‹ Le Christianisme experimentalChapitre 144 sur 163 · CHAPITRE LXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXVII

Attente d'un Rétablissement universel.

Cet éloignement est-il définitif? L'éternité des peines100 est-elle un résultat nécessaire et évangélique du christianisme? Tout retour vers Dieu est-il fatalement impossible après cette vie? Toute trace de ressemblance entre le Créateur et la créature, après la perdition provoquée par cette vie, est-elle, d'une façon irrémédiable, effacée de notre âme?

Ou bien est-il légitime, est-il rationnel, est*il subjectif,

pour ainsi dire, et surtout est-il chrétien, de concevoir la possibilité d'unrétablissement futur caché dans des retours invisibles de progrès, dans des reprises inconnues d'activité? Est-ce dans ce sens qu'il faut prendre les textes de la révélation qui semblent faire clairement allusion à cette lointaine et mystérieuse miséricorde?

Cette question est évidemment la dernière que se propose la théologie subjective ; elle clôt le christianisme, parce qu'elle clôt notre destinée.

La théologie vulgaire aime peu à l'examiner de près; elle craint tacitement que la conscience et la religiosité ne fournissent contre le dogme de l'éternité des peines des objections difficiles à lever, et quand elle l'aborde, une citation de quelques textes est aujourd'hui sa voie favorite d'argumentation.

En outre, elle feint de redouter qu'un enfer temporaire ne soit trop facile à braver.

A notre sens, la façon dont on brave un enfer éternel ne justifie point cette inquiétude ; il semble difficile que la perspective d'une condamnation mesurée rende les hommes plus pervers que ne l'a fait celle d'une condamnation irrémédiable. On pourrait même renverser l'argument et soutenir qu'une éternité de châtiments, dogme dont on aime à douter, est plus favorable aux passions mauvaises que ne le serait l'attente de peines définies, auxquelles on croirait davantage.

Des deux parts, ce sont là des défaites, et non des preuves ou des solutions. La vérité est la vérité, que les hommes en abusent ou non, et la vérité doit être recherchée, quoi qu'il puisse arriver : comme il faudrait se procurer le feu et la lumière, si l'on en manquait, quoique le feu et la lumière puissent servir à des incendies. La vérité, dans les limites de notre raison et de notre foi, est notre affaire, à nous, êtres raisonnables ; les conséquences de la vérité sont l'af-

faire de Dieu, et ne peuvent être nuisibles, en dernière analyse, puisque la vérité n'est que la pensée de Dieu même.

Les éclaircissements ordinaires que Ton tente de jeter au milieu des ténèbres de cette question ne sont que de fausses lueurs.

On dit qu'une éternité de peines, après une vie si courte, offre une effroyable disproportion, où l'effet est bien trop grand pour la cause.

On dit que la bonté infinie répugne à une éternité de tourments et que la création ne se conçoit qu'à la condition d'un rétablissement final.

On dit enfin que des châtiments divins ne peuvent avoir pour but que la correction, et que toute correction doit aboutir à un allégement; ce qui implique contradiction avec la doctrine de l'éternité des peines.

On répond que l'offense faite à un être infini ne peut attirer qu'une vengeance, une punition infinie.

On répond que toute réparation du mal commis dans cette vie étant impraticable dans la vie future, la situation ne peut changer ; la situation où le méchant s'est placé ne peut que durer à jamais.

On répond enfin qu'aucune rédemption ultérieure n'étant possible, il s'ensuit que la damnation est éternelle.

Tous ces arguments pour ou contre sont sans valeur et ne résistent point au creuset de la théologie subjective.

L'objection tirée de la disproportion de longueur, pour ainsi dire, entre le temps et l'immortalité, transporte l'intuition du temps hors de ce monde.

L'objection tirée de la bonté de Dieu admet, dans la pensée divine, des différences, des degrés ; il en résulte que Dieu serait diversement sensible à nos maux, selon qu'ils se prolongent.

