CHAPITRE LXXI
Le sixième affranchissement qui se dispose pour le christianisme, celui qui se fera le plus attendre et dont les pre-
miers indices ne commencent que vaguement et de loin en loin à se montrer, c'est l'affranchissement du dogme.
Cet affranchissement, qui déplaît aux esprits exclusivement dogmatiques, est tellement nécessaire au triomphe de la religion chrétienne, que déjà, sans l'avouer et surtout sans vouloir le favoriser, les dogmatismes les plus arriérés sont quelquefois forcés d'en donner l'exemple. Ceci provient, on va le voir, de ce que cette liberté, autant que toutes les autres, est conforme à l'essence même du christianisme.
Cette liberté consiste à reconnaître et à professer que le dogme chrétien, de quelque manière que la force intellectuelle l'entende, suffit individuellement au progrès, au salut, au retour vers Dieu, à la progression continue et éternelle de la ressemblance divine en nous. .
Nous disons le dogme chrétien, et non un dogme qui rejette le christianisme et se pose en dehors de l'Évangile.
En dedans de l'Évangile, tout dogmatisme suffit au salut, au progrès, au retour de celui qui l'a conçu avec conscience et le professe avec sincérité. Ainsi, un Évangile pour tous et à chacun sa foi puisée dans cet Évangile, voilà la vraie liberté chrétienne 81 ; et à chacun son moyen de salut82, voilà notre thèse et notre ferme espérance.
Ce principe n'est, au fond, qu'un corollaire de celui qui a été précédemment établi, que le christianisme n'est point un enseignement, mais un réveil, un rappel, un moyen et un secret de vie.
Ce principe est d'accord avec l'essence même du christianisme, qui est de s'adresser non à une seule de nos tendances, mais à toutes; d'où il suit que si la tendance intellectuelle, appelée à comprendre le dogme chrétien, le comprend mal, il demeure possible que les autres tendances en soient bien affectées et qu'il régisse fructueusement la conscience, la sensibilité, l'amour et la piété.
Ce principe est d'accord avec la nature de l'homme, dont les tendances sont profondément distinctes ; d'où il suit que le christianisme peut moins bien réussir auprès de l'une et mieux réussir auprès des autres.
On peut, en effet, être théologiquement et dogmatiquement un chrétien fort peu avancé, et l'on peut être en même temps un chrétien beaucoup plus avancé dans les voies de la pratique, dans la science du bonheur, dans les dévouements des affections et dans les aspirations de la piété.
Le contraire, par malheur, est nécessairement vrai ; on peut beaucoup croire, et l'on peut ne savoir ni pratiquer, ni aimer, ni adorer en proportion, ni surtout conserver sa joie et sa paix.
C'est que le dogme dans le christianisme n'est pas un but, mais un moyen ; il sert puissamment au retour vers Dieu, mais il n'est pas ce retour même ; il prépare et ramène la ressemblance de la créature et du Créateur, mais il ne la fait point; il ne la constitue point, puisqu'il n'occupe qu'une de nos cinq tendances; il n'y entre donc que pour une cinquième part.
C'est (il importe d'insister encore sur un principe si grave) que le dogme seul n'est rien ; c'est le dogme appliqué qui est tout83, attendu que le dogme appliqué n'est, au fond, que l'influence simultanée et complète du christianisme sur toutes nos tendances, qui, mises en jeu chacune à son tour, s'emparent, chacune pour son propre compte, du dogme, et l'améliorent, quand il s'est présenté imparfait.
Que sert alors, dira-t-on, le dogme? Ne serait-il pas plus simple et plus prudent de le déclarer, une fois pour toutes, parfaitement indifférent, de l'extraire du christianisme, de le rayer de l'Évangile, et de l'assimiler en religion à ces précipités inutiles que la chimie laisse avec dédain s'épaissir
au fond de ses creusets, quand elle a recueilli l'essence qu'elle recherche?
Il n'est pas plus possible de retrancher le dogme de la révélation et de se faire un christianisme sans dogme, que de retrancher la force intellectuelle du nombre de nos tendances, et de dire à l'homme d'être homme sans la raison. Un christianisme sans dogmes serait un christianisme inintellectuel et inintelligible, et en conséquence impropre à des êtres intelligents. Il fallait que le christianisme fournît un objet à cette force subjective et intérieure, qui fait de nous des êtres raisonnables.
