Le seul texte où saint Paul semble admettre une sorte de
classification est celui-ci : Dieu a établi dans V Eglise, premièrement les apôlres, secondement les prophètes, en troisième lieu les docteurs; puis, ceux qui ont le don des miracles; ensuite, ceux qui ont le don de guérir les malades, de secourir, de gouverner, de parler diverses langues, 1 Cor., XII, 28. Les prophètes étant d'ordinaire désignés immédiatement après les apôtres, Éph., IV, 11; Rom., XII, 6, on peut en conclure que le don de prophétie ne le cédait en importance et en autorité qu'à Tapostoiat même. Les docteurs attachés à une église sont nommés ailleurs pasteurs, Éph., IV, lï, écêques, c'est-à-dire inspecteurs, Act. XX, 28; Phil., I, 1; 1 Tirn., III, 2; Tite, I, 7, et prêtres, c'est-à-dire anciens. 1 Pierre, V, 1 — 2. D'ailleurs, c'est de l'Église sous le règne de l'inspiration qu'il s'agit ici; et en second lieu, ce sont bien les fonctions, les charges, les œuvres, que saint Paul range ici par ordre. Quant à la synonymie des noms de prêtre et à'éuêque et à l'égalité de ces positions dans l'Église apostolique, si l'orgueil n'avait pas à son service le plus épais des bandeaux, qui aurait pu refuser de comprendre les textes suivants : Saint Paul mande à Milet les prêtres d'Éphèse et leur dit : Prenez garde au troupeau sur lequel Dieu vous a établis évêques. Act., XX, 17—28. Il écrit à Tite quelles qualités doivent avoir les prêtres, et il ajoute : Car il faut qu'un évêque soit sans reproche. Tite, I, 5 — 7. En écrivant aux Philippiens, il adresse son épître aux évêques et aux diacres. Phil., I, 1. Y aurait-il eu àPhilipes plusieurs évêques et diacres, et point de prêtres? Saint Pierre, écrivant aux églises de l'Asie Mineure, recommande aux prêtres de s'acquitter fidèlement de leur charge & évêques, 1 Pierre, V, 1 — 2. Quelques autres des fonctions désignées dans le passage de l'épître aux Corinthiens sont incertaines.
Il serait étrange, enfin, que le Christ eût voulu qu'une parfaite égalité régnât parmi les apôtres et qu'une grande inégalité fût établie entre les ministres de l'Église. Les destinées des apôtres devaient être différentes, au point qu'il faut en compter huit sur douze, dont la carrière est presque entièrement inconnue et oubliée; Jean, Pierre, Jacques et Paul, sont les seuls dont l'Évangile ait véritablement gardé la mémoire, et cependant le Christ exige d'eux de suivre le principe d'une égalité absolue; il ne veut dans
leurs rangs ni une suprématie tyrannique : Vous le savez, leur dit-il ; les princes maîtrisent les nations et les grands les traitent d'une manière impérieuse, Matfc., XX, 25; Marc, X, 42, ni une suprématie bienveillante : Ceux qui dominent les nations sont appelés bienfaiteurs ou pères des peuples ; qu'il n'en soit pas de même parmi vous. Luc, XXII, 25. Est-ce après avoir ainsi maintenu une égalité parfaite entre ses apôtres, que le Seigneur au rait introduit dans l'Église une inégalité si profonde entre les ministres de la religion?
57. Cette liberté de sacerdoce, de ministère, de prédication, reçoit une sanction, indirecte il est vrai, mais puissante, d'un fa't remarquable de la mission du Seigneur : Jean dit à Jésus : Maître, nous avons vu un homme qui chassait les démons en ton nom, et nous le lui avons défendu, nous l'en avons empêché, parce qu'il ïh vient pas avec nous à ta suite. Jésus lui répondit : Ne l'en empêchez point ; car quiconque n'est pas contre nous, est pour nous. Marc, IX, 58—40; Luc, IX, 49.
58. Moïse avait dit aux Hébreux : La loi que je vous donne n'est ni trop élevée ni trop éloignée; elle n'est point dans le ciel... ni au delà de la mer; elle est dans votre bouche et dans votre cœur, pour que vous l'observiez. Dent., XXX, 11 — 14. Saint Paul, en appliquant ces paroles à la loi chrétienne, étend et précise l'idée ; il exige que la loi nouvelle soit non-seulement reçue par le cœur, mais confessée par les lèvres, et il se résume en disant : Quand on croit de cœur, on obtient la justification; quand on confesse de bouche, on obtient le salut. Rom., X, 10. La justification et le salut sont ici des synonymes, et l'apôtre, citant une parole de l'Ancien Testament, conserve le parallélisme; ce qui est une des habitudes de son style. Sous cette forme, il est évident qu'il exige, non-seulement la foi, mais la profession de la foi. Celui qui n'assemble pas avec moi, disperse, a dit le Christ, Matt., XII, 50, et c'est disperser, que de se disperser loin de tout clergé. En annonçant aux fidèles de Rome son ardent désir de les visiter, saint Paul leur dit : Réunis ensemble, nous nous réjouirons les uns les autres par la foi qui nous est commune, Rom., I, 12, et c'est avec une admi-
rable énergie qu'il exprime ce sentiment au début de son épître aux Corinthiens, quand il dit : A tous ceux qui invoquent, en quelque lieu que ce soit, le nom de Jésus-Christ, leur Seigneur et le nôtre, que la grâce et la paix leur soient données! 1 Cor., I, 2.
