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Le premier, dit-on, foi ait diflséfiiédes eorps hamams

92 LE CHRISTIANISME ET SES ORIGIiNES.

quait en aucun genre. De plus savants que moi sur les choses de Tindustrie ont la plus haute idée de ce qu'elle pouvait faire chez les anciens. La pharnriacie était de U plus grande richesse. La télégraphie» je dis la véritable» la télégraphie alphabétique, a été trouvée du temps de Polybe. D'un autre côté, les sciences historiques et philosophiques s'étaient développées avec tout le reste. ,

Les grammaliqties ou grammairiens d'Alexandrie fondaient la critique et l'interprétation des textes ; on étudiait la langue, on approfondissait la chronologie» on abordait toutes les branches de Thistoire, et particulier remehtrhistoire des lettres, ou des arts, ou des sciences. D'une part, la curiosité ne reculait devant aucun détail; on écrivait, par exemple, plusieurs livres sur les disciples (Tlsoçrate^ on multipliait les biographies et les monographies ; de l'autre, on généralisait et on systématisait, et on arrivait ainsi à la conception de l'histoire universelle.

Devant un pareil tableau» on ne peut trop admirer le génie des Grecs ; mais il y a une chose que ce génie n'avait pu faire et qui était réservée au monde d'aujourd'hui, c'est d'aménager» pour ainsi dire» toute cette science» pour en faire le profit de tous. La science était alors, jusqu'à un certain point, aussi personnelle que l'esprit le sera toujours. D'abord, certaines vérités trèshautes, comme le mouvement de la terre autour du soleil, ne pouvant être constatées faute d'observations et de données suffisantes» restaient à l'état d'hypothèses, que personne n'était obligé d'accepter, et qu'on repous*

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sait en effet presque unanimement. Quant aux vérités démontrées de mathémati(C[ue ou de physique, elles étaient reçues et enseignées par tous les hommes du métier, mais c'était dans des écoles à part, où qui voulait seulement allait les entendre; personne n'y était obligé, et beaucoup, en effet, s'en dispensaient. Ces leçons étaieiil le complément et le luxe d'une éducation dis* tinguée; mais ceux mêmes qui les recevaient à ce titre les regardaient plutôt comme des exercices recherchés de l'esprit que comme des acquisitions à conserver. Le plus souvent ils les oubliaient. Polybe a vu des chefs ef des généraux qui ne pouvaient comprendre que Mégalopolis ayant 50 stades détour etLacédémone 48, Lacédémone fût cependant deux fois grande comme Mégalopolis : c*est^ dit-il, qu'ils ne se souviennent plus de leur géométrie.

D'autres retenaient ce qu'on leur avait appris, mais comme des curiosités qui ne pouvaient être d'aucun usage, et dont ils ne se croyaient même pas bien sûrs. Cicéron, dont l'esprit est si avide, était au courant de toutes les doctrines des astronomes et des cosmographes; mais sur bien des questions (comme, par exemple , celle des antipodes) il ne sait que penser, et il ne tient pas précisément à le savoir ; il est disposé à croire que ses maitres s'aventurent beaucoup quand ils décrivent ce qui se passe dans le ciel, ou seulement dans l'autre hémisphère, comme s'ils y étaient allés. Si on s'avisait aujourd'hui d'embrasser la thèse d'un scepticisme universel, on serait embarrassé de l'évidence des connaissances mathématiques et physiques, et on

se croirait tenu de faire exception pour celles-là ; alors» au contraire, c'était sur l'incertitude prétendue de cet ordre de spéculations que le pyrrhonisme s'appuyait de préférence.

Il résultait de tout cela qu'un faux système du monde se maintenait dans toutes les écoles; et il s'y est maintenu jusqu'à la fin, soutenu par les préjugés religieux, n en résultait encore que celui qui travaillait sur une science avait toujours tout à recommencer, rien n'étant acquis, rien n'étant passé à l'état de connaissance élémentaire; et par cela même, on risquait que tout restât inachevé et inexact. Pour expliquer la géographie des Alpes à ses lecteurs, Polybe se croit obligé d'abord de leur apprendre qu'il y a trois parties du monde, et quelles elles sont, particulièrement l'Europe. Les Latins, beaucoup moins ouverts et moins curieux que les Grecs, ne faisaient que traduire leurs livres sans y rien ajouter du leur. Cicéron ayant écrit quelque part que tous les peuples du Péloponèse étaient sur la mer, Atticus lui objecte que l'Arcadie tout entière est dans l'intérieur des terres. Cicéron est étonné ; il répond qu'il n'a pourtant parlé que d'après un bon auteur^ et il le cite ; il a consulté d'ailleurs un Grec qu'il a chez lui et qui est d'avis qu'il ne se trompe pas. Cependant il se rendit et il corrigea la faute. « On peut juger par ce passage curieux, dit à ce sujet M. Villemain, combien les notions géographiques avaient alors peu de certitude et d'étendue. » Il faut dire, plus généralement, les notions scientifiques; et cela est vrai des sciences historiques aussi bien que des sciences physiques. Là encore Cicéron se

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distingue par une curiosité qui lai fait honneur; il a souci des dates et se garde des anachronismes; il profite de son mieux des doctes recherches de Varron. Et pourtant il accepte sans scrupule, après Polybe, et avant Tite-Live, une histoire convenue des temps primitifs de Rome, dont une véritable critique ne-saurait s'accommoder.

La science est pour nous une institution sociale, ou plutôt un des fondements de notre vie : les classes, les^ examens, les académies, dont elle est Tobjet perpétuel ; les services publics et les corps qui l'appliquent sans cesse et qui n'existent que pour l'appliquer ; l'emploi, enfin, qui s'en fait de toute manière et tous les jours^ ne permet à qui que ce soit de rester étranger à ses résultats. On caractérisera, au contraire, l'état intellectuel des anciens en un mot, si on dit qu'il n'ont jamais eu que des sciences occultes. En dehors des adeptes, aucune doctrine ne faisait autorité. Et ce que je dis de l'antiquité est demeuré vrai, du moins dans une certaine mesure, presque jusqu'à nous. Il n'y a pas deux cents ans que Fontenelle, inaugurant l'Académie des sciences, prononçait ces paroles, qui étonnent tant aujourd'hui : « On traite volontiers d'inutile ce qu'on ne sait point; c'est une espèce de vengeance; ^t comme les mathématiqttes et la physique sont assez généralement incon-nues^ elles passent assez généralement pour inutiles. > Il est donc permis de dire à la fois et que les anciens ont su bien des choses, et que la science leur a manqué; et c'a été là leur grande faiblesse. S'il y avait eu une science constituée ché2 les a&deûs, il y a longtemps, je

le crois, que les grandes superstitions auraient disparu du monde.

Rien ne mesure mieux où en était l'antiquité que de voir tout une école, celle d'Épicure, la plus répandue de toutes, condamner publiquement la science et la démentir. Elle la considérait comme une religion, dont elle avait peur d*étre dupe autant que de l'autre. Une fois seulement, cet instinct Ta bien servie. Tout en admettant, avec toutes les autres écoles, ce monde fermé auquel on croyait universellement, elle a supposé hardiment au delà de ce ciel d'autres cieux en nombre infini ; c'est la seule grande idée qu'elle ait eue, et elle l'avait prise k Démocrite. Mais, pour tout le reste, quelle physique mesquine et puérile! Voyez le poëme de Lucrèce, tout à côté de Cicéron. Il se récrie contre l'absurdité de supposer des antipodes, des hommes qui seraient par rapport à nous comme est notre image reflétée dans l'eau. Il déclare encore que le soleil ne peut être ni beaxicou'p plus grand ni plus petit qu'il ne parait à nos yeux. Cherchant pourquoi les nuits sont longues en hiver, il en donne d'abord la bonne explication, ou à peu près, qui se tire de la figure de la sphère représentant le mouvement apparent du soleil ; mais cela ne Tempéche pas d'en proposer une autre, qui est que l'air où le soleil entre, en passant sous la terre, étant épaissi et congelé par le froid, lui oppose une plus grande résistance et le retient plus longtemps. Enfin, parmi les explications qu'on peut donner des phase» de la lune, il trouve celle que voici aussi plausible qu'une autre ; la nature peut faire tous les jours une lune nouvelle; celle d'hier est

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détruite et elle fait place à ane aatre; ces lunes défigures diverses peuvent se succéder dans un ordre régulier, comme se succèdent les saisons.

Si une école, inférieure sans doute et vulgaire, mais enfin une école, avait des vues si bornées sur la nature, que pouvaient être celles de la foule? Ces doctrines, si elles peuvent s'appeler ainsi, étaient celles du grand nombre parmi les gens qui prétendaient penser quelque chose, et un poëte admirable les traduisait en beaux vers. Est-ce bien là ca que nous entendons quand nous parlons d'un siècle de lumières?

Ainsi, le monde ancien n'était pas suffisamment défendu de la superstition par la science; il ne l'était pas non plus par la philosophie. La philosophie elle-même n'avait fait que trop de place aux croyances populaires dans ses doctrines; bien peu de philosophes étaient ce que nous appelons rationalistes. Ceux-là ûe comptaient, et leur influence était petite. Des deux grandes écoles qui se partageaient le monde, celle des Stoïques et celle d'Épicure, l'une protégeait et consacrait les religions, et l'autre avait transigé avec elles. Non-seulement les Stoïques conservaient, au-dessous de leur théologie philosophique, les noms et le culte des dieux, et adoraient le ciel et les astres ; mais ils autorisaient et ils partageaient la foi des peuples dans la divination ; ils croyaient aux songes, aux oracles et aux présages; Chrysippe avait employé des livres entiers à l'histoire et à l'interprétation de ces prétendus signes divins. Ils croyaient enfin à des esprits immortels, dont Pair était rempli^ chargés des communications du ciel avec n. 1

la terre; le célèbre Posidonios, contemporain de Cicéron, celui qui disait à la douleur, dans un accès de goutte : c Tu ne me feras pas avouer que tu sois un mal », avait écrit an livre sur ces esprits ou démons. Ainsi, la plupart de ceux que les hommes de ce temps reconnaissaient pour leurs maîtres dans la pensée, n'étaient nullement des esprits forts. Ceux qui pouvaient Tétre, comme les Académiques et comme Gicéron, Tétaient pour eux-mêmes et pour an petit nombre à peu près capable de les comprendre. La philosophie restait dans les livres et dans les écoles, et ni les unes ni les autres ne s'ouvraient à tous. Quoiqu'on écrivit beaucoup, ces livres manuscrits étaient loin d'avoir l'immense puissance de diffusion que l'imprimerie a donnée à la parole humaine ; ils n'étaient pas, à beaucoup près, aussi répandus qu'on pourrait le croire. Cioéron, qui était si haut placé, qui était riche, qui était par excellence un homme de lettres, n'avait pas chez lui tel ouvrage essentiellement classique. Il était obligé d'emprunter à la bibliothèque de LucuUus des livres d'Aristote, à celle d'Atticusles écrits de Varron. Quand on voulait augmenter sa bibliothèque, on était arrêté par une difficulté extrême de se procurer des exemplaires corrects. D'après cela on comprend assez que le peuple ne lisait pas.

