Comparez Proverbe», m
LES STOIQUES ROMAINS. 277
placuit ^. — c Dieu est un maitre suprême; la liberté, c'est de lui obéir. > — En même temps, Dieu ne veut pas d'une crainte servile; il ne nous demande que de l'honorer et de Vaim&r.
Cependant Sénèque n'est pas un esprit théologique, et on trouvera plutôt chez lui de la religiosité qu'une religion. Il semble croire à l'immortalité de l'âme dans cette Consolation à Marcia^ qui parait être son premier ouvrage; mais en définitive, il n'y croit pas. Quand il développe, dans ses Recherches sur la Nature^ la science des présages et celle des foudres, il semble moins persuadé de ce qu'il enseigne que jaloux de montrer qu'il peut tout enseigner, ayant tout appris. Il croit sans doute à la divinité, mais c'est d'une foi très-vague et dont l'objet est bien confus et bien flottant dans sa pensée. La seule religion dont il soit vraiment pénétré est celle de la philosophie, et celle-là, il n'est pas embarrassé de la prêcher, car elle est alors universellement acceptée. Non-seulement ceux qui souffrent et que la philosophie console la consacrent par leur respect, mais ce respect et cette foi s'imposent jusqu'à un certain point aux esprits mêmes les moins faits pour la sentir. Le philosophe a un caractère sacré : c'est un prêtre *. Il est le véritable prophète et le véritable inspiré. — Les anciens sages doivent être hono^
1. Déjà Socrate, dans Platon : « S'il plait ainsi aax dieux, qn'il soit ainsi. » On vient de lai dire qae c'est ce jour môme qn'il doit mourir.
2. Hse litterse, non dicam apud honos, sed apud mediocriter malos, infnlarum loco sunt. a Cette éLoq[uence est un sacerdoce, je ne dit pas aux yeux des bons, mais môme aux yeux de ceux qui ne sont pas tOQ^ à fait mauvais, »
rés comme des dieux ; on fail bien d'a\otr leur îmage^ dfe célébrer leur anniversaire, de ne prononcer leur nom qu'avec vénération ; ce sont les précepteurs du genre humain. On s'édifiait alors en lisant tes Vies des philosophes comme on a fait depuis en lisant les Yie& des Saints.
Mais à mesure que la philosophie se fait religion, elle devient en même temps, je l'ai dit, moins curieuse et moins savante. C'est un très-vif esprit que celui de^ Sénèque , et naturellement avide de lumières. Il a fait un livre de Recherches sur la Na/ture qui est un des plus considérables parmi ses écrits ; et, à la fin de ce livré, il a écrit les plus belles choses sur la graodeur de la science et sur le champ indétini qu'elle ouvre au tra^ vail de l'esprit humain. Il ne s'est pas effrayé de Fi dée^ que c'est peut-être la terre qui tourne au milieu du ciel, et non le ciel qui tourne autour de la terre. Il a eu le mérite de rejeter Topinion vulgaire sur les comètes, qu'on prenait pour des météores qui s'enflamment et meurent dans l'atmosphère, et de comprendre qu'elles sont des astres véritables, et qu'un jour on parviendrait à déterminer la loi encore inconnue de leur course. Il a pressenti, et par cela même il a préparé, dans des vers célèbres, la découverte d'un nouveau continent par les navigateurs à venir. £h bien ! le même Sénèque a accueilli dans son livre des erreurs et des préjugés qui sont autant de témoigneges d'ignorance. C'est que la science se composait alors», non pas j d*Dbservations constatées, mais de tous les an dit qu'on
I avait pu recueillir et qu'on se croyait tenii de trans-
us STOigUËS ROMAINS. t»
mettre. G'eet akiai qa'à la même époque le géogr«q^ PompoDÎus lléla ré|>étaii dans sm livre que certains hommes d'Afrique, les Biemmyes, n'avaient pas de tète et qu'ils avaient le visa^ au milieu de la poitrine ; eit que chez les Neores, en Scythie, chacun, avait son mo«. ment où il pouvait sa changer en loup pour reprenik^e ensuite sa figure d'homme. Cette dernière tradition vienâ d'Hérodote ; mais Hérodote écrit seulement que c'est là ce que disent les gens du pays, et que, pour lui, il ne le croit pas ; tandis que le géographe romain» probable* ment après bien d'autres, redit la chose comme un fait* Enfin le grand livre d^ Pline, ses Études, de 2a Naluarey écrites peu de