‹ Le christianisme et ses originesChapitre 6 sur 48 · liomartœ spatium itt urbû et orbii idem · texte numérisé non relu

liomartœ spatium itt urbû et orbii idem

ÉPOQUE ROMAINE. - GIGÉRON. ^

quelque souci des affaires des hommes ! » C'estrà-dire que le peuple romain, en attendant les papes, était le vicaire de la divinité ici^bas. Les fils de Rome ne supportaient pas l'idée que Rome put jamais périr. L'image d'une telle destruction faisait à leur imagination le même effet que eelU de la destruction du monde. La papauté et ses fidèles pensent encore ainsi, et le Vatican se croit éternel comme le Capitole.

Mais quand on dit, en parlant des temps païens, la religion romaine, il ne faut entendre par là autre chose que l'esprit particulier que Rome portait dans la religion. Autrement il n'y a pas de religion romaine ; mais Rome a toutes les religions à la fois ; latines, étrusques, grecques, asiatiques. Toutes les superstitions, indigènes ou exotiques, vinrent tomber dans ce grand récepiacle, ouvert aux idées et aux passions de l'humanité entière. Etc'estau milieu de tout cela que nous retrouvons la philosophie.

Avant que Rome fut en commerce avec la Grèce propre, la philosophie avait-elle déjà pénétré chez les Romains par la Grèce d'Italie, comme Cicéron aimait à le croire, et Técole pythagorique avait-elle inspiré une sorte de Livre des Sentences composé par Appius l'aveugle? Je ne sais; mais au commencement du troisième siècle avant notre ère, l'Italie grecque avait commencé à subir la domination romaine, et c'est de là que sortirent les premiers poètes latins* Peu à peu, ceux-ci transportèrent à Rome, avec les fables et les représentations dramatiques de la Grèce, ce que les unes et les autres contenaient de philosophie. Ce sont

les comédies de Plaute et les tragédies d'Ennius qui popularisèrent d'abord parmi les Latins les enseignements de la sagesse grecque, non-seulement en morale, mais même sur ce qui regardait ou la nature ou les dieux. Je puis renvoyer ici à tant de traits que j'ai recueillis ailleurs dans le théâtre latin, quand je n'y cherchais que des témoignages sur la comédie grecque d'après Alexandre, qui lui servit de modèle. Je n'insisterai aujourd'hui que sur Tesprit critique qui perce de bonne heure dans ce théâtre, et qui en fit sans doute une des plus attrayantes nouveautés. Ce vieil Ennius, en qui nous personnifions volontiers le génie de l'ancienne Rome, et qui avait représenté le sage suivant les Romains, dans un portrait où nous aimons à le reconnaître lui-même : < Content du sien, avisé, parlant à propos, en peu de paroles, sachant les choses d'autrefois ensevelies dans Toubli, connaissant les temps anciens et les nouveaux, versé dans les vieilles lois et dans la science divine et humaine > ; Ennius est le disciple des raisonneurs grecs, et il répète en latin leurs libres discours. Son Télamon parlait comme parle Épicure : « Il y a des dieux au ciel, je Tai toujours dit, et je le dirai toujours ; mais je crois aussi qu'ils ne se mettent pas en peine de ce que font les hommes. Autrement, tout irait bien pour les bons et mal pour les mauvais, ce qui n'est pas. » Le même personnage disait, sans observer le costume : c Je ne me soucie ni d'un augure Marse, ni d'un aruspice de carrefour, ni des astrologues du Cirque^ des devins d'Isis, ni de ceux qui expliquent les songes... Us promettent aux gens des trésors, et ils leur demandent une drachme. Qu'ils pren-«

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nent la drachme sur leur trésor, et qu'ils nous donnent le surplus. » On avait d'ailleurs d'Ennius un poëme qui portait le litre iïÉpicharme^ où il enseignait, au nom du poëtepythagoriste, qu'il n'y avait pas d'autre Jupiter que la nature. Enfin, il traduisait le livre d'Évémère sur les dieux, monument d'incrédulité si populaire. On ne voit pas sans étonnement que la philosophie ait débuté ainsi à Rome. On peut croire que l'esprit romain futsurpris par ces hardiesses de façon qu'il n'eut pas même le loisir de s'en défendre. Et d'ailleurs, les Romains étaient tellement enveloppés par toutes les espèces de superstitions (car ils les empruntaient, comme ils empruntaient toutes choses, au monde entier), qu'ils devaient se sentir quelque goût à la révolte. Enfin, n'ayant d!histoire sainte y comme je l'ai dit, que celle des Grecs, ils n'avaient donc ni traditions nationales, ni monuments, ni habitudes d'imagination qui protégeassent chez eux les dieux helléniques. La mythologie à Rome était sans racines; en Grèce même, à cette époque, elle était déjà fort discréditée ; elle avait souffert autant des abstractions savantes des Stoïques que du mépris brutal des indévots. Voilà comment Rome se montre à nous, dès les premiers moments de sa vie intellectuelle, plutôt su-* perstitieuse que croyante : superstitieuse, parce qu'elle pense peu ; mais non pas croyante, parce que , dès qu'elle pense, c'est pour se défier et se garder d'être dupe. On avait grand'peur des dieux, et on se rassurait tour à tour de deux manières : tantôt en multipliant les pratiques pieuses, tantôt par le doute et l'irréhgion *.

1. a Lareligion consiste dans la crainte des dieux el dans les deroirt qu'on leur rend. » C'est la définition romaine.