59. C'est ce que Ton a nommé lepouvoir des clefs. Dans les cours de l'Orient, où le souverain vivait invisible au fond de son palais, le droit d'ouvrir ou de fermer, le droit d'arriver ou de faire arriver jusqu'à lui, n'appartenait qu'aux plus hautes dignités, dont une clef est ainsi devenue le symbole. Ésaïe se sert de cet emblème dans ses censures contre un officier d'Ézéchias, Ésa., XXII, 22, et saint Jean, dans l'Apocalypse, l'emprunte au prophète ; il représente le véritable et le saint, Jésus-Christ, tenant les clefs de l'enfer et de la mort, Apo., I, 18, et la clef de David ou de la maison de David, III, 7, figure de l'Église chrétienne. Le Seigneur avait dit à Pierre : les portes de V en ferne prévaudront point sur mon Église, et de cette image le discours du Christ est passé naturellement à celle-ci : Je te donnerai les clefs du royaume des deux, c'est-àdire de mon Église. Matt., XVI, 18—19. Cet oracle emblématique représentait parfaitement les grands devoirs réservés au ministère de saint Pierre, choisi pour ouvrir l'Église aux étrangers, aux Gentils. Act., X, 47. Le Seigneur ajoute : Tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les deux , et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les deux. Matt., XVI, 19. Les fermetures des portes, dans l'antiquité, se composaient d'une sorte de loquet qui se mouvait à l'aide d'un cordon, et de liens plus ou moins compliqués que l'on séparait à l'aide de la clef, Jug., III, 25, de sorte que lier signifie fermer, délier ouvrir, et le pouvoir de fermer et d'ouvrir l'Église est, au fond, le même que celui de remettre ou de retenir les péchés, Jean, XX, 25, accordé par le Christ à tous les apôtres. La question ici soulevée est de savoir si ce pouvoir des clefs, confié dans le principe à des ministres inspirés, est passé à des ministres qui ne le sont pas.
60. Ce mot, si tristement fameux, est emprunté à la parabole du grand souper, auquel ies convives attendus refusent de se rendre, sous différents prétextes. Ces convives honorables sont les Juifs,
ceux surtout des classes élevées et des sectes florissantes, qui rejettent les grâces de l'Évangile. Le père de famille envoie son serviteur chercher les pauvres, les estropiés, les boiteux, les aveugles de la ville, qui représentent les simples de cœur, les pauvres d'esprit, disposés à recevoir la loi nouvelle. Mais il reste encore de la place dans la salle du festin, et le père de famille, étendant encore plus loin l'invitation, dit à son serviteur : Va dans les chemins et le long des haies, et contrains, presse d'entrer ceux que tu trouveras. Luc, XIV, 25. C'est une règle incontestable de l'interprétation des paraboles qu'un des détails ne peut être entendu dans un sens opposé à l'ensemble, à l'esprit général de l'apoiogue. Ici l'image principale est un repas, une fête ; l'ordre donné au serviteur est donc une invitation, une offre, des instances ; ce n'est pas à force ouverte et par violence que l'on amène des conviés ou des hôtes; et l'on a voulu que ce mot servît d'excuse à des persécutions de tout genre, exils, emprisonnements, spoliations, échafauds, bûchers!... l'atroce et l'absurde se touchent.
Lorsque les Samaritains refusent de recevoir Jésus, parce qu'il est Juif, et que Jacques et Jean lui disent : Seigneur, ve.ux-tu qu'à l'exemple d'Élie nous commandions que le feu du ciel descende et consume ces gens-là ? il les reprit sévèrement et leur dit : Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés! Luc, IX, 54 — 55.
Et il est tout à fait légitime d'accuser l'intolérance d'être aussi absurde que barbare, attendu qu'elle ne peut inventer ni supplices, ni prisons, ni exils contre la pensée, la foi, la religion ; attendu que tout spiritualisme est, par sa nature, à l'abri de ses coups. Saint Paul, le premier, a exprimé cette idée et jeté ce défi à la persécution ; il écrit à son disciple : Je souffre beaucoup de maux pour l'Évangile, jusqu'à être lié comme un criminel ; mais la parole de Dieu n'est point liée. 2 Tim., Iî, 9.
61. L'expression : Ceux du dehors désigne dans l'Évangile les r.on-chrétiens. Qu'ai-je à faire, dit saint Paul, de juger ceux qui sont dehors? 1 Cor., V, 12. Ccnduisez-vous prudemment envers ceux du dehors. Col., IV, 5; 1 Thess., IV, 12. Être jeté dans les ténèbres du dehors, c'est-à-dire les plus épaisses, Matt., VIII, 12; XXII, 13; XXV, 50, exprime le plus haut degré de souffrance et
de perdition auquel on pût être condamné; dans les poésies juives, Tidée d'une affreuse prison et de profondes ténèbres se tiennent : Ceux-ci habitaient dans les ténèbres et l'ombre de la mort* détenus dans la souffrance et les chaînes, pour s'être rebellés contre les ordres de Dieu. Ps. GVII, 10; Esa., XLII, 7. Ces rapprochements expliquent assez la formule d'excommunication : être jeté dehors.
62. Et saint Paul, l'apôtre inspiré, écrit aux Corinthiens : Nous ne prétendons point dominer votre foi. 2 Cor., I, 24. Qui es-tu, toi qui condamnes le serviteur d' autrui? S'il se tient ferme ou s'il tombe, c'est l'affaire de son maître. Rom., XIV, 4. Celui qui parle contre son frère et qui le condamne dans sa fidélité à Christ et sa liberté envers Moïse, parle contre la loi et condamne la loi; c'està-dire la déclare imparfaite ; or si tu condamnes la loi, tu rien es plus observateur; mais tu t'en fais le juge. Qui es-tu, toi qui condamnes les autres? Jac, IV, 11 — 12.
65. Les fidèles de Berée reçurent la parole avec empressement et ils examinaient tous les jours les écritures, pour voir si elles contenaient bien ce qu'on leur enseignait, Act., XVII, 11 ; et celui qui les enseignait se nommait saint Paul ! C'est aussi saint Paul qui écrit aux Thessaloniciens : Ne méprisez point les prophéties (ce mot désigne les enseignements et les discours des prophètes ou des hommes qui avaient reçu le don divin d'instruire ; voir chap. lxvii, notes 52 et 56) ; et il ajoute immédiatement : Examinez toutes choses. 1 Thess., V, 20 — 21. Je vous parle comme à des personnes intelligentes; jugez vous-mêmes de ce que je vous dis, écrit saint Paul aux Corinthiens au sujet delà sainteté de l'eucharistie. 1 Cor., X, 15. Mes frères, leur écrit-il encore, ne soyez pas enfants pour ,'nanquer d'intelligence ; soyez-le pour être sans malice ; quant à l'intelligence soyez hommes faits, et alors il leur expose l'usage du don des langues. 1 Cor., XIV, 20.
