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CHAPITRE L

Théorie des Miracles.

Les miracles offrent la seconde et dernière preuve de l'inspiration que l'intelligence puisse admettre, que l'imagination puisse supposer.

Celle des prophéties, seule, ne pouvait suffire, parce que souvent elle n'instruit point les contemporains et va seulement à l'adresse de la postérité. Quand un oracle est rendu, il n'est valable, comme garantie d'inspiration, qu'après l'accomplissement. Il était donc indispensable qu'à la démonstration éloignée et lente des prophéties il vînt se

joindre une démonstration instantanée, plus spécialement destinée aux contemporains : cette preuve est celle des miracles.

Cette preuve diffère donc essentiellement de celle des prophéties par la cause même qui vient d'être indiquée : la preuve des prophéties est destinée spécialement aux générations futures; la preuve des miracles, à la génération contemporaine.

Sans doute il peut y avoir des prophéties à courte période, accomplies du vivant de ceux qui les ont reçues, et qui dès lors comme garanties leur suffisent 65. Mais les prophéties ne pouvaient être toujours resserrées dans des bornes si étroites, sans s'appliquer à des minuties ; les grands événements de T histoire de l'humanité, et notamment de son histoire religieuse, qui devaient fournir la matière des oracles, dépassent de beaucoup en longueur, dans leurs préparations et leurs développements, la durée d'une vie humaine.

Cette remarque, dont toute l'histoire démontre lajustesse, achève de faire sentir la nécessité des deux genres de garanties, l'une plus spécialement destinée aux contemporains, l'autre à la postérité.

Le miracle, en effet, n'est preuve valable de l'inspiration que pour les témoins 66. Croire à une inspiration en vertu de miracles auxquels on n'était point présent, ce n'est pas croire sur preuve de miracles, mais sur preuve de tradition; on ne croit pas alors sur des miracles, mais sur des assertions, des récits de miracles, ce qui diffère essentiellement 67.

D'où il résulte que le miracle n'est qu'une présomption, et non une preuve, pour quiconque ne l'a point vu.

Les miracles n'ont point pour but de continuer la foi, mais de la commencer68.

Ils offrent une présomption, parce qu'une inspiration,

nous l'avons reconnu, ne se conçoit pas sans prodiges à l'appui.

Et un autre argument s'offre en confirmation de cette pensée :

« Tel être , tel monde, » c'est-à-dire , tel habitant, tel domicile; une nature est toujours en harmonie avec la phase de progrès qu'elle doit desservir ; et il en résulte qu'une nature doit changer avec une chute, que le mal moral traîne à sa suite le mal physique, et qu'une race, s' éloignant de Dieu, emporte avec elle, pour ainsi dire, loin de Dieu, la nature qui lui sert. Toutes les forces étant viciées, celles de la nature le sont aussi à leur manière. La naissance, la vie et ses conditions, la mort et les siennes , deviendront difficiles, de faciles qu'elles étaient; l'imperfection sera double, le développement des forces de la matière ne pouvant demeurer parfait où le développement des forces de l'esprit ne l'est plus. [Voir liv. II, chap. xxi.)

Mais une rédemption, n'étant que l'introduction, au sein d'une humanité déchue, d'un principe de retour vers Dieu ou d'amélioration, doit mettre en action au sein de la nature que cette humanité occupe, des forces supérieures à celles qui y régnent depuis sa chute, et dominer sur celles que la chute y a développées.

D'où il suit que les miracles sont simplement le produit des forces qui régnaient dans la nature avant la chute , et que la rédemption, momentanément, y ramène, y déploie, y revivifie, ou bien l'effet du pouvoir régénérateur de la rédemption sur les forces de la nature telles que la chute les a modifiées.

Moyens de progrès, moyens de bonheur avant la chute, la rédemption, qui est l'antidote de la chute, réveille ces forces latentes et endormies de la nature, et les fait servir au réveil du progrès, au retour vers Dieu.

Et quant aux forces viciées de la nature, la rédemption, correctif de la chute, les corrige.

Les miracles sont donc une condition indispensable d'une rédemption : d'une part, ils donnent une preuve de fait que le mal moral a produit le mal matériel, et que la nature portait dans son sein des forces assez puissantes pour conserver une organisation meilleure et nous épargner les maux physiques; d'autre part, les miracles attestent la valeur de la rédemption, puisqu'ils la font voir supérieure aux forces viciées de la matière.

Ces remarques réfutent l'ingénieuse objection soulevée contre les miracles, quand on a dit qu'il n'y a point de rapport entre la valeur, divine ou non, d'un enseignement religieux ou moral , et le fait extérieur de la guérison d'un malade ou de la résurrection d'un mort. Le rapport est dans la puissance de la rédemption, qui domine toutes les conséquences de la chute 69.

Ces remarques, en outre, démontrent la fausseté de la définition vulgaire des miracles, qui les fait considérer comme des suspensions des lois de la nature.