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Nous ne savons pas précisénoeni quand les philosophes grecs entrèrent dans Rome; mais ils y étaient Tan 161 avant notre ère, à la fin de la guerre de Macédoine, et ils y étaient influents^ puisqu'on les chassait. Alors fut rendu le sénatus-consulte que voici : < Sur le rapport de Marcus Pomponius, préteur, le Sénat s*étant occupé des philosophes et des rhéteurs, il a été résolu que Marcus Pomponius, préteur, prendrait des mesures, suivant ce qui lui paraîtra de l'intérêt de la république et de son devoir, pour que Rome leur soit interdite, uti Ihmœ ne essenL > C'est à peu près dans le même style qu'un édit des censeurs, un demi-siècle plus tard, condamnait des écoles latines d'une autre espèce : cOn nous a dénoncé des hommes qui ont établi une nouvelle sorte d'enseignement; la jeunesse vient prendre des leçons chez eux, et ils se sont donné le nom de rhéteurs latins; les jeunes gens passent des journées entières à les écouter, ^os anciens ont réglé les choses qu'ils voulaient faire apprendre à leurs enfants, et les écoles qu'ils entendaient leur faire suivre. Les nouveautés contraires à la tradition et à l'esprit des anciens ne peuvent être agréées ni approuvées. C'est pourquoi nous jugeons à propos de nous adresser à ceux qui tiennent ces écoles et à ceux qui les fréquentent, pour leur faire savoir que notre avis est que cela n'est pas bon, nobis non placer e, » Voilà le véritable esprit de Rome à l'égard des libertés et des tentatives de la pensée. Point de colère, point d'emportement fanatique, mais une consigne froide et inflexible. Elle se défendit de la philosophie comme elle devait faire plus tard du Christianisme^ mais avec moins de succès

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«encore. La philosophie, insaisissable à la fois et irrésistible, eut bientôt gagné tous ses ennemis.

Six ans après le sénatus-consulte rendu sur le rap*port du préteur Pomponius, les philosophes rentraient dans Rome en la personne de trois envoyés d'Athènes. Les Athéniens avaient choisi, pour les députer auprès du Sénat, trois philosophes, comme au moyen âge on aurait choisi trois hommes d'Église : un Péripatétique, un Stoïque, un Académique ; ils ouvrirent à Rome des conférences qui passionnèrent pour la philosophie toute la jeune noblesse. Carnéade surtout l'enlevait en lui montrant à tout mettre en question et à trouver le pour «t le contre en toutes choses. Il y avait sans doute des résistances : des jurisconsultes à longue barbe sout^ naient que les célèbres Douze Tables valaient mieux à «lies seules, pour conduire un peuple, que des biblio^ thèques de philosophie. Telle Oraison funèbre prononcée au temps d'Annibal par un père enterrant son fils, paraissait plus fortifiante que tous les livres des Grecs sur le deuil des morts. La plupart des Romains n'avaient pas l'esprit assez délié pour se démêler des abstractions subtiles des philosophes ; ils étaient d'ailleurs trop sen*ses et trop pratiques pour n'être pas choqués du bavardage intempérant de ces Grecs, toujours prêts à argumenter et à discuter. Les esprits demeuraient donc partagés entre le goût e( le mépris de ces nouveautéâ* Une scène de YAntiope d*Euripide, entre les deux fils d'Antiope, Zéthos et Amphion, dont le premier déclare la guerre à cette sagesse, tandis que le second la défend, Iransportée sur la scène latine par Pacuvius , n'y faisait

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pas moins d'effet qu*à Athènes. Ceux qui prétendaient surtout à être raisonnables s'en tenaient à un vers d'Ënnius qui faisait dire à Néoptolème : « Il est bon de philosopher, mais sobrement ; s'y donner tout entier, c'est trop pour moi. > Et tout en reconnaissant de bonne grâce les Grecs pour leurs maîtres en fait de science, ils proclamaient bien haut qu'en fait de vertu, les maîtres étaient les Romains. Us disaient encore que cette belle sagesse n'avait pas profité, à ceux qui l'enseignaient, pour la vertu.

Cette vertu qui manquait aux Grecs, c'était celle qu'entretient la liberté et qui se perd avec elle. Et cette supériorité de l'esprit qu'ils avaient gardée leur rendait peut-être leur dignité plus difficile à défendre. Us 86 sentaient faits pour gouverner leurs maîtres» mais celui qui appartient à un autre ne gouverne qu'en pliant» On sait ce qu'étaient les pédagogues ou précepteurs dans le monde antique : des serviteurs chargés de conduire ceux qu'ils servaient. On peut dire que la philosophie entra dans le monde romain avec l'office de pédagogue. Déjà, dans les cités grecques, on a vu que les rois et les grands personnages avaient des philosophes attachés à leur personne ; il en fut de même chez ces Romains des hautes familles, bien plus considérables que les plus considérables d'entre les Grecs et même que les rois. Leurs philosophes les amusaient en les instruisant, mais ce n'est pas tout; ils leur donnaient encore des vertus nouvelles ; non pas peut-être les vertus fortes (toutes romaines comme leur nom), mais les vertus délicates. Scipion Emilien devait à l'éducation

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grecque un désintéressement et une générosité en ce qqi regarde l'argent, absolument inconnus à Rome, au témoignage de Polybe, et qu'on n'y comprenait même pas. Il lui devait une sensibilité qui n'était pas chose moins nouvelle ; au spectacle de la destruction de Cartilage, il Ctun retour sur sa patrie, qui pouvait périr de même un jour, et s'émuten répétant les vers d'Homère : « Il viendra un temps où tomberont Ilion la ville sacrée, et Priam, et le peuple du noble Priam. > La philosophie dut apprendre aux Romains non-seulement l'humanité, mais même la justice. La leçon, sans doute, ne fut pas aisément comprise ni suivie, mais elle fut donnée, et il faut ajouter que les grands événements qui se succédèrent ajoutèrent leurs enseignements à ceux des sages- L'empire de Rome ne cessa pas un instant d'être inquiété par les protestations des opprimés. Non qu'ils réclamassent au nom d'un droit dont personne n'avait nettement Tidée, mais un sentiment vague de ce droit se mêlait au cri de leurs souffrances, et il se développa et se fortifia par les tentatives, mêmes qu'il suscitait. Les guerres serviles, le tribunat des Gracques, la guerre sociale, la guerre des Cimbres, la courte révolution faite par Harius, la lutte obstinée de Mithridate; autant de révoltes qui échouent à peu près toutes, mais elles échouent de façon que chaque victoire affaiblit moralement les vainqueurs. La foi à l'esclavage, à la conquête, aux privilèges de la noblesse ou à ceux de la cité, le mépris même des Barbares, ne peuvent se soutenir dans toute leur force après ces épreuves. De telles secousses forcent les esprits à réfléchir. La philosophie, qui prêche

le respect de la justice et la fraternité humaine, est mieux entendue et s'entend mieux elle-même. De plus en plus, ridée tend à passer dans les faits.