Voilà comment il se fait que Cicéron, en philosophie, a deux langages, Tun dans ses discours, l'autre dans ses livres : c Mais il est difficile de nier les dieux! — Sans doute, dans une assemblée du peuple, mais dans un entretieji avec des amis qui confèrent ensemble,

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TÎen n'est plus aisé. > Cette conférence, prétendue intime et secrète, c^'était un livre, le livre de Nalura deorwm, c*est à dire sur ce qu'il faut penser des dieux.

Il dit encore, après avoir ramassé tout ce qui peut se 4iire contre les croyances religieuses : « Il ne faut pas soulever ouvertement ces discussions, de peur der ruiner les religions reçues. »

Cicéron s'est moqué partout, et bien haut, de ce qu'on raconte sur les enfers; cela ne Tempêche pas, dans la dernière harangue qu'il ait prononcée en plein forum, de promettre solennellement à ceux qui sont morts pour sa cause les joies de l'Elysée, et de menacer de toutes les peines du Tartare les morts ennemis. Il pensait, sans doute, ce qu'un autre a dit en ces termes : « La mythologie des enfers, quoique établie sur des fictions, <îontribue beaucoup à entretenir la religion et la justice parmi les hommes. » Les esprits étaient divisés en deux régions, et de la première la pensée ne descendait pas jusqu'à l'autre.

C'est sans doute ainsi qu'on peut s'expliquer comment on trouve, par exemple, au milieu des livres d'Héron d'Alexandrie sur la mécanique, des explica* lions au sujet des artifices savants par lesquels on obtenait que les portes d'un temple parussent s'ouvrir ou se fermer d'elles-mêmes miraculeusement à certains jours et à certaines heures. Pendant que les curieux lisaient et étudiaient ces explications, la foule continuait d'attendre le miracle avec une pieuse impatience et de l'accueillir avec vénération.

Enfin, parmi les penseurs, il ne faut compter que

des hommes; les femmes ne philosophaient pas, et on ne philosophait pas pour elles. Il y a des exceptions sans doute; certains esprits ne peuvent être tenus fermés, quoi qu'on fasse; mais ce n'étaient que des exceptions. Nous avons une lettre où Cicéron écrit à sa femme qu'il a été malade, mais qu'une évacuation de bile Ta soulagé tout à coup et Ta relevé d'un état d'abattement qui faisait peine, comme si un dieu siiaii mêlé de le guérir. Et il ajoute : Tu t'acquitteras envers ce dieu, je veux dire Apollon ou Esculape, avec ta piété et ta dévotion accoutumées. » Quand on rapproche de telles paroles du Dialogue de Naîura deorum, on se dit que la femme à qui elles sont adressées ne lisait pas sans doute les livres de son mari et restait entièrement étrangère à ses pensées. Ou bien il faudrait admettre que Térentia, et peut-être Cicéron lui-même, ne se souciaient pas de mettre d'accord leurs idées et leur conduite, leur façon de raisonner et leur façon d'agir ; ou encore, si on veut, que les philosophes eux-mêmes n'étaient pas philosophes à toute heure ; que Cicéron faisait pour les dieux comme on fait souvent pour les médecins ; qu*il s'en moquait quand il était en bonne santé, et devenait croyant s'il était malade. J'aime mieux n'attribuer qu'à Térentia toute seule cette foi en Esculape et en Apollon, et dire que la femme de Cicéron était tout simplement, comme bien d'autres, une bonne païenne.

Il s'en faut donc de beaucoup que la prédication juive ou chrétienne, lorsqu'elle viendra à se répandre, doive trouver dans le monde romain des oreilles dures a la croyance et qui se défient des voix d'en Iiaut. i}i\

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prend trop à la lettre une parole de l'apôtre Paul : c Les Juifs demandent des signes et les Grecs de la philosophie ». Il parle ainsi à cause de tant de philosophes qui allaient disputant par les lieux publics des villes grecques ; mais, outre que leur philosophie était bien mêlée, ce n'était pas de la philosophie que demandaient les multitudes. Personi^e ne s'étonnait du merveilleux; on l'attendait à toute heure et on était prêt à Taccueil-* iir; et, loin qu'une doctrine fût suspecte si elle s'annonçait comme surnaturelle et divine, elle répondait par là, au contraire, à tous les instincts et à tous les besoins de ce temps.

Ce n'est pas dans Tordre de la critique, c'est dans celui de l'action morale que la philosophie était vraiment grande ; là, son empire s'étendait sur tout le monde; ceux même qui la connaissaient le moins avaient été touchés de son esprit, et, jusqu'à un cei- (ain point, ils vivaient sans le savoir suivant elle. L'esprit païen, si on entend par là l'esprit de sensualité et de débauche au dedans, d'inhumanité et de violence au dehors, allait s'amoindrissant de jour en jour. Toutes les écoles, si divergentes en métaphysique, se confondaient bien phis qu'on n'aurait pu croire dans une même morale, et tiraient une grande force de cet accord. Les textes, devenus plus abondants pour nous à cette époque, noas étalent de tous côtés ce que nous avons déjà entrevu, comment la philosophie était en pleine possession de la direction morale des hommes et exerçait un empire dont la religion n'a fait qu'hériter. Les livres des philosophes-, qui se multipliaient sans cesse, em-

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brassaient toutes les questions morales qui peuvent in-* téresser la vie privée ou la vie publique ; ils écrivaient des exhortations, des lettres d'avis et de conseil, des^ consolations surtout; car on les regardait comme étant chargés, par leur profession même, de ce ministère de consolateurs, ainsi que les prêtres Tont été depuis. 11 y avait des livres sur toutes les espèces de misères dont les hommes peuvent étreaffligés : la pauvreté, la dégradation, l'exil, la ruine de la patrie, la servitude, TinBrmité, la cécité, la perte des enfants ; il y en avait aussi sur toutes les passions ; ils offraient des remèdes pour les maladies du dedans comme pour les maux du dehors. Ils entraient dans tout le détail des devoirs, et ils ont fondé cette science des difficultés morales que les Chrétiens ont appelé la casuistique; mais elle était, chez le& philosophes, bien plus sensée et plus pure que chez les casuistes, parce qu'ils n'avaient à ccMisulter que leur raison et leur conscience, et non ces intérêts de gouvernement et de politique qu'on ne peut servir que par la subtilité et le mensonge. Ces leçons déposées dans les livres étaient d'ailleurs continuellement renouvelées et développées par la parole vivante des philosophes dans leurs écoles, très*suivies à Rome comme dans la Grèce. Celles de la Grèce n'étaient pas fréquentées seulement par les Grecs ; les Romains se plaisaient à aller chercher la philosophie à sa source même, sur la terre hellénique, et à Athènes en particulier, L'Ai^adémie et le Lycée étaient comme des san<^uaires que tout ce qui pensait tenait pour sacrés; on y allait, pour ainsi dire, en pèlerinage. On allait voir les endroits où avaient enseigné

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Speusippe, Xénocrate ou Polémon ; CicéroD, dans sa jeunesse, visitait avec respect la chaire où 8*éiait assis Carnéade^ et' qui semblait veuve de ce beau génie, c Hais, disaii-il, on n'a jamais fini dans cette ville, et, de quel* que côté qu'on se tourne, on y mardie sur un souvenir. » Athènes était le vrai centre de cette religion de la sagesse qui s'étendait au inonde entier. Car, comoie Cicéron le dit encore, c ce qui est écrit en grec est lu à peu près partout; le latin ne s'étend pas au delà de son territoire, qui est peu ck chose* »

Enfin» les philosophes pénétraient jusque dans l'intérieur de cba^D. Les grands seigneurs les attachaient à leur maison et à leur personne, ou les recevaient fréquemment, entretenant avec eux un commerce suivi et les réunissant dans des eontérences. C'était un des plus beaux luxes d'une grande existence romaine. Cicéron se vante de l'éclat que son intérieur a reçu de ces ainiiiés des sages ; il nomn» les plus grands, Diodote, Philon, Ântiocbos, Posidoiâos, qm VwA formé. U sous apprend que Diodote est mort chez lui, aveugle, après y avc»r passé bien des années. De tels commerces n'étaient pas à la portée àû grmid nombre, mais le grand nombre n'eBeonsultaitpas moins les philosophes qusûd il avait besoin de ce secours.

Comme le ministère du |>Fétre, «elui du philosophe avait ses rigueurs ; il avaità pepreaére les pécheurs et à les liffirceler 4e sévérités âalQlaîre&; il était alon coBftme un œédocÎB obligé àmne opération doubureuse et qui ne peut guérir son imalade sans le fenre crier ; el il y en avait m elfet qui pleuraient» aous les reproches

de celui qu'on peut bien appeler leur directeur. Tout naturellement, on employait volontiers les philosophes auprès des jeunes gens; nous voyons ainsi le fils de Cicéron, son cher Marcus, qu'il a envoyé à Athènes, placé par son père sous la discipline deCratippe. Il nous reste une lettre de Harcus, écrite à Tiro, l'affranchi et le fa* vori de son père, et à l'adresse sans doute de celui-ci même, où il dit : € Tu sauras que je ne suis pas pour Cratippe un disciple, mais un fils. . . Je passe avec lui des journées entières. » Et comme il était question d'un voyage que le jeune homme désirait faire en Asie, un ami de Cicéron lui écrit : c J'aurai soin que Cratippe aille avec lui. »

Il n'est donc pas étonnant que là même où Cicéron, comme on pouvait l'attendre d'un tel personnage, condamne sévèrement le loisir de ceux qui se dérobent au service public de la cité, il respecte pourtant la retraite du philosophe, reconnaissant que lui aussi sert la patrie et l'humanité, et quHl remplit à sa manière une espèce de fonction publique.