Saint Jean écrit auxÉglises de l'Asie Mineure : Mes bien-aimés, n'ajoutez pas foi à toute sorte d'esprits; mais examinez les esprits pour savoir s'ils viennent de Dieu; car il est venu dans le monde plusieurs faux prophètes. 1 Jean, IV, 1 . Le mot esprits est pris
ici par saint Jean dans le même sens que par saint Paul, lorsque ce dernier écrit à Timothée que quelques-uns abandonneront la foi, s'attachant à des esprits séducteurs, 1 Tim., IV, 1, et désigne des docteurs qui se donnaient pour inspirés.
Il est essentiel de remarquer que le livre des Actes, en rapportant l'exemple donné par l'Église de Berée, parle, non d'une assemblée de docteurs ou d'ecclésiastiques, mais des fidèles en général, et, de même, le droit reconnu, le devoir imposé d'examiner avant de croire, concerne, dans les épîtres de saint Paul et de saint Jean, l'Église entière, à qui ces épîtres sont adressées. (Voir liv. IV, chap. xlviii, note 52.)
64. Saint Paul entendait d'une étrange manière la suprématie de Pierre, lorsqu'il écrivait aux Corinthiens : J'estime que je n'ai été inférieur en rien aux plus excellents des apôtres, 2 Cor., XI, o, et aux Galates : Lorsque Pierre vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu'il méritait d'être repris. Gai., II, II. Son silence est une protestation plus curieuse encore que ses paroles : pendant le prétendu séjour et le prétendu règne de Pierre à Rome, saint Paul écrit à l'Église de Rome, et à la fin de son épître il envoie ses salutations à vingt-six de ses collègues ou amis, en les nommant, outre tous ceux qu'il ne nomme pas ; de Pierre, il n'est fait aucune mention, et, bien plus, durant deux ans de résidence à Rome, Act., XXVIII, 30, il écrit ses épîtres aux Églises d'Éphèse, de Colosses et de Philippes, sans dire un seul mot du premier pontife de la chrétienté, sous les yeux duquel il écrivait, si le trône pontifical était déjà érigé et occupé par le fils de Jonas.
65. L'infaillibilité n'est, au fond, que l'inspiration," car l'infaillibilité ne peut venir que de Dieut Toute la question entre les défenseurs et les adversaires de l'infaillibilité doit donc se ramener à celle-ci : où sont les preuves de cette inspiration? preuves actuelles : où sont les miracles et les prophéties ? preuves écrites: où voit-on, dans l'Évangile, l'inspiration promise, non pas seulement aux apôtres, mais à l'Église, dans la personne soit d'un chef unique, soit d'une assemblée générale? (Liv. IV, chap. xlviit,
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et ses notes.) Jésus a dit : Recevez le saint esprit. Jean, XX, 22. A qui l'a-t-il dit ?
66. Attacher une importance exagérée aux formes extérieures de la religion serait reculer en deçà du mosaïsme. Il est trèsremarquable que sous l'empire d'une loi aussi profondément cérémonielle que celle de Moïse, les formes soient si souvent accusées d'impuissance religieuse.
Dans un siècle encore barbare, au sortir de l'époque des Juges, au commencement de la royauté, Samuel dit à Saùl : l'Éternel prend-t-il plaisir aux holocaustes et aux sacrifices comme à ce qu'on obéisse à sa voix ? L'obéissance vaut mieux que le sacrifice, et la soumission mieux que les victimes de choix. 1 Sam., XV, 22.
S'agit-il de reconnaissance? David dit : Tu n'as point agréé de victimes ou d'offrandes ; mais tu m'as ouvert l'oreille pour entendre ta loi. Ps. XL, 7. S'agit-il de repentir? David dit : Si tu avais voulu des sacrifices, je t'en eusse offert; mais ce n'est point des holocaustes que tu demandes ; la victime que Dieu agrée, c'est un cœur affligé. Lï, 18 — 19. Sous Jéroboam II, Osée écrit : Je prends plaisir (c'est Dieu qui parle) à la miséricorde et non aux sacrifices ; à la connaissance de Dieu, plus qu'aux holocaustes. Os., VI, 6. Vers le temps de la ruine des dix tribus, Michée représente le peuple délibérant sur les moyens à prendre pour détourner les jugements divins : Avec quoi préviendrai- je l'Éternel? Sera-ce avec des holocaustes? l'Éternel agréera- t-il des milliers de victimes et des torrents d'huile ? 0 homme! Qu'est-ce que l'Éternel exige de toi, sinon que tu pratiques la justice et que tu prennes plaisir à la miséricorde. Mie, VI, 6 — 8.
Lors d'un renouvellement de l'alliance, après les abominables et cruelles idolâtries du règne d'Acbaz, la fête de pâque est célébrée sous Ézéchias, non sans de graves infractions des rites prescrits, et le pieux monarque adresse cette belle prière : Que V Éternel, qui est bon, tienne pour faite la propitiation de tous ceux qui ont disposé leur cœur pour rechercher Dieu, Jéhovri, le Dieu de leurs pères, bien qu'ils ne se soient pas purifiés ielon la purification du sanctuaire. 2Cbron., XXX; 18.
Les Proverbes enseignent que l'offrande du méchant est une abomination devant l'Éternel. Prov., XV, 8; XXI, 27.