Des esprits comme celui de Scipion ou de Lélius comprenaient tout, mais d'autres restaient absolument fermés et barbares ; d'autres encore croyaient entendre ce qu'ils n'entendaient pas, et témoignaient d'une bonne volonté un peu naïve. Cicéron nous parle d'un certain Gellius, plus âgé que lui de dix à quinze ans, qui, étant proconsul en Grèce et se trouvant à Athènes, fut tout étourdi des disputes des philosophes sur la question du souverain bien. Il s'avisa de les réunir, et les pressa fortement d'en finir une bonne fois avec ces eontesUtions; il leur assura que s'ils n'y mettaient pas d'obstination et s'ils n'étaient pas résolus à y passer leur vie^ l'affaire pourrait s'arranger; et il leur promit de s'entremettre de son mieux pour rendre l'arrangement plus facile. Cicéron dit qu'on en rit beaucoup, et nous rions nous-mêmes en le lisant. Et pourtant cette histoire est plus sérieuse qu'elle ne le semble. C'est bien là resprit romain et le pressentiment du rôle que Rome doitprendre^ un jour dans les affaires de l'esprit. Ce que Gelliua voulait faire, c'est ce qu'a foit plus tard Constantin ; il assembla les théologiens comme l'autre assemblait lea philosophes ; et la conférence dans laquelle il les réunit s'appela synode ou concile. Ce fut le premier des conciles, car il ne fout pas appeler ainsi les débats obscur» et libres de quelques sectaires, à l'origine même du Christianisme, dans une synagogue de Jérusalem. Sana eette intervention de l'autorité romaine^ ks Grecs ath**

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raient disputé éternellement ; FEmpereur se chargea de tout arranger, et il y réussit mieux que le proconsul, parce qu'on peut imposer une loi à des Églises, non à des écoles.

€ La nature a voulu qu'il n'y eût pas de plus grande divinité dans le monde que la vérité, et n'a donné à aucune autre une plus grande puissance, i Polybe, en parlant ainsi, n'a dans l'esprit que la vérité historique; mais il m'est permis d'appliquer cette parole à la vérité philosophique, et d'y voir la principale révélation que Rome et le monde ont due à la Grèce, et le secret de la révolution spirituelle et sociale qui va transformer le monde païen.

La philosophie n'enseigna longtemps à Rome qu*en langue grecque, sauf les emprunts que lui faisaient les poètes et le théâtre; il ne s'écrivait pas d'ouvrage philosophique en latin ; mais le grec était une langue vivante, et les livres grecs trouvaient des lecteurs de plus en plus nombreux. Il ne faut pas laisser sans la saluer d'un hommage la mémoire de ce Panétios dont il ne nous reste plus guère que le nom, mais qui a été le plus grand parmi les maîtres que les Romains ont eus en philosophie, ou plutôt qui a été un des plus grands philosophes de l'antiquité, une des lumières de l'école stoïque : NobiKs tibrm Panœti^ a dit Horace. C'était un esprit large, qui 6*étaît affrandri des petitesses de la secte, qui dédaignait les subtilités paradoxales, et qui a eu le courage, sinon précisémest de nier la divination, du moins de déclarer qu'il en doutait.

Ce sont les doctrines d'^Épieore qui, par leur popu-

larité, forcèrent la langue latine à s'ouvrir à l'expression des idées philosophiques. Cette philosophie était la moins abstraite et la moins savante, mais en même temps qu'elle n'approfondissait rien, elle expliquait tout ; et surtout elle gagnait tous les esprits en les émancipant et en les mettant à l'aise à l'égard de toute espèce d'autorité comme de toute espèce d'obligation. Un certain Amafinius, le premier qui en écrivit, suscita une foule d'imitateurs qui remplirent de leurs livres l'Italie. C'est ce qui nous explique comment la philosophie d'Épicur^ enfanta bientôt le poëme de Lucrèce. Les grands poètes ne font que traduire dans leurs vers ce qui est l'àme même de leur temps.

Le savant Varron, qui savait toutes choses et possédait toutes les philosophies comme toutes les histoireS| les répandit dans ses livres en renseignements, en observations et en moralités de toute espèce, qui furent une admirable préparation à la communication complète de la sagesse grecque. C'est Cicéron qui la donna enfin aux Romains avec une incomparable éloquence. A partir de lui, le trésor de la philosophie fut latin. autant que grec, et appartint désormais au monde entier.

J'avais hâte d'arriver à ce nom fameux et à la grande époque qu'il représente. Si ce n'est pas encore celle où le Christianisme est né et a pris place dans l'histoire, il est permis de dire que c'est celle où il fut conçu. Qui aura bien étudié Rome et le monde au temps de César comprendra parfaitement la révolution religieuse qui n'a éclaté que sous Néron.

Trois dispositions concouraient alors à une révolution

religieuse : d'abord Taffaiblissement des anciennes croyances, puis la poursuite de croyances nouvelles, et enfin la soif d'une réforme morale.

Il y avait bien longtemps déjà que la critique battait en brèche le polythéisme. L'incrédulité était devenue un lieu commun parmi les lettrés. Parlant d'un jeune patricien plein d'une foi pieuse : « Il était né, dit Tite- Live , avant cette sagesse qui a enseigné le mépris des dieux, > Tout ce qui prétendait raisonner faisait bon marché des extravagances de la Fable ou de ses scandales, et se moquait des Olympiens adultères, voleurs, parricides. On détestait des dieux qui tourmentaient la vie humaine, qui demandaient tous les jours du sang, le plus souvent le sang des bétes, quelquefois celui des hommes : tant la religion, disait Lucrèce, peut accréditer dliorreurs ! On disait d'ailleurs comme dans Corneille :

Noas en avons beaucoup pour être de vrais dieux

Varron avait fait le dénombrement de tout ce qu'il trouvait de divinités répandues* dans le ciel et sur la terre, occupées à une infinité de petites besognes. D'un autre côté, on ne voulait plus croire à ces colères célestes qui avaient fait tant de peur> et on aimait à entendre dire aux philosophes que les dieux ne sauraient se fâcher ni faire du mal. On se piquait surtout de laisser aux bonnes femmes et aux enfants la peur des enfers avec tout leur appareil lugubre, le Styx, Charon, les Furies et tous leurs supplices. On s'accoutumait à penser que les dieux

Tt LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.

de la mythologie n'étaient qae des symboles d'une di-* vinité unique, représentée dans ses attributs et dans ses actions diverses. On se disait en particulier que les astres n'étaient qu'une matière comme une autre, matière périssable et qui n'a rien de divin.