De même que, dans les temps religieux, le langage de la dévotion n'est pas seulement celui du prêtre, et que le monde le parle aussi aux grandes occasions, ainsi les philosophes n'étaient pas seuls à philosopher. Mous avons, dans la correspondance de Cicéron, des lettres de consolation qui lui sont adressées, d'autres qu'il adresse lui-môme à des amis. Nous y voyons développés les mêmes lieux communs de morale qui remplissent les «6rmon« philosophiques : c En revenant de l'Asie, comme je faisais voile d'Égine à Mégare, je me

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mis à regarder les pays qui m'entouraient. Deirière moi était Égine; devant, Mégare; à droite, le Pirée ; à gauche, Corinthe : toutes villes autrefois si florissantes qui étaient maintenant là, abattues et ruinées \ Je me pris à me dire à moi-même : Âh ! pauvres hommes, nous sommes révoltés de ce qu*un de nous vient à mourir, ou qu*il est tué, nous dont la vie est si courte, quand nous pouvons voir ramassés ensemble sous nos yeux les corps morts de tant de cités. Ne te contiendras-tû pas, Servius? Ne te souviendras-tu pas que tu es un homme? Crois-moi, cette pensée ne m*a pas médiocrement soutenu; à ton tour applique-toi à te la représenter... N'oublie pas que c'est toi qui d'ordinaire donnes aux autres des conseils et des leçons ; ne fais pas comme les mauvais médecins, qui font profession d'avoir des remèdes pour les maladies d'autrui et ne savent pas se guérir eux-mêmes ^. » Voilà ce que Servius Sulpicius, un consulaire, écrivait à Cicéron au sujet de la mort de Tullia.

Ailleurs, c'est à ses souffrances de citoyen et d'homme libre tombé dans la servitude, que Cicéron applique les moralités stoïques, en écrivant à un ami politique qui avait été frappé avec lui : « Si c*est assez de penser bien et de bien faire pour vivre véritablement heureux, il me semble que celui qui peut de soutenir par la consdence de n'avoir jamais eu que les meilleures intentions ne saurait sans crime se tenir pour malheureux... Réglons-nous sur ce principe, qui est celui fl^ la sa-

1. Corinthe fat restaurée plos tard par Auguste. % Médecin, guéris-toi toi-même, dit TÉvangile.

gesse et de la raison, que nous n* avons à nous metlre en peine de rien que de nos fautes; et puisque nous n'en avons pas à nous reprocha, snp{>ortons avec calme et résignation des maux qui sont ceux de la con* dition humaine. » Et comme celui à qui il écrit, et qut est exilée vit dans Athènes : c Tu es. dans une Ville, lui dit-il, où les murs mêmes peuvent t*en dire plus et plus éloquemment que moi* > Mais il ne garde pas tou* |ours sa philosophie pour des occasions si hautes. Voici ce qu'il écrit à son ami Atticas : c J*ai deux corps de logis qui viennent de tomber, et les autres menacent ruine ; si bien que non-seulement ceux qui y logeaient sont partis, mais jusqu'aux rats. D'autres appeUeat cela un malheur, je ne l'appellerai même pas un désagrément. Socrate ! ô Socratiques! jamais je ne vous remercierai assez. Dieux immortels! que tout cela m'est peu de chose! Néanmoins, je vais foire rebâtir de telle façon que la perle me fera du profit. » Ce dernier trait est d'une naïveté admirable, et nous voilà bien édiiés> sur la grandeur d'âme àe GicéroiK Mais ce n'est pas pour faire honneur à sa philosqfïhte que j'ai cilé ce passage; c'est pour montrer à quel f>oiat la philosophie pouvait devenir pour les hommes d'alors une habitude de l'écrit, et comme un style qu'on parlait sans y penser. Cicéron me fait ici l'effet d'un dévot^ qui ne peut dire qu'il lui a fallu débourser quelque chose, même utilement, sans ^uter tout de suite avec une grimacer. Je roffre à Dieu !

Cicéron ne le prend sur ce ton qu'avec ses amis, familiers comme lui, sinon autant que lui, avec la phi-

ÉPOQUE ROMALNfi. — CICÉUON. lôT

losophie ; il ne parle pas ainsi, en général, dans ses discours publies et pour les profanes; Galon était plus hardi. Clcéron remarque avec une sorte d'étonnement jaloux qu'il ne craignait pas, en plein sénat, de développer certaines élévations de la philosophie morale, et qu'il réussissait même à les faire accepter. C'est que Caton avait par-dessus Cicéron, si docte et si beau parleur, la hardiesse et la puissance que donnent une foi vive et un sentiment profond.

Après tout, la philosophie à Rome n*en était plus à demander grâce; tout le monde savait ce qu'elle vaut> et il ne se trouvait plus pour la dédaigner que les frivoles et les grossiers. C'est un de ces hommes q*ie Varron apostrophait ainsi dans un passage de sa Satire selon Ménippe : « Si toute la peine que tu t'es donnée pour que ton esclave boulanger {tuus pistor) te fasse du pain excellent, tu en avais pris seulement la douzième partie pour la philosophie, c'est toi-même qui depuis longtemps serais devenu excellent. Mais aussi, ceux qui connaissent ton pistor sont prêts à le .payer cent mille sesterces, et toi, on ne donnerait pas de toi seulement cent as. » Sans la philosophie, on n'était pas ce que nos pères appelaient v/n honnête homme. La philosophie, c'était la civilisation même, c'était la moralité.

Cette morale du temps de César, nous n'avons pas à la rechercher dans des renseignements épars çà et là, comme pour l'époque qm précède; nous la retrouvons toute vivante dans les écrits de Cicéron. C'est la première fois, depuis que j'ai quitté Platon et son sévère disciple^ que je puis renvoyer mes lecteurs à des textes-

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suivis, OÙ les pensées et les sentiments dont se noirrissaient les esprits se réfléchissent dans le fleuve limpide d'une belle parole. Ce n*est plus Timagination de Platon, ce n'est pas son originalité; mais c'est un langage sain et sans sophistique, plein de mouvement orntoire, toujours noble, et souvent fin et délicat. Il nous rend, sinon tout le meilleur de Platon, du moins ce qu'il a de plus communicable et de plus universel, et aussi ce qu'ont ajouté à Platon ceux qui sont venus après lui, particulièrement les Sloïques, les interprètes les plus élevés et les plus sûrs de la philosophie morale. L'inspiration dominante de cette éloquence est l'amour de la vertu, soit dans son idée générale, soit dans les divers aspects particuliers de cette idée : justice, sagesse, force, tempérance ; le respect de tout ce qui est grand, le mépris de tout ce qui est bas ; le culte, pour ainsi dire, de la conscience, autorité suprême, témoin et juge toujours présent, le plus grand théâtre que puisse Moir la vertu. « Tandis que Xerxès, à ce qu'on rapporte, proposait un prix pour qui inventerait un nouveau plaisir, j'aimerais mieux , dît Cicéron, en réserver un à qui persuadera aux hommes de ne rîm mettre au-dessus de la vertu. » Il jette de tous côtés d<?s traits semblables. Il proclame à son tour le grand principe par lequel on peut se défendre sûrement de l'injustice : ff Dans le doute si ce que tu veux faire est juste ou injuste, abstiens-toi >. Il définit le courage : la vertu wmbaUantpaur la justice. Et lui-même, en effet, dans sa vie, s'il n'était pas toujours capable du grand, y aspirait du moins toujours. C'est lui qui s'écriait, dans

EPOQUE ROMAINE. -^ GIGËRON. 10.«

une occasion oùbo pouvait le soupçonner d'avoir reculé devant le péril : « Étais-je si ignorant, si grossier, si dépourvu de résolution ou d'intelligence? N*avais-je rien vu, rien entendu , rieu appris par ]a lecture et rétude ? Ne savais-je pas que la vie est courte et que la gloire ne meurt pas ? que la mort étant un terme marqué à tous, il faut souhaiter que cette vie, dont on doit compte à une nécessité supérieure, soit donnée à la patrie plutôt que gardée à la nature ?» Il rapporte ainsi lui-même à la philosophie et à ses leçons Thonneur des meilleurs sentiments quil trouve en lui. Il cherche par- . tout et met en lumière, soit les belles histoires, soit les scènes de théâtre qui peuvent servir à la vertu : Oresie et Pylade, ou Damon et Phintias, la patience d'Hercule ou de Prométhée. À côté des joies d'une âme contente d'elle-même, il fait valoir encore et il recommande les salutaires tristesses du remords.

En ce qui touche ce qu'on appelle proprement les mœurs, il désavoue les licences païennes d'Athènes et de la Grèce ; il les condamne jusque dans Platon, et témoigne ainsi que, par l'action du temps, par celle des Stoïques et par celles des mœurs romaines, il s'était formé un esprit nouveau, qui s'appellera bientôt l'esprit chrétien. Ce serait là pour nous une des parties les plus intéressantes de la morale cioéronienne ; mais précisément les livres où elle était exposée sont perdus; c'étaient les livres de la République. Mais voici un témoignage qui vaut celui des textes eux-mêmes; c'est une lettre d'Augustin au païen Nectaire : « Vois, lui dit-* il, ces mêmes livres de la République que tu allègues

liO LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.

pour montrer qu^un homme de bien n*a jamais assez fait pour sa patrie et n'est jamais quitte de la servir. Considère combien y sont célébrées et prêchées la frugalité et la continence, et la foi au lien conjugal, et toule espèce de pureté et (T honnêteté. Eh bien, «'est cette pureté de mœurs qu'on enseigne aux peuples dans nos Églises, qui vont se multipliant par tout le monde comme autant de saintes écoles où l'on apprend la vertu. » Et il conclut que c'est donc en faisant place à ces Églises et à leur bienfaisante influence que Nectaire peut en effct servir sa pairie. Je ne cherche pas ici ce que Nectaire aurait pu répondre; cela me jetterait à cinq cents ans de Gicéroh ; je prends dans ces paroles ce qui nous permet de juger de la morale de la République. Et, en même temps , je prie qu'on remarque que ce n'est pas nous autres modernes, c'est Augustin qui a fait une assimilation que j'ai eu à reproduire constamment dans ce travail. S'il appelle les Églises des écoles saintes, il nous est bien permis d'appeler les écoles dés Églises philosophiques.