Ce sujet inspire à Ésaïe quelques-uns des passages les plus admirables de son livre : Princes de Sodome, peuple de Gomorrhe (et c'est Israël qu'il désigne par ces tristes souvenirs), qu'ai-je à faire de la multitude de vos sacrifices ; je suis rassasié d'holocaustes ; je ne prends point de plaisir au sang des taureaux, des agneaux, ni des boucs ; pourquoi venez-vous devant ma face (aux fêtes solennelles) ; ne continuez plus à m' apporter des oblations d'hypocrites ; j'ai en abomination vos parfums, vos réunions des nouvelles lunes, vos sabbats, vos assemblées... lavez-vous; purifiezvous; ôtez de devant mes ijeux la malice de vos actions. Ésa., I, 10 — 16. Le jeûne que je demande, c'est que tu rompes les chaînes de l'iniquité, que tu mettes les opprimés (pauvres ou débiteurs) en liberté, que tu donnes de ton pain à celui qui a faim, que tu reçoives dans ta maison les pauvres sans asile, que tu donnes des habits à celui qui en manque et que tu n'aies point de honte de ton frère. Ésa., LVIII, 6. Immoler un bœuf, ce sera comme tuer un homme ; sacrifier une brebis, comme couper la tête à un chien, (animal immonde) ; m' offrir une oblation, comme offrir du sang de pourceau (animal immonde aussi, Matt., VII, 6) ; brûler de V encens, comme adorer une idole, dès qu'il leur a plu de se conduire à leur gré et que leur âme a pris plaisir dans leurs abominations, Ésa., LXVI, 5 ; et avant la ruine de Juda, Joël disait aux Juifs : Convertissez-vous, dit l'Éternel, de toute votre âme avec jeûnes, avec larmes et gémissements ; déchirez vos cœurs, et non vos vêtements , Joël, II, 13; ce qui était le signe ordinaire des grands chagrins, sincères, comme celui de Josué, Jos., VII, 6, ou affectés comme celui deCaïphe, Matt., XXVI, 65. Sous les derniers rois, Jérémie, à l'entrée même du temple où le culte devait être offert, adressait au peuple ce frappant discours : Voici ce que dit l'Éternel : Multipliez vos holocaustes et vos sacrifices et rassasiez-vous de la chair des victimes ; mais les principales lois que j'ai données à vos pères, après les avoir fait sortir de l'Egypte, ne regardaient pas les holocaustes et les sacrifices ; voici ce que je leur commandais : Obéissez à ma voix et je serai votre Dieu! Jér., VII, 21—25.
Et pendant la captivité, avant que Dieu eût délivré Sion et rebâti les villes de Juda, on voit les exilés, dans un psaume mis sous le nom de David, mais qui appartient à cette époque, ee consoler de l'interruption du culte cérémoniel, en disant : Je célébrerai le nom de Dieu par mes cantiques et je V exalterai par mes louanges ; elles seront plus agréables à l'Éternel que l'oblation d'un veau ou le sacrifice d'un jeune taureau. Ps. LXIX, 31—56.
67. La coupe de bénédiction, que nous bénissons, n'est-elle pas la communion au sang de Christ? Le pain que nous rompons, n'est-il pas la communion au corps de Christ ? Puisqu'il y a un seul pain, nous qui sommes plusieurs, nous ne faisons qu'un seul corps; car nous participons tous au même pain. 1 Cor., X, 16—17.
68. L'exercice corporel, c'est-à-dire, comme le montre clairement la liaison des idées, toute pratique extérieure, est utile à peu de chose, au lieu que la piété de cœur sert à tout. 1 Tim., IV, 8.
69. Saint Paul, comparant le culte nouveau des chrétiens à l'ancien culte des Juifs, reconnaît le devoir du fidèle de proportionner la spiritualité de son culte aux lumières de sa foi : C'est nous, dit-il, qui sommes les vrais circoncis, nous qui servons Dieu en esprit et qui ne mettons point notre confiance dans la chair, c'est-à-dire dans l'extérieur de la religion. Phil., III, 3.
70. Le fidèle, quelque spirituelle que soit sa croyance, n'a pas le droit d'offrir à Dieu un culte quelconque; parce ce qu'il faut que saisissant en espérance le rtyaume immuable du ciel (où, selon une expression de saint Paul, les fidèles régneront dans la vie, Rom., V, 17), nous conservions la grâce par laquelle nous pouvons servir Dieu d'une manière qui lui soit agréable, Héb., XII, 28; en d'autres termes, lui rendre un culte qui lui plaise.
71. Pendant un an entier, Paul et Barnabas assistèrent aux assemblées de l'Église d'Àntioche. Act., XI, 26. Comme nous étions
assemblés 'pour rompre le pain, c'est- à dire célébrer la cène, Paul adressa une exhortation qu'il prolongea jusqu'à minuit. XX, 7. Lorsque vous vous assemblez clans l'Église, écrit saint Paul, il y a des divisions parmi vous. 1 Cor., XI, 18; XIV, 23. Toute r Église s'assemblait à Corinthe chez Gains, Rom., XVI, 25, et à Laodicée chez Nymphas. Col., IV, 15.
Il est inutile de multiplier ces citations. Il est certain que les premiers chrétiens célébraient régulièrement le culte; pas un mot n'est dit de Tordre que l'on suivait, et tous les passages où il en est question sont des exhortations ou des réprimandes de morale et de piété, non des prescriptions de formes et de rites.