Depuis que la Grèce n'était plus libre, et que l'Apollon de Delphes et sa Pythie étaient devenus des sujets macédoniens, et puis des sujets romains, les mantéons^ ou oracles étaient fort décrédités. La politique avait également fait tomber le respect des augures et le prestige des aruspices; les doutes s'élevaient de tous côtés contre la science des entrailles des victimes ou celle des foudres. On relevait impitoyablement toutes les divergences, les contradictions, les bizarreries de tant de croyances dont la terre était remplie. On les tenait donc comme autant de préjugés bons pour lepetipte, dont les bons esprits devaient s'affranchir. On n'était pas dupe des images par lesquelles on prétendait représenter, sous des traits humains, ou même sous des ressemblances d'animaux, la nature divine. Le nombre s'augmentait tous les jours de ceux qui prenaient en pitié Vidololatrie (c'est la vraie forme du mot). On était averti, enfin, de ne pas confondre les dieux véritables et les faux dieux. Car cette distinction et ces expressions appartiennent à la philosophie grecque ; elles ne sont pas de la Bible, où elles ne se trouvent pas une seule fois, si ce n'est dans le livre grec, et non authentique, qui porte le nom de Baruch.

Mais ce n'étaient pas seulement les croyances popu laires, c'était l'idée religieuse elle-même que menaçait

ÉPOQUE ROMAINR. ^ GIGÉRON. TS^

l'incrédulité. Les Académiques enseignaiect à douter non^seulement de rame, mais de la divinité, comme de tout le reste. Et la doctrine d'Épicure, infiniment plus populaire, n'était moins hardie qu'en apparence; et, tout en respectant le nom des dieux, sapait toute foi dans les âmes, puisqu'elle ne reconnaissait ni Providence, ni peines ou récompenses célestes, et rendait inutiles le sacrifice et la prière. Une multitude d'esprits étaient détachés par cette doctrine de tout ce qui faisait la vie morale du monde ancien. Il est vrai qu'on ne voit pas tout d'abord comment cela a pu profiter à une religion nouvelle ; mais ces doctrines, trop fortes pour le grand nombre de ceux qui les professaient, ne faisaient que la moitié de l'effet qu'elles devaient produire ; la plupart n'approfondissaient pas les principes, mais les appliquaient aux dépens de ce qui vivait autour d'eux; la religion survécut, mais les religions régnantes furent emportées.

Cicéron est absolument détaché des vieilles croyances. Ses dialogues sur les Dieux et sur Im Divination ne laissent rien subsister de la religion populaire. Sa critique atteint jusqu'à la religion de Platon; elle s'attaque à la Providence et même à Texistence des dieux. Les ménagements avec lesquels il la présente ne doivent pas en faire méconnaître la portée. Elle ne conduisait pas seulement à la chute du paganisme : elle pouvait mener les hommes jusqu'où tant de penseurs sont arrivés aujourd'hui : à la ruine de toute illusion théologique et de toute foi au surnaturel. Mais une telle hardiesse, déjà difficile et rare chez les Romains libres»

devint impossible quand les esprits furent abaissés et paralysés par l'esclavage. Ce queCicéron n'avait fait qu'insinuer ne fut plus entendu ; il ne resta que ce qu'il avait dit assez haut pour qu'il n'y eût pas moyen de ne pas l'entendre : la négation des oracles, le mépris de toute mythologie, les dieux vulgaires effacés par l'idée d'un dieu abstrait et universel. Varron, de son côté, n'acceptait aucune définition de la divinité que celle-ci : une àme qui gouverne le monde par le mouvement et l'intelligence. II disait que c'est ce dieu unique et invisible qu'on adore sous le nom de Jupiter. Il citait ces vers du poëte Valérius de Sora :

Japiter tont poissant, maitre des rois, da monde et des dienx mômes ; père et mère des dieux, dieu unique et tous les dieux, ensemble,

dem unus et omnes. Il condamnait les religions qui avaient figuré la divinité par des images, comme l'exposant ainsi au mépris et les hommes à l'erreur. Il condamnait même les sacrifices, dont les vrais dieux, disait-il, n'ont pas besoin, et encore moins de statues. Tout ce que la critique grecque avait amassé contre la foi établie de faits ou de raisonnements décisifs était reproduit et rassemblé par ces docteurs des Romains; non plus des hommes d'école, mais un Cicéron, un Varron, les premiers personnages de la grande république, qui avaient gouverné, administré, commandé ; Cicéron même était revêtu de la dignité religieuse d'augure. Il est vrai que, comme citoyens, comme sénateurs ou pontifes, ces hommes s'acquittaient envers la religion publique de tout ce qu'ils regardaient comme leur devoir. Cicéron

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n'en prépara pasmoins la ruine deces temples, à la porte desquels il montait sa garde aussi fidèlement qu'aucun autre. Sa critique théologique et celle de Yarron firent réducation des générations qui suivirent. D'ailleurs, les bouleversements politiques^ en ébranlant tout au dehors^ agissaient aussi sur les idées. Quand la foi aux anciennes lois était atteinte, la foi aux anciens dieux de* vait en souffrir. L'attentat de César est la première pré* face de la révolution chrétienne.

