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CHAPITRE XI

ÉPOQUE ROMAINE. — GIGÉROZT.

Le nom de Rome est le centre de Fhistoire du Christianisme. Le Christianisme a été d'abord une révolution, puis un empire. La révolution, c'est Télan des peuples vaincus pour s'affranchir autant qu'ils le pouvaient du joug de Rome, en s'affranchissant de ses dieux. L'empire, c'est ce que Rome a gardé de sa domination sur le monde, lorsqu'étant obligée de subir la religion de ses sujets, elle s'y est assuré la première place, et que, cessant de commander par la force, elle a commandé encore par l'esprit. L'Église, qui s'était élevée malgré les Romains et contre eux, est devenue l'Église romaine.

Jusqu'à la destruction de Carihage et la réduction de rAchaïe en province, il n'y avait encore qu'une cité romaine; l'empire romain n'existait pas. Le voilà fait; Rome est désormais souveraine de tous les peuples, du moins en perspective ; ceux qui ne sont pas encore soumis attendent leur tour. Maintenant doit-on attribuer à la domination romaine, etavant elle à celle d'Alexandre, riionneur d'avoir fait l'unité du genre humain en lui

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assurant les loisirs de la paix et la communication des esprits ? Je veux bien que cette force de vie et cette puissance de réparation, qui, dans la nature ou dans rhumanité, luttent contre le mal et en font sortir le bien, aient pu tirer quelque proGt pour les peuples de leur assujettissement même. Mais comment méconnaître ce que Tesprit grec avait fait tout seul, longtemps avant Alexandre, sans empire, sans chemins, sans légions, à travers les barrières de toute espèce et les guerres sans cesse renaissantes sur tous les points de la terre ? La Grèce libre avait jeté de tous côtés des colonies, parlésquelles elle aurait peu à peu conquis le monde ; seulement cette conquête pacifique voulait du temps, et il manqua à la Grèce. Elle ne put pénétrer chez les étrangers que par la mer; il semble, suivant l'expression de Cicéron, qu'une portion détachée de ses rivages était venue former une bordure aux pays barbares. Les Macédoniens et surtout les Romains pénétrèrent dans l'intérieur des terres et tracèrent partout des voies. Mais jç ne dirai pas pour cela que l'éducation du genre humain ait été une consigne militaire. Est-ce que Rome n'aurait pas subi Tascendant delà Grèce, quand la Grèce n'aurait pas été écrasée par Rome ? Carthage elle-même ne s'en serait-elle pas laissé pénétrer ? Si l'immense servitude établie par les Romains a eu quelque action bienfaisante sur la conscience humaine, c'est surtout la même que la servitude macédonienne avait pu avoir déjà : de rendre plus nécessaire aux âmes gênées la liberté intérieure, et de leur donner la soif delà justice absente. On sait d'ailleurs combien la conquête fut tristement

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expiée plus tard par Tinvasion des Barbares. Hais enfin, dans sa marche rapide et prodigieuse, elle livra plus (ôt au christianisme un monde soumis à une seule loi, et prêt, à la surface du moins, pour une communion universelle. Universelle, catholique, c'est le même mot : c'est ce qu'était Rome et c'est ce que fut l'Eglise.

Il est vrai que Rome méritait, à bien des titres, Thonneur de transmettre les leçons de la Grèce à l'Occident. Ces Barbares, comme les Grecs les appelaient, étaient des Italiens, c'est assez dire, véritables cousins des Hellènes par leur esprit comme par leur soleil, et supérieurs par la résolution et la patience. Rome devait être, il faut l'avouer, même dans l'ordre spirituel^ une digne capitale du monde.

La philosophie grecque, en passant à Rome, n'y trouva pas de philosophie romaine; mais la religion grecque y rencontra une religion latine. Je ne m'enfoncerai pas dans l'obscurité des temps où se cachent les racines des deux religions aussi bien que des deux langues. Je ne chercherai pas non plus comment Rome a pu tenir toujours à la Grèce, soit par les Étrusques, soit par les Grecs de l'Italie. Il suffit de savoir que la religion romaine ne fit à celle de la Grèce aucun obstacle quand celle-ci se présenta comme ayant droit à la foi et au culte des Latins. La religion indigène était si simple et si nue, que l'autre la recouvrit sans peine et s'étala par-dessus. Les vieilles croyances latines n'avaient produit aucune de ces trois choses par lesquelles se développent les religions : mythologie, art, métaphysique. Rien de plus qu'une foi naïve à quelques dieux très-mal définis, avec

