CHAPITRE III
Notion de l'Idéal.
L'idéal (dont il importe ici de se faire une notion juste) est ce qui est donné seulement par la conception pure de l'intelligence, et ce dont rien n'offre la mesure.
Ainsi, l'idéal du juste, du bon, du beau, du bonheur, avec quoi le mesurerez-vous ? où en est le signe extérieur de reconnaissance? comment parviendrez-vous à en déterminer les limites? votre esprit seul le fournit, seul le conçoit.
Ainsi encore l'idéal de la nature humaine, qui de nous en donnera la mesure? L'homme parfait est une abstraction de votre esprit; l'homme parfait n'est déterminé que par l'intelligence.
L'idéal, qui ne peut être mesuré, sert au contraire de mesure ; il est le modèle, l'original par excellence, sur lequel nous mesurons la valeur de ce dont l'idéal exprime ou représente la perfection suprême.
Ainsi, pour juger le mérite d'un homme de bien ou de
génie, nous le comparons à l'homme parfait, à l'idéal de la nature humaine que notre raison conçoit, et nous apprécions l'individu selon le plus ou moins de ressemblance qu'il nous offre avec cet idéal.
L'idéal est donc une mesure indispensable à nos jugements, le seul moyen qui nous sert à déterminer le degré d'imperfection de tout ce qui n'est point parfait.
Toutes nos appréciations sont faites sur la mesure de l'idéal.
Nous mesurons le degré de science sur l'idéal d'une science infinie ;
Le degré de sainteté, sur l'idéal d'une sainteté infinie;
Le degré d'amour, sur l'idéal de l'amour;
Le degré de bonheur, sur l'idéal du bonheur, et jamais nous ne jugeons autrement.
Aussi, la notion de l'idéal, comme forme unique de nos jugements, se retrouve dans tout esprit humain, obscure et confuse chez les esprits grossiers et incultes, lumineuse et nette chez les esprits délicats et cultivés.
Cette étude démontre que l'idéal ne peut être une pure abstraction, et qu'il est légitime de lui donner une valeur non uniquement subjective, mais objective; c'est-à-dire de croire que l'idéal n'est pas seulement une notion de notre esprit, une chimère de notre imagination, une rêverie de notre sensibilité, mais qu'il est réalisé en dehors de nous; qu'il existe; qu'il est un fait. Sans quoi, tous les jugements de la raison n'auraient de base qu'un néant ; ce qui implique contradiction.