CHAPITRE LXXVI
Le Christianisme dans la Vie future.
Les considérations des derniers chapitres nous amènent à traiter, en finissant, de l'avenir céleste du christianisme, ou du christianisme dans la phase de progrès qui s'ouvre pour nous au sortir de celle-ci. Nos dernières réflexions nous placent sur le point de partage qui sépare son avenir en ce monde de son avenir éternel.
Le premier principe qui nous révèle le christianisme de la vie ou de la phase future, est exprimé dans la définition même de la rédemption : si elle est un moyen d'approximation continuelle, de ressemblance croissante entre le Créateur et la créature, il suit que le christianisme n'est pas une affaire de ce monde seulement, et qu'il y a un christianisme dans la vie du ciel comme dans celle où nous sommes.
Le chemin qui mène vers Dieu se continue de ce monde à l'autre et à travers tous les deux sans intervalle.
D'ailleurs, le Christ est l'Emmanuel; dès lors, il est impossible que nos relations avec lui se bornent à celles de
cette vie; elles ne peuvent que se soutenir au delà, et sans nul doute devenir plus intimes 95.
Le second principe qui doit nous servir de flambeau, dans cet éloignement et ces profondeurs, est celui de l'identité humaine; ce que l'homme est, il le sera; tel il meurt, tel il ressuscite.
De cette considération, il est juste de conclure que, quant au christianisme, l'humanité, sur l'autre bord de ses sépulcres, se divise en deux classes, dont la situation est fort différente : ceux qui l'ont connu, ceux qui l'ont ignoré.
Pour ceux qui ont connu le christianisme en ce monde, le christianisme céleste ne peut être qu'une simple continuation , mais aussi une délicieuse confirmation 96, une amélioration magnifique de celui-ci. Des raisons célestes de croire viennent compléter et embellir l'humble démonstration des vérités chrétiennes qui leur a suffi pour la terre ; leur conscience, leur bonheur, leur amour, gagnent proportionnellement à ce que leur foi a gagné en évidence, et leur religiosité immortelle devient le moyen et le couronnement de ce progrès ininterrompu vers l'infini. Un idéal de plus en plus élevé succède pour eux à l'idéal épuisé, et de degré en degré, leur christianisme les rend de plus en plus semblables à leur Créateur , progression d'autant plus éblouissante et heureuse qu'elle est sans terme, puisque le terme est Dieu 97.
Ceux qui l'ont ignoré ne peuvent demeurer dans cette ignorance. Mourant sans christianisme, ils trouvent le christianisme les attendant pour ainsi dire à leur réveil, à leur résurrection, à leur entrée même dans la phase prochaine du progrès humain.
Ce que l'Évangile nomme le second ou le dernier avènement du Seigneur, ce dogme, dont nous venons de traiter, ne signifie au fond que cela; il y a des hommes en ce monde qui ignorent le Christ : tous le connaîtront dans l'autre, et,
cette pensée est en parfaite harmonie avec la définition qui ne voit dans le fait de l'existence que des phases de progrès.
Mais il y a plus ; le christianisme, pris au point de vue expérimental, trouve en lui-même des preuves irréfragables de cette grande espérance, de ce prosélytisme de l'éternité. Ces preuves sont la nature même des obstacles qui ont laissé tant de nos semblables vivre et mourir dans l'ignorance du christianisme.
D'où vient, en effet, que le christianisme, destiné au genre humain, ait été et soit encore ignoré du plus grand nombre?
Ceux-ci l'ont ignoré parce que leur vie mortelle, leur part de notre phase terrestre de progrès , s'est écoulée trop loin du théâtre du christianisme pour que la connaissance en soit parvenue jusqu'à eux.
Cet obstacle est donné par l'espace, et hors de cette existence il ne peut se reproduire, puisque l'espace n'est qu'une intuition nécessaire maintenant, inutile ci-après.
Ceux-là ont ignoré le christianisme , parce que leur vie terrestre , réduite à l'enfance , a été trop courte ; ils n'ont pas eu dans ce monde le temps d'être chrétiens, ou bien ils ont passé par leur vie terrestre avant le moment fixé pour la rédemption ; ils n'ont rien su de la promesse ou n'ont vu que cette pâle aurore du soleil de justice 98.
Cet obstacle est donné par le temps, et doit cesser avec lui, puisque le temps n'est qu'une condition actuelle de notre esprit, une forme de nos idées présentes. Ceux à qui le loisir a manqué ici-bas, auront assez de céleste loisir; ceux à qui le choix du siècle de leur vie a été défavorable rentreront dans le droit commun de l'éternité.
Enfin, ce qui fait encore ignorer le christianisme, ce sont les passions, les iniquités, les misères, les erreurs qui encombrent notre phase actuelle de progrès. Mais toutes ces barrières entre l'humanité et Christ tombent à la mort;
choses de ce monde, elles ne sortent pas de ce monde, et la nuit de l'incrédulité ne peut obscurcir que les cieux périssables qui nous couvrent aujourd'hui. L'humanité entière sera chrétienne sous des cieux nouveaux.
