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CHAPITRE XL1X

Appréciation des Prophéties.

La durée n'étant pour Dieu qu'un moment infini, Dieu n'a point la prescience , il a la science; il ne prévoit rien, mais il voit tout ; il voit tout à égale distance, tandis qu'à travers le prisme du temps, nous voyons les événements à des distances inégales : ce qui est prédire pour l'homme, n'est donc que dire pour Dieu 57.

Si la prescience de Dieu n'est que la science, si la transmission d'idées de Dieu à l'homme est possible parce que tous deux ont intelligence, et si cette transmission est conforme à la nature de Dieu, qui est d'aimer, il est fort simple qu'il y ait des prophéties, et il serait inconcevable qu'il n'y en eût pas.

Or Dieu, voyant à nu la conscience, l'activité, la destinée, la vie et la mort de chaque homme, qu'il les fasse voir d'avance ou non, sait tout aussi bien ce qu'il ne nous fait pas dire que ce qui nous est dit ou (pour parler humainement) prédit de sa part 5S.

D'où il résulte que la question des prophéties n'ajoute rien au mystère de la liberté.

Voyez cet arbre qui croît au milieu de tant d'autres dans les forêts de la Judée ; il sera un jour taillé en forme de croix, et dressé en instrument de supplice aux portes de Jérusalem.

L'événement de ce supplice est connu de Dieu avant sa date humaine, comme pendant, comme après. De l'homme, dont la pensée est soumise à l'intuition du temps, il ne peut être, à une certaine époque, que préconnu. Mais que

Dieu en accorde ou non à F homme la connaissance anticipée, le secret levé ou gardé n affecte en rien la science divine. Que Dieu le taise ou en parle, il le sait.

Demander comment les auteurs de ce supplice ont conservé leur caractère d'agents libres sous le retentissement de prophéties qui annonçaient leur sanglante injustice, n'est qu'une forme de la question générale : comment la liberté de la créature s'accorde-t-elle avec la science du Créateur ; comment le Créateur remet-il a la créature son activité propre? Les prophéties n'ajoutent donc aucune obscurité aux insondables ténèbres de ce mystère.

Aussi le degré de clarté des prophéties est donné par la force de persuasion que doit posséder la révélation entière, au-dessus du doute, au-dessous de l'évidence, au niveau de la certitude 59.

Il y a plus : l'avenir était matière naturelle de la révélation. Dieu a-t-il parlé à l'homme ou non? Admettez-vous, ou non, le fait d'une révélation? INiez : la discussion revient à ses premiers éléments, il s'agit de les reprendre un à un. Mais, s'il est certain que Dieu a parlé, de quoi son esprit aurait-il entretenu l'esprit humain? Du passé seulement? il est trop stérile, et qu'en faire? Du présent seulement? il est trop court, et comment s'y arrêter? Restait l'avenir, champ immense, où la pensée de l'homme, conduite par celle de Dieu, pouvait plonger à l'aise et écrire à loisir les certitudes de la rédemption.

Les prophéties, en effet, ne sont à ce point naturelles dans une révélation que parce qu'elles sont indispensables à une rédemption. Il a été reconnu que Dieu ne peut faire à un monde qu'il veut sauver un secret du salut qu'il lui destine ; qu'une rédemption exigeait un avertissement préalable, et que chez une race qui ne s'y attendrait point une rédemption n'atteindrait jamais son but. Les prophéties sont donc partie intégrante du plan d'une rédemption 60.

Les prophéties n'étaient possibles qu'à une condition, savoir : que l'intuition du temps, dont l'esprit humain est doté, fût disposée de façon à leur fournir un cadre, ou (ce qui revient au même) que l'esprit humain fût fait de telle sorte qu'à côté de l'intuition du temps, cette forme de la pensée qu'on nomme prophétie pût se placer sans la fausser.

On peut dire plus simplement encore que les prophéties n'étaient possibles que si l'esprit humain était doué d'un mode propre à les recevoir, à les reconnaître, à les exprimer.

Les deux modes du temps sont la simultanéité et la succession.

Dans les procédés de notre esprit, la simultanéité répond à la synthèse, et la succession à l'analyse.

Dans la synthèse, l'esprit place ses notions sous le même aspect, les resserre dans le même cadre, les dispose sur un même plan et les rend pour ainsi dire simultanées.

Dans l'analyse, l'esprit fait de ses notions une chaîne, dont il attache, dont il mesure, dont il aligne les anneaux; il les fait défiler pour ainsi dire devant lui, l'une amenant l'autre, et les rend en quelque façon successives.

L'éternité est la synthèse infinie de la durée : et en effet la succession ne se conçoit pas pour Dieu , tout est simultané pour lui.

La simultanéité pour l'homme se renferme dans des limites fort rétrécies ; elle a nécessairement les mêmes bornes que sa raison ; faible navigateur d'un océan sans rivages, son horizon est fermé par son rayon visuel.