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des pratiques exactes et minutieuses. Et ces dieux, on avait été plus de 170 années, c'est-à-dire jusqu'aux Tarquins, sans se les représenter sous aucune image, u laissèrent les dieux grecs prendre leurs nom,«, et metU'c sous ces noms leur figure, leur histoire, leurs inspir.itions. Jupiter ou Jove, Junon, Mars, Mercure, Diane, Minerve^ Gérés, Vénus , Vulcain , Neptune , Saturne furent désormais les mêmes que Zeus, Héra, Ares, Hermès, Artémis, Athéné, Déméter, Aphrodite, flépheste, Posidon, Cronos. Quelques dieux grecs, Bacchos, Apollon, Cybèle furent reçus sans même changer de nom; au contraire, Janus resta Janus et demeura un dieu tout latin. Et derrière lui continuèrent de vivre une multitude de petits dieux, qui faisaient sans éclat leur tâche de tous les jours, dans la maison ou dans les champs. Il n'y eut d'hellénique, dans la religion romaine, que l'histoire sainte, la poésie et les arts; en un mot, les dehors : au fond, elle resta latine par les pratiques pieuses comme par l'esprit intérieur.

Il y a dans l'esprit romain un principe moral d'une grande force, c'est le respect du droit. Droit bien imparfait sans doute, et quelquefois même droit inique, mais qui n'en est pas moins une règle, toujours présente et souverainement respectée. « Le Romain vit du droit ; là-dessus il ne plaisante pas. Ses historiens ont îonscrvé le souvenir du scandale qui remplit la ville, quand les philosophes,., offrirent de prouver qu'il n'existe aucune différence entre le juste et l'injuste, et

que le droit est un préjugé, un mot*. »

1. Prondlion, de la Justice dan$ la Révolution et daris VEglise, 1858^. t. Iir, p. 74.

Les mœurs aussi, sans être pures, étaient réglées, et elles avaient de la dignité. Rome ne connaissait pas de gynécée, c'est-à-dire qu'elle considérait assez la femme pour l'associer franchement à la vie de yhomme. Malgré les adultères, et ces divorces qui ne valaient pas mieux que des adultères, le mariage y était entouré d*un grand respect. La malrone est un caractère romain; fille comme Virginie, femme comme Lucrèce, mère comme Véturie, elle est également imposante. « Ou est le Romain, dit Cornélius Nepos, chez qui la mère de famille n'occupe dans la maison l'appartement d'honneur et n'y tienne sa cour? i Rome n'avait donc à apprendre de personne la dignité de la femme. Les amours contre nature ne sont encore que' trop répandus parmi les Romains, mais ils les méprisent; ils condamnent les mariages entre frère et sœur, même non utérins ; ils ont pourtant leurs licences, souvent brutales (qu'on se rappelle seulement les indécences des Floralia) ; mais en faisant une part aux instincts grossiers, ils ne leur laissent pas franchir certaines bornes convenues ; ils aiment la règle ; ils n'ont de goût pour aucune espèce de désordre, ni au théâtre, ni au forum. Ils ont même un certain dédain pour les arts et les talents d'agrément, pour tout ce qui ne paraît pas donner à l'homme plus de force et plus de poids. Platon chassait Homère de sa Républiqae ; les vrais Romains eussent volontiers chassé Platon de la leur. Les plus vieilles paroles que Ton ait en langue latine, les Inscriptions d'un âge qui n'était pas encore littéraire, sont pleines d'une grandeur solide dans leur simplicité

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nue, et la langue a tout d'abord la majesté ; ce mot même de majesté n'a pas en grec d'équivalent véritable. La religion romaine fut donc essentiellement grave et sévère; c'est celle d'un peuple de laboureurs, de soldats et de jurisconsultes, ignorants de l'industrie et des arts. Elle est toute prête à faire bon marché des immoralités de la mythologie, puisque la mythologie lui est étrangère ; ses dieux ne sont pas des enfants de Timagination, aux aventures éclatantes et aux exemples douteux, mais plutôt des magistrats suprêmes. Et les Grecs étaient frappés les premiers de cette dignité de la religion du peuple-roi. .

L'esprit romain ne rêve pas volontiers ; il ne semble pas qu'il se soit tourmenté pour éclairer la nuit qui couvre l'origine du monde et de l'homme, ou pour se représenter une existence à venir. Il se contente de rendre scrupuleusement des devoirs aux morts dans leurs tombeaux ; il n'a point de mystères; il ignore l'apothéose ; il ne connaît pas Tenthousiasme ; il n'a ni inspirés ni oracles.