Cette définition suppose que toutes les lois de la nature sont connues ; à moins de s'attribuer cette science, qui peut dire si tel ou tel miracle, donné comme une suspension des lois connues de la nature, n'est pas, au contraire, le simple accomplissement d'une loi inconnue ?

La définition est fausse, parce que ce que nous nommons lois de la nature n'est qu'une série d'observations d'où nous déduisons la constance des phénomènes ; qui peut dire si une série plus longue n'aurait pas amené comme effet de ces forces le phénomène qui en semble la suspension 70 ?

La définition , enfin , est fausse, parce que le législateur suprême ne fait pas des lois pour les suspendre 71 ; en d'autres termes, il ne maintient pas l'ordre par le désordre; tais, dans l'action régulière de ces lois, les causes et les

effets peuvent se trouver placés à des intervalles trop grands pour notre courte vue.

Rien , dans la nature actuelle , ne représente mieux les lois des miracles que celles des perturbations du système planétaire. L'astronomie a prouvé que les mouvements des corps célestes sont ralentis ou précipités, et les formes des ellipses qu'ils parcourent plus ou moins modifiées, selon que les astres se rapprochent ou s'éloignent les uns des autres, et selon que la pesanteur réciproque agit en proportion des distances avec plus ou moins de puissance. Ces perturbations, dont quelques-unes ne reviennent qu'à des siècles d'intervalle, semblent autant de suspensions des lois de la nature, autant d'interruptions de la régularité de ses mouvements, autant de miracles, selon la définition admise. Depuis que des observations plus suivies et des calculs plus exacts ont expliqué les perturbations, ce qui semblait déviation et désordre est devenu pour l'astronomie moderne ordre et harmonie.

Aussi, pour Dieu, qui connaît toutes les lois et tous leurs effets, il n'y a point de miracles comme il n'y a point de prophéties.

Que la nature, depuis la chute, ait gardé quelque chose des énergies meilleures qui ont servi à la contenir, à la régulariser, et probablement à la rendre suffisamment docile au commandement et pliable au travail de l'homme, cela n'a rien qui doive étonner. Le mal physique a été en proportion du mal moral : la nature n'est pas tombée plus bas que l'humanité qui l'entraînait; et comme l'humanité a gardé quelque chose de ses forces natives, la nature a gardé quelque chose de ses forces et de ses beautés premières.

Un rapprochement non moins décisif dans la question vient à l'appui de celui-là : les lois de la nature, tombées en désuétude par suite de la chute et les lois de la nature demeurées en pleine vigueur se rencontrent et s'accordent sous

l'empire de la rédemption, de sorte qu'elles environnent l'inspiration des preuves qui lui sont nécessaires.

C'est que la nature, avant et après la chute, est la même nature, comme l'humanité, sainte encore, ou déchue ou relevée, est la même humanité. Les énergies anciennes de la nature, endormies et inconnues depuis le péché; les énergies actuelles, agissantes sous nos yeux et servant de mobile aux phénomènes de la vie de péché, devaient également venir en aide à la rédemption, en fournissant les preuves de l'inspiration.

Quelle imposante et sublime preuve de la valeur de la rédemption dans ce double témoignage! Quelle doit donc être sa force régénératrice, puisqu'elle dispose, pour pénétrer et s'établir dans l'esprit humain, et des lois de la nature qui ont servi au temps de l'innocence, elle les réveille; et des lois de la nature déchue avec l'humanité, elle les emploie à notre relèvement! Ainsi le mal fournit lui-même son remède.

Il convient donc de distinguer deux sortes de prodiges: ceux qui sont le produit des forces de la nature suspendues par la chute, mais réexcitées par la rédemption ; ceux qui ne sont que les effets des forces de la nature conservées ou mises en action depuis.

La distinction est quelquefois délicate à maintenir, et la difficulté provient de notre faible connaissance des lois de la nature, soit primitives, soit actuelles.

Il est essentiel de remarquer que ces lois des deux sortes, ou mieux, des deux époques, nous sont connues de la même manière, uniquement par leurs effets, que nous observons.

Nous connaissons moins les lois antérieures à la chute, parce que l'occasion d'en observer les effets a été plus rare, fournie seulement au fur et à mesure des besoins de la rédemption.

Nous connaissons mieux les lois actuelles, simplement parce que l'action en est continue sous nos yeux, et qu'elles

maintiennent et gouvernent la nature même que nous occupons.

L'observation est donc le moyen unique, le moyen commun d'étude des deux espèces de lois, et l'observation distingue souvent, avec une lucide netteté, leurs effets.

Qu'un vent impétueux repousse les eaux d'un golfe peu profond et permette ainsi de le passer à sec ; qu'une source se fasse jour au flanc d'un rocher ; qu'une tempête s'apaise tout à coup, et qu'un figuier se dessèche en un jour sous le ciel brûlant de l'Asie, ces phéuomènes sont dus à l'action des lois naturelles que la chute n'a point suspendues et dont le règne se prolonge à travers nos péchés 72.

Qu'un mort ressuscite, qu'une infirmité de naissance tout à coup se dissipe, qu'une maladie désespérée soit instantanément guérie, ces effets sont dus à l'action de lois naturelles dont la chute, amenant le mal physique après elle, a détruit la puissance, a paralysé la force 73.

