Tradaction de H. Emile Burnonf
S. Tradaction de M. F«ieh«»
ces temps dans Tordre des pensées religieuses, c'est la découverte que les Grecs firent alors des Juifs. Us les avaient confondus longtemps sous les noms de Phénn ciens et Syriens de Palestine. Ce n'est qu'après Alexandre qu'ils les virent d'assez près pour les connnitre véritablement. Joseph cite un Dialogue do Cléarque, philosophe péripatétique (mais de quelle date ?), où Aristole lui-même, en conversant avec ses amis, produit le témoignage d'un Juif demi-Grec et philosophe, avec qui il s'était entretenu. Je crois volontiers ce Dialogue authentique, mais je ne le prends que comme uue fiction, où Cléarque met dans la bouche du maître, pour les mieux recommander, des nouveautés qui Tintéressaient lui-même ; rien ne fait croire qu'Aristote ait connu les Juifs. C'est l'Egypte surtout qui les fit connaître. Sujets mécontents des rois de Perse, ils avaient bien accueilli la royauté macédonienne et en avaient été d'abord bien traités. Ils avaient établi dans la ville d'Alexandrie une colonie considérable. C'est là qu'ils entrèrent en commerce avec les Grecs et qu'ils apprirent leur langue, dans le double intérêt de leurs affaires et de leur foi religieuse. Il y eut désormais une Judée hellénique à Alexandrie. Les Grecs, avant de s'occuper directement des Juifs, les rencontrèrent dans cette his~ toire de l'Egypte, où les Juifs eux-mêmes retrouvaient leurs origines. Aussi, tandis que l'historien Hiéronyme deCardie, qui avait été pourtant gouverneur de la Syrie pour le compte d'Anligone, n'avait fait encore nulle part aucune mention des Juifs , au contraire Hécatée d'Abdère racontait dans ses livres sur l'Egypte comment
D'ALEXANDRE AUX ROMAINS. 4a
lesÉgyptiens, àroccasion d'une épidémie qui ravageait leur pays, en ayant chassé tous les étrangers, il en sortit d'une part des colonies qui peuplèrent la Grèce, et d'autre part une émigration qui, sous la conduite de Mosès, se fixa dans la terre qui fut depuis la Jud(3c et qui était alors déserte. Et vers la fin du III* siècle avant notre ère, Hermippe écrivait dans sa Vie de Pythogore que celui-ci avait emprunté aux Juifs et aux Thraccs une partie de ses doctrines. Enfin c'est à Alexandrie, et en ce temps-là, que les Juifs eux-mêmes traduisirent en grec leurs propres livres. On rapporte encore au règne si littéraire de Ptolémée Philadelphe cette traduction, qu'une fable pieuse a fait appeler la version des Soixante-dix ou des Septante. Quoi qu'il en soit, car on n'a* là-dessus aucun renseignement précis , c'est ]\ir cette traduction seulement que la propagande juive csi devenue possible parmi ces Grecs, chez qui elle devoit être si féconde.
Mais on se tromperait beaucoup si on s'imaginait que les Grecs lettrés ont lu la Bible dès que la Bible a été traduite en grec. La vérité est au contraire que jusqu'aux temps des Pères de l'Église, il n'y a pas un écrivain profane, Grec ou Latin, qui semble avoir seulement jeté les yeux sur les livres juifs. Cela tenait à la fois aux habitudes des Juifs et à celles des Grecs.