Mais il a des observances pieuses pour toute circonstance et pour tout besoin. Il y avait des dieux bons, de qui on sollicitait les bienfaits, et des dieux méchants, dont on tâchait de conjurer le mauvais vouloir. La foi populaire, qu'il faut distinguer de la religion littéraire, attachait à chacun des actes de la vie un ou plusieurs fonctionnaires divins, avec lesquels on se mettait en règle pour obtenir leurs bons offices. Il y avait le dieu Terme, le dieu des saisons, la déesse de la moisson ou de la rouille, etc., etc. La Cité était religieuse de la même

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manière que les particuliers; ses prêtres étaient d'^s employés dans le service du surnaturel. Lcspontifes ne sont, comme on Ta dit, que des ingénieurs sacrés; lesaugures, des commissaires accrédités auprès des dieux. Les uns et les autres font les affaires de la république, sous le contrôle du sénat. Les Vestales gardent le foyer de la Cité ; le collège des Arvales prie pour les champs (arva) ; des formules servent à vouer aux dieux ennemis une ville à laquelle on fait la guerre, ou à faire sortir de cette ville, par la vertu d'une évocation, les dieux amis qui la protègent. La foi constante de Rome a été que sa grandeur était établie sur l'excellence de ses pratiques saintes. Elle se vantait d'avoir plus de religion qu'il fi'y en avait nulle part au monde ; et voici les paroles que nous trouvons sur un monument par lequel elle reconnaîssaiià une île grecque et sujette un privilège religieux: « La fidélité avec laquelle nous observons les devoirs de la piété envers les dieux est attestée pour tout le monde par la bienveillance que nous accfordc la Divinité. 3 Et ailleurs : « Quand il s'agit des choses sacrées, ceux qui commandent sont les premiers à obéir, bien convaincus que l'empire des hommes appartient à ceux qui servent fidèlement les dieux. » Les Romains croyaient avoir fait un pacte avec le ciel.

Rome est formaliste, et la religion était pour les Romains comme la plus haute branche du droit ; ib observaient un serment comme un contrat, en s'attachant surtout à la lettre. Perses, réfugié dans l'asile sacré des dieux de Samothrace , s'était livré aux Romains quand ils lui eurent juré par ces dieux inviolables de lai laisser

la vie sauve ; ils imaginèrent, dit-on, de le faire mou- ,rîr en l'empêchant de dormir. Tout était minutieusement réglé dans le culte et plein de cas de nullité dont le zèle avait peine à se garantir. Ces règlements étaient d'une minutie judaïque : c'est Tertullien qui s'exprime ainsi. Les prescriptions imposées au Flamen de Jupiter le suivent dans tous les détails de sa vie : il ne peut oller, venir, manger, se coucher, s'habiller, se faire la barbe, sans avoir affaire aux plus bizarres exigences. Toutes les prières sont dictées ; ce sont quelquefois des litanies présentant dans un certain ordre de longues séries de noms sacrés et mystérieux.

Mais Rome surtout a porté dans la religion comme ailleurs son génie de gouvernement et de discipline. € Toi, Romain, occupe-toî de gouverner le monde. » Cette parole de Virgile n'est pas vraie seulement au dehors, mais dans Tordre intérieur même. Rome a merveilleusement discipliné les siens d'abord, et puis le reste des hommes. Athènes est la patrie du raisonnement, Rome est là cité de Tautorilé et de la loi. Elle avait institué dès les premiers siècles un chef suprême de la religion, chargé de régler tout ce qui était dû aux dieux. « Tout calte privé ou public était soumis à ses décisions, c'était à lui que les peuples devaient s'adresser pour que les choses divines fussent à l'abri de tout désordre provenant de l'oubli des traditions nationales ou de l'introduction de rites étrangers. Et ce n'était pas seulement les devoirs envers les dieux d'en haut, mais la religion des morts et les moyens d'apaiser les mânes que devaient embrasser ses instructions. »

fO LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.