72. Il n'est fait mention du baptême que sous trois aspects : 1° l'ordre qui l'institue et sa nécessité comme profession de la foi, comme le signe que l'on se déclare chrétien : Instruisez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils, et du Saint- Esprit, Malt , XXVIII, 19; et cette forme même de la phrase montre que la force de l'injonction porte sur le devoir d'instruire bien plus que sur celui de baptiser en employant ces termes. Celui qui croira et qui sera baptisé sera sauvé. Marc, XVI, 16. Que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ, dit saint Pierre aux premiers convertis, Act., II, 58, et de même dans une foule d'autres exemples, y compris celui de saint Paul, XXII, 16. 2° Comme type, comme emblème de la régénération, c'est-à-dire de la nouvelle vie morale du chrétien, et de sa résurrection, de la vie céleste qu'il espère. Ces images, inintelligibles avec la forme actuelle du baptême, étaient frappantes et claires pour l'Église primitive, qui ne connaissait que le baptême par immersion ; le corps, disparu un instant sous les eaux comme il doit disparaître dans la tombe, était censé renaître ou ressusciter en reparaissant : Jl nous a sauvés par le baptême de la régénération. Tite, III, 5. Nous avons été ensevelis avec Christ, quand nous avons reçu le baptême à r imitation de sa mort, afin que, comme Christ est ressuscité des morts, nous aussi nous marchions dans une vie noitvelle. Rom., VI, 4. 3° Enfin, le point de vue moral; saint Pierre distingue le baptême qui lave les souillures du corps et celui
qui est l'engagement d'une bonne conscience devant Dieu ; c'est celui-là qui nous sauve. 1 Pierre, III, 21.
75. (Voir liv. VI, cbap. lxvii, note 46.) L'institution de la cène est rapportée par les trois premiers évangélistes, Matt., XXVI, 26—28; Luc, XXII, 19—20; Marc, XIV, 22— 24, et il est tellement vrai qu'une simple, une humble, une fidèle imitation de cette première eucharistie célébrée par Jésus lui-même avec ses apôtres, est le meilleur, ou pour mieux dire, le seul rituel de la cène, que saint Jean, présent à ce repas, penché sur le sein de Jésus, saint Jean ne dit pas un mot de l'institution, déjà répandue, lorsqu'il écrivait, dans toutes les Églises. L'épître aux Corinthiens, bien antérieure aux Évangiles, autorise la même conclusion ; saint Paul, sous la garantie d'une inspiration positive : J'ai appris du Seigneur ce que je vous ai enseigné, 1 Cor., XI, 23, rappelle l'institution en quelques lignes d'une simplicité incomparable et pense en dire assez pour ramener l'Église de Corinthe à communier dans l'esprit et selon l'exemple du Seigneur. Mais de rites proprement dits, on n'en voit pas trace dans ses paroles, et ii a fallu l'étrange innovation romaine du refus de la coupe aux fidèles, pour nous forcer à faire indirectement de l'apôtre un ritualiste et pour interpréter dans un sens de forme à suivre ces mots : Que chacun mange de ce pain et boive de cette coupe. XI, 28.
74. Le culte de Moïse abondait en fêtes, en époques et en jours consacrés : le jour du Sabbat, dont la sanctification primitive, Gen. , II, 5, aussi ancienne que l'humanité, est adaptée par le législateur à l'esprit de ses institutions et aux besoins spirituels et civils de son peuple, Ex., XX, 8—11 ; XXIII, 12 ; — chaque septième année dite année Sabbatique ; — chaque cinquantième année du Jubilé , clôture d'une période de sept semaines d'années ; — les Néoménies, et celle notamment du mois de Tisri (octobre), commencement de l'année civile ; — les grandes fêtes solennelles , la Pâque et la semaine des pains sans levain, commémoration de la sortie d'Egypte ; la Pentecôte, en action de grâce de la moisson ; la fête annuelle des expiations du péché ; celle des Tabernacles, en mémoire du séjour d'Israël au désert
et en action de grâce des vendanges ; c'était là, on le voit, une année ecclésiastique très-chargée .
Dans rÉvangi1'1 II n'y a pas trace d'année ecclésiastique, de semaine sainte, ue temps privilégiés, de fêtes ou de jubilés. Les épîtres , au contraire , enveloppent toutes ces institutions de l'ancienne économie dans la grande querelle, sérieuse pendant quelque temps, des chrétiens judaïsants, qui voulaient obéir et à Christ et à Moïse, et des chrétiens plus éclairés qui séparaient les deux lois. C'est au sujet des jours fériés du mosaïsme que saint Paul écrit : L'un parmi vous, fidèles de Rome, met de la différence entre les jours ; l'autre n'en met pas, que chacun suive V opinion dont il est persuadé ; celui qui met de la différence enti e les jours, le fait pour plaire au Seigneur; celui qui n'y met aucune différence, le fait aussi pour plaire au Seigneur. Rom., XIV, 5—6. Comment retournez-vous, dit-il aux Galates, à ces faibles et pauvres rudiments auxquels vous voulez de nouveau vous assujettir : vous observez les jours, les mois, les temps, les années, consacrés par la loi ; je crains que je n'aie travaillé inutilement parmi vous. Gai., IV, 9 — 11. Que personne ne vous condamne sur ce qui regarde les jours de fête, de nouvelle lune ou de sabbat. Col., II, 16. Il est évident que saint Paul considérait toutes les lois de ce genre, si nombreuses et sévères dans l'ancienne alliance, comme abrogées par la nouvelle; c'était l'accomplissement virtuel de cette parole de Jésus: Le sabbat a été fait pour l'homme et non pas Fhomme pour le sabbat; c'est pourquoi le Fils de l'homme est maître même du sabbat, Matt., XII, 8; Marc, II, 28 ; Luc, VI, o ; ce qui signifie : l'homme n'a pas été créé pour s 3 reposer forcément et tristement chaque septième jour; mais le sabbat a été établi pour donner à l'homme le droit et l'occasion d'un repos salutaire, et si tel est le but du sabbat, le Messie est maître d'en dispenser et de l'abroger. Cette abrogation était indispensable au progrès et à l'esprit du christianisme. Le sabbat mosaïque est une loi temporaire et locale ; l'indolence, ce vice des climats brûlants, eût été la perte du peuple dépositaire de la vérité religieuse ; Moïse lui a mesuré son repos, pour qu'il n'en prît pas outre mesure et lui a donné un jour sur les sept pour qu'il ne les prît pas tous. Ce repos n'est cependant nulle part