Les Juifs avaient en même temps l'esprit de prosélytisme et l'esprit de jalousie et d'isolement. Ils croyaient que les livres saints ne devaient pas être exposés aux profanes, et ils les cachaient. Ils ne les faisaient lire qu'à ceux qu'ils avaient déjà gagnés et initiés à leur
croyance. La Bible grecque n*étai( faite que pour les Juifs qui parlaient grec. Quant aux Grecs eux-mêmes, leur esprit si curieux par d'autres côtés ne l'était pas assez pour ce qui regardait les Barbares. Piuiarque, venu si longtemps après, et qui a tant écrit sur les Romains, ne s*était pas avisé d'apprendre le latin, dans un temps où le latin avait déjà une si riche Iii:c rature. Si les Grecs dédaignaient ainsi la langue d..s maîtres du monde, comment se seraient-ils souciés ô?^ autres? Ils n'apprirent jamais, bien mallieureuseino.i pour nous, ni l'égyptien, ni l'assyrien, ni le perse, ni le punique ; ils pensaient encore bien moins à apprendre l'hébreu. Quand les livres hébreux furent traduiis, il semble qu'ils ne les connurent pas davantage. Sans doute, un désir avide de savoir serait bien venu à bout de percer le mystère dont les Juifs enveloppaient leurs textes sacrés; mais c'est ce désir qui manquait. 0:i reproche quelquefois à l'esprit français d'être trop purement littéraire, et si sensible à l'art et au talent qu'il ne s'intéresse pas à la vérité toute sèche et à la critique exacte. L'esprit grec méritait bien autrement ce reproche; et cette disposition naturelle des Grecs éiait augmentée par leur état de sujétion. Quand on est réduit au métier de serviteur et de courtisan, on ne se niet pas en peine d'aller au fond des choses ; on craint même d'être trop clairvoyant, trop net, trop précis. On emploie plutôt son temps et son esprit à trouver des phrases et des tours qui fassent plaisir à ceux à qui on a affaire. Pour les Grecs donc, comme aussi pour les Latins leurs élèves, ce oui n'était pas finement raisonné
OU heureusement dit était comme n'existant pas ; ils n'avaient de goût qu'à la dialectique et à la rhétorique. Et en ce genre, où auraient-ils pu trouver quelque chose qui entrât en comparaison avec ce qu'ils produisaient eux-mêmes? Ils ne regardaient donc pas du côté des Barbares; et la Bible n'aurait jamais été mise en grec s'il avait fallu attendre pour qu'elle le fut que leur curiosité historique fût éveillée. Cette traduction fut l'œuvre du zèle religieux ; elle vint des croyants et ne s'adressa qu'aux croyants. Elle fit qu'il y eut des judaïsants hors de la race israélite, et qu'il y en eut de plus en plus. Mais pendant bien longtemps encore il ne s'en trouva que dans le vulgaire, et pendant bien longtemps encore les idées et les traditions juives ne montèrent pas jusqu'à celte couche supérieure des esprits où elles auraient pu s'épanouir dans des œuvres littéraires.
Avant de quitter cette période de Thistoire, je veux appeler encore une fois l'attention de ceux qui me lisent sur la considération toujours affligeante, mais bien instructive, des vides immenses qui se rencontrent dans Tétude de l'antiquité. Des cent cinquante ans qui s'écoulèrent entre la bataille d'Ipsos et la réduction de la Grèce en province romaine, que nous reste-t-il en fait de livres ? Quelques poètes^ parmi lesquels Théocrite est le seul original, et le petit livre des Caractères de Théophraste. On a vu pourtant assez, je l'espère, combien ce temps a été riche d'idées nouvelles et rempli de ces événements qui sont aussi des révélations ; mais par où ai-je pu le faire voir, sinon par des témoignages et
des fragments, et sans pouvoir jamais citer un seul livie ? Pas un historien de cette époque ne subsiste. Nous ne savons rien de Thistoire de Philippe, de celle d'Alexandre, de celle des affaires de la Grèce sous ses successeurs, ou de l'Asie, que par les écrivains postérieurs qui les ont écrites de seconde ou de troisième main. Nous ne pouvons nous mettre en présence d'un contemporain, et surprendre en lui Fimpression toute vive des choses qu'il -a vues. Le théâtre, autre témoi.i, est piT(Iu tout entier comme Thistoirc. Quant à la phi losophie, il s'est passé deux cent cinquante ans entre la mort d'Arislote et la jeunesse de Cicéron : eh bien ! de ces deux cent cinquante ans de travail philosophique, il ne reste que quelquespagessuccincteset sèches des catéchismes d'Épicure. Rien des livres où Épicure lui-même développait ses pensées; rien de ceux des autres philosophes. Les plus grands, Théophrasie, Zenon, Cléanthe, Chrysippe, Ménippe, Cranter, Dicéarque, Arcésilas,Carnéade, Panétios (j'en nomme dix, et il en faudrait nommer cent), ne sont pour nous que des noms. De là des méprises comme celle de madame de Staël, qui écrivait par exemple : « Le code des devoirs est présenté par Cicéron avec plus d'ensemble, plus de clarté, plus de force que dans aucun autre ouvrage précédent. » Qu'a-t-elle voulu dire? Si elle remonte jusqu'à Aristote, ses ouvrages n'ont rien d'analogue au livre de Cicéron et ne peuvent même être comparés à celui-ci ; mais le livre de Cicéron était fait d'après des livres grecs, qui ont entièrement disparu et que personne, par conséquent, ne peut juger. C'est seulement parce que tant
<ie choses sont perdues, que rechercher les origines des idées chrétiennes est aujourd'hui un travail pour la critique. Si tous ces livres subsistaient, on verrait la doctrine chrétienne se faire en quelque sorte, jour par pur, et personne ne s'aviserait de demander d'où elle îst venue. Je ne veux pas dire que l'avénem^nt du Christianisme n'ait pas eu un caractère soudain, et que le monde n'ait pas alors été surpris ; mais c'est comme il l'a été par la Réforme ou parla Révolution française. Toute révolution naturelle (et il n'y en a pas d'autres) est aussi logiquement préparée dans ses causes que subite et surprenante dans ses effets. Nous nous rendons compte très-facilement de ce qui a amené Luther ou la République de 1792; nous nous expliquerions tout aussi aisément l'avènement du Christianisme si les deux siècles qui ont précédé celui qui aboutit à. l'ère chrétienne n'étaient si mal éclairés pour nous.