La ressemblance parfaite du Créateur et de la créature comprend, dans la mesure des forces données, la connaissance de la vérité. Si le dogme était omis dans le christianisme, moyen du rétablissement de cette ressemblance, il la rétablirait donc incomplète et tronquée ; notre salut serait, non diminué d'autant, mais rendu impossible.
La nature de l'homme, doué d'une force qui a la science ou la vérité pour objet; la nature de Dieu, qui possède la vérité ou la science infinie, nous apprennent donc de concert que le dogme, c'est-à-dire la révélation de la vérité, ne pouvait être absent du christianisme : ressembler au Dieu de vérité sans connaître la vérité est une contradiction 84.
Aussi dans l'Evangile, toujours conforme à notre nature, le dogme est partout; il est fondu avec tout le reste, loin de former une division à part dans le livre sacré ; et prétendre, en étudiant l'Evangile, retrancher le dogme, c'est lacérer, c'est détruire tout l'ouvrage. L'Évangile ne contient pas un livre qui ne soit imprégné de dogme.
Loin que le dogme soit indifférent, son importance est
extrême, et le chrétien qui veut se passer du dogme ou se
résigner à un dogme erroné ressemble à un aigle qui, pour
mieux voler, replierait une de ses ailes.
Il est évident que le christianisme n'atteint son point cul-
minant d'action sur notre âme qu'en donnant satisfaction à toutes nos tendances et qu'en les dirigeant toutes. Or, la satisfaction de la raison, c'est la vérité, et la raison satisfaite doit, par l'énergie bien dirigée dont alors elle jouit, seconder la satisfaction des autres tendances, c'est-à-dire le fruit complet de la rédemption, le retour entier vers Dieu. C'est la vérité qui sanctifie.
L'erreur est immense de vouloir être chrétien en tout, moins en sa raison. Il est évident que votre christianisme sera bien autrement salutaire, si- votre raison, votre conscience, votre sensibilité, vos affections et votre religiosité sont à la fois et également chrétiennes.
Mais l'erreur n'est pas moins immense et dangereuse de croire que, lorsque la raison n'est point parfaitement chré tienne, c'est-à-dire lorsqu'elle a mal interprété la révélation et mal saisi la vérité, il n'y a rien en nous de chrétien, et que la fausse direction de cette tendance engage nécessairement toutes les autres dans une voie qui éloigne de Dieu et ne laisse de sa ressemblance aucun trait en notre âme.
C'est le contraire, et de toutes nos tendances la raison est précisément celle qui peut, avec le moins de péril pour notre âme, avec le moins de retard apporté au progrès et le moins d'obstacles mis au retour, faire fausse route. Pourquoi ? Nous l'avons dit : parce que le christianisme n'est pas un enseignement ; parce que l'essentiel, dans le christianisme, n'est pas le dogme, c'est-à-dire la science, la foi, la théorie, mais l'application du dogme, la pratique, la sainteté, l'amour, la vie.
Cette erreur est venue, en grande partie, de l'introduction de l'autorité dans la sphère du christianisme ; c'était dans le dogme que l'on pouvait le mieux faire de l'autorité; la vérité a dans sa nature quelque chose d'absolu, de despotique, qui facilite le despotisme.
Les clergés, qui voulaient dominer, se sont posés comme
corps enseignants, ont fait prévaloir dans le christianisme Télément intellectuel, ont d'abord enseigné la vérité, ont fini par la décréter et l'ont mise en formules, vastes chaînes qui retenaient les peuples sous le joug et la domination ecclésiastique.
Ce sont les clergés encore qui maintiennent la suprématie du dogme, pour maintenir la leur; ce sont les clergés qui refusent d'avouer, en dépit des faits qui, grâce à Dieu ! s'accumulent, la possibilité d'être chrétien en toutes choses, excepté dans la science chrétienne. Les communautés commencent à le reconnaître; elles font mieux, elles agissent en conséquence.
Il a vécu dans notre pays un homme qui croyait à la présence réelle, au sacrifice de la messe, au règne et au culte de la Vierge, aux mérites en surplus des saints, au trésor des indulgences et au pouvoir d'absolution ; il croyait à l'infaillibilité du pape, au point que la seule trace peut-être d'affectation que l'on ait cru remarquer dans sa vie s'est trouvée dans les signes de soumission donnés publiquement à une décision papale. Certes, selon la foi protestante, cet homme était un chrétien bien imparfait quant à la foi... 11 a donné l'exemple de toutes les vertus chrétiennes; il a vécu d'une vie profondément chrétienne, ouvrant ses palais à tous les blessés, amis ou ennemis, condamnant toute violence, toute persécution sous prétexte de religion ; il a vécu chrétien admirable dans un des siècles où il a été le plus difficile de l'être... Il se nommait Fénelon... S'imagine-t-on qu'aujourd'hui beaucoup de protestants se refusent à reconnaître que Fénelon a été vraiment chrétien en tout, hors la foi?
