Sour tiens et Vabstiens^ n'est pas encore dans Sénèque, mais il n'y manque que 1^ formule. Le Sage de Sénèque, tout comme celui d*Epictète, se passe de tout ce qu'on appelle des biens et supporte tout ce qu'on appelle des maux. Le Sage est prêt à perdre ses enfants, à se voir arracher les membres. Le Sage se laisse souffleter sans s'émouvoir ; ainsi l'avait enseigné Socrate, et ainsi Gaton l'avait pratiqué, c Quand je serais sur le chevalet, quand on mettrait le feu sous chacun de mes membres et qu'il m'envelopperait tout vivant ; quand ce corps, où habite une bonne conscience, fondrait tout entier, j'aimerais encore ce feu, dont la flamme ferait éclater ma fidélité. » C'est l'exaltation des martyrs.
Mépris de la vie même et goût de la mort : c La mort termine toutes les querelles, elle efface toutes les inégalités. — Qu'est-ce que l'homme î Un vase fêlé qui se brise au moindre choc, t— Tout ce qui est de l'homme est court et périssable et ne compte pas dans l'infini de