CHAPITRE LI
La Rédemption accomplie par une Vie Humaine.
L'accomplissement de la rédemption n'offre aucune difficulté au christianisme expérimental. Cet accomplissement ne pouvait qu'abonder en miracles, ainsi que le prouvent la définition de la rédemption et les conséquences déduites de notre solution du problème. Notre théorie des prodiges s'y applique tout entière, et, considérée sous l'aspect d'une vie humaine, l'ensemble et l'appareil de la rédemption, les faits qui la constituent, apparaissent comme produits nécessairement par le siècle, le pays, le peuple, le monde entier du moment.
L'objectif de la rédemption, les faits historiques qui la constituent, ne pouvaient qu'être donnés par le subjectif de l'époque de sa réalisation, par l'état des mœurs, des esprits et des religions.
L'accomplissement de la rédemption humaine devait consister, nous l'avons vu, en une vie humaine complète.
Au point de vue de la religiosité, les faits de cette vie sont d'un intérêt suprême, d'une puissance d'impression incommensurable 80; ils forment une biographie unique à jamais entre les biographies terrestres, et qui répond parfaitement aux trois conditions que la rédemption exigeait :
La première, de dévoiler à la religiosité un Emmanuel 81.
Sous ce caractère, le rédempteur ne se manifeste ni trop, ni trop peu 82, quelquefois seulement, et seulement assez pour que notre confiance le suive en le voyant retoucher l'œuvre d'une création. (Voir liv. III, chap. xxx.)
La seconde condition remplie par la vie humaine du rédempteur était de se montrer notre frère ; sous ce caractère, il se montre toujours ; à peine y a-t-il quelques moments où il semble le dépouiller, et il ne le quitte un instant que pour y revenir aussitôt83.
Le Christ est resté bien plus longtemps sur le Calvaire que sur le Thabor.
La troisième condition, qui résulte de la combinaison des deux premières, de l'élément humain et divin, était celle de réaliser l'idéal de la perfection humaine 84.
Nos tendances réunies, en poursuivant l'idéal avec toute l'intensité qu'elles peuvent mettre dans cette recherche, n'atteignent rien de plus, ne parviennent à aucun point au delà. Pour comble de merveille, c'est une perfection terre à terre; c'est un idéal à notre portée ; c'est l'infini ramené à notre mesure, et réalisé de telle sorte que nous en prenons facilement connaissance, et, bien plus, que nous nous prenons à l'imiter 85 ; tant il nous est naturel d'imiter Dieu : et l'imitation de Christ n'est que celle de Dieu, rapprochée de nous86.
Ici se présente un intime et notable accord entre la raison et la révélation : comme l'idée de Dieu prouve Dieu, l'idée de Christ prouve Christ; car, si l'idéal abstrait de l'humanité n'est pas au-dessus de notre puissance d'invention, l'idéal réalisé de l'humanité la surpasse. Il y a plus : on se figure sans trop d'efforts l'homme parfait au milieu de circonstances imaginaires, qu'on met en quelque sorte au service de cette perfection; il était impossible, avant Christ, de se figurer l'homme parfait dans le réel de la vie.
Au point de vue de notre théorie, les circonstances mêmes
où cette perfection s'est déployée étaient indifférentes, pour cette simple raison, que dans des circonstances autres cette perfection se serait déployée également ; elle ne dépendait point des circonstances ; elle n'a point été amenée par les circonstances ; ce n'est pas la crèche qui a produit l'humilité, ni la croix qui a sanctifié le sacrifice. Cette perfection était supérieure aux accidents, qui n'en ont fourni que l'occasion, et le cadre n'est pas le tableau 87.
Une vie et une mort humaines lui étant dévolues, le Christ aurait trouvé moyen toujours d'y être parfait.