Cependant le renversement du polythéisme fut tout autre chose qu'une négation, et il témoigne bien moins de la difficulté de croire ce qui était établi que du besoin de croire autre chose, et souvent de croire davantage. On ne saurait avoir d'idée plus fausse que de se représenter la prédication juive comme tombant au mir lieu d'esprits philosophes et libres penseurs. Ces prétendus incrédules n'étaient que des mécontents et des frondeurs, prêts à faire une révolution contre le gouvernement d'en haut, mais pour en mettre un autre à sa place, auquel ils se sont livrés aveuglément. Une foi a été chassée par une autre foi, de même que les Bourbons n'ont pas fait place à la République, mais aux Bonaparte. Jamais la fièvre religieuse n'a été plus intense que dans le siècle de César, parce qu'en effet l'humanité n'a jamais plus désespéré d'elle-même, ni été plus tentée de demander au Ciel le salut qui se dérobait partout devant elle. Par cela même qu'on n'a plus de confiance ni dans les lois, ni dans les pouvoirs, ni dans les mœurs, qu'on est sur un abime, et qu'on sent bien qu'on se noie, on tâche de s'accrocher où on

peut, les uns à un égoïsme féroce, les autres au samaturel. Aussi les hommes religieux se vantaient que Y empire des religions allaU tous les jours orandissani: ^'est le témoignage de Gicéron.

Cicéron, qui n'est pas d'un tempérament religieux, n'en témoigne que mieux de cet empire par la grande place qu'il donne à la religion* dans ses harangues et dans ses actes. Ses discours au peuple surtout sont pleins des dieux. Aux beaux temps de Pompée, célébrant à la fois en plein Forum les mérites de ce personnage et sa fortune, il prend, pour toucher ce dernier point, des précautions extraordinaires. 11 craint d'offenser les dieux s'il en dit trop, et, s'il en dit trop peu, de ne pas re» connaître assez leurs bienfaits ; il tâchera , dit-il , de mesurer si religieusement ses paroles, qu'il ne se montre ni impie ni ingrat. Dans ses fameux plaidoyers <;ontre Verres, non-seulement il met son accusation sous la protection de tous les dieux que celui-ci a offensés, les citant, pour ainsi dire, devant le tribunal l'un après l'autre, avec les formes les plus solennelles et les plus imposantes invocations; mais il trace des tableaux qui nous font assister aux transports pieux des peuples de la Sicile. Ici, c'est la Diane de Ségeste que le préteur fait enlever, parce que la statue est un chef-d'œuvre. Toutes les femmes suivent la déesse exilée jusqu'aux limites du territoire, et elles ne cessent pendant toute la route de la couvrir de parfums et de fleurs. Là il nous montre Enna, la ville sainte des deux déesses, Gérés et Proserpine ; elle les a perdues, elles ont été enlevées également comme une proie. Gicéron raconte son ar^

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livée à Enna, pendant qu'il parcourt la province pour ramasser les preuves de l'accusation qu'il soutient cod tre Verres ; les prêtres viennent au-devant de lui avec leurs mitres et leur verveine ; il harangue la foule et elle répond à ses discours par des gémissements et des san* glots. Enfin, dans ce grand jour de son consulat» où Catilina, tout prêt à partir pour la guerre civile, avai* encore osé paraître au Sénat, et où le consul indigné le jette pour ainsi dire à la porte avec une harangue en flammée, il fait tomber sur sa tête un véritable ana-* thème; il attache ^rès lui et les siens la vengeance de Jupiter Stator, qui doit les poursuivre dans la vie et dans la mort même.

Il semble que les dévotions de toute espèce se multiplient et naissent en quelque sorte sous les pas des hommes de ce temps. Chaque endroit a son dieu local ; nous dirions aujourd'hui, son saint. Dans Rome même, la Fièvre a des temples, la terrible fièvre de la campagne romaine. La Fortune ennemie a aussi le sien. La superstition éclate surtout dans les présages qu'on croit voir de tous côtés et qu'on s'efforce de conjurer Nous trouvons dans une Rhétorique technique cette énumération des signes par lesquels se manifeste le mécontentement des dieux : les oracles, la voix des inspirés, les apparitions, les prodiges, les révélati(H»s et autres chose$ semblables. Un météore qui vient à paraître, un bruit qu'on ne s'explique pas, sous la terre ou dans le ciel, vn monstre, ou ce qu'on appelle ainsi ; la sueur des mors d'un temple ou de ses statues, tout remplit Rome d'épouvante, et ce qui épouvante Rome retentit partout*

On ouvre alors, par ordre du sénat, les livres de la Sibylle, ou bien on consulte les aruspices, et leurs réponses sont les grandes affaires de l'État. Des prédictions sibyllines et des réponses d'aruspices furent pour quelque chose, suivant Salluste, dans la conjuration de Catilina. Cicéron, qui ne croit à rien de tout cela, est le premier à en faire grand bruit au proBt de ses intérêts ou de ses passions politiques. Ce sont les dieux qui lui ont révélé, par une intervention toute particulière et miraculeuse, la conjuration de Catilina; dans son exil, les dieux le soutiennent par des songes. Le lendemain du jour où le sénat a décidé qu'on proposerait son rappel, les dieux font baisser le prix du blé par un miracle. Les dieux sont toujours entre lui et son ennemi Clodius. La vengeance la plus ingénieuse que Clodius ait imaginée contre lui lors de son exil, c'était de consacrer religieusement le terrain où était sa maison, qui fut rasée. Cicéron ne put le recouvrer à son retour qu'en plaidant devant les pontifes pour obtenir d'eux une décision qui reconnût dans la consécration des nullités : c'est le sujet du fameux plaidoyer Pour sa maison. Lorsque Clodius est assassiné par Milon, Cicéron, plaidant pour Milon, soutient que ce sont les dieux qui ont préparé cette mort et qui l'accomplissent. Mais il subsiste de sa lutte contre Clodius un bien curieux monument, c'est le discours Sur les réponses des artispices» Il s'était répandu qu'on avait entendu dans un ehamp^ auù! portes de Rome^ un bruit mystérieux et un cliquetis d! armes menaçant. C'était, hélas ! que Rome, inquiète, entendait d'avance, par les oreilles de l'esprit, le bruit