Je reprends la suite de l'histoire. Comment la Grèce, qui semblait morte sous la Macédoine trois cents ans avant notre ère, eut-elle encore à mourir, cent cinquante ans après, sous les Romains? C'est qu'à la place des grandes cités abattues, il paraît alors sur la scène des peuples qui jusque-là restaient dans l'ombre, et qui renouvellent le spectacle. La confédération achéenne fait revivre la Grèce et sa liberté ; elle communique même aux cités qui restent en dehors quelque <îhose de la vie qui est en elle. Si elle avait pu rassembler dans son sein tous les Hellènes, ils auraient vécu. Mais outre que la Grèce et la Macédoine se tiennent en ^chec l'une l'autre, le* Grecs mêmes achèvent de s'user
et de s*abéantir par leurs divisions. Cependant Rome approchait. Quand moururent Épieure et Zenon, les Romains avaient déjà mis le pied sur une terre grecque, la Grèce d'Italie. Maîtres de l'Italie, ils passèrent dans la Sicile, terre grecque encore, ou Rome rencontra Carthage ; ils l'avaient conquise avant la fin de la grande guerre d'Hannibal. Déjà, avantcette guerre, ils s'étaient montrés aux peuples de la Grèce propre comme ils se montraient partout pour la première fois, sous la figure de protecteurs ; ils les avaient défendus et vengés des Barbares de l'Illyrie. Dès ce moment, on sut qu'il fallait compter avec eux ; tous les yeux furent attachés, comme dit Polybe, sur le nuage qui se formait du côté de l'occident. Quatre ans après la défaite d'Hannibai à Zama, ils battaient le roi de Macédoine à Cynoscéphales, et déclaraient la Grèce libre. Quarante ans plus tard, la Macédoine et la Grèce étaient réduites en même temps l'une que l'autre en provinces romaines (vers 150 avant notre ère.)
Diodore écrit, plus de cent ans après cette catastro-phe, qu'il ne peut la retracer sans pleurer. Il répète, d'après Polybe, que les Carthaginois, dont la république tomba en même temps que la Grèce, ont été moins malheureux que les Grecs, parce qu'ils périrent avec Carthage, tandis que les Grecs vécurent pour sentir toutes leurs misères et pour regretter la liberté perdue sans retour. Du moins, ils avaient lutté jusqu'au bout : ils eurent encore au dernier moment des patriotes et des braves: et la ligue achéenne a mérité que, le jour où la Grèce devint une province romaine, c'ait été sous le n<Mn d'Âchaïe.