temps après l'époque où je m'arrête, a^ composeront en grande partie de contes de ce genre^ pris dans tout ce qu'il aura lu. liais ce qui est ploa grave encore que l'ignorance, ou plutôt ee qui est te symptôme d'ignorance le plus fôcbeux, c'est le mépris de la science, qui se répandait de plus en plus. L'incridulité vulgaire s'accordait wec la superstition: vulgaire dans cette faiblesse. En teraùnant son livre» Sénèqui^ se plaint qu'on ne se soude plus d'apprendre ni de savoir, que les écoles meurent sans héritiers , qu'on ne voit plus d'Académiques ni de sectateurs de Pyrrbon, que les Pythagoriques mêmes n'avaient paru revivre un moment sous ks Sextius que pour s'oindre avec eux : € aussi, loin de faire des découvertes sur ce qui avait échappé aux anciens, oc laisse se perdre bien des vérités qu'ils avaient trouvées. » Mais Sénèque à son tour, oubliant ces nobles plaintes, a écrit ailleurs, en l'adressant au même Luciliuô, une Lettre qui est «n
discours, contre les études libérales. 11 respecte jusqu'à un certain point les hautes spéculations mathématiques, comme une dépendance de la philosophie, et encore n'y voit-il que des préparations accessoires à la seule science qui achève V homme ^ la science morale ^ Mais il fait très-bon marché de la philologie, de l'histoire, de la géométrie même et de l'astronomie prises dans le détail. Il y a surtout une science qu'il ne comprend même pas, c'est la critique; il relègue parmi les curiosités frivoles, bonnes seulement à nourrir le bavardage des Grecs, des questions dont il n'aperçoit pas Timportance, c Savoir, dit-il, quel est le plus ancien d* Homère ou d* Hésiode n'est pas plus intéressant que de savoir si Hécube ne se trouvait pas être plus jeune qu'Hélène et pourquoi elle portait si mal son âge. » Il ne se soucie pas plus de savoir ce qu'il faut croire d'Orphée. Il dit de même ailleurs : c C'est une maladie des Grecs de chercher combien il y avait de rameurs au vaisseau d'Ulysse ; si V Iliade est antérieure ou non à V Odyssée^ et si toutes deux sont du même auteur, ■ Tout ce qu'on peut supposer pour l'excuser est que ceux-mémes qui soulevaient ces questions dans ce temps-là ne les traitaient peut-être pas d'une manière sérieuse, et ne présentaient que des arguments puérils ; ce serait dire qu'il n'y avait de critique nulle part. Voilà des passages qu'il faut avoir toujours présents, si on veut comprendre comment le monde gréco-romain s'en est rapporté à la tradition avec tant de simplicité au sujet
t. Una re consmnmator animiis, Mîentia bonoram et maloram.
LES STOIQUES ROMAINS. 281
des textes juifs. Examiner si les livres qui portent le nom de Hoise n'ont pas été écrits plus de mille ans après Tépoque où l'on fait vivre Moïse ; si telle prétendue prophétie d'Isaîe n'est pas du temps de CyruSy et telle autre, de Daniel, du temps d'Ântiochos Épiphane; rechercher de même si les plus anciens Évangiles n'ont pas été composés un demi-siècle après la date où on place la mort de Jésus, et poçtérieurement à la ruine de Jérusalem, ce sont des questions qui nous semblent aujourd'hui fondamentales, mais dont on voit bien que pas un des disciples de la prédication juive ou chrétienne n'a dû s'aviser. Le petit nombre des Grecs curieux qui auraient pu les traiter n'avaient aucune raison de s'en occuper, puisqu'ils ne regardaient même pas du côté des Juifs et des chrétiens ; et la foule, sur qui ceux-ci agissaient, était incapable de soupçonner des difficultés prises dans un ordre d'idées auquel un Sénèque lui-même restait si parfaitement étranger.
Ainsi on méprise la science, on méprise les beauxdrts,on méprise même l'industrie, et cette puissance par laquelle l'esprit humain conquiert la nature, et qui fait aujourd'hui son plus grand orgueil. Oq reproche à l'homme de se hasarder sur la mer et d'ouvrir des chemins que la nature avait sagement fermés. On le blâme de descendre dans les mines pour en tirer les métaux. Tout ce qu*il fait étant matière de péché, le moins qu'il fera sera le mieux, et la vraie sagesse est de vivre et d*agir le moins possible.