des combats de la guerre civile. Le sénat averti avait fait consulter les aruspices et tenait séance pour prendre un parti sur leur réponse. Elle était faite d'avance; les dieux étaient irrités ; mais de quoi ? La réponse es^ conçue naturellement en termes vagues, mais dont le va gue se prête cependant à faire entendre ce que le gouvernement d'alors prétendait qu'on entendit. Ce qui mécontentait les dieux, c'est ce dont le sénat était mécontent. Ils dénonçaient en paroles assez claires certains actes des meneurs populaires, notamment de Clodius ; d'autres paroles plus obscures allaient jusqu'à César même. Les aruspices recommandaient de se garder de la discorde, de ne pas mettre le sénat en danger, de faire en sorte que Tempire ne tombât pas au pouvoir d'un seul, et que les choses n'aboutissent pas à une révolution. Clodius, prenant l'offensive pour mieux se défendre, soutint bravement que c'était Cicéron qui avait fait tout le mal ei qui avait appelé sur Rome ces menaces divines. Cicéron riposte et accable à son tour Clodius. Mais il faut voir et admirer le ton de sa réponse : « Je l'avoue, sénateurs, la grandeur de cette manifestation divine, la solennité de rinterprétation, la décision des aruspices, qui ont répondu comme d'une seule voix, me causent uneémO'^ lion extraordinaire, :^ Il continue : Comment ne pas croire aux dieux, ou comment ne pas reconnaître que ces dieux veillent incessamment au salut de Rome? Qui ne sait que toute vérité est déposée dans les livres sibyllins et dans l'admirable science de TÉtrurie ? Il rappelle qu'une émeute préparée par Clodius avait troublé les jeux de Cybèle ; il est clair que c'est Cybèle qui

se plaint, car n'est-ce pas Cybèle qui parcoart d'ordinaire les bois et les campagnes avec des bruits surnaturels? « Si, pendant les jeux, un essaim d*abeiUes venait seulement se poser sur la scène, notts ne manqueriont pas de faire venir des aruspices de VÉlrurie, ■ Il s'agit ici d'un bien autre désordre. Et quand il arrive à It fin de sa harangue : « Eh quoi ! la voix même des dieux ne remuera-t-elle pas tous les esprits?... car c'est la voix des dieux que nous entendons; c'est une communication qu'ils nous adressent, quand le monde luimême, quand la terre et l'air viennent tout à coup à trembler, et qu'ils nous avertissent par des bruits inaccoutumés et inexplicables. » Certes, dans cette Rome oà se sont jouées tant de comédies politiques ou religieuses^ on n'a peut-être jamais porté un masque et débité un* rôle pins impudemment que ne font ici les deux adver^ saires. Mais des comédiens supposent un public qu'ils émeuvent et qu'ils entraînent ; et d'ailleurs ces décla* mations faisaient appel à deux sentiments qui, dans les jongleries dévotes de tous les temps, sont toujours ce qu'il y a de plus sincère, Ja haine et la peur.

Cicéron était incrédule ; mais personne presque autour de lui n'était de force à s'en tenir à cette incrédu-^ lité, même parmi ceux qui répétaient ses raisonnements . ou qui riaient de ses railleries. Il nous présente son: propre frère comme soutenant contre lui la croyance à la divination. Les premiers hommes de la république ne se défendaient pas toujours contre les superstitions populaires. Pendant la guerre civile, des réponses d'aruspices arrivaient sans cesse de Rome au camp de Pom--

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pée et entretenaient ses illusions; car Pompée était sensible y dit Cicéron, à ce qu'annonçaient les prodiges ou les entrailles des victimes. De grands personnages, Caton, Varron, qui attendaient avec Cicéron, à Dyrrachium, révénement de la bataille qui se préparait à Pharsale, furent très-troublés en apprenant qu'un rameur de Rhodes avait prophétisé un désastre, et Cicéron même peut-être en fut ému. On racontait que César, peu de Jours avant sa mort, avait sacrifié un bœuf dans lequel on ne trouva point de cœur : on lui dit que c'était là une chose menaçante. Au contraire, quand Cicéron fut exilé, un de ses amis, Cécina, qui était d'Étrurie, lui prédit un retour prochain et triomphant, d'après les principes de la science étrusque. Cette science était déposée dans deslivres de plusieurs espèces, Aruspicini^Ful-^ gurales, Rituales. Les augures avaient aussi leurs livres, Augurâtes; et le seul appareil de tous ces volumes sacrés suffisait pour déterminer la foi des peuples. Pendant la guerre contre Antoine, Plancus, qui occupaitles Gaules, sans qu'on sût trop pour qui il tenait, s'étant décidé pour le sénat et lui ayant adressé un message^ pressait Cicéron pour que celui-ci obtint pour lui du sénat une réponse favorable. Cicéron lui répond qu'après la lecture de son message, le président du sénat a été avisé, sur le rapport des pullarii^ c'est-à-dire des officiers commis à la garde des poulets sacrés, qu'il n'avait pas pris les auspices dans les règles, et que ce rapport avait été approuvé par le collège des augures, magistrats du premier ordre, dont Cicéron lui-même faisait partie^ de sorte que l'affaire dut être ajournée. Ci-

céron n'ajoute aucune observation à ce récit. On voit bien cependant, en y regardant de près, qu'il y avait làdessous une manœuvre politique; mais il n*enest pas moins curieux de voir employer pour ces intrigues tes moyens sacrés. Il faut ajouter à ces divinations romaines les mystères de l'astrologie, professés par ceux qu'on appelait les Chaldéens. L'astrologie n'était pai nouvelle dans le monde hellénique, puisque déjà Eudoxe, disciple de Platon, en combattait le mensonge; mais elle prenait tous les jours plus d'importance. Il n'y avait pas de personnage à Rome dont on ne tirât l'horoscope ; on avait fait cent fois celui de Crassus, de Pompée et de César, et Cicéron s'exprime quelque part de manière à faire entendre qu'on avait aussi tiré le sien. Enfin, pour arracher les secrets des dieux, on faisait violence à la mort même. Les hommes les plus considérables, un Appius, par exemple, évoquaient ainsi les âmes ; et, dans ses invectives au sénat contre Vatinius, Cicéron lui impute d'égorger des enfants pour allécher par ce sang les mânes qu'il prétend interroger. Les superstitions funèbres sont celles qui dominent, surtout parmi les misérables. Lucrèce nous les fait voir, dans les souffrances et les opprobres de l'exil, qui se hâtent, là où la disgrâce les a jetés, de sacrifier aux mânes et d'immoler des brebis noires. Et ceux-là mêmes, dit le poète, qui jusque-là prétendaient être des esprits forts et affectaient de ne rien croire, s'abandonnent sans réserve à toutes ces pratiques dès qu'ils oni été touchés par le malheur. Voilà les faibles racines qu^avait l'incrédulité romaine.