Le nom de ce souverain pontife, mmmm pontifex^ a fini par redevenir celui du chef de la catholicité. Les Grecs étaient frappés du grand nombre des prêtres à kome et de leur haute situation. Et une idée de sain- ;elé morale est attachée comme chez nous au caractère ie prêtre. Rome, donc, fit de tout temps chez elle la Dolice des religions, et tint pour suspect tout culte qui .le relevait pas de l'État ; Taristocratie romaine entendait que la religion restât toujours dans sa main ; au contraire, ceux qui voulaient échapper à son pouvoir cherchaient naturellement l'indépendance dans une religion à part et non autorisée par elle. Le serviteur aime à avoir ses dieux qui ne soient pas ceux du maître. Le vieux Caton écrivait, dans son livre sur la propriété rurale (143), là où il dit les devoirs de la femme du fermier ou villica : « Qu'elle ne fasse aucune dévotion ni ne charge personne d'en faire pour elle, sans l'ordre du maître ou de la maîtresse. Qu'elle sache que c'est l'affaire du maître de s'acquitter des dévotions pour toute la maison, i» Le sénat tenait de la même manière la grande ferme de l'empire romain ; c'était être infidèle au maître que d'être dévot sans lui. Mais un penchant perpétuel emportait les sujets de Rome vers les religions étrangères. Les affiliations à ces cultes du dehors étaient des espèces de sociétés secrètes qui menaçaient l'autorité des Romains. Le sénat fit précisément comme Caton. Toute religion secrète lui paraissait une conjuration et l'était probablement en effet ; la seule ressource qu'eussent les vaincus pour travailler contre la domination de Rome était de se révolter contre ses dieux.

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C'est ce qui rendit si menaçante, deux cents ans environ avant notre ère, la fameuse conjuration des Bacchanales et ce qui la fit frapper si durement. Dans le sénatus-consùlte rendu à cette occasion, et qui subsiste, on lit des prescriptions comme celle-ci : c Nul ne s'affiliera, ni citoyen, ni Latin, ni allié Italien, sans s*étre adressé au préteur et sans que le préteur ait pris Tavis du Sénat, au nombre de cent sénateurs au moins. » Il ne se fera ni une réunion, ni un sacrifice public ou privé, même hors de Rome, sans les mêmes formalités. Elles doivent être remplies dès qu'il y a plus de cinq personnes, hommes et femmes, associées dans un de ces actes de dévotion. Et l'infraction à ces dispositions est crime capital. Rome acceptait d'ailleurs tous les dieux qui lui venaient de tous les points de la terre ei ne leur demandait que d'être alliés, c'est-à-dire sujets. Mais au contraire, ce que les peuples aimaient surtout dans ces dieux, c'était de n'être ni romains, ni soumis à Rome.

Enfin, la morale religieuse des Romains est bornée en hauteur et en largeur ; elle n'embrasse pas l'idée de l'humanité ni celle d'une culture libérale des esprits : Polybe reproche à ses maîtres de n'avoir rien fait pour l'éducation des enfants. Elle contient et elle dresse plutôt qu'elle n'élève. Mais elle saisit l'homme extérieur, dans tous ses actes et dans tous les accidents de sa vie, avec une force que la religion grecque ne possédait plus, ou plutôt qu'elle n'avait jamais possédée, et qui ne peut être comparée qu'à l'empire souverain qu'exerça plus tard sur les peuples la foi chrétienne la plus fer*

vente. Polybe était émerveillé de cette crainte des dieux qui se faisait sentir en toutes choses, et qui allait si loin qu'on ne pouvait, dit-il, rien imaginer au delà. L'État, la famille, le particulier, étaient partout et toujours sous la main des prêtres.

Tous ces traits de la religion romaine, qui lui sont particuliers pour la plupart, ou qui ont été plus marques chez elle que partout ailleurs, devaient entrer un jour par elle dans la religion destinée à prendre possession (lu monde romain. Un Christianisme purement hellénique n'aurait pas présenté les mêmes caractères de majesté et de sévérité; la même application à se prévaloir de lareligion^ comme dit Montesquieu, pour le plusgrand bien des affaires privées ou publiques ; le même respect des formes ; le même contrôle rigoureux de l'autorité sur tous les mouvements de la pensée, de l'imagination (m du cœur. LaRome du Syllabus ïï estp\us que la parodie de la Rome d'autrefois ; mais en la parodiant, elle la rappelle ; elle a hérité de son orgueil, fondé sur l'empire universel. C'est à Rome que, pour la première fois, une voix humaine a pu s'élever avec la prétention de commander tout ensemble € à la ville et au monde > urbi etorbi^. C'est là qu'un consul, prenant la parole au Forum, adressait sa prière aux dieux d*abord, puis, disait-il, à vous, citoyens, dont la fmigsance vient tmmédiatemenl après celle des diev^. C'est là qu'un roi suppliant pouvait s'écrier en s'adressant au Sénat: « Puisse enfin votre pensée ou celle des dieux prendre

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