Rien de plus désolant d'ailleurs que le tableau de Thistoire grecque pendant le siècle qui se termine à cet événement et qui l'amène. Chaque ville est en proie aux révolu^^ions. De petites tyrannies poussent de tous côtés, comme autant de rejetons de la tyrannie macédonienne ; petites par le champ où elles s'exercent, mais remplissant ce champ étroit de toute espèce d'indignités et d'horreurs. Les cités grecques se tuent les unes aux autres leurs derniers soldats et leurs derniers grands hommes. Mantinée est saccagée, et tous ses habitants tués ou vendus : Phijopémen boit la ciguë; ce sont des Grecs qui font tout cela. Polybe lui-même, qui semblerait devoir être un sage, cède quelquefois aux plus mauvaises passions. Il a par moments la dureté impitoyable qu'ont volontiers ceux qui se sentent condamnés à périr, et qui se vengent par le mal qu'ils font de celui qu'ils souffrent. Les Hellènes appellent chacun à leur tour le Macédonien ou le Romain contre leurs frères. La Grèce n'a plus ni armées, ni marine, ni travail, ni argent, car elle n'a plus d'hommes. L'àme s'est retirée. Polybe nous peint la Réotie qui, après un dernier effort, s'abandonne et se couche en quelque Borte pour mourir. Ils ne voulurent plus, dit-il, être de rien ; ils ne pensèrent plus qu'à boire et à manger, jusqu'à ce qu'ils finissent par s'éteindre. Les dettes n'étaient plus payées ; les juges ne siégeaient même plus pour en connaître, et cela dura vingt-cinq ans. Les magistrats distribuaient aux pauvres les revenus publics. Les riches sans enfants, au lieu de laisser leur fortune à leurs parents, la léguaient à tous leurs amis
50 LE CHRiSTiANISHE ET SES ORIGINES.
pour la dépeuser entre eux en repas communs. Ceux mêmes qui avaient des enfants détournaient à cet emploi une grande partie de leur bien, c II y avait ainsi quelquefois pour un mois plus de soupers dont les fonds étaient faits, qu'il n'y avait de jours dans le mois. » Ailleurs, Polybe parle de toute la Grèce qui périt par la dépopulation. On ne se marie plus, et on n'élève que le moins possible les enfants nés hors du mariage, de |)eur qu'ils ne soient pauvres : les maisons se vident, et après les maisons, les cités.
Polybe paraît s'en prendre de tout le mal à Tesprit de Técûle d'Épicure ; et en effet c'esi ccl esprit qu'on reconnaît dans cet éloignement de raclion, dans ces repas d*amis, insiitués par des morts, dans ces aumô* nés publiques, dans ce goût du célibat. Cependant, dire qu'Épicure et les siens ont perdu la Grèce serait chercher la cause dans Teffet : c'est parce que la Grèce était perdue qu'ils ont senti et pensé ainsi. Mais, si on se reporte à des doctrines plus hautes et plus fières, n'est-on pas déconcerté de voirie peu qu'elles ont produit? Quoi 1 ce sont là les générations que ces grandes philosophies ont formées ! quoi ! après les leçons d*un Socrate, d'un Platon et d'un Zenon, voilà ce qu'ont été les hommes! Il faut nous accoutumer à ces surprises. Plus tard, nous serons forcés de dire aussi : Quoi ? voilà ce que le monde est devenu à la suite des leçons du Christianisme !
En effet, quels plus tristes temps que ceux des Pères de TEglise ! Du moment où le Christianisme commence à compter, tout se précipite par une décadence rapide,
incessaflle, irréparable. C'est de son triomphe que date Tempire byzantin, dont le seul nom représente toute espèce d'abjection et de misère, et dont Thisioire est également insuportable par la répugnance qu'inspire le fond et par la barbarie dont la forme même est empreinte. L'empire byzantin dans l'Orient, l'invasion des Barbares dans l'Occident, ce sont les deux termes où vient aboutir la révolution chrétienne. M. Villemain a dit, en parlant du temps des Basile et des Chrysostome, des Jérôme et des Augustin : « Ce siècle de splendeur théologique fut Tavant-scène de la barbarie : tant il est vrai que la religion, secours divin des âmes, n'est pas un instrument politique qui suffise à tout, et ne peut suppléer, pour les Étals, ni le travail, ni la liberté, ni la gloire! »
L'enseignement des philosophes, comme plus tard le Christianisme, a été un secours apporté à l'humanité malade: ce que celle-ci a souffert témoigne de sa maladie, sans accuser précisément ses médecins. Mais les médecins eux-mêmes étaient malades. La philosophie, à force de désespérer de la vie réelle, en avait fait (|uelquefois trop bon marché ; la religion a péché par là bien plus gravement encore. La première, avec ses préoccupations de vertu intérieure et mystique, avait trop souvent affaibli dans l'homme la liberté de la pensée et la puissance de l'action : la religion les a étouffées.
Mais voici le moment venu où la philosophie entre à Rome, ei ou elle commence à faire son œuvre dans la grande cité qui va être tout à l'heure la capitale du genre humain : c'est là qu'il faut maintenant la suivre.