Une grave distinction ici se présente : se peut-il que le christianisme futur soit le même dans ses effets pour ceux qui dans ce monde l'ont ignoré innocemment, et pour ceux qui, s'aveuglant à plaisir, ont dit à l'astre de l'Évangile de ne pas briller sur eux, ont mieux aimé les ténèbres parce que leurs œuvres étaient mauvaises, et ont connu sans pratiquer?
Pour tous ceux dont l'ignorance du christianisme a été innocente, involontaire, inévitable, le christianisme du ciel sera un dédommagement, une consolation, une indemnité digne de la justice et de la bonté de Dieu, et le progrès qui leur a été impossible sur cette terre, et qui, en conséquence, ne leur sera point demandé, ils le feront autrement dans les conditions meilleures de notre céleste existence ".
Cette indemnité, mise en réserve pour la vie future, n'est, au fond, qu'une des applications, une des conséquences de la loi de solidarité : combien d'hommes, au sein de la chrétienté, ne sont jamais arrivés au vrai christianisme, ou, après l'avoir mal connu, s'en sont écartés sans retour, par la faute d'autrui ! Combien d'irréligions , d'incrédulités , d'impiétés même, ne sont que des legs déplorables acceptés par des héritiers aveugles, hors d'état de savoir quel héritage ils recevaient ! Dieu seul est juge de ces esprits qui ont repoussé, mais non sciemment, la piété et la foi chrétienne, et leur immortalité réparera ce qui n'a été qu'un malheur, et non un tort.
Sans doute ces grands hommes, ces grands génies de l'antiquité, qui ont servi la vérité et la vertu autant que les lumières de leur conscience et de leur raison ont rendu ce service possible, les Socrate, les Aristide, ont été, l'instant après leur mort, saintement étonnés de livrer leur âme, avec une
joie ineffable, à des développements qu'ils ne soupçonnaient pas, et de lire, en quelque sorte, un évangile céleste sur la coquille de leur ostracisme, sur les bords de la coupe de leur ciguë; un Titus s'est réjoui de comprendre que dans l'éternité seule aucun jour ne se perd pour le bien; un Epictète, d'avoir entrevu cette véritable liberté du sage, qui sera garantie pour jamais dans les cieux.
Sans doute, un malheureux sauvage, qui n'aura déployé de vertu que sa barbare fermeté à endurer les longs tourments du fatal poteau, échange son cruel héroïsme contre un perfectionnement dont l'idée même la plus légère ne pouvait lui venir ; à peine un homme ici-bas, la plénitude de son humanité lui a été réservée.
Les gentils de la chrétienté ne font pas exception : ils connaîtront avec joie celui qu'ils ignorent en cette vie, le plus souvent sans gémir de leur ignorance. Témoins du christianisme sans en devenir les adeptes, Dieu, qui seul connaît ceux qui sont siens, sait s'ils l'ont vu d'assez près pour être tenus d'entrer dans ses rangs, et si leur manque de foi est un tort ou un malheur.
Et le jeune enfant que la Providence redemande à l'amour de sa famille et enlève à l'éducation maternelle, ne s'en va d'auprès de sa mère que pour recevoir son éducation plus près de Dieu, accueilli par la même voix qui commandait en ce monde de laisser approcher les petits enfants, parce que le royaume des cieux leur appartient.
C'est ainsi seulement que l'universalité promise par la raison et par la révélation à la rédemption se réalise; elle n'a point été mise en état de devenir universelle, si sa force régénératrice expire sur la limite de ce monde.
Mais ceux qui ont refusé sciemment d'être chrétiens et ont travaillé à ne pas l'être, ceux dont l'ignorance ou l'incrédulité de mauvaise trempe n'a été qu'une ressource d'immoralité, ceux qui, dans leur refus de croire, ont su être
hypocrites avec eux-mêmes, ceux-là seront punis par où ils auront péché; le christianisme de la vie future, en les forçant de croire, pèsera nécessairement comme un remords immense sur leur àme, et sera à la fois leur condamnation, leur supplice et leur enseignement.
Nous retrouvons ici un principe important qui s'est déjà offert : le fidèle se couronne, le méchant se punit, et la justice de Dieu n'est que le maintien de cet ordre éternel.
Sainte et sublime pensée, que dans l'éternité comme dans le temps le christianisme se suffit à lui-même et se maintient par sa propre force! La virtualité de la rédemption, qui fait son essence, ne peut s'affaiblir ou s'user : il récompense ses fidèles en les conduisant sans cesse plus près de Dieu ; il punit les contempteurs et les rebelles en se dévoilant et en les forçant de mesurer, à la clarté de sa lumière, l'éloignement où ils se sont mis de Dieu.