Cicéron a embrassé de tout son cœur et de toute son éloquence le grand dogme stoïquedu droit qui unit tous les hommes et qui fait de Thumanité tout entière une seule famille. C'était la servitude commune sous les Macédoniens qui avait rendu sensible cette vérité dans les premiers temps de l'école stoïque ; elle devint plus évidente encore sous l'immense empire des Romains. Elle est, on peut le dire, au siècle de César, l'idée dominante; c Le monde est la cité commune des hommes et des

ÉPOQUE ROMAINE. — CIGERON. fil

dieux ; » c'est la pure formule stoïque ; mais la voici reprise avec un accent nouveau :

a Dans toute celte doctrine de Thonnéte que je développe, il n'y a rien de plus éclatant ni de plus large que l'union des hommes avec les hommes, l'association «t la communauté de leurs intérêts, et, en un mot, ramour de rhumanité : » et ipsa 'caritas generis huma^ Tit; il falfaît citer le latin pour conserver ce mot de charité, consacré par la langue de rÉglise. Ailleurs encore : c La plus haute des associations, je Vai sauvent dit, et je ne puis le redire trop souvent^ c'est celle qui unit les hommes. > Et enfin : « Les hommes devraient comprendre qu'ils sont du même sang {se esse consanguineos)^ placés tous sous une seule et même tutelle. » La •communauté devient ici fraternité.

 la même époque , Diodore de Sicile, en commençant son Histoire eommime (ou universelle), marquait tré&-bien comment ce genre d'histoire répondait à ce sentiment de l'unité du genre humain : < Ces écrivains, voyant tous les hommes liés par la parenté qu'ils ont «Dtre eux et séparés par les lieux et par les temps, se sont étudiés à les réunir dans un même ensemble, se faisant en cela les ministres de la Providence divine. »

La doctrine ne restait pas stérile, et cette charité portait ses fruits : Si un homme, dit Cicéron, ne sent pas qu'il agit contre la nature quand il attente contre -son semblable, c comment raisonner avec celui qui anéantit dans l'homme l'humanité (hominem exhomine iollat) ? » Ailleurs il va plus loin, parlant non plus pour le vulgaire, mais pour le %ge : c II ne peut lui conve-

nir non-seulement de faire injustice à un autre, mais de lui nuire en, rien. » Mais ce n'est pas assez de ne pas nuire aux autres^ la vertu doit les servir, c La nature veut qu'un homme prenne intérêt à un homme quel qu'il soit, par cette seule raison qu'il est homme. » Tout homme doit à tout homme, d'abord ce qui ne coûte rien et ce qui ne se consomme pas en se donnant, la lumière par exemple, au sens moral comme au sens propre ; et, pour les secours auxquels ses ressources ne sauraient suffire, il doit encore plus ou moins, suivant ce qu'il a, et suivant ce qu'il lui reste quand il a satisfait à ses obligations particulières.

L'homme de bien doit racheter des prisonniers, payer les dettes de ses amis accablés, doter leurs filles. C'était ainsi seulement que se faisaient accepter les grandes fortunes qui s'élevaient dans la société si inégale de ces temps. Pour les petites aumônes, Cicéron ne prend pas même la peine d'un parler, écrivant pour son fils, qui doit être un grand seigneur ; mais elles sont évidemment sous-entendues {De Off. II, 16).

Cicéron insiste, d*après ses maîtres, sur Fobligation d'éclairer et d'itutruire^ qui lui parait la première loi d'une nature faite pour la vérité, et qui est le principe tout à la fois de la prédication philosophique de l'antiquité et de la prédication religieuse qui l'a suivie.

Plus le service s'étend, plus il a de prix. Faire en général du bien aux hommes est la formule suprême de la vertu, c La perfection de la nature, c'est celle de l'homme qui croit qu*il n'existe que pour servir ses sein-^ blablesj pour les protéger, pour les sauver ; c'est ainsi

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qu'Hercule est entré parmi les dieux. » Le grammairien Gellius ou Âulugelie, au siècle des Antonins, attribuait à son temps l'honneur d'avoir changé le sens du motAtimam^a^; ce mot ne signifiait jusque-là, suivant lui, que la culture d'esprit qui distingue d'abord Thomme de la bête, et désormais il a signifié l'humanité. Gellius se trompait ; ce sens d'Aumanito^ est déjà dans Cicéron. Et cette vertu, Thomme n'a pas manqué de la transporter, comme il fait toujours, de (a nature humaine, dont elle lui parait désormais le comble, à la nature divine ellemême; dans ridée de Dieu, il met alors avant tout la bonté; c'est Cicéron qui le remarque : « Dieu est le irèS'bon^ dit-il, plutôt encore que le très-grand. » {Oplimus maximus: on l'appellera bientôt le bon Dieu.) Et il se plaît à entourer ce nom de tous ceux qui expriment la même pensée: Dieu sauveur, hospitalier, conservateur.

Une telle philosophie devait protester, et elle Tavait fait, contre les horreurs et les iniquités de la guerre et de la conquête. Dicéarque avait écrit un livre, de la Destruction des hommes^ où il ramassait tous les fléaux par lesquels les existences humaines peuvent être emportées : inondations, épidémies, et le reste; et il faisait voir qu'il n'y a pas de comparaison entre la dépopulation amenée par ces fléaux et celle que laissent après elles les guerres de peuple à peuple ou les séditions intestines.

On ne peut attendre d'un personnage comme Cicéron qu*il condamne la domination romaine ; mais il est évident que sa conscience, à ce sujet, est inquiète, et que

la philosophie de$ Grecs l'a Croublée. Il fait les plu& grands efforts pour trouver à la conquête des justificalions ou des excuses ; puis, quand il a fini là-dessus son plaidoyer» et qu'il a affaire, non plus au principe QAême de l'empire de Rome, mais à la manière dont elle l'ex^Qe, alors tous ses sentiments sont à Taise ; il^ demeure jusqu'au bout l'homme des VerrineSj il déplore et flétrit ces yjloleoces des procoasuls, que le Sénat et la République ont expiées par la désaffection des sujets et par Tisolement où le monde les a laissés en face de la tyrannie. Il reprend comme philosophe c& qu'il avait développé si éloquemment contre Verres : « Le peuple romain ne peut plus tenir, je ne dis pas contre le soulèvement, la résistance armée, la révolte,, ' mais contre les plaintes, les larmes, les géntîssements des nations. » Mais un trait bien remarquable est le désaveu qu'il prononce sans hésitation de la destruction d0 Corinthe. On peut le regarder comme l'amende honorable de Rome à la Grèce, institutrice du genre humain«

La justice est la ^ertu par excellence, parce que c'est celhpar laquelle (m aori de soi pour penser aux autres. Elle est une obligation envers tous, même envers les darniens des hommes, même envers V esclave. Sur ce point comme sur plusieurs autres, l'histoire encore avait avancé l'éducation morale des esprits. Non-seulement les guerres serviles, et, dans Rome même, surchargée d'esclaves, la part que cette classe d'hommes prenait ou menaçait de prendre dans toutes les crises, avertissait ceux qui ne sont justeS: que par prudence ; mais cer-

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taines catastrophes, en touchant les cœurs, leur avaient appris que les esclaves mêmes étaient leurs semblables. Mummius n'avait pas seulement détruittCcH^inthe, il avait mis les hommes en vente ^ je veux dîj^e tout ce qu'il n'avait pas tué. Ces fils de la plus briUaiSbte des cités grecques après Athènes étaient allés servir comme esrclaves chez d'autres Grecs , dans le Pélof^ioèse ;, Gicéron, en voyage dans sa jeunesse, en avait, encore vu quelques-uns,, accoutumés et peu^étre déjà indifférents à cette servitude, qui ne l'en avait que plus touché^ à ce qu'il semble. Mais la philosophie s'était placée» pour parler en faveur des esclaves, plus haut quela prudence, plus haut même que la pitié ; elle les mettait sous la protection du droit. Non qu'on osât contester le principe même de l'esclavage : une opinion si pertufbatriee n'avait pu se faire jour que dans cette première jeunesse d'Athènes où ni la peur des révolutions ni la vigilance des gouvernements ne gênaient encore la libeirté de l'esprit ;, mais on enseignait, et Cicéroa le répète, que l'esclave n'est qu'un serviteur Umé à perpkuiU^ et qu'on lui doit comme à toutaiUre le juitle prix de ses serviceii*

Dans ua passage où Cicérob explique le Sameudi parâ^ doxe stôïqucy qu'il fauH dire simptemeni de fout ce qui est péché qu'il est pécbé, et qu'il n'est pas petvtàs de dish tinguer des fautes graves et des fautos légèves^ il donne cet exeix^„ que c'est même ehose, selon les^ Stei^ues, de battre son père ou de batt^B son eselMe^ si ooi le Isilk injustement; il dii aUleursh : de tuer son père ou don e$h clave. El eneere : qpû c'esl même e&ose d& àèsbmof^t

une fille sans nom ou l'héritière d'un noble sang. Si on réfléchit sur de tels exemples, on découvrira le côté sérieux de ces formules stoïques, dont celle-là semblait peut-être au premier abord la plus étrange. On les juge trop souvent sur les plaisanteries des adversaires, qui demandaient si c*est la même chose de tuer son père, ou de couper le cou, sans bonne raison, à un poulet. Les Stoïques ne reculaient pas devant ces conséquences extrêmes, car, après tout, il est mal de tuer un poulet sans raison ; mais, sur un pareil texte, leur morale ne touchait guères; c'est tout autre chose là où l'humanité est intéressée.