L'objection tirée de l'inutilité morale de peines sans relâche et sans fin attribue à Dieu des soins de correction

comme actes immédiats, tandis que les châtiments ne sont que les suites de nos actions ; ce raisonnement n'aura de valeur qu'en devenant subjectif.

Les réponses sont encore moins valables que les objections.

C'est en se payant de mots qu'on peut s'imaginer trouver l'infini soit dans les actes des créatures, soit dans leurs souffrances, éternelles ou non.

Enfin, les deux dernières répliques, l'impossibilité d'une réparation future des fautes de la vie présente et l'impossibilité d'une rédemption nouvelle dans l'éternité, supposent ce qui est mis en doute et résolvent la question par la question.

Et que savons-nous des conditions d'existence de l'avenir, pour affirmer si tranquillement qu'une rédemption y est impossible? (Voir liv. VI, chap. lxi.)

Le christianisme expérimental est en possession d'arguments victorieux où respire l'esprit de l'Évangile et qui inclinent complètement la balance en faveur de cette immense et douce espérance, qu'un rétablissement général est préparé dans les conseils de la Providence et comme enseveli, loin de la portée de notre faible et courte vue, dans les profondeurs insondables de l'avenir.

I. Toute souffrance est instructive chez un être doué de la conscience de soi101.

Il est foncièrement impossible de concevoir une souffrance subie par un être revêtu des tendances ou des forces humaines, qui ont à leur base la conscience de soi, sans que de cette souffrance il résulte quelque instruction, parce que le sentiment de la souffrance produit nécessairement un retour sur soi.

Or, tel l'homme meurt, tel il renaît. Il retrouve dans sa phase future d'existence les facultés, les pouvoirs de celleci ; il se reconnaît et se connaît ; il a la certitude de son

identité, il a la conscience de soi ; donc, s'il souffre, il s'instruit; s'il s'instruit, il s'amende, il s'améliore; s'il s'améliore, il souffre moins, et s'il a ainsi le moyen virtuel de diminuer ses souffrances, il peut aux mêmes conditions les faire cesser.

II. La conscience de soi, dans la souffrance, suppose l'appréciation nette et claire de cette souffrance et la connaissance de sa cause ; la conscience de soi, dans la souffrance, indique très-bien si cette souffrance est, ou non, le fait de celui qui l'éprouve. Un être qui se connaît lui-même n'est pas son propre bourreau sans le savoir. Or, la certitude de souffrir par sa propre faute entraîne la certitude qu'on aurait pu ne point se mettre dans le cas de souffrir, en d'autres termes, le regret. Le réprouvé qui souffre sait donc qu'il aurait pu se placer dans un sort différent; ce regret est nécessairement instructif, et plus il sera poignant, plus il sera salutaire 102.

Plus aussi ce regret de la réprobation sera intime, personnel, subjectif, plus il apportera d'enseignement avec lui; ainsi le réprouvé ne peut pas haïr sans savoir qu'il pouvait aimer, et nécessairement il y a une puissance instructive et salutaire dans ce regret de l'amour ; le réprouvé ne se souvient pas d'un blasphème, sans savoir que les mêmes sons de sa voix qui ont servi à blasphémer auraient pu murmurer l'accent de la prière ; ce souvenir est une permanente leçon : il est contradictoire qu'une leçon soit éternelle et inutile.

III. S'il est vrai que ce que l'homme est, il le sera; s'il est vrai que l'identité persiste, il y aura des degrés divers de châtiment, parce qu'il y a des degrés divers de culpabilité. La notion de justice le garantit, et la garantie se retrouve quand il est reconnu que les récompenses et les peines sont les simples suites de nos actions; il faut alors que les effets répondent aux causes ; chaque réprouvé subit

donc sa réprobation particulière, et il y a autant d'enfers que de damnés.

Aussi bien, la révélation ne laisse aucun doute sur ce point; le Rédempteur s'en est expliqué lui-même de la manière la plus explicite, et toutes nos cités peuvent se demander si leur sentence sera celle de Tyr et de Sidon, ou la condamnation plus redoutable de Bethsaïda et de Çorazin 103.