Mais j'arrive à la meilleure partie de la morale de ce temps, celle qui regarde les rapports de l'homme
avec ses semblables ; jecomplerai comme appartenant à cette morale ce qui touche à la pureté des mœurs ; car le plus grand crime de rinqmreté e&t d'attenter à autrui, et le respect de la personne humaine est ce qui préserve le mieux les peuples des grandes corruptions. Les Stoïques prêchent également les deux sortes de pudeur : et illa cui alieni corporiê abstinentia et hœc ctti sut cura. Ils vont jusqu'à féliciter une mère de ce que son fils est mort jeune, avant de s'être souillé. Us trouvent, pour condamner les ardeurs des sens, les^ paroles les plus énergiques : c Celui qui ne se sera pas laissé infecter par ee poison secret que nous portons dans nos entraiHes, aucune autre convoitise œ mordra sur lui. » Sénèque avait écrit sur le Mariage un livre que nous n'avons plus; il y réclamait pour l'amour conjugal une telle pureté, qu'il prononçait : c Rien de plus honteux que d'aimé sa femine comme une maîtresse. > — Que sera-ce donc d'aimer une maîtresse au mépris de réponse? Et eu effet il écrit ailleiâ^s : < Il est d'un malhonnête homme d'exiger de ta femme qu'elte soit chaste, tandis que tu vas corrompre les femmes des autres. Il ne (est pas plus permis d avoir une maîtresse qu'à elle d*amnr un amani. » Il est vrai qu'il ajoute : c Tu sais ton devoir, et tu ne le fais pas. • C'est l'histoire de bien des temps et de bien des hommes. Mais on voit assez qu'il ne faut pas juger les mœurs, et encore moins les doctrines morales de cette époque, par l'éclat de certaines débauches de la cour de Claude ou de Néroq.
De même, et plus généralement, les attentats de tout^
LES STOIQUËS ROMAINS. . 98$
espèce de Thomme comre rhomnoe, les cruautés envers les faibles, ne faisaient que provoquer les réclanïattoDs les plus vives des amis de la justice e4 dB rhunaaDÎié. La philosophie prend surtout Tesclâve sous son palro-nage : • Cesontdes esclaves? noD^ ce sont desbonimes.. .; des esclaves? non, mais des amis d'iuie liiimble condi* tion. » Toute la Lettre où se trooveni ces paroles est une protestation, non-seulement contre les duretés, mais surtout contre l'insolence et Toutrage. — « Ne veux-tu pas te dire que celui que tu appelles un esclave est formé des mêmes éléments, qu'il voit le mène ciel, qu'U respire le même air, qu'il vit comme toi, qu'il meurt comme toi? > — « Quoi ! les maîtres ne se conteDtercmt pas de ce dont Dieu se contente, d'être respecté et d'être aimé I :» — « Je ne puis trq) te louer de ne roufoir pas être craint, de ne châtier qu'en paroles: les coups ne sont faits que pour l'animal sans raisosi. > — Et ailleurs : • Tout est permis contre un esclave ! nciais tout n'est pas permis contre un homme : la loi delà nature s'y oppose. * — « Qu'il est triste d'être servis par des gens qui pleurent et qui nous détestent ! > — Ce n'est pas assez d'être justes, nous devons être bienfaisants pour tous, libres ou esclaves : c Partout ou il y a on homme, il y a place pour le bienfait. » L'ancienne philosophie allait déjà jusque-là; mais elle bésitait à croire que fesclave lui-même put être on bienfaiteur, qu'on pàt être l'obligé d'un esclave; la philosophie nouvelle le soutient bien haut : c La vertu n'est interdite à personne,, die est aœessibki à tous ; tous sont accueillis, toussontappelés^Kbres, affiruchi», esclave
puissants et proscrits ; elle ne regarde ni à la naissance, ni à la fortune ; c'est assez pour elle de Thomme tout seul. » — c C'est une erreur de croire que l'esclavage prenne Thomme tout entier; la meilleure partie de son être échappe. Tout ce qui tient à l'âme est libre ; nous n'avons pas toujours le droit d'ordonner, et ils n'ont pas toujours l'obligation d'obéir, ]> — c Notre père à tous est le même, c'est-à-dire le Ciel. »