La succession est pour l'homme bien autrement facile à connaître que la simultanéité : elle est plus à sa portée , elle l'occupe d'une manière plus conforme à la nature de son existence ; il s'y retrouve ; il s'y fait des points de repère et de station d'une simplicité si lumineuse, que la moindre ex-

périence les glisse insensiblement dans l'esprit, et qui se nomment : le passé, le présent, le futur, tripartition qui est l'analyse naturelle et nécessaire de l'intuition du temps.

De cette analyse, les prophéties ne sont qu'un des articles, une des formes.

Cette forme est d'accord à la fois avec la nature de l'esprit infini, qui ne prévoit pas, mais qui voit ; qui n'a point recours à une analyse de la durée, parce qu'il en possède la synthèse entière, l'éternité ; mais qui en peut communiquer une analyse, parce que l'analyse procède de la synthèse.

Et d'accord avec la nature de l'esprit qui prévoit, parce que son intuition du temps ou de la durée est nécessairement successive ou analytique.

Ces considérations sont confirmées par une bien simple remarque, qui en démontre la justesse, en faisant voir qu'elles sont puisées dans la nature même de l'être humain, savoir : que notre force intellectuelle, morale et religieuse est naturellement prévoyante 6t.

Jamais l'esprit humain n'est totalement imprévoyant; jamais il n'oublie totalement l'avenir, jamais il ne parvient à se le nier.

Pourquoi? Nous venons de le dire : parce que l'intuition du temps se constitue d'elle-même en analyse.

Le fait primitif et fondamental de la connaissance de l'homme, le point de départ de toute certitude, la conscience de soi, suppose la prévoyance. Je suis n'a aucun sens, si l'on ne peut ajouter : Je serai. Je suis est le présent, qui se dévore lui-même, s'épuise aussitôt que conçu; que reste-t-il donc sans cette anticipation d'existence, sans le droit de dire : Je serai ?

Cet emploi de la force intellectuelle, qu'on nomme prévoyance, a, comme cette force même, des limites indéterminées ainsi que toutes celles de nos facultés, mais réelles, au point qu'on s'y heurte à chaque instant 62.

En quoi consiste donc une prophétie par inspiration? C'est un simple développement de la prévoyance rationnelle; c'est la borne reculée; c'est le champ agrandi ; c'est un moment de longue vue perçant l'avenir jusque dans un éloignement où à l'œil nu le regard humain ne saurait parvenir.

La raison, laissée à elle-même, voit, d'une manière, il est vrai, confuse et incertaine, à quelques heures, à quelques jours de distance dans l'avenir; soutenue, éclairée par l'inspiration, la raison voit avec certitude à quelques années, à quelques siècles ; la différence n'est que du plus au moins , le même instrument sert aux deux^opérations. Mais, dans la seconde, il est manié à l'aide de la puissance divine, et il est si vrai que les deux prévoyances, identiques au fond, diffèrent seulement par le degré de lucidité, que la raison inspirée ne doit pas trouver plus extraordinaire de prévoir au loin, que la raison vulgaire de prévoir de près 63.

Si la ressemblance de la prévoyance générale de la raison et de la prévoyance exceptionnelle de l'inspiration est si grande, il faut s'attendre à ce que l'expression en soit pareille.

La prévoyance ordinaire n'a qu'un mode de se produire, de se rendre sensible : elle transporte l'avenir dans le présent; elle le suppose s' accomplissant sous ses yeux; elle le voit ; elle en trace un tableau vivant ; elle en fait un historique animé.

La prévoyance prophétique ne s'y est jamais prise autrement: tous les oracles sont des représentations; rien n'y est raconté , tout y est peint.

Il importe de remarquer qu'à distance les détails disparaissent. La prévoyance ne peut s'étendre aux minuties; il est dans sa nature de ne peindre qu'à grands traits, de ne s'attacher qu'aux circonstances principales : la prévoyance prophétique doit, sous ce rapport, se rapprocher de la prévoyance ordinaire, puisque l'une n'est qu'une divine exten-

sion de l'autre ; d'où il suit que toute prophétie où les détails abondent au point de recouvrir le fond sera controuvée et factice. Ce signe de sincérité ou d'imposture peut suffire pour évincer les fraudes. L'homme, toujours, trompe ou se trompe petitement ; mais la vérité a naturellement un aspect de grandeur.

Par sa nature même, la prévoyance, humaine ou inspirée, appelle l'imagination à son aide. Toute prévoyance est une représentation de ce qui n'est pas encore ; toute représentation est une œuvre d'imagination : une prophétie sera donc poétique dans sa forme, et la prendre trop à la lettre sera fausser l'oracle et défigurer l'avenir.

Avec le présent, l'esprit humain peut faire de la prose; avec l'avenir, il ne fait que de la poésie 64.

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