Le préjugé, toujours complaisant pour la force, ne manquait pas d'accorder' à l'homme emporté par des appétits brutaux que battre un esclave c'est peu de chose, ou qu'abuser d'une fille de rien n'est pas un bien grand péché ; et on sent que celui qui avait fait le mal concluait volontiers, en sens inverse du paradoxe stoïque : ce qui est peu de chose n'est rien ; ce qui n'est pas une faute grave n'est pas une faute. C'est là que l'école protestait et prêtait sa voix à la conscience : Ce qui est mal est mal ; laisse ces misérables distinctions du dehors, rentre au dedans ; reconnais que la colère n'est jamais que la colère, et la débauche que la débauche ; tu t'es dégradé et tu as été injuste; tu es moins coupable que tel autre devant les lois des hommes, tu l'es tout autant devant la vraie loi, la loi suprême, celle en dehors de laquelle il n'y a que des insensés et des méchants. C'est ainsi que le paradoxe , qui semblait n'être qu'un tour de force de la logique, se tournait en

ËPOQUË ROMAINE. — CiCÉRON. 117

protection du faible contre le fort. Qui peut douter que plus d'un jeune homme bouillant, mais honnête,

Ami de la vertu plutôt qw vertnenx,

au moment de céder à une impatience ou à un caprice de volupté, n'ait été arrêté par cette parole si souvent entendue de ses maitres : Cela n*est pas un petit mal, c'est le mal ; et puisque c'est le mal, c'est impossible? Quand pareille chose ne serait arrivée qu'une fois, ce serait assez pour ne relire jamais la formule de l'école qu'avec respect.

Mais combien il y avait encore à faire pour l'esclave I Bien des passages témoignent à la fois, et de l'injustice invétérée qui l'accablait, et d'une lueur de justice qui commençait à poindre. On disputait encore, vers le temps de Cicéron, étant accordé en droit que Tusu fruit d'un animal comprend la propriété de la portée, s'il en était de même de la portée d'une femme esclave pour celui à qui la femme appartenait en usufruit. La négative fut adoptée, et la personne humaine fut mise à part. Mais écoutons Cicéron même, dans son traité des Z7e-* voirs : « Hécaton, dit-il (c'est un disciple de Panélios), a rempli son sixième livre de questions comme celle-ci : L'homme de bien, dans une grande cherté du blé, peutil se dispenser de nourrir ses esclaves? Il examine le pour et le contre, mais il finit par prendre la règle du devoir dans l'intérêt plutôt que dans l'humanité. Il demande encore si en mer, quand il faut jeter quelque chose par-dessus bord, on jettera plutôt un cheval de prix ou un esclave sans valeur. L'intérêt parle dans un

tl8 LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.

sens, rbumanité dans un aatre. > VoiU tout, et il passe à d'autres questions. Que n'entrevoit-on pas f)otts ces lignes si négligemment jetées ! Quelle lumière entre par là, et éclaire Tantiquîté dans ses profondeursl Nous sommes forcés de nous conleoter de ce que Cicérou, sans le dire, semble incliner vers l'humanité; et il bous faut considérer déjà comme un procès, en fait 4e morale, que le cas de conscience fût posé, et qu'on ne s'en rapportât pas amplement à l'inatinct et i Tintérèt da maître.

Hais il y a ici à faire une observation. Nous n'avons que Cicéron pour Dous«représenter cette épocfue en philosophie; et pourtant je suis persuadé que, pour ce qm regarde cet ordre de devoirs^ il ne représente pas, en effet, les esprits les plus éclairés et les meilleurs. C*est un Romain, m\ politique, le d)ef ou du moins TiDter* prête d'une aristocratie menacée; et les périls qu'il redoute, et contre lesquels il lutte de tous ses efforts, viennent précisément des pauvres et des obérés. Toute tentative de révolution s'annoaçait par la promesse d'autoriser la banqueroute, totale ou partielle, des débiteurs. Quand on demande i Cicéron ce <|ii'il entend par les bonij les honnêtes gens, il répond nettemeat que ce sont les gens qui sont bien dans leurs affaires. H reprochait aussi durement aux partisans dé Gatifioa et de la révolte leur misère que leurs attentats. C'est Cicéron qui^ à cifiqaante ans de distancei blâsiait ettoore Philippe, un iUiistre personnage de l'âge précédent» d'avoir dit en pleia Forura,^ étant tribun^ quil n'y ornait pas deux mille hommes à Rome qui eussent du bien.

ÉPdQUE ROMAINE. — CICÉRON. «D

Cicéron ne dit pas que cela ne fût pas wai, et pourtant une teHe parole est à «es yeux nn crime capital, car «lie tend an soulèvement des pauvres et au bouleversement de la république. Comment celui qui parlait ainsi, et qui peut*être ne pouvait parler autrement, aurait-il eu une grande charité pour les déshérités de €e monde? Comment se serait-il attendri sur les esclaves, quand les esclaves, toujours prêts à se soulever, faisaient une telle peur aux honnêtes gens, que Catilina lui-même, les voyant affluer à son camp, n'avait pas osé s'en servir et avait refusé leur concours, de peur de compromettre sa cause? Appuyer sur la misère du pauvre, c'était ébranler la propriété; s'apitoyer sur l'esclave, c'était encourager les guerres serviles. Mais les sentim^its qui ne devaient pas se former dans des régions si hautes, Je crois qu'on n'aurait eu, pour lesdé» couvrir, qu'à descendre des maîtres aux sujets. Les philosophes qiïi ne vivaient pas dans la maison des grands, ceux qui s'adressaient, soit à la foule des Grecs asservis, soit, dans Rome même, à tant de citoyens obscurs, aux affranchis, aux esclaves (car les esclaves de la ville étaient capables de les entendre), ne pensaient pas, sans doute, en toute chose, comme Cicéron. Il y avait ^es Cyniques, que nous connaissons bien iitiparfaite'*' ment, mais dont nous savons qu'ils allaient par les rues et les places, à moitié nus, mendiant teur vie, grossiers dans leurs habitudes et dans leurs propos; ceux-*là ne devaient pas avoir une philœophie aristocratique, et j'imagine que les principes d'Hécaton les auraient ré^ woltés. Je ne doute pas, en un mot, que bien des esprïtâ

ISO LE GHRISTIANISHE ET SES ORIGINES.

n'eussent déjà laissé pénétrer en eux, plus facilement que l'illustre consulaire, les pensées de justice et de fraternité; ce qui manque, ce sont des témoins pour nous le dire. Nous lisons les belles compositions de Cicéron; nous n'entendons pas la multitude des voix moins hautes par lesquelles la philosophie se faisait écouter et comprendre de la foule.

Cependant nous pouvons les deviner quelquefois, comme par exemple dans ce passage : « Quelques-uns estiment que le spectacle des gladiateurs est une chose cruelle et contraire à l'humanité, et peut^tre en estait ainsi dans les habitudes actuelles. Mais quand c'étaient des criminels qui combattaient, on ne pouvait adresser aux yeux (car il n*en manque pas qui s'adressent aux oreilles) des leçons mieux faites pour fortifier contre la douleur et la mort. » Ce que Cicéron accorde ici à l'humanité est peu de chose, et pourtant c'est quelque chose ; mais à travers ses paroles, n'entendons-nous pas les réclamations auxquelles il répond, et des voix qui parlaient là-dessus plus éloquemment que lui-même? Et je ne veux pas dire les voix d'une plèbe méprisée et sacrifiée, les voix des Barbares, des Juifs, de ceux qui seront tout à l'heure les chrétiens; il ne les aurait pas même écoutées; mais des voix de philosophes ou de citoyens, plus touchés que lui, parce qu'ils sont moins distraits par des préoccupations de parti et moins éloignés de ceux qui souffrent.

C'est dans la morale purement intérieure et qui ne touche pas à la politique, que la philosophie de Cicéron a toute son élévation ; c'est là que son éloquence res-

ËPOQUE ROMAINE. — CIGËRON. lit

semble à Télogaence de la chaire, qu'elle annonce. Elle , nous la rappelle surtout par un caractère qui se marquera dans la suite de plus en plus» je veux dire un ton général de tristesse. Elle ne prend pas son parti des faiblesses humaines, elle les suit avec une sollicitude inquiète ; elle nous traite comme des malades, et comme des malades bien difficiles à guérir; elle a une véritable terreur du péché. Si elle porte ses regards du dedans au dehors, pour considérer les conditions de la vie humaine, c'est avec un profond découragement; elle est mécontente des homipes et des choses; elle nous dégoûte de tous les biens et de l'existence même ; et surtout les œuvres de Cicéron nous laissent voir combien dominait déjà autour de lui cet esprit ascétique qui s*est appelé plus tard par excellence Tesprit chrétien.

Non-seulement cette morale va jusqu'à faire une violence ouverte à la nature dans quelques-unes de ses prescriptions, comme quand elle nous propose pour idéal l'impassibilité absolue, ou quand elle exige que nous soyons détachés de tout, et qu'elle nous demande même de préférer la mort à la vie; mais elle porte encore dans des conseils plus raisonnables et plus légitimes une chaleur qui nous étonne aujourd'hui. Elle prêche, c'est bien le mot qui convient, contre chacun de nos vices, avec une véhémence et une passion qui est restée de tradition dans le discours ecclésiastique, mais que les moralistes philosophes ne connaissent plus. Elle fait le siège de ce péché^ puis de cet autre, la colère, la cupidité^ l'envie; elle l'enveloppe de tout un appareil de raisonnement et de doctrine, et puis elle

Hvre l'assaut; elle presse sans cesse le cœur humain ot ne lui laisse aucun repos dans ses erreurs, jusqu'à ce qu'elle ait réussi à le mettre dans le repos de la sagesse, le seul qu'elle croie complétât durcie.

Cet esprit n'était pas nouveau : c'est celui de Platon et des Stoïques. J'en ai déjà indiqué le principe, qui ne faisait que s'accuser davantage à mesure que durait le monde ancien. C'est la triste situation 4e l'humanité dans des temps où le mal était partout, le mal sans espoir.

Au milieu de cette monstrueuse inégalité de la société antique, en cette absence de toute liberté et de tout droit, quand des troupeaux d'hommes étaient abandonnés dans leur existence tout entière à la brutalité de quelques-uns ; les passions des maîtres étant ainsi souveraines et déchaînées, il n'y avait d'autre ressource que de tâcher de leur faire peur à eux-mêmes, s'il était possible, de tout le mal qu'ils pouvaient faire en s'y livrant. <::'est là ce qu'essayaient les philosophes. Le Bwérgeois ^eruilhonwne de Molière, à qui on offre de lui apprendre la mentale, en lui disant qjïelle enseigne uux hommes à modirer leurs pausions^ n'en veut pas entendre parler : c Non, laissons oda, je suis bilieux comnie tous les diables^ et il n'y a morale qui tienne ; je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il Bâ'en piread envie. » Cela est plaisant, parce que la colère de M. Jourdain ne fait pas peur; outre que c'est un bon heofiwe, nous savons bien qu'il n'y a personne chez lui qui ne soit de force à lui tenir tète, à commencer par Nicole. Mais à la place de M. Jourdain, mettons un YeirrèB dans sa pre* ▼ince, ou à Rome même un de ces puiseaots ^ui te-

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liaient sous leur toit des centaines d'esclaves à leur merci, avec droit de vie et de mort, droit d$ torture et droit d'outrage; on comprend ce que pouvait être la colère chez un tel homme, de quels attentats et de quelles souffrances elle était grosse; et on s'explique que les philosophes fissent des laermons sur la Colère, comme ils en faisaient en effet.

