‹ Le christianisme et ses originesChapitre 27 sur 48 · Comparez II Corinth, x · texte numérisé non relu

Comparez II Corinth, x

^, De Vinaction om d$ la retraite du Sag&*

contemplatif est inutile, on répond que, comme celui qui se déprave nuit à l'humanité tout entière, celui qui travaille à s'améliorer lui-même la sert. D'ailleurs, les méditations dont il remplit sa. solitude profitent plus aux hommes que la part qu'il pourrait prendre à leurs affaires; s'il ne travaille pas pour la petite société qui Tentoure, il travaille au profit de la république univer<> selle qui comprend les hommes et les dieux. — Il faut surtout fuir la foule, elle est essentiellement corruptrice; il ne s*y trouve pas un homme qui ne nous communique quelque vice, par l'autorité ou simplement par la contagion de l'exemple. Au milieu des hommes, on apprend à aimer le vice, ou on apprend à haïr les hommes. Rentre en toi-même autant que tu peux. — < Là où est la foule, là est le mal. ^ — Mais ailleurs, avee un accent plus farouche : « Fuis les grandes compagnies, fuis les petites, fuis même celle d'un seul. » — Mais les affaires? Mais les intérêts? — On doit tout quitter pour le salut : c Si quelque chose t*empêche de bien vivre, rien ne t'empêche de bien mourir. » — • Il ne faut pourtant pas mettre d'éclat ni d'affectation dans la retraite ; le philosophe donne ici les mêmes conseils que répétera Bourdaloue dans ce fameux sermon sur la Sévérité évangélique, que madame de Sévigné appelait un sermon 8uf*la retraite de TVéville. — Il y a des hommes, d'ailleurs, qui sont condamnés au monde et qui doivent subir avec résignation leur fortune. Enfin, la solitude elle-même a ses dangers; elle ne vaut rien pour l'àme qui n'a pas déjà quelque force ; celui qui se sent mauvais fera bien de

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se rejeter dans la foule pour échapper à lui-mcmc, et ne pas vivre trop près d'un méchant. — N'entend-on pas Hiéronyme ou Jérôme au désert quand il ajoute : < Bien des misères nous enveloppent au dehors. .., et il y en a bien d'autres au dedans qui font rage en pleine solitude. » Il faut donc entremêler la solitude et la foule, et passer de celle-ci à celle-là. Mais qu'heureux est celui qui peut oublier le monde ! c Oh ! quand viendra le temps où nous saurons que le temps ne nous regarde plus 1 ■

La vie spirituelle, dont ce sont là les règles, ne saurait être heureusement menée sans certains secours : ces secours sont la prédication et la direction. Sénèque, dans sa jeunesse, avait trouvé la prédication philosophique florissante, et il avait été des plus touchés. Il avait entendu Attale, Sotion, Fabianus : Sotion lavait entraîné a pratiquer l'abstinence pythagorique ; il resta fidèle plus d'un an à ce régime ; il s'en lassait peut-être quand il fut pressé d'y renoncer par son père, qui n'aimait pas la philosophie ^ et qui, d'ailleurs, craignait que ces pratiques ne rendissent son fils suspect d'attachement aux superstitions étrangères^ ce qui était alors une mauvaise note ; c'était précisément le moment où Tibère sévissait contre le judaïsme. Âttale parlait si haut et si fort contre le vice, qu'il semblait faire leur procès aux maîtres eux-mêmes, et nous savons qu'il fut banni de Rome par Séjan ; ainsi, plus tard, des évêques seront proscrits à leur tour pour avoir censuré les favoris ou les femmes des empereurs byzantins. Il faisait sur la pauvreté des sermons dont Sénèque

se souvenait encore après quarante ans, des sersnon? qui donnaient l'envie (Tétre pauvre. Quelques-unes des Lettres à Lueilius sont une espèce de traité de l'éloquence de la chaire; les philosophes parlent dqjà là-dessus comme parleront plus tard les grands orateurs chrétiens. Cette éloquence ne doit pas chercher l'applaudissement, car quoi de plus misérable ! c Est-ce que le malade applaudit le médecin qui l'opère? Taisez-vous, recueillez-vous, livrez- vous à la cure; s'il vous échappe un cri, je ne veux y reconnaître que le gémissement qu'on vous arrache en sondant vos plaies. » C'est que les philosophes commençaient à cette époque à ne plus parler seulement pour les disciples qui suivaient et qui payaient leurs leçons; à certains jours, on ouvrait les portes de l'école, et on prêchait pour la foule, comme on fera dans l'église, c La philosophie peut se laisser voir dans son sanctuaire, pourvu que ce soit un prêtre qui le desserve et non un marchand. » — La prédication chrétienne, héritière de la prédication philosophique, hérita aussi des acclamations et des battements d& mains ; on applaudissait à grand bruit Jean d'Antioche (Chrysostome) dans l'église de Constantinople, comme nous le voyons par ses sermons. — c II est incroyable, dit encore Sénèque, à quel point profite une parole qui ne s'applique qu'à guérir et n'a d'autre objet que le bien de ceux qui l'entendent. *

La prédication ne suffit pas à la conduite de tous les jours ; on éprouvait de plus en plus le besoin de se soutenir à chaque instant par les conseils d'un sage, d'un maitre dans la vie spirituelle, disons en un mot, d'un