spécifié en détail; la loi rrénumère point les occupations permises et interdites, tant il est vrai que l'oisivité est contraire à la nature humaine, et que les cas de nécessité ne pouvaient se prévoir et se compter. L'oisivité du sabbat de l'ancienne loi était donc et incertaine dans ses limites et oppressive dans sa rigueur ; c'est de ce sabbat qu'il s'agit dans les paroles du Christ et les épîtres de saint Paul, non du sabbat primitif et de son antique consécration, considérée comme le partage divin de la vie humaine en périodes de sept jours et le choix d'un jour de culte ; de culte, disons-nous; car on a trop oublié que, dans le sabbat de la Genèse, il ne s'agit que du repos de Dieu et non de celui de l'homme. Cette institution de la semaine, terminée par un jour consacré, ne pouvait qu'être divine : la créature n'avait pas le droit de donner à Dieu, c'est-à-dire de réserver pour le culte, un jour sur sept plutôt qu'un sur six ou sur huit, et ce qui prouve encore qu'elle eFt divine, c'est qu'elle est purement arbitraire, n'a rien d'astronomique et ne cadre ni avec le mois, mouvement de la lune dans son orbite, ni avec l'année, mouvement de la terre dans la sienne. Rentrés par l'Évangile sous l'empire de la loi générale du sabbat primitif, qu'ont fait les apôtres ? Ce que la nature même des choses indiquait ; ils ont préféré un jour sur 1 s sept pour tenir les assemblées religieuses, et quel jour él ait-il plus naturel de choisir que celui de la résurrection du Seigneur? Y a-t-il eu assemblée, délibération, décret, comme pour prononcer la rupture du mosaïsme et du christianisme? Nullement. L'Évangile ne contient pas un mot à ce sujet. Tout ce qu'on y trouve sur l'institution d'un sabbat chrétien se réduit à cette mention i ndirecte : Le premier jour de la semaine nous étions assemblés pour rompre le pain, Act., XX, 7, et ce jour prit bientôt le nom àejour du Seigneur (dimanche). Apo., I, 10. Il paraît positif que la coutume s'est introduite d'elle-même, par la force des choses, par l'ascendant de l'exemple, par la puissante influence que le prodige de la résurrection exerçait sur les esprits; c'est une coutume plutôt qu'une institution positive, mais une coutume tellement fondée sur la nature même de la rédemption, qu'elle est devenue facilement universelle.
75. (Voirliv. III, chap. xxxvi, notes 62 à 66). Il est remarquable que dans l'Évangile on ne trouve pas un seul mot qui indique la présence ou l'intervention d'un ministre de la religion dans la célébration des mariages.
76. Silence d'autant plus remarquable que les relevailles avaient leur part dans les institutions mosaïques. La jeune mère, en Israël, si elle avait eu un fils, élait obligée à une retraite de quarante jours, dont les premiers sept jours emportaient une réclusion plus stricte ; les deux périodes étaient doubles, si son enfant était une fille ; à l'expiration de ces termes, elle faisait offrir par le sacrificateur de service un agneau d'un an et un pigeon ou une tourterelle, et deux pigeons ou deux tourterelles, si elle était trop pauvre pour offrir un agneau. Lév., XII, 1 — 8. Ces rites dont l'esprit de l'époque explique les nuances et dont le climat de l'Asie explique la sage prévoyance, sanctifiaient la maternité en Israël, et comptent parmi ceux qui ont été le plus fidèlement observés ; l'exemple de Marie montre qu'ils étaient encore dans toute leur force à l'époque de l'Évangile. Luc, II, 22.
77. Ce n'est point par des choses périssables, comme l'or et l'argent, que vous avez été rachetés de la vaine manière de vivre apprise de vos pères, i Pierre, I, 18.
78. Le style figuré est répandu dans l'Écriture sainte au point que chaque page peut-être en offre des exemples. (Voir liv. IV, chap. xlix, note 64.) Il importe surtout de remarquer l'intensité, si l'on peut ainsi s'exprimer, de ce langage métaphorique, dont la froide précision de nos langues modernes diffère au point qu'une attention, même scrupuleuse, s'y trompe. Ainsi les grands phénomènes, les grandes commotions de la nature représentent les grandes révolutions politiques, morales, religieuses; voici en quels termes saint Pierre annonce au peuple de Jérusalem la fondation de l'Église chrétienne : Vous voyez l'accomplissement des prédictions de Joël : Je répandrai, dit Dieu, mon esprit sur toute chair.. . je ferai paraître des prodiges en haut dans le ciel et des merveilles en bas sur la terre, du sang, du feu, et une épaisse fumée; U
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soleil sera changé en ténèbres et la lune deviendra couleur de sang, avant le grand et glorieux jour du Seigneur. Act., II, 16—20; Joël, II, 28. Tout cela voulait dire que le règne spirituel de Jésus était commencé. L'épitre aux Hébreux cite et commente en ce sens un oracle d'Aggée : la même voix qui retentissait sur le Sinaï nous fait maintenant cette promesse : J'ébranlerai encore une fois non-seulement la terre, mais aussi le ciel ; ces mots, encore une fois, marquent l'abolition des institutions muables (la loi mosaïque) en tant qu'arrivées à leur terme, afin que les institutions immuables (la loi chrétienne) prennent leur place. Héb., XII, 26 — 27. Dans les entretiens les plus intimes, les images les plus hardies abondent et sont employées sans transition qui les prépare : Abattez ce temple, dit le Christ à ses adversaires, et je le rebâtirai en trois jours, Jean, II, 19; c'est de lui-même, c'est de sa personne qu'il parle. Qu'étes-vous allés voir