CHAPITRE LXYÏ
Le premier est l'affranchissement de la discipline.
Une discipline des mœurs, quelle soit ou non ecclésiastique dans sa forme, est la traduction en règles pratiques des grands principes de morale et de piété par lesquels l'Évangile veut que l'activité se dirige.
D'où il suit qu'une discipline, pour atteindre son but, devrait atteindre et mentionner tous les cas possibles où l'activité, devenue chrétienne, se déploie.
D'où il suit encore qu'une discipline réelle et complète, qui n'omette aucune application essentielle de l'Évangile à la vie humaine, est impossible. Comment espérer de prévoir tous les cas?
En religion, la discipline est à la piété ce qu'en politique la législation est à la probité.
Et comme une législation ne rend point probe, une discipline ne rendra jamais religieux ni moral, pas même ceux qui s'y soumettent.
Malheur à qui ne veut être probe, dans la société civile, que selon les articles du code; malheur à qui ne veut être fidèle, dans la société religieuse, que selon les règles d'une discipline29!
Une discipline est tellement une entrave au véritable progrès que, vu l'absolue impossibilité de prévoir toutes les difficultés et les complications de la vie, le fidèle,* jeté au milieu de circonstances imprévues dans sa discipline ou de devoirs qui en contrarient les règles, se trouve tout à coup en proie à ces troubles de conscience, à ces doutes de moralité, que l'Évangile a p >ur but de prévenir.
La nécessité où se sont placés ces législateurs de la conscience, qui ont promulgué des disciplines, de prévoir autant que possible toutes les occasions de devoir, les contraint de descendre à des détails, de se perdre en des minuties où la grandeur et la liberté de l'Évangile ne sont plus reconnaissantes 30.
Ce danger en amène un autre plus grand ; à force de travailler à n'oublier aucun devoir praticable, aucun péché possible, on en est venu à imaginer et à publier des devoirs et des péchés impossibles; toutes ces suppositions gratuites d'obligations à remplir et d'iniquités à éviter, toutes ces chimères prétendues morales, ont éveillé l'idée d'abominations inouïes auxquelles l'esprit des masses, sans ces guides funestes, n'aurait jamais pensé ; on a enfanté ainsi des transgressions de diverse nature, impiétés et impudicités qui font frémir, et dont le tort retombe de ceux qui les ont mises à exécution sur ceux qui les ont mises par écrit.
La dernière extension de l'esprit de discipline est la casuistique.
Un directeur de conscience est une discipline vivante, et le moindre péril que traîne à sa suite le système des dictionnaires de cas de conscience ou l'intervention d'un conseiller qui les applique, est de réduire la piété et, par contrecoup, la morale, à des observances31, c'est-à-dire à rien, et quelquefois à des versements d'argent, à des donations, à des prestations, c'est-à-dire à moins encore 32.
Il est évident que la sainte indépendance de l'activité chrétienne ne peut marcher sous le poids de ces vétilleuses entraves ; une discipline est l'enfance de l'esprit chrétien ; c'est le christianisme à la lisière.
Heureusement il s'en affranchit en grandissant. Voyez les sociétés chrétiennes d'aujourd'hui : celles qui ont conservé leurs anciennes disciplines ne les suivent plus ; celles qui les ont laissées tomber entièrement en désuétude ou qui
les ont vu emporter par le torrent des révolutions politiques, s'en trouvent mieux. Le catholicisme lui-même commence de toutes parts, envers la sienne, des infidélités qui iront croissant.
On ne les regrette que par deux motifs : par amour de domination ou par esprit de paresse.
Les hommes qui se plaisent à opprimer les convictions et à régir les consciences, les inquisiteurs qui veulent faire penser à leur gré, les casuistes qui veulent faire vivre à leur guise, sont partisans des disciplines, parce qu'elles servent de barrières et séparent la chrétienté en autant de camps retranchés où Ton se renferme pour commander.
Les hommes, et plus souvent les femmes, que la paresse d'esprit et de cœur endort, se font, de la discipline de leur secte, un commode oreiller ; ils vont jusqu'où elle les mène et se dispensent de chercher même à aller plus loin. Leur responsabilité est couverte, et même leur conscience est tranquille : ils ont suivi la discipline 33. Ces dociles sectateurs de vertus toutes faites se croient des chrétiens ! Tls ne sont que des moines.
Le bien qui d'ailleurs en résulte n'est que factice : ce qu'on gagne en régularité, on le perd, et au delà, en franchise, en ferveur, en charité.
Aussi, c'est un sujet de joie et d'admiration profonde pour le chrétien éclairé, que, dans l'Évangile, il n'y a pas trace, pas ombre de discipline.
C'est là, sans nul doute, une des grandes preuves de la divinité de l'Évangile, parce que c'est une preuve de plus et une preuve de fait que le christianisme est préparé pour tous les âges, tous les progrès, toutes les situations de l'humanité.
Partout, dans l'Évangile, la loi morale et religieuse est donnée grande, simple, absolue, positive 34.
Partout l'application est laissée à la conscience individuelle 35.
On n'y trouve pas même un système, un ensemble de règles de détail, pour les devoirs qui, en apparence, pouvaient être soumis le plus facilement, et avec le moins de danger, à un régime disciplinaire.
Aucun article sur la prière; l'injonction n'est pas même faite de prier matin et soir 36.
Aucun article sur le culte public, le nombre de ses actes et l'assiduité à ses offices 37.
Aucun sur le baptême et ses conditions 38.
Aucun sur la cène et sa fréquence, l'âge d'y participer et la manière de s'y préparer 39.
Aucun sur l'aumône 40.
Aucun sur le serment, dont aucune formule n'est prescrite 41.
Aucun sur le mariage et la vie conjugale 42.
Aucun sur la mort et le deuil 43.
Et quand on pense que l'Évangile succède au mosaïsme, Qui forme une immense et minutieuse discipline, il est impossible de ne pas voir le doigt de Dieu dans cette différence44, que l'homme, dans son imprudence ou son orgueil, a vainement tenté d'effacer.
C'est que l'Évangile a voulu que notre responsabilité fût entière, et pour que la responsabilité le soit, il faut que la liberté le soit aussi 4&.