Si l'identité, si la conscience de soi, si les tendances subsistent et survivent, membre d'une humanité actuellement, l'homme se retrouve tel; ses relations reprennent; ses semblables le sont toujours. [Voir liv. I, chap. xvi, et liv. V, chap. lvi.) Nous n'avons aucune idée de ces relations futures, dont les relations actuelles sont à peine une imparfaite image; nous n'avons aucune idée des relations des justes entre eux, des réprouvés entre eux, et moins encore peut-être des uns avec les autres. Mais il faut que les relations soient maintenues : sans quoi, l'homme n'est plus homme, l'identité est détruite.

Ces relations, quand on les réduirait à la nue -connaissance du sort les uns des autres, sont assurées : car elles sont indispensables sous le rapport subjectif moral, qui n'est, au fond, qu'un des aspects de l'identité.

Ramenées à cette simple expression, elles sont nécessaires au progrès céleste de la religiosité, parce qu'elles justifient Dieu devant ses enfants.

Dans l'expression révélée du dogme chrétien, le jugement dernier n'est que cette justification finale de Dieu pour toute l'administration de ce monde.

Elles sont nécessaires aux bons, pour qu'ils comprennent à fond leur propre bonté et la convenance de ses effets ; aux réprouvés, pour qu'ils comprennent leur iniquité et leur réprobation.

Or, si le réprouvé n'est pas plus isolé que le juste, il ré-

suite nécessairement pour lui, de ces relations, deux enseignements : il a le moyen de comparer son sort à celui des justes, ce qui confirme nos vues sur le regret, et le moyen de comparer son niveau de réprobation à tous ceux dont il est témoin.

Il est évident que cette connaissance expérimentale d'une pondération exacte et parfaite entre les fautes et les punitions doit être accompagnée d'un retour sur soi-même ; et de cette perpétuelle comparaison que les méchants font chacun à part soi de toutes ces iniquités et de toutes ces souffrances, il doit inévitablement sortir un élément de repentir, un moyen de changement.

IV. Enfin l'activité est continue; jamais elle ne demeure stationnaire. Cette constance de l'activité embrasse tous les temps, tous les mondes, toutes les phases d'existence.

L'activité s'arrêtant, tout s'arrêterait. L'homme ne serait plus homme; à vrai dire, il ne serait plus : il n'est qu'en sa qualité d'être actif. La fin de l'activité serait le néant, et le néant est une impossibilité.

Le bonheur des justes consiste dans le progrès, c'est-àdire dans le développement et la direction céleste de leur activité, dans leur approche constante de Dieu, dans leur ressemblance croissante avec Dieu, magnifique et légitime accomplissement de la destinée humaine.

Comme le bonheur des justes consiste dans leur activité, le malheur des réprouvés consiste dans la leur. Les justes sont heureux en devenant toujours meilleurs : les méchants ne peuvent être toujours malheureux, qu'en devenant toujours plus méchants.

Ils le peuvent, sans doute; nous avons reconnu (Voir liv. I, chap. xvmj que les deux alternatives de l'activité, celle qui éloigne et celle qui approche de Dieu, sont indéîinies, et qu'il y a toujours place près de Dieu et loin de lui. Les peines peuvent donc être éternelles et éternellement crois-

ATTENTE D'UN RÉTABLISSEMENT UNIVERSEL. 43ô

santés, à condition que les iniquités le soient. Ce moyen d'exécution d'une éternelle réprobation est le seul.

Mais conclure de ce que les peines peuvent être éternelles, qu'elles le sont en effet, c'est une épouvantable prévoyance que rien ne justifie et dont les partisans de ce système ne se rendent pas compte. Une création dont le secret est l'amour et une rédemption dont le but est le salut s'accordent bien mieux avec la pensée que Dieu attend tous ses enfants.