Les tueries de l'arène soulevaient l'indignation des philosophes. < L'homme, chose sacrée pour l'homme, on le tue par manière de jeu et d'amusement. « — « La mort ! le feu ! les fouets ! Pourquoi est-ce que celui-ci va si mollement à la rencontre du fer ? qu'il tue sans élan ? qu' il meurt de mauvaise grâce ? Le fouet les renvoie aux blessures, et des deux côtés ils retournent offrir aux coups leurs poitrines nues. » — On se rappelle que Cicéron approuve et loue les combats de gladiateurs, pourvu que des criminels seulement y figurent. Sénèque s'inspire d'une justice plus humaine et plus haute : c Cet homme a fait le métier de brigand : eh bien ! il a mérité d'être pendu. Il a tué : celui qui tue mérite de souffrir ce qu'il a fait. Mais toi, malheureux^ qu*as'iu fait^ pour être condamné à ce spectacle ? » Il me sembte que ce cri est digne de la morale et de l'humanité de notre temps. La philosophie condamnait toutes les cruautés et prenait la défense de toutes les victimes; elle réclamait pour les enfants battus par leurs pères ou leurs précepteur. Elle protégeait tous les faibles contre la colère des forts, et les misérables conure Tinsolence des heureux : c Le malheureux est
LES STOIQUES ROMAINS. S85
chose sacrée {res est sacra miser ^). » — Un homme doit être sacré pour un homme, car ils sont des membres d'un même corps : « Est-ce que la main peut vouloir du mal au pied, ou l'œil à la main ? > — Cette colère, qui fait tant de malheureux, fait aussi le malheur de celui qui s'y livre; tout irrite Thomme qui se laisse aller à s'irriter ; il passe d'emportement en emportement, c'est une fureur non interrompue. Eh ! malheureux, quel temps te restera-t-il pour aimer? » — Mais la colère en grand, c'est la guerre ; la philosophie l'a en horreur et la poursuit de ses anathèmes. Elle se vante elle-même de tenir pour la paix, d'inviter le genre htimain à la concorde. € Si Thumanité écoute la voix du sage, elle comprendra qu'elle n'a que faire de soldats. » — « Ce ne sont plus les particuliers, ce sont les peuples qui sont en démence... ; c'est en vertu des sénatus-^consultes et des plébiscites qu'on commet toutes les horreurs; et on ordonne à tous ce qu'on défend à chacun... Une fureur si dominante et si universellement répandue donne beaucoup à faire à la sagesse et l'oblige à ramasser toutes ses forces... Au milieu d'une telle perversité, et pour guérir des maux invétérés, il faut des remèdes énergiques; il n'y a que l'autorité des dogmes qui puisse extirper des erreurs si profondément enracinées, j» A l'autorité des dogmes s'ajoutait l'exemple des saints. L'épée dont Caton se frappe pour mourir, il CavaU ardée jusqu'à ce jour pure de sang humain* La phi-
1. Je ne sais comment traduire ailleurs: iptas miserias infuîarum loco habet.
^m LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.
losophie mai]dissait Alexandre, {«ris dans les éooies pour le génie même de la conquête ^ de la force destructive, et elle lai opposait Hercule, l'idéal stoïqiie, le dieu de la force qui fait le bien.
Au commencement d'une Lettre écrite dans la villa du premier Africain, Sénèque, en adorant le$ rncBurs et le tombeau de ce grand homme^ dît qu'il le croît dans le Ciel, non pour avoir commandé de grandes arméesj mais pou/r son respect et sa piété envers sa patrie. M. Hartha a justement releva ce passage, en faisant remarquer que Sénèque parle ici comme Bos- Buet aurait pu parier dans une Oraison funèbre.
Enfin la philosophie prêchait l'aumène avec chaleur, un palliatif qu'elle prenait pour un remède ; mais ce n'est pas alors qu'on pouvait aller plus loin. L'obligation de l'aumône était une doctrine rebattue : c Est-ce la peine de dire qu'il faut tendre la main à qui se noie, montrer le chemin à qui l'a perdu, partager son pain avec celui qui a faim ?» — Au jour de la mort, on na pùus à soi que ce qu'on a donné, c Voilà la richesscassurée, celle qui ne s'enfuira pas, quelle que seit l'instabilité de la condition humaine. •• Pourquoi épargner cet argent, comme s'il était à toi T tu n'en es que l'économe ^. » Hais voici en quelques lignes toute la doctrine de la charité. Le Sage des Stoïques ne pleure pas, il est vrai; on sait qu'il se d(Ht d'être impassible; mais il fera d'ailleurs tout ce que peuvent faire les plus touchés : < Il essuiera les larmes d'autrui..,; il recueillera lenau-