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La divinisation des morts était chose reçue. Seule** ment, les simples citoyens rendaient ce culte à leurs morts en famille, dans le secret de leur maison ; les personnages en faisaient un culte public, comme Cicéron voulut le faire pour sa TuUie, en lui élevant un ^anum. Pour ceux qui régnaient, je veux dire pour le? magistrats qui gouvernaient les provinces, on n'attendait pas leur mort. Cicéron se vante d'avoir refusé les fana qu'on voulait lui consacrer en Cilicie ; mais Cicéron était un philosophe et un Romain fidèle aux anciennes mœurs. Pour l'apothéose comme pour le reste, les Césars n'ont été que les héritiers des proconsuls : ils étaient proconsuls dans le monde entier, et ils le traitaient comme une province.

Le cri du poëte contre les superstitions sanglantes,

Tantum religio potnit saadere malorum 1

ne se justifiait pas seulement par des légendes antiques, telles que celle du sacrifice d'Iphigénie, dont Lucrèce s'inspire en cet endroit. Dans une guerre contre les Gaulois, quelques années avant la guerre d'Annibal, deux hommes et deux femmes, des Gaulois et des Grecs, avaient été enterrés vivants à Rome pour conjurer les dieux irrités. Mais, tout récemment même, à l'entrée de h guerre sociale, quand Cicéron avait quinze ans, on racontait qu'un prétendu androgyne ayant été découvert auprès de Rome par la dénonciation de l'homme qui l'avait épousé comme femme, le sénat, sur le rapport des aruspices , décida que/e monstre serait brûlé vif, son existence paraissant contre la nature et contre

les dieux. Et on ajoute qu'on peu plus (ard encore on m fit autant dans Athènes. C'était là, d'ailleurs, une tra-

lition; et il y a dans Livius (ou Tite-Live) plusieurs faits emblables se rapportant aux premières années du second siècle avant notre ère. Quand les disciples d'Épi- ?ure enseignaient, comme nous le lisons dans un livre de cette école, qu'être né avec une forme étrange et insolite n'est pas un crime ni un signe de la colère ce* leste, on comprend que cet enseignement si simple était un bienfait.

Une idée sombre, née d'un état général d'alarme et d'angoisse, était répandue alors, et contribua beaucoup à jeter les esprits hors des anciennes voies; c'était l'idée qu'on approchait d'une grande catastrophe et d'une fin dumonde. Au momentoù Marins, annonçant les Césars, s'apprêtait à bouleverser la constitution romaine, les aruspices d'Étrurie, consultés sur divers prodiges, avaient dit que ces prodiges annonçaient une révolution de l'univers et l'avènement d'une nouvelle race d'hommes. Car il y avait, disaient-ils, huit âges assignés à rhumanîté, dont chacun devait se clore par des signes extraordinaires; et ils annonçaient qu'on touchait à un de ces moments. Lucrèce témoigne assez que les imaginations continuaient d'être sous l'impression de cette attente. Non-seulement il rend avec une grande énergie le sentiment de la vieillesse d'une création épuisée, où ni la nature ni l'homme n'ont plus de force; mais, après avoir proclamé que tout finira, il ajoute, en s* adressant aux incrédules : « Peut-être que levénement justifiera trop tôt mes paroles, et que tout à l'heure

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on va voir la terrç, secouée par des mouvements tem» blés, se briser tout entière ! Puisse la fortune éloigner de nous une telle ruine» et la pensée seule plutôt que la réalité nous convaincre que tout peut périr et s'abîmer au milieu d'un épouvantable fracas ! > Mais quelle ne devait pas être la puissance du surnaturel sur des gens >qui en étaient venus à désespérer de la nature !

De pareils traits éclairent pour nous certains aspects <du ciel de Rome que nous ne découvririons jamais dans €icéron, doutTesprit est si détaché et le tempérament si tranquille. Il y a bien des choses en ce genre qu*il ne daigne pas dire ; et celle3 mêmes qu'il dit, il ne s y intéresse pas assez pour nous les faire bien sentir. Le merveilleux n'est pour lui qu'un objet de curiosité et de criti» que froide. Ainsi il nous parle souvent des superstitions orientales, mais ce n'est guère qu'en observateur mé-^ prisant et qui ne s'y arrête pas. Varron était plus cu- Tièux, sinon plus ému, et nous ne saurions trop regretter la perte de ses livres. Mais où est-ce que vit pour nous, par exemple, le culte de la Mère des dieux en ces temps^ là, sinon dans les tableaux de Lucrèce et de Catulle? Lucrèce nous la inontre promenée à travers les populations^ au milieu d*une sainte horreur. Les Galles, ses prêtres eunuques, font retentir leurs tambours, leurs cymbales, leurs cornes, leur flûte phrygienne, et des armes menaçantes résonnent aussi dans leurs mains. Elle s'avance, muetf* M puissante, apportant le salul par sa seule vue ; on couvre la terre devant elle de pièces d'or ou de cuivre; on répand une neige de fleurs ; ies prêtres dansent et se Qagellent, tout dégoûtants de