Le de Ira de Sénèqoe était encore, il y a peu de temps, le plus ancien livre qui nous restât sur ce thème ; on a retroové roos le même titre un livre grec de Philodème dans les papyrus d'H^rculanum. On y voit à Foeuvre la colère <les maîtres; l'auteur nous les montre qui estropietit leurs esclaves, qui leur crèvent les yeux, qui, tout au moins, les jettent dans la triste vie des fugitifs ou marrons, et se font ainsi de toiUe manière tort à euxmêmes; on voit aussi les esclaves exaspérés qui tuent à leur tour; si ce n'est pas le n^aître qu'ils afssassinent, c'est sa femme et ses enfairts ; ou, s'ils n'osent en faire tant, ils trouvent moyen de metttre le feu à ses maisons et se soulagent par sa ruine. Il y avait dans la Mênippée de Tarron un mot tefrrible i propos de l'Actéon delà fable, qui, ea chassant, a surpris Diane toute nue, et qu'elle -change en cerf dans sa^olère, d« façon que ses chiens mêmes le déchirent : « Crois-moi, il y a eu plus de maîtres -dévwés jMir l«irs «sdaves que par leurs cWens. Si Aciétm avmit pris ks devants^ eî ffU mait dévoré sen chiens Itd-mime^ i\ ne serait pas Hyré sur le (fiéâtre aux insNiUes des baladins. > Quelles éducafioos et quelles corrections la phBosophie avait à faïre en face de telles nueisrs ! Pauvre ressource, hélas ! du misérable contre

le fort ! Le faible est mieux défendu aujourd'hui par une constitution tout autre du monde, par Tégalité, par la loi, par la fierté même que cette protection de la loi lui a donnée. Toutes les espèces de passions mauvaises rencontrent déjà parmi nous, et rencontreront davantage à mesure que les temps seront meilleurs, des obstacles aussi de toute espèce dans les lois, les mœurs, Fautorité du nombre, les conditions de plus en plus égalisées de la vie. La philosophie moderne ne conjure pas tant le mal en prêchant des vertus, qu'elle ne le bat en brèche en revendiquant des droits. Mais elle ne doit pas être ingrate envers la sagesse antique, qui a été longtemps le seul recours ouvert à la justice violée/et qui, en flétrissant Tiniquité ou la corruption par la bouche du philosophe d'abord, puis par celle du prêtre, diminuait les forces du mal et ajoutait à celles du bien.

On le voit, le paradoxe^ de l'impassibilité, comme tous les autres, ne doit pas s'expliquer par un abus de la logique, mais plutôt par les nécessités morales du temps. Les passions avaient des jeux si terribles, ceux qui étaient maîtres de tout étaient, par cela même, si peu maîtres d*eux, que les directeurs des consciences croyaient plus sûr d'étouffer, s'ils avaient pu, les émotions jusque dans leur germe.

c Quand elles sont développées, elles sont sans contredit des poisons ; donc, aussitôt qu elles se sont introduites en nous, nous sommes déjà en grande partie empoisonnés. Elles se précipitent par leur seul mouvement dès qu'on est sorti de la raison. Notre faiblesse, complaisante pour ellcrmême, se laisse entraîner

en pleine mer sans trouver où s'arrêicr. De sorte que, recommander la modération dans les passions, c'est recommander la modération dans l'injustice, la modération dans la lâcheté, la modération dans l'intempérance. N'arrêter le vice qu'à une certaine mesure, c'est déjà accepter le vice, ce qui n'est pas seulement condamnable, mais dangereux, car la pente du vice est glissante ; dès qu'on s'y jette, on sent qu'on tombe, et il n'y a plus moyen de se retenir. »

La Fontaine a résumé en deux mots cette impassibilité stoique :

Ils font cesser deylvre avant qne l'on soit mort;

Et, en effet, le dernier terme de cette morale exaltée, c'est, à force de se détacher de tout, de se détacher aussi de la vie même. Ce n'est pas assez de dire que la mort n'est pas un mal (comme on le dit de la douleur, de la pauvreté et du reste) ; on veut qu'elle soit un bien suprême, puisqu'elle doit guérir, avec les maux du corps, ceux de l'âme, et nos passions comme nos douleurs.

On voit trop bien le secret de ce dégoût de la vie, c'est que la vie alors n'était guère vivable^ suivant l'expression des Grecs. Les peuples accablés ne comptaient pas pouvoir secouer jamais la conquête. Les opprimés de toute espèce se sentaient sans recours contre Toppression. Les amis des lois et de la liberté n'attendaient le retour ni de la liberté ni des lois. Dans ces angoisses, beaucoup mouraient en effet par leur choix, et le suicide gagnait tous les jouf s ; c'était la ressource des disciples d*Épicure aussi bien que des Gâtons; mais ceux mêmes

i^S LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.

qui devaient reculer, comme le bûcheron de la fable, en face de la Mort présente, l'appelaient volontiers de loin avec le philosophe qui prêchait. Ils disaient au philosophe, comme il est dit dans les Tiucutenes r c Quand je te lis^ je n'ai rien plus à eo^r que d'en finir avec ce monde, et ce que je viens d'entendre redouble aussi ce désir. > Ils disaient aussi : c II est certain qu'il faut mourir, et il est incertain si ce ne sera pas aujourd'hui même. Mais, avec la erainte de la mort suspendue sur notre tète à touie heure, comment conserver notre âme en paix ?» Et tout cela a passé dans tous les sermons et dans toutes les méditations pieuses. J'ai déjà cité, en parlant de Maton, cette phrase qu'il a inspirée : c Toute la vie du philosophe n'est qu'un apprentissage de la mort. » A cela, nous répondons aujourd'hui ce que Montaigne répondait déjà, en jouant sur les mots avec un grand sens : que la^ mort est bien le bout^ non pourtant le but de la vie. Mais cette philosophie de mort et d'anéantissement est précisément ce qui s'est appelé dans la suite l'esprit chrétien.

Du premier cooy de vent iL me condail an port, Et, sortant du baptême, il m'envoie à la mort.

Corneille, dans le premier de ces deux vers, ne fait que traduire une Tusculane, qui roule tout entière sur ce thème ^. Le vieil ami de Cicéroa,. le sage et froid Atticus, après l'avoir lue,, kd écrivait opie cette lecture l'avait fortifié. Tous n'étaient paa véritablement

1. Portum potius paratitm nobis et perfàgium putemui;quo «(»• nam velis p assis pervehi liceati

JÊPOOUË ROMAINE. -- CIGÉBON. IttT

forts contre la mort, ouais tous étaient sans con&ancç et sans goût dans la vie. La désolation universelle inspirait celte triste philosophie, comme elle inspirera tout à l'heure une religion non moina triste.

L'Orient, pays de la s^vitude éteroelte et des misères immuables^ n'avait pas peu contribué à répandre ces pensées^ que les âmes abattues sous tnute aorte de vîch lenc^ y nourrissaient depuis longtemps.. Et déjà on vantait e4 on proposait comme des exemples ces ascète& de rinde qui supportaient sans fléchir^ et sans y être obligés, les épreuves et les souffrances les plus pénibles, et jusqu'au feu, ou ils se laissaient, bjràler vivaats. Cicéron, cert^, n'e^ pBS un fanatique de Tlnde ni de l'Egypte, et on peut dire m^e que renthouaiaame austère et l'abnégation mélancolique sont plutôt dans son imagination que dans sa nature. Sa vraie morale n'est pas celle des Entretiens de TiÂsciUum ; elle est celle du livre sur les Devoirs de la vie^ qu'il a écrit pour son fils, et où il n'a mis qu'une sagesse également élevée et raisonoâèld^ Si son éloquence émue vient à s'écarter de cette raison^ c'est qu'il est sous la contagûm d'ane maladie générale qui l'enveloppe, celle d^oà le christianisme est sorti»

Quand l'homme désespère de Fhumanité ^ da in nature, il se tourne inévitablement du côté du. sun»H turel. C'est ainsi que la philosophie stoîque devenait de pltis en plus religieuse, en dépit quelquefois de ses propres dogmes. La tradition platonique^ toiqouns révérée sans doute, mais longtemps écartée avec respect, comme une poésie, par une philosophie pk»

sévère, prend mainteDani sur les àmes un nouvel empire, et cette poésie est acceptée comme une religion. A la suite des Dialogues du maître, on en écrit d'autres qui ont déjà l'accent chrétien, YAxioehos, par exemple. On voit là Socrate, appelé au lit d'un mourant qui ne peut se résigner à sa fin, et qui s'attache à la vie comme un enfant. Tout d'abord, la seule présence de Socrate le soi]llage, puis ses paroles le gagnent peu à peu; il lui fait espérer rimmortalité, il Ty fait entrer; le malade finit par aspirer à la mort à force de foi, et s'élance en quelque sorte vers elle. Le prêtre n'aura guère autre chose à dire au fidèle qu'il essayera d'aider à mourir.