V. Si Dieu les attend, si Christ les attend, Dieu recueilli, pour ainsi dire, dans les intentions sublimes de la création, Christ, manifesté dans les douces miséricordes de la rédemption, il s'ensuit que les justes les attendent aussi.

L'identité, encore une fois, sans les tendances, est une contradiction; la force affectueuse est aussi permanente, aussi durable que les autres, et il semble impossible, quoi qu'on prétende, de concilier le bonheur parfait des justes et la damnation éternelle, c'est-à-dire l'éternelle méchanceté des méchants.

S'il y a identité, nous conservons la forse affectueuse; si la force affectueuse se retrouve, elle ramène, avons-nous dit, des relations ; si les relations reprennent avec la différence éternelle, irrémédiable, désespérée et sans cesse croissante, d'un ciel pour les uns et d'un enfer pour les autres, comment le bonheur céleste sera-t-il parfait, à moins d'être entaché d'égoïsme? ce qui est contradictoire; car, pour peu que le bonheur soit égoïste, il perd de sa perfection.

On a soutenu que, sans nul doute, ces relations sont modifiées pour les justes et absorbées en ce qu'elles peuvent avoir de pénible dans un sentiment de religiosité tellement élevé et purifié, que la compassion pour les méchants se console elle-même, ou, pour parler le langage de la piété ordinaire, que la pitié douloureuse inspirée par la connais-

sance du sort affreux des méchants disparaît et s'éteint dans l'adoration de la justice et de la bonté de Dieu.

La théologie subjective ne se nourrit pas de si creuses illusions.

Les tendances sont distinctes dans l'être humain, en sorte que si la religiosité est satisfaite, il ne s'ensuit nullement que l'affection le soit, et les élus, tout en adorant, plaindront leurs frères et souffriront pour eux.

Il semble donc permis d'adopter une double conséquence déduite de ces hautes considérations :

D'un côté, les justes trouvent dans les peines des méchants l'indispensable satisfaction (en prenant ce mot dans un sens de légalité et non de contentement) que réclament et la conscience et la religiosité ; la conscience, parce qu'elle répugne et s'indigne à l'assimilation du bien et du mal ; la religiosité, parce qu'elle ne peut consentir à ce que Dieu, ouvrant les deux alternatives devant une activité, ne fasse aucune différence entre le choix de l'une ou de l'autre. Les peines des méchants sont donc nécessaires au bonheur des justes, et, chose étrange à dire! ce bonheur serait détruit par la suppression de l'enfer; pourquoi? parce que ce serait la suppression de l'ordre, le bouleversement des phases de progrès.

Mais, d'un autre côté, les justes attendent les méchants ; ils espèrent leur retour, leur rétablissement, leur pardon ; cette attente est sans impatience, parce qu'elle n'est point affectée, comme les espérances de ce monde, des longueurs de l'intuition du temps ; cette attente devient pour eux une source intarissable de transports de joie, d'amour et de reconnaissance ; ils peuvent ainsi aimer les réprouvés, en les attendant près de Dieu, et ils aiment Dieu d'autant mieux qu'ils comptent sur un jour où Dieu sera universellement aimé de toutes ses créatures 104.

Touchant et majestueux arrangement de l'univers, où il

ATTENTE »'tîS RÉTABLISSEMENT UNIVERSEL. 437

y a place pour tout, et de l'immortalité, où il y a opportunité pour tout! Ces pensées sont si douces et si belles, qu'on est entraîné avec délice à prendre leur sublimité pour une garantie de plus de leur vérité. Elles sont si heureuses et si sublimes, parce qu elles semblent n'être que l'écho affaibli, mais reconnaissable encore, de la dernière bénédiction que Jésus a donnée au genre humain avant de le quitter.

Le diamant brûlé n'est qu'un vil charbon ; mais attendez des siècles, et peut-être il redeviendra diamant.

Combien de siècles faudra-t-il attendre ? Dieu seul le sait, Dieu qui nous a fait signaler obscurément dans les profondeurs de l'avenir une dispensation où il a promis d'être tout en tous.

Page 1