sang. Toute la fureur qui emporte ces enthousiastes, les plus jeunes du moins et les plus sincèrement dévots, respire dans des vers de Catulle, d'unrhythme étrange, où on voit Atys, le favori et la victime de la déesse, qui vient de se mutiler avec un caillou tranchant, s'en* foncer tout éperdu à travers les bois, et y courir au milieu de ses compagnons, mutilés comme lui, jusqu'à ce qu'il s'endorme épuisé. En se réveillant il se reconnaît et il pleure, et il voudrait dérober ce qui reste de lui à cette servitude honteuse. Mais la déesse envoie un lion qui l'épouvante, et qui le force à rentrer dans la forêt sacrée pour n'en plus sortir* Et le poète s'écrie en finissant : c Déesse, grande déesse Cybèle, déesse de Didyme, ô maîtresse ! écarte de ma maison toutes ces fureurs; envoie à d'autres ces transports, jette sur d'autres ce délire ! » Si on se défiait des peintures des poètes, qu'on lise dans les historiens l'aventure de ce prêtre de Cybèle qui, vers l'année 100 avant notre ère, vient tout exprès de Pessinonte, la ville sacrée de la déesse, pour effrayer les Romains de la colère de la Mère des dieux et réclamer des expiations qui l'apaisent. Il est mal reçu ; un tribun lui fait défense de porter sa robe sacerdotale ; un autre le livre aux huées et aux menaces de la foule. Mais celui-ci étant tombé malade d'une fièvre qui l'emporta en trois jours, tous les esprits se retournèrent vers le prêtre, et on le combla d'hommages et de respects. Le Bacchos phrygien, le dieu Sabaze, s'était également établi dans Rome.

La déesse de Syrie n'était pas moins redoutée que celle de Phrygie. Le chef de la terrible guerre des es-

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claves en Sicile, Eunoos ou Eunus, était un inspiré qui se vantait qu'elle s'était révélée à lui, non-seulement par des songes, mais par des apparitions ; il faisait des prodiges et ^^etait des flammes par la bouche. Tous ces dieux de l'Orient avaient de ces inspirés attachés à \eu: sanctuaire ou fanum^ d'où le nom de fanaiici^ qui nous a donné celui de fanatique. C'étaient de véritables possédés, avec des tremblements et des convulsions.

Dans un discours où il fait parler un incrédule qui se raille de la mythologie grecque, Cicéron lui fait dire : « Si nous reconnaissons tous ces dieux, pourquoi ne pas reconnaître aussi bien Sérapis et Isis ?» Et on les reconnaissait, en effet; ils étaient adorés avec tous les autres, et les femmes de Rome allaient faire leurs dévotions dans leurs temples. Les dieux de la Perse pénétraient également dans l'empire : le culte deMithra,qui plus tard envahit tout de ses Mystères, y fut apporté par ces pirates qui tinrent si longtemps en échec 1^ puissance romaine, et dont on ne vint à bout qu'en conférant à Pompée un commandement extraordinaire. La Gaule elle-même, à peine conquise, occupe Rome de ses druides et de leurs inspirations prophétiques. Enfin, la foi des Juifs tranchait sur toutes ces croyances. Je reviendrai à eux tout à l'heure; je les mêle ici pour un moment avec tout cet Orient dont les religions venaient tomber dans Rome comme les fleuves dans la mer. Rome aurait bien voulu emprunter seulement aux religions étrangères ce qu'on appelait leur science^ c'est-à-dire leurs recettes en fait de merveilleux, et les plier néan-

moins à son propre eiprity à l'esprit du citoyen ; mais cela était bien difficile.

Cette invasion des dieux barbares ne s'était pas faite sans résistance. Vers le milieu du second siècle avant notre ère, un sénatusKM)nâulte avait ordonné de raser les temples d'Isis et de Sérapis ; on raconte, il est vrai, qu'aucun ouvrier n'osait attenter à ces murs sactés; il fallut que PauI-Émile lui-même donnât le premier coup» C'est quelques années après qu'un édit du préteur chasse de Rome, d'abord les astrologues chaldéens, puis les adorateurs deSabaze. Au moment presque où Gicéron écrivait, un édit des consuls avait défendu de placer les images des dieux d'Egypte dans le Gapitole ; et od avait relégué leur temple dans les faubourgs. On ne put rien contre les imaginations, entraînées par l'attrait ou par la terreur de ce surnaturel lointain, plus étonnant parce qu'il était lointain, et, en quelque sorte, plus surnaturel. ^

Voilà où en était la raison humaine, flottant au hasard ^ous tous les vents, sans pouvoir échapper au naufrage. La science seule aurait pu la sauver, mais le plus grand nombre était en proie à l'ignorance.

On s'étonne d'entendre parler d'ignorance quand il s agit du siècle de Cicéron et de César. Au premier coup d'œil jeté sur le monde d'alors, il semble que la civilisation n*ait jamais eu d'époque plus brillante. Entre le consulat de Cicéron et la guerre civile, tout BSt en paix , à l'exception de quelques barbares ; le i;ouvernement Romain agit partout sans obstacle, faisant admirer aux peuples qui la subissent sa constitution po-

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Utique comme TorganisatioD de ses armées ; tout est oa-* vert au commerce par terre et par mer; partout sont tracées des voies, partout s'élèvent des ponts, des aqoe» ducs, des monuments de toute espèce, bâtis pour défier le temps et pour étonner l'avenir. La plus grande partie de cet immense empire est en pays grec ; le reste a reçu aussi la culture hellénique ; les œuvres des arts y abondent ; temples, théâtres, thermes . sculptures et peintures, pompes religieuses, représentations dramatiques, tous les exercices de l'esprit et du corps. Il y a partout des orateurs et des philosophes, des écoles et des bibliothèques. La tradition littéraire remonte jus* qu'à Homère, et la tradition scientifique jusqu'à Thaïes; Tart médical est constitué depuis Hippocrate. Une curiosité infinie interroge la nature ; déjà les sages des premiers temps ont obtenu d'elle de grandes réponses; mais à partir d'Aristote, c'est vers la science que se portent surtout les esprits en même temps que vers la philosophie. Les mathématiques pures et la physique oiathématique, la science musicale, la mécanique, l'astronomie, la géographie, l'histoire naturelle, poussent très-loin leurs recherches et leurs découvertes* Les noms d'EucIide, d*Archimède, d'Aristoxène, d'Héron, d'Hérophile % d'Hipparque, d'Ératosthène, sans parl^ d'Aristote et de Théophraste, comptent parmi les plus grands noms. On savait aussi faire quelque application de ces sciences aux besoins de la vie, au^ opérations de la guerre, par exemple. L'invention d'ailleurs ne man-

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