Voilà comment Cicéron, si naturellement et si radicalement sceptique, est entraîné cependant vers les idées religieuses par le même mouvement qui le porte, ou qui porte son éloquence, vers les idées de détachement et d'exaltation. La réserve scientifique d'Âristote et des premiers Stoïques est oubliée; on se plait à croire à une àme toute spirituelle, séparée du corps, ou plutôt ennemie, et non pas tant servie par ses organes^ suivant une définition célèbre, qu'elle n'en est gênée* c L'homme est tout ce qu'on voudra, pléy^ôt que cette misérable chair, canmcula nostra; > c'est un fragment qui nous reste de la Ménippée. Le spiritualisme est si bien devenu un lieu commun, qu'on le trouve jusque dans ces préambules des Histoires de Salluste, où l'auteur fait, comme nous dirions, sa profession de foi devant le public: « L'âme incorruptible, éternelle, souveraine del'humanité, tient tout sous sa dépendance et demeure ellemême indépendante. > — « L'âme nous est commune

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avec les dieux, le corps avec les bêtes. > — « Ceux-là ont une existence contre nature, pour qui le corps est une jouissance et Tàme un fardeau. » — On donne dans toutes les exagérations du libre arbitre : « Toutes les passions sont en notre pouvoir, toutes dépendent des décisions de notre esprit, toutes sont volontaires. » ËnQn, le spiritualisme aboutit tout naturellement à la foi dans l'immortalité. On ne peut pas dire que Cicéron y croie, mais il voudrait y croire; une si haute espérance l'attire tout entier ; il est touché d'ailleurs de la voir partout répandue; car, en toutes choses, dit-il (c'est le grand argument des religions) c le consentement général doit être regardé comme la loi même de la nature :». Par la fiction d'un songe de Scipion, il 6*est mis à Taise pour rêver une autre vie; il nous fait voir les grandes âmes dans le ciel^ tout environnées d'étoiles et enveloppées d'une j'ioiVe divine; elles jouissent d'une éternité bienheureuse, si elles ont pratiqué la justice et rempli tous les devoirs envers la famille et la patrie. « L'àme s'envolera d'autant plus vite vers cette demeure d'où elle étaiylescendue, qu'elle se sera élevée au-dessus du corps, pendant même qu'elle y était enfermée, et qu'elle s'en sera détachée, à force de contempler les choses célestes. Mais pour les âmes qui se sont livrées aux voluptés du corps et qui s'en sont faites les esclaves, qui, emportées par les passions, ministres de la volupté, ont violé les lois des dieux et des hommes, une fois échappées au corps, elles errent misérablement autour de la terre, et ne retournent au ciel qu'après des siècles d'épreuves. » Il est vrai que dans ce même livre

la sagesse aristocratique de Cicéron semble refuser au vulgaire des hommes ces éclatantes destinées ; il a l'air de se figurer le ciel comme un sénat d'en haut, où siègent sur des chaises curules des consulaires éternels. Les imaginations de Platon sont plus familières et plus populaires. C'était à celles-là sans doute que s'en tenaient ceux qui n'étaient pas des princes de la République romaine; et Cicéron lui-même, à la fin du livre de la Vieillesse^ parait parler sans distinction pour tous les hommes : c L'àme est tombée ici-bas des hautes régions du ciel, son véritable domicile... Mais, sans doute, les dieux Font jetée dans le corps de l'homme pour qu'il y eût des êtres capables de conduire les choses de ce monde, de contempler l'ordre 4u ciel et de le reproduire dans la régularité de leur vie... » Je passe ici toute une page, car je ne puis tout citer, c Pourquoi le sage meurt-il avec tant de calme et les autres avec tant de trouble? C'est que celui qui voit le plus distinctement et le plus loin sait qu'il va vers une vie meilleure ; l'autre a la vue trop courte et n'aperçoit rien au delà... J'ai mis le corps de mon fils si# le bûcher funèbre; c'était à lui d'y mettre le mien ; mais son esprit ne m'a pas abandonné; il s'est retiré seulement dans un séjour où il savait bien que je devais venir le rejoindre. Il a paru que je supportais mon malheur avec fermeté ; ce n'est pas que je n'aie été ému, mais je me consolais paj* la pensée que la séparation ne serait pas longue entre nous ^ ]> Si on lisait ces passages sans avertissement,

1. Cftlon, le persoanage du Dialogue, ptrle de soo fila; ipaU Ci^9^ ton, en le faisant parler, pensait à sa lille.

ËH)QUE ROHAINE. — €IGÉRON. 131

on croirait entendre un Père de l'Égliee, et on ne se tromperait pas. L'Église doita^RMier, en effet, que tes païens qui pensaiéntet parlaiesitaifisi sont ses véritables pères.

Une Chrétienne de notre temps, justement célèbre par son esprit, mais qui n'avait pas toujours le temps ni l'envie d'approfondir ce dont elle parlait, M™« Swet- <;bine a dit hardiment, dans un écrit où elle traitait, après Gicéron , de la vieillesse : c Nous avons mienx que Cicéron ! > Je ne discuterai pas cette parole ; mais il est certain que Cicéron et ses maîtres sont pour beaucoup dans les doctrines dont elle est si fière. Elle transcrit une pensée de H. Sainte-Beuve : c Horace dit de la mort : In œternum exsilium^ Partir pour l'exil éter- Bel ; et le chrétien dit : Retourner dans la patrie éternelle. Toute la différence des deux points de vue est là. > Pensée excellente, quand elle part d'un esprit large, celui d'un historien et d'un penseur, frappé de voir comment l'homme peut être emporté d'un pôle à l'autre, suivant qu'il se laisse aller à la nature toute seule ou qu'il étouffe la nature par le travail de l'imagination exaltée. Mais parole trompeuse dans la bouche de l'orthodoxe qui l'interprète en ce sens que le Christ seul a pu faire cette violence à la nature. Il appartenait à un philosophe platonique tout aussi bien qu'à M"^ Sw^etchine de chercher au delà de la terre la vraie patrie et de se croire ici en exil. £t Cicéron lui-même a parlé précisément avant elle comme elle croit que parlent seulement les Chrétiens.

La morale do l'école stoïque était oe qu'on nomme

aujourd*hui morale indépeDdante» et ne s'appuyait sur aucune croyance théologique ; et c*est ainsi que Cicéron nous Ta rendue dans le plus sérieux et le plus sincère de ses livres de philosophie, le Traité des Devoirs^ écrit pour son fils. Il se contente d'y donner une place aux devoirs envers les dieux, la piété, la pureté religieuse : la première comprend ce qu'il appelle quelque part, caritas deorum^ c'est-à-dire Tamour de Dieu. Il ne cherche, d'ailleurs, que dans la constitution même de l'homme et dans les lois naturelles de la raison les fondements du devoir et de la vertu. Mais il lui arrive, quand il parle plutôt en orateur et qu'il exprime la pensée du plus grand nombre, de supposer que, sans la religion, il ne peut y avoir ni justice, ni sûreté, et que la société humaine est détruite y ou d'appeler la loi de la conscience la loi de Dieu. Les peuples, en effet, ne séparaient pas la morale de la religion ; et c'est pourquoi, dans ces temps qu'on se représente si souvent comme livrés sans résistance à l'esprit d'Épicure, les disciples d'Épicure, au contraire, étaient partout odieux et décriés. Plusieurs cités grecques les avaient proscrits, et il parait que Rome en avait fait autant au milieu du second siècle avant notre ère. Cicéron n'est rien moins qu'intolérant par lui-même, et c'est Tesprit public qu'il représente quand il dit que l'école d'Épicure n'a pas le droit d'avoir une morale ; et, plus vivement encore : € Ce n'est pas un philosophe qu'il faut pour réfuter ce langage, c'est un censeur pour le condamner. » Ne croirait-on pas entendre un orateur d'aujourd'hui apostrophant les matérialistes ? Il est vrai que ce n'est

pas à la théologie d'Épicure que Cicéron s'en prend dans ces passages, car il était très-sceptique en théologie; mais on ne peut douter que ce ne soit comme ennemie des dieux que Técole était suspecte au grand nombre.

Considérez maintenant l'ensemble de cette philosophie platonique dont Cicéron est l'éloquent interprète, et voyez quels sont ses attraits et ses forces. Du côté de l'esprit, si elle n'a pas cette science complète et sévère qui prévient ou dissipe les illusions, elle accueille néanmoins avec complaisance toutes les études qui peuvent enrichir l'esprit d'un homme cultivé; elle aime les lettres, elle goûte les arts ; sa curiosité se promène à travers l'histoire et à travers la nature ; elle est large el universelle, comme TÉghsc, son héritière, l'a été aussi au temps où elle n'était pas menacée et inquiète. Elle se recommande surtout par la science morale ; elle étudie l'homme avidement, soit dans le milieu de la cité ou de l'humanité, soit en lui-même; aucune philosophie n'a fait davantage pour l'analyse des caractères et des sentiments humains ; elle fouille les replis de la conscience, elle éclaire les passions, les remords, nos désirs et nos craintes, ce qui afflige et ce qui console. Toute l'éloquence de la chaire est sortie de là ; car cette philosophie n'est pas froidement observatrice ; elle se donne tout entière à son œuvre de salut. Elle apaise l'àme, eUe la fortifie, elle l'élève; elle agit sur elledela manière la plus vive, non pas peut-être pour assez longtemps, mais aussi longtemps du moins qu'on l'écoute et qu'on médite avec elle. N'oublions pas un de ses plus grands

titres : elle fait oublier à F homme esclave la servitude qui l'accable, en le transportant dans une région où il retrouve la liberté et où il brave la tyrannie. J'ai dit bien des fois déjà que la philosophie était chez les anciens une religion, et j'ai eu beau le dire, je ne l'ai peut-être pab encore assez fait sentir, mais Cicéron le fera pour moi. « La philosophie, dit-il, mère de tout ce qui se fait, de tout ce qui se dit de bien, i» On sent déjà ce que vaut dans sa bouche un pareil éloge. Mais il a fait tout . un livre, Y Hortensim^ pour célébrer la philosophie et pour en développer les bienfaits et les grandeurs. Ce livre est perdu, mais le témoignage d'Augustin nous rend sensible encore l'effet de ces pages que nous ne pouvons pas lire. Tandis qu'Augustin étudiait l'éloquence, dans sa jeunesse, en vue seulement d'acquérir du talent et de la célébrité, et avec des pensées encore toutes profanes, il lut ce Dialogue pour la première fois. « Ce livre, dit-il, changea mon cœur tout à coup,, tourna mes vœux vers toi, Seigneur, et transforma mes? souhaits et mes pensées. Les espérances vaines ne furent plus rien à mes yeux ; je me mis à désirer la sagesse, ce bien immortel, avec una ardeur inconcevable, et je commençai dès lors à me mettre en mouvement pour aller à toi. » Ce n'était plus l'éloquence, avec ses promesses terrestres, qu'il cherchait dans cette lecture; « ce n'était plus le bien dire de l'écrivain, c'est ce qu'il disait dont j'étais touché. » Car la philosophie'^ pour laquelle ce livre l'enflammait, n'est-ce pa^l'amour de la sagesse? et la sagesse, n'estrce pas Dieu? Il ajoute, il est vrai, qu'une seule chosa refroidissait l'endoioa'»