au désert? demande-t-il à ses disciples ; un roseau agité du vent ? et ces mots sont un éloge de la fermeté de Jean-Baptiste, Matt., XI, 7: Luc, VII, 24, Souvent, une image en amenant une autre, les métaphores sont poussées à l'extrême. Aucun exemple ne le démontre mieux que celui-ci : la vie du corps est l'emblème de celle de l'âme; par extension, la nourriture du corps représente celle de l'âme, et cette figure est variée à l'infini : La faim et la soif de la justice qui sera rassasiée, Matt., V, 6; l'eau telle que celui qui en boira, n'aura jamais soif, et qui devient en son sein une source qui se répand jusque dans la vie éternelle, Jean, IV, 14 ; la nourriture que le Christ doit prendre, que les apôtres ne connaissent pas, et qu'il explique en en leur disant : ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, IV, 32; la coupe qu'il doit boire, Matt., XX, 22, c'està-dire sa passion ; la nourriture spirituelle et le breuvage spirituel des Hébreux dans le désert ; car ils buvaient de Veau du rocher ouvert par Moïse, et ce rocher était le Christ pour eux, c'est-à-dire, leur ressource pour apaiser leur soif, comme le Christ apaise notre soif morale, \ Cor., X, 4; le pain de Dieu descendu du ciel, le pain de vie, emblème du Christ, et toutes les images de ce discours où il dit: Celui qui mange mu chair et boit mon sang, a la vie éternelle; car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment un breuvage; ce qui signifie, selon la force de l'i-
mage, qu'il faut s'assimiler le christianisme autant que le corps s'assimile les aliments qui entretiennent sa vie, Jean, VI, 54—55. (C'est, absolument dans le même sens que saint Paul a dit aux profanateurs de la sainte Cène qu'ils mangent et boivent leur condamnation, 1 Cor., XI, 29.) Et que Ton pèse un mot du Christ qui suit immédiatement l'institution de la sainte Cène et qui explique les précédents (quoique, dans les textes du chap. vi de saint Jean, il n'y ait pas un trait qui concerne l'eucharistie, qui n'était point instituée) ; il a encore devant lui la coupe qu'il a bénie pour la communion ; il vient de dire aux apôtres : Ceci est mon sang, et il ajoute : Je vous déclare que je ne boirai plus de ce fruit de la vigne, avant le jour où j'en boirai de nouveau avec vous dans le royaume de mon Père, c'est-à-dire avant que nous jouissions ensemble de la vie céleste. Matt., XXVI, 29; Marc, XIV, 25; Luc, XXII, 18.
Un dernier exemple achèvera de montrer avec quelle liberté les auteurs sacrés emploient le style figuré, sans craindre qu'on s'y trompe : Saint Paul écrit: Dieu nous a ressuscites et nous a fait asseoir dans les lieux célestes en Jésus-Christ. Eph., II, 6. En isolant ce verset, il semble que l'apôtre parle delà résurrection proprement dite et de l'entrée des justes dans leur patrie future. Nullement; il est question de ce monde, non de l'autre, puisque l'apôtre ajoute que Dieu nous accorde ce bienfait pour nous faire connaître dans les siècles à venir les richesses de sa grâce ; le langage est tout à fait métaphorique ; la résurrection dont il s'agit est une résurrection heï- Ju péché; la gloire céleste dont il s'agit représente la conversion, la sainteté chrétienne; la liaison des idées le prouve : Lorsque nous étions morts dans nos fautes, Dieu nous a rendus à la vie avec Jésus-Christ, il nous a ressuscites de cette mort morale ; il nous a élevés dans le ciel, c'est-à-dire dans une vie nouvelle de fidélité, afin de nous sauver dans le siècle à venir.
Et ce n'est pas d'aujourd'hui que l'incrédulité a murmuré du langage figuré de l'Écriture. Ézéchiel représente aux premiers captifs transportés en Asie la ruine prochaine de Juda et de Jérusalem sous l'image d'un feu dévorant qui réduira en cendres les forêts verdoyantes, et on lui répond : ATe sais-lu prononcer autre chose que des allégories? Ezé., XXI, 5.
79. Quelques exemples d'hyperboles suffiront : Le Christ dit : Je suis venu pour appeler à la repentance, non les justes, mais les pécheurs. Marc, If, 17; Luc, V, 32; Matt., IX, 42. // y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui s'amende que pour quatrevingt-dix justes qui n'ont pas besoin de repentance. XV, 7. N'estce pas une hyperbole que de parler de justes qui n'ont nul besoin de se repentir? — Si quelqu'un te frappe à la joue droite, présente lui aussi Vautre ; si quelqu'un veut plaider avec toi et t'ôter ta robe, laisse-lui encore le manteau; si quelqu'un veut te contraindre à aller une lieue avec lui, vas-en deux. Matt., V, 39; Luc, VI, 29. — Quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage. Matt. . VI, 17. — Ne soyez point en souci pour votre vie de ce que vous mangerez ou de ce que vous boirez, ni pour votre corps de ce dont vous serez vêtus... Les oiseaux de Vair ne sèment ni ne moissonnent; mais votre Père céleste les nourrit;... ne soyez donc point en peine pour le lendemain ; le lendemain aura soin de ce qui le regarde. VI, 25 — 34. Ces admirables leçons de confiance, prises à la lettre, conduiraient à la plus paresseuse imprévoyance. — Celui qui aura conservé sa vie, la perdra; mais celui qui aura perdu la vie à cause de moi, la retrouvera. Matt., X, 39; XVI, 25; Marc, VIII, 35; Luc, IX, 24. C'est en oubliant l'hyperbole de cet enseignement que tant de martyrs couraient au supplice avec une fuîeur insensée, que l'Église a fini par censurer. — La foi capable de transporter les montagnes, la foi à laquelh rien ne sera impossible, si elle est grosse comme un grain de sénevé, Matt., XVII, 19; XXI, 21 ; Marc, XI, 23; Luc, XVII, 6, — et la richesse qui ne permet pas d'entrer dans le royaume des deux, c'est-à dire, dêtre chrétien, plus facilement qu'un chameau ne passerait par le trou d'une aiguille, Matt., XIX, 24 ; Marc, X, 25; Luc, XXVIII, 25, sont des expressions dont la forme hyperbolique saute aux yeux.
