CHAPITRE LX
Résumé et Conclusion sur la Révélation.
Il est reconnu que la rédemption ne ravit rien aux créatures, à qui elle est offerte, de leur liberté ; puisqu'en violant la liberté, la rédemption irait contre le but même qu'elle veut atteindre et nous rendrait incapables de nous approprier ses fruits. Ce que le fait même de la rédemption ne peut occasionner, la révélation, simple témoignage de la rédemption, ne le fera pas; l'homme demeure libre, en présence de la rédemption, de la rejeter ou d'en profiter ; l'homme, en présence de la révélation, demeure libre de l'exploiter ou de la négliger. Ces deux libertés, au fond, se résolvent en une seule, et, quant à la révélation, tout ceci équivaut à dire qu'elle n'a été et ne peut être encore qu'un instrument de science et de sanctification remis à l'homme pour son usage, que chaque génération a employé en son temps, bien ou mal, et transmis avec plus ou moins de fidélité à ses successeurs.
A ce point de vue, il est d'une extrême importance de résumer les découvertes et les définitions du christianisme expérimental au sujet de la révélation.
1. La révélation est le témoignage de la rédemption, témoignage divin d'un Emmanuel et de son œuvre; témoignage humain d'un frère et de sa vie.
2. L'idée d'un Christ étant corollaire de l'idée de Dieu, la révélation est l'histoire de l'idée de Dieu ou de la vraie religion parmi les hommes.
3. Dieu veillant sur le spirituel autant que sur le physique, sa Providence a veillé sur la religion ; d'où il suit que la révélation est la Providence écrite par l'homme et pour l'homme.
4. Dans la Providence, la rencontre des deux activités, celle de Dieu et celle de l'homme, étant continue, il s'ensuit qu'elles se touchent partout dans la révélation, et que faire un triage net de l'une et de l'autre est impossible; ce qui est de Dieu et de l'homme dans la révélation est donc nécessairement mêlé.
5. L'inspiration, moyen de la révélation, n'a pu arriver à l'esprit humain que par le canal des facultés humaines.
6. L'inspiration a été nécessairement limitée par la liberté laissée dans sa plénitude, par la raison laissée à son œuvre, par la faiblesse du langage humain inférieure à la pensée humaine.
i 7. La vérité scientifique ne se trouve pas et ne pouvait se trouver dans la révélation, qui contient des erreurs en fait de science.
8. La poésie, dont les images ne doivent pas se prendre à la lettre, est le style le plus ordinaire de l'inspiration.
9. Poétique ou non, l'expression, quoique d'une netteté toujours proportionnée au but, est toujours purement humaine.
10. L'attente d'un rédempteur ayant constitué la vie religieuse, morale et intellectuelle du peuple averti du salut promis, il en est résulté que la révélation constitue sa littérature. Donc, la révélation, dans sa forme, a été juive, toujours divine comme témoignage, mais humaine comme littérature.
1 1 . L'autorité et l'authenticité des livres de l'Écriture sainte ou des diverses parties qui forment l'ensemble actuel de tel ou tel de ses livres, dépendent bien moins du nom des auteurs que de la place donnée à ces livres dans le ca-
non et de l'époque de l'insertion. L'auteur, c'est, en tout cas, le peuple juif.
12. Enfin, la révélation, dans ses développements gradués, est toujours de son siècle quant à ses formes.
De ces principes et de ces faits résulte la règle fondamentale de l'intelligence de l'Écriture : la Bible n'est pas la révélation ; mais la révélation est dans la Bible 51.
Cette règle seule élève la Bible à sa véritable hauteur et force à lui attribuer les trois marques qu'elle doit, comme livre sacré, présenter à l'attention du monde : d'être le seul livre universel, — le seul livre inépuisable, — le seul livre irréfutable.
La Bible est le livre universel.
Si la révélation est dans la Bible, à qui de l'y chercher? A chacun, et chacun doit pouvoir y trouver sa révélation, c'est-à-dire le témoignage de sa rédemption , un témoignage qui suffise à son progrès, à son salut, à son retour vers Dieu 52.
Si la Bible est forcément lettre close pour un seul homme ; si un seul homme, sans qu'il y ait de sa faute, y cherche en vain la part de lumière dont son âme a besoin; si un seul homme, ouvrant son oreille, n'y entend point la voix de Dieu qui y parle, la rédemption n'est pas universelle, puisque son témoignage ne l'est pas ; ce qui est à la fois antidivin et antihumain.
Nier l'universalité delà Bible ou, ce qui revient au même, sa clarté suffisante pour chacun, ce n'est pas nier la révélation, mais la rédemption.
La Bible est le livre inépuisable.
Il est naturel que la révélation ne puisse être épuisée par l'esprit humain, malgré sa forme humaine ; c'est qu'elle participe de l'infini dont elle émane ; elle serait œuvre de l'homme, si les hommes en trouvaient le fond. Ce caractère
est donc un de ceux qui prouvent la divinité de la révélation 53.
Il faut reconnaître qu'elle est inépuisable, non-seulement parce que la science est loin d'avoir dit son dernier mot sur l'ensemble, sur le contenu et sur la forme des livres sacrés, et parce qu'il est impossible de prévoir quand elle parviendra à le dire et à considérer l'étude de la Bible comme acbevée ; mais surtout elle est inépuisable pour la piété, la foi, l'usage pratique, et il importe peu que la science y trouve toujours matière à dispute, pourvu que la religiosité y trouve toujours matière à progrès 54.
Ceci provient de deux causes : d'abord de ce que la révélation est, nous venons de le voir, la vérité suffisante pour l'humanité ; or, la vérité est nécessairement inépuisable.
Ensuite, la forme que la vérité affecte dans la Bible permet de la creuser toujours de plus en plus ; à côté de ce qui est dit, il y a un sous-entendu immense où la foi et la raison plongent sans toucher le fond.
Enfin la Bible est le seul livre irréfutable 55, en ce sens que les réfutations n'atteignent jamais que la forme, dès que ses livres sont admis comme révélation, c'est-à-dire comme témoignage de la rédemption. Le fond en est toujours sauf, si, en convenant que la Bible n'est pas la révélation, vous reconnaissez que la révélation est dans la Bible.
Ce principe conduit à innocenter pleinement la critique sacrée; il en résulte qu'elle n'a prise que sur la partie humaine de la Bible; elle réfute l'homme. Et qu'importe? elle ne réfute pas Dieu.
La Bible, commentée en grand, est l'affaire de la foi; commentée en détail, elle est l'affaire de la science.
La ligne de partage entre l'ensemble et les détails, entre la foi et la science, varie pour chacun, et cette ligne, tout chrétien fidèle emploie sa vie à la tracer.
33G RÉSUMÉ ET CONCLUSION SIR LA RÉVÉLATïOK.
Et, sous les divers rapports indiqués, voici la division spirituelle de la Bible :