De nos jours, il a vécu dans notre pays un homme qui croyait que la papauté est une scandaleuse usurpation de 'activité humaine sur le règne de Dieu ; qui croyait que le pain et le vin do la cène ne contiennent que le fruit ordi-
naire du blé et de la vigne ; que le sacrifice de la messe est la plus prodigieuse des erreurs; que tout prêtre qui pardonne, usurpe sur Dieu; que Fassomption de Marie est une fable et le culte de Marie une superstition... Cet homme-là a su, par un dévouement ininterrompu d'un demi-siècle, arracher une commune entière, perdue dans les montagnes des Vosges, à la misère, à l'ignorance, à l'immoralité et à l'irréligion. Pour y réussir, il a employé le secret de saint Paul : il s'est fait tout à tous ; il s'est fait à la fois pasteur, maître d'école, juge et arbitre, cultivateur pour défricher, maçon pour bâtir, terrassier pour ouvrir des routes, imprimeur même pour répandre les saintes leçons du christianisme. Il se nommait Oberlin. Selon la foi catholique, il était difficile de rencontrer un chrétien plus imparfait, quant à la foi... S'imagine-t-on que beaucoup de catholiques aujourd'hui hésitent à proclamer que, quant à tout le reste, il était difficile d'être meilleur chrétien qu'Oberlin ?
A ces illustres exemples, que d'exemples plus obscurs il serait facile d'ajouter! Qui ne découvre dans les détours de sa vie, qui ne remarque dans son cercle d'amitié ou de parenté, et souvent dans la sphère plus intime de la famille, des esprits dont il condamne la foi et dont il admire les chrétiennes vertus? En un mot, qui n'a vu la sainteté, la charité, l'humilité touchante de l'Évangile, répandant leur douce influence sur le cours de la vie en dépit de superstitions et d'erreurs qui se sont emparées de l'intelligence 85?
Aussi, la conscience de la chrétienté se soulève, quand il part encore du trône pontifical de Rome des foudres impuissantes, et que les vertus morales sont déclarées, dans une bulle, sans gloire et sans valeur devant Dieu.
Seulement la conscience publique du monde chrétien doit protester avec une indignation égale, quand des hommes tels que INewton, Clarke et Locke (pour ne citer qu'un peuple), sont déclarés avoir été de mauvais et infidèles chré-
tiens, parce qu'ils ne croyaient pas (pour ne citer qu'un dogme) à la trinité.
Mais, diront encore les dictateurs de la foi, sans méconnaître Fimportance des convictions, sans prétendre extirper du christianisme l'élément dogmatique, vous annulez de fait cette importance ; vous prononcez virtuellement le divorce de la foi et de la pratique. Comment tracerez-vous la limite entre l'erreur innocente et l'incrédulité nuisible? Où placerez-vous la borne des fausses interprétations de l'Évangile, en dehors de laquelle le christianisme cesse et n'est plus?
La réponse est simple : il n'y a point de limite à tracer, point de borne à ériger. C'est Dieu qui trace la limite et qui pose la borne définitive, et, sur terre, c'est à chaque chrétien à poser la sienne sous sa responsabilité propre. Sans doute, il y a un point où le christianisme finit, et le passer, c'est sortir du christianisme. Ce point, quant au dogme, n'est pas et ne pouvait être nettement déterminé par la révélation ; la liberté humaine aurait été enchaînée. Il n'appartient point à l'esprit humain de tenter de faire ce que l'esprit de Dieu n'a point fait. La preuve que la ligne extrême n'est point divinement indiquée , c'est qu'on la cherche encore ; c'est donc à chaque fidèle à bien examiner s'il est en dehors ou en dedans, et l'affranchissement du dogme, que nous promettons au christianisme, consistera précisément en ce droit individuel, déjà tacitement reconnu et pratiqué par les peuples, et qui devra être consenti par les cîergés.
Et qu'on se garde de penser que jamais cette liberté puisse être préjudiciable à la foi, à la vérité. Elle favorisera puissamment au contraire le règne du dogme chrétien sur l'esprit humain, pour cette simple raison que ce qui détourne de la foi le plus grand nombre des esprits, ce sont les disputes de la foi; ce qui dégoûte de dogmatiser, même