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-siasme que lui inspirait ce livre, c'était de n'y pas trouver le nom du Christ. Mais quand il parle ainsi dans les Confessions, il est depuis longtemps chrétien et évéque, et il se trompe lui-même sur ce qu'il avait éprouvé. C'est ce que nous soupçonnerions déjà e» lisant dans les Confessions mêmes, un peu plus loin^ que l'éloquence de Cicéron le dégoûtait alors de l'Écriture. Mais nous pouvons chercher ses vraies pensées dans son livre Contre les Académiques y qu'il écrivit à trente ans, quand il n'était pas encore baptisé. Nous y voyons qu'au lieu de contrôler la philosophie par l'Écriture, comme il le fit plus tard, il contrôlait, au contraire, l'Écriture par la philosophie. Sentant que les belles leçons des sages lui étaient le goût de lire et d'étudier les livres chrétiens, il se demandait avec inquiétude si la poursuite de cette sagesse divine que lui promettait la philosophie n'allait pas l'emporter bien loin de Thumble religion de sa mère, a: Je ne fis, dit-il, que jeter les yeux, je l'avoue, comme en passant, sur cette religion qui m'avait été inculquée dès mon enfance et qui était comme entrée dans mon sang; niais c'était elle qui me reprenait à mon insu. Inquiet, haletant, troublé, je saisis l'apôtre Paul : Voilà des bornâmes, me dis-je, qui n'auraient pas pu faire ce qu'ils ont fait, ni vivre comme il est manifeste qu'ils ont vécu^ si leurs doctrines et leurs écrits étaient opposés à ce bien* suprême. » De sorte que son argument est celui-ci : La philosophie me eonduît à Dieu ; mais le Christianisme, d'après la vie de ses saints, est évidenmient de Dieu ; il ne doit donc pas éU'e contraire à la vraie philosophie.

Ainsi Y Hortensias de Cîcéron, à plus de quatre cents ans de distance, était dans l'Église chrétienne le premier instrument de la plus illustre des conversions. Et qu'estce en effet que la conversion dans son principe? C'est l'abandon de la vie profane et des attachements terrestres pour la vie intérieure et pour les pensées d'en haut. Et c'était cela même qui s'appelait philosophie chez les anciens, jusqu'au temps des Pères. Augustin se vante que, depuis longtemps, ce désir de philosopher était un feu qui couvait en lui lentement et sourdement, mais que VHortensius avait fait éclater la flamme qui V avait embrasé à tout jamais.

VHortensius a inspiré Augustin jusque dans sa théologie. C'est lui-même qui nous en a conservé un passage dont il se sert pour autoriser le dogme du péché originel. Cicéron y rappelait les traditions pythagoriques qui faisaient de celte vie et de ses misères l'expiation d'attentats commis dans une autre existence. Et il empruntait à Aristoie l'image de ces brigands d'Étrurie qui, par un raffinement de cruauté, attachaient un vivant avec un mort face à face, pour le faire mourir ainsi : abominable supplice qui représentait, suivant un spiritualisme exalté, celui de Tàme enchaînée avec le corps.

Augustin nous a conservé aussi îa péroraison de l'/TortensiuSy où tout le Dialogue était résumé dans cette pensée, que la philosophie est ce que les dieux ont pu donner de meilleur à l'homme, soit pour vivre^ soit pour mourir. Je ne citerai pas cette péroraison, parce que j'ai mieux encore à citer. Je rappellerai, par exemple, le por-

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trait du Sage dans les Tusculanes : « Reposant tranquille dans sa modération et sa fermeté, toujours en paix avec lui-même, ne se laissant ni consumer par le chagrin, ni abattre par la crainte, ni brûler par la soif des vains désirs, ni amollir et comme fondre à l'impression d'une folle joie : voilà le Sage et voilà l'homme vraiment heureux, qui ne connaît siir la terre rien d'assez intolérable pour l'accabler, ni d'assez délicieux pour l'enivrer... Qu'est-ce que le Sage peut trouver de grand dans les intérêts présents ou dans la durée si courte de cette vie, si son âme est toujours en garde et qu'il n'y ait pour elle rien de surprenant, rien d'inattendu, rien de nouveau ; si, les yeux jBxés sur le ciel, il tient pour inférieur à lui tout ce qui est de la terre ; si son esprit est arrivé, suivant le précepte de Delphes, à se connaître lui-même et à sentir le lien qui le rattache à l'esprit divin?... Ses réflexions sur la nature divine Tenflamment du désir de se régler sur cette nature immortelle... Et alors, avec quelle tranquillité il considère la vie humaine et les intérêts d'ici-bas ! d Est-ce là en effet le portrait du Sage, ou est-ce l'idéal du Chrétien? Je finis en détachant encore des Tusculanes ce développement, ou plutôt cette effusion et cette prière :

c Philosophie, lumière de la vie, toi par qui nous parvenons à la vertu et nous échappons aux vices, que serais- je sans toi? ou plutôt que serait le genre humain tout entier?... C'est à toi que je recours, c'est toi que j'appelle à mon aide. Je t'ai donné, de tout temps, une grande partie de moi-même ; je me donne aujourd'hui absolument et tout entier. Un seul jour passé

dans le bien et dans r obéissance à tes lois vaut mieux que V immortalité dans le mal. Et sur qui pourrais-je m'appuyer plutôt que sur toi, qui m'as donné la traoquillité de la vie et qui m'as ôté la crainte de la mort? >

On comprend qu'Érasme, dans la préface de son édition des Tusculanes^ ait osé proposer à son siècle, à un siècle nourri par l'Église et qui se détachait à peine de sa nourrice, de reconnaître dans la philosophie de Cicéron l'inspiration de Dieu même. Il demandait s'il n'était pas permis de croire que le sage qui pensait ainsi avait pu trouver place dans le ciel parmi les élus. Il est vrai qu'Érasme n'avait guère que l'habit d'un homme d'église. Bossuet, au contraire, le prêtre par excellence, déclare nettement et durement qu'un Cicéron est assez payé par sa misérable gloire, et qu'il n'a rien de plus à attendre de Dieu! Pour nous, sans chercher la place de Cicéron dans le ciel, disons simplement qu'il doit compter dans l'histoire comme un orateur chrétien.

Et cependant, je suis convaincu que d'autres dé}à) en ce temps-là même, étaient plus chrétiens que lui. Car, après tout, Cicéron n'a pas vécu de la vie philosophique; c'est un homme public, un politique, également considérable et brillant dans la cité et dans les lettres, tait pour se répandre au dehors, non pour s'eo^ fermer dans l'entretien intérieur de l'àme avec ellemême, et qui n'a écrit ses livres de philosophie qu'à soixante ans, dans les loisirs que lui a faits la servitude de la république. Mais la Grèce produisait en abondance

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des ph^osophes de profession, dont la vie entière se passait à méditer et à préeher; qui, sans doute, ne res< semblaient pas encore toutàfaitàÉpictète, car le tempsd'un Épiciète n'était pas venu, mais qui devaient être moins éloignés de ce modèle que l'illustre consulaire. €e sont ceux-là qu'il faudrait pouvoir entendre pour surprendre chez eux Tàme de leur temps.

Malheureusement il n*y a qu'un maître de cette époque dont quelques pages soient arrivées jusqu'à BOUS, conservées dans les cendres d'Herculanum ; et c'est ce Philodème de qui j'ai parlé plus d'une fois, c'est-àdire un disciple d'Ëpicure. Ce n'est pas, ce semble, à une telle école qu'il faut demander des sentiments chrétiens, ni, en particulier, à ce bel esprit élégant et si pea sévère, que Gicéron nous représente payant l'hospitalité d'un Pison par de petits vers, et des vers galants. Et cq)endant, il y a plus d'un trait dans ses écrits où on voit les irréligieux se rencontrer dans un même esprit avec les saints : par exemple, la facilité à accepter lai mort; la pensée que la mort du Sage dans son lit vau bien la mort éclatante du; champ de bataille; Tidée que la mort par les suppliées n'a rien d'ignominieux pour rhomme de bien., et< que le juge inique n'est pas plua heureux que sa victime^ ou encore le mépris des coa-^ quérants, et des passions- misérables qu'on appelle trop sooYent chez eux forceet^ faïkleur ;ou bien la défiance à regard des orateurs» des asiisles, et le dédain surtout des spectacles. Les speetades, c'est le paganisme même. Mais si on veut voir comment le souffle religieux qui passait alors sur le monde a pu se faire sentir à

travers les plus sèches doctrines , Lucrèce est là. Ce n*est plus un homme d'école, dépositaire exact d'une froide tradition ; il est du dehors, comme Cicéron ; mais s'il est bien moins savant et moins éclairé que Cicéron, il a Tâme plus passionnée et l'imaginatioD plus forte; et, comme tous les poètes, il est Técho où la voix de la foule se réfléchit. Cet impie combat la maladie des religions avec une fureur qui témoigne qu'il se sent menacé et presque enveloppé par la contagion du mal. C'est lui qui a dit que, dans les jours de malheur, les hommes s'attachent plus fortement au culte des dieux; or, cette époque est de celles où rhumanité a senti le plus vivement ses souffrances. On sait si Lucrèce en a pris sa part ; sa poésie est toute pleine des misères humaines : d'une part les guerres, les révolutions et leurs sanglantes catastrophes; de l'autre les tourments des passions, ceux de la superstition, ceux du remords, les dégoûts du plaisir et de Tamour, enfin l'inquiétude et l'ennui inexorable. Il prétend guérir tout cela, mais est-il guéri lui-même? N'oublie-t-il pas sa propre philosophie, dont l'esprit semble être un abandon confiant à la nature, quand il se lamente sur la pitoyable condition que cette nature a faite à l'homme, jeté dans la vie comme par un naufrage, et arraché au néant pour souffrir ? Ce ne sont pas seulement des larmes qui sortent pour lui des choses, comme pour Virgile ^ ; ce sont des gémissements amers et accusateurs. Il a des accents pareils à ceux d'un

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