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direcleur. On à vu que cela ne date pas du temps de Sénèque, mais cela n'a fait que se développer; et c'est dans Sénèque que se trouve le passage célèbre où il est dit d'un homme que Caligula fait tuer et que l'on conduit à la mort : c Son philosophe marchait avec lui ; fMTosequebatur eum philosophits sutM. > — c Vous voulez aller à la foi, dit Pascal, et vous n'en savez pas le chemin...; apprenez de ceux..., etc.; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre , et guéris d'un mal dont vous voulez guérir. » Pascal ne fait guère, sans le savoir, que traduire Sénèque ^ Dans toutes les situations, en face de toutes les épreuves, qu'un directeur soit à nos côtés, stet ad latiM monitor. Il nous gardera des dangers que le monde présente ; il nous défendra, par exemple, des séductions de la for» tune ou de la grandeur. C'est le métier que fait Sénèque à l'égard de Lucilius, et ses Lettres à cet ami ne sont que des lettres de direction ; il conduit, d'ailleurs, d'autres amis encore, et Lucilius lui-même en a qu'il dirige à son tour. Plusieurs de ces Lettres montrent combien était avancée cette science de la conduite des âmes. Voici un pécheur qu'il faut ramener peu à peu, un autre qu'il faut brusquer ; celui-là rougit encore,et c'est assez pour bien augurer de lui ; Tautre est en danger de désespérer de lui-même. En voici un dont il semble qu'il n'y a plus rien à attendre, tant il est enfoncé dans le mal ; < en lui tendant la main, on risque d'être en-

1. Decernatnr ita^ne et quo tendamns et qna, non sine perito ali* qao cui explorata sint ea in quae procedimns.

Crainé. > C'est un esprit fort, c'est un railleur ; il ne tarit pas sur les scandales que donnent les philosophes, «t avec cela il répond à tout (comme en d'autres temps on a fait des histoires sur les prêtres) ; il ferait rire des gens qui pleurent un mort : « Soit, je supporterai ses sarcasmes ; quil me fasse rire y peut^tre qu'à mon tour je le ferai pleurer. S'il s*obstine à rire, je me réjouirai, dans son malheur, qu'il ait du moins une folie gaie. Mais cette gaieté ne tient guère. Observe les hommes de cette espèce, tu les verras passer en quelques moments d'un accès de rire à un accès de rage. » — Un autre est trop léger pour qu'on le fixe. « Je te disais que tu ne le tenais pas par le pied, mais par i'aile ; je me trompais, tu ne tenais qu'une plume; il te l'a laissée dans la main et 8*est envolé. > — Cet autre enfin se croit converti parce qu'il est dégoûté : « Voilà les hommes, la vie qu'ils mènent leur plaît et leur déplaît à la fois. Nous prononcerons sur celui-^i quand il nous aura convaincu qu'il est vraiment brouillé avec le vice ; pour le moment, il ne fait que le bouder. »

Il y avait longtemps que les philosophes étaient des •consolateurs. Sénèque a fait trois écrits sur ce thème; ce sont les plus anciennes Consolations qui nous restent, celle de Cicéron étant perdue comme celles des Grecs. La Consolation à Marcia (une mère qui avait perdu un fils dans la fleur de la jeunesse) est un modèle du genre. Le fond en est pris dans les idées que i'ai rappelées, sur le néant de la vie et sur les bienfaks de la mort. Le coup fatal n'a pas tué celui que l'on pleure, il l'a sauvé ; son âme a rejoint les nobles âmes d'un père

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et d'un aïeul dont il était digne^ et jouit maintenant avec elles des joies du ciel.

La vie spirituelle avait ses pratiques, par lesquelles on marquait, même au dehors, qu'on avait renoncé aux vices et aux affections du monde. Les zélés, je dirais volontiers les dévots, « laissaient pousser leurs cheveux et négligeaient leur barbe ; ils étaient mal tenus ; ils abjuraient l'argenterie; ils couchaient par terre; ils s'attachaient à tourmenter le corps, repoussant la propreté la plus simple, recherchant la saleté et mangeant des mets, non pas seulement communs, mais dégoûtants. » Ainsi vivaient du moins ces Cyniques que Sénéque désavoue quelquefois, mais que souvent aussi il admire, et entre tous Démétrius : « Quand je le vois nu, dit-il, couché, ou peu s'en faut, sur la paille, il me semble que la vérité a en lui, non plus un interprète, mais un témoin. » Le mot de témoin prend presque ici le sens que le christianisme lui donnera sous la forme grecque de martyr. C'est lui qui disait : < Je ne vois pas de plus grande misère que de n'avoir eu aucun malheur. » Il se distinguait des autres Cyniques en ce qu'il ne mendiait pas : il attendait les aumônes, c La Providence avait mis dans Rome cet homme et cet^e éloquence pour donner au siècle tout à la fois un censeur et un modèle. » Sénèque conseille au Sage, sans rompre ainsi avec la vie commune, de s'imposer cependant de temps à autre, pour un jour, et même plusieurs, ces austérités et ces abstinences ; ce ne sont pas dans sa pensée des pénitences, mais des exercices salutaires. Une autre pratique, plus raisonnable et plus

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