Il importe peu qu'il soit impossible de tracer toujours avec une parfaite netteté cette ligne de démarcation, parce que le caractère miraculeux d'un événement ou d'un phénomène se reconnaît toujours à un signe certain, l'intervention d'un envoyé céleste.

Jamais un prodige ne peut être absolument direct et immédiat, il y faut toujours un intermédiaire "4. La raison en est simple.

Les faits miraculeux ayant toujours pour but de garantir plus ou moins directement une inspiration ou une mission divine, s'ils ont lieu sans intermédiaire, si l'envoyé céleste dont il s'agit de prouver le mandat n'est pour rien dans le prodige, le prodige manque absolument son but.

On peut dire encore plus : si le miracle est un produit des forces primitives de la nature, ces forces étant latentes par suite de la chute, le miracle, opéré sans intermédiaire, ne serait plus qu'un fait inexplicable, inouï, incompréhen-

sible, sans cause et sans utilité, qui étonnerait les assistants sans rien leur apprendre ni leur prouver.

Si le miracle n'est qu'une application des lois actuelles de la nature, il n'est plus, opéré sans intermédiaire, qu'un phénomène vulgaire, qu'un événement sans couleur, auquel personne ne prend garde et qui grossit inutilement d'une ligne de plus les catalogues de la science ou les annales de l'histoire 75.

La règle est donc générale : point de miracle sans intermédiaire.

Les prodiges , dont l'envoyé divin qui les donne en preuve de sa mission est lui-même l'objet et qui deviennent pour lui subjectifs et personnels, ne font pas exception ; objet du miracle, il en est l'intermédiaire76.

De la nature des miracles ainsi reconnue, il est facile de déduire les trois caractères que doivent présenter les séries de prodiges joints à une révélation, et qui suffisent pour les reconnaître et les distinguer de tout ce qui affecte, dans l'histoire ou la science, un faux air de prodige :

I. 11 faut qu'après avoir servi à prouver l'inspiration personnelle des agents de la rédemption et des auteurs de la révélation, ils forment tellement partie intrinsèque de cette révélation ; il faut qu'ils soient tellement fondus dans l'ensemble et mêlés à tout le reste de l'œuvre, qu'il devienne impossible de les enlever comme à l'emporte-pièce, et que les extraire de la révélation, ce serait, non pas l'amincir et l'alléger, mais la réduire à rien, l'effacer et l'anéantir. Cette intime fusion, dans un même récit, de l'élément miraculeux et de l'élément ordinaire, prouve la vérité des deux. Dans l'histoire, les faux miracles sont presque toujours des pièces de rapport.

Aussi, dans l'Évangile, les paraboles, quelquefois, sont données de suite et sans liaison ; les miracles, jamais.

La valeur de ce premier signe de vérité provient de ce

que, la Providence miraculeuse étant l'exception et la Providence ordinaire la règle, elles marchent néanmoins parfaitement d'accord, ou, pour mieux dire, elles ne forment qu'une seule et même Providence. Des miracles qui formeront autant de chapitres à part, une superfétation, un appendice, sont des fables se trahissant d'elles-mêmes "7.

II. Les miracles n'ayant de force probante que pour leurs témoins immédiats, il en résulte qu'ils doivent être conformes à l'esprit du temps, choisis selon la portée de la génération contemporaine : plus matériels dans un siècle ignorant et barbare, plus spirituels dans un siècle intellectuel et policé, et dirigés jusque dans leurs détails d'exécution contre les erreurs, les impostures et les iniquités du moment 78.

III. Comme l'inspiration respecte la liberté , comme le degré de clarté des prophéties a été calculé pour laisser libres la moralité et la religiosité, de même la fréquence, la grandeur, la publicité des miracles a été toujours mesurée sur le soin constant de Dieu de ne point ravir à l'homme sa liberté, de ne point éteindre notre sainte responsabilité 79.

Une dernière réflexion est nécessaire pour confirmer les pensées qui précèdent et réfuter une objection qu'elles semblent soulever.

Le lien intime de l'inspiration et des miracles est si naturel que l'extase, qui contrefait l'inspiration et s'y trompe quelquefois elle-même, ne manque pas alors de contrefaire les miracles et de produire des effets désordonnés qui sortent de la marche accoutumée de la nature. C'est qu'au fond les miracles des deux genres ne sont qu'un pouvoir exercé par l'esprit sur la matière. Il est facile dès lors de comprendre que l'extase peut usurper une part de cette domination ; seulement cette domination, purement humaine, n'est alors qu'une anarchie, et ses efforts n'aboutissent à rien.

Toute notre théorie des miracles est confirmée par une remarque historique d'une grande portée : ils appartiennent

par leur nature même à une époque de particularisme, parce que la théocratie, c'est-à-dire l'inspiration active, en a besoin pour se prouver: aussi, avant Abraham, et surtout avant Moïse, il n'y a point de miracles proprement dits.

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