80. D'après le principe, précédemment reconnu, que Dieu ne pouvait parler aux hommes qu'un langage humain, il suit que l'œuvre divine de la rédemption est représentée, dans la révélalion, par des œuvres humaines. Ces expressions, aujourd'hui familières à notre oreille, nous les prenons dans un sens purement
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chrétien. Pour arriver à leur véritable valeur, il faut retourner en idée de dix-huit siècles en arrière, et se demander quel sens y at tachait un juif ou un païen contemporain du Christ, des apôtres et des évangélistrs. Le monde, alors, était juif ou païen ; il était donc indispensable que les premières leçons de rédemption fussent données dans une phraséologie juive ou païenne. En effet, les mœurs, les idées juives ou païennes du temps ont fourni les expressions, devenues en quelque sorte les plus chrétiennes pour désigner Jésus et son œuvre.
La loi de Moïse, citée par saint Paul, prononce une malédiction divine contre l'Israélite qui ne l'observe pas tout entière, Deut., XXVII, 26, c'est-à-dire le menace des châtiments de Dieu. Christ, ajoute l'apôtre, vous a rachetés de cette malédiction de la loi, que sa mission, complétée et confirmée par sa mort, abroge et remplace par la loi nouvelle, et il a été fait malédiction pour nous, comment? Selon qu'il est écrit : Maudit est quiconque est pendu au bois! Deut., XXI, 23, où on lit que le corps d'un supplicié, malédiction de Dieu, c'est-à dire objet d'horreur, ne devait point rester exposé jusqu'au lendemain , mais être enseveli le jour même. Gai., III, 10 — 13. La pensée de saint Paul est que la mort du Christ a mis un terme à toutes les sévérités, les rigueurs, les menaces du mosaïsme, dont il a emporté pour ainsi dire les malédictions sur sa croix, puisqu'il a été condamné comme violateur de la loi. La couleur juive est ici évidente.
Selon la loi, presque toutes choses sont purifiées par le sang, et sans effusion de sang, il ne se fait point de rémission de péché. Héb., IX, 22. Voihà le rite établi par la loi mosaïque; dans un sacrifice offert pour obtenir le pardon d'un péché, il y avait d'ordinaire immolation de la victime, Lév., chap. iv et suiv., et dans la fête annuelle des expiations, quand le grand-prêtre entrait clans le lieu très- saint pour demander le pardon des péchés du peuple, il répandait sur l'arche de l'alliance quelques gouttes du sang du taureau et du bouc sacrifiés. Or, il est dit que Dieu a établi Jésus pour être une victime propitiatoire par la foi en son sang, Rom., III, 24, et que pour faire l'expiation de nos péchés, il est entré une fois dans le lieu très-saint, non avec le sang des boucs et des veaux, mais avec son propre sang. Héb. IX, 12. Il est évident que
ces images et une foule d'autres semblables sont empruntées au judaïsme, et il est contraire à toutes les règles de la saine critique d'en presser le sens et de les entendre à la lettre, d'autant plus que le principe même d'où part le raisonnement analogique que fait l'auteur sacré ne peut être pris dans sa rigueur et sa généralité, il le reconnaît lui-même en ajoutant comme restriction le mot presque; ce principe, c'est que sans effusion de sang Une se fait point de rémission de péché. Or, la loi, au contraire, reconnaissait des sacrifices expiatoires non sanglants : S'il n'a pas (le transgresseur) de quoi se procurer une brebis ou une chèvre, qu'il offre deux tourterelles ou deux jeunes pigeons, l'un en offrande pour le péché, l'autre en holocauste ; et s'il ne peut se procurer deux tourterelles ou deux jeunes pigeons, il offrira en ablation pour son péché la dixième partie d'un èpha de fleur de farine; il ne mettra point d'encens dessus, parce que c'est une offrande pour le péché, il la présentera au sacrificateur; celui-ci en prendra une poignée, qui représentera l'offrande entière , et il la fera brûler sur l'autel, comme les autres oblations que Von consume 'par le feu en Chonneur de V Éternel; c'est ainsi que se fera cette oblation pour le péché. Lév., V, 7 — 12. On voit ici l'assimilation complète, comme offrande expiatoire, des sacrifices avec et sans immolation, et la preuve de fait que l'essence de i'e.\piaiion était moins le sang répandu et la mort infligée, que le don fait à l'Éternel dans l'acte du culte et en la personne du sacrificateur. En un mot, un sacrifice, une offrande est bien moins une immolation qu'une consécration, selon la pensée de David: Qui suis-je, moi, et qui est mon peuple pour oser te faire ces offrandes? Tout est à toi et nous ne te donnons que ce que nous tenons de ta main. 1 Chron.,XXIX, 1-i.
En vain essayerait-on de diminuer la force de ces considérations en argumentant de ce que Moïse semble n'admettre le sacrifice non sanglant que pour expier les péchés d'ignorance. La teneur très-c'aire de sa loi fait porter la difiérence du sacrifice, non sur la différence des péchés à expier, mais sur la pauvreté du pécheur; il expie sa faute sans immoler de victime, non parce qu'il a péché peu gravement, mais parce qu'il est pauvre, et en conséquence cette loi de Moïse ruine toutes les conséquences dog-
matiques que l'on a voulu tirer en prenant dans un sens absolu le principe que le sang seul c:\pfe le péché. Le mot presque employé par l'auteur sacré accorde donc parfaitement l'Ancien et le Nouveau Testament, et montre leur désaccord avec la théologie de l'expiation par le sang.
Saint Paul écrit à Timothée : Celui qui combat dans la lice n'est point couronné, s'il n'a combattu selon les lois. 2 Tim., II, 5. J'ai combattu le glorieux combat; j'ai achevé la course; fai tenu, en courant, mon regard fixé sur la foi ; il ne me reste qu'à recevoir la couronne de justice qui m'attend, et le Seigneur, juste juge, me la décernera. IV, 7—8. Toutes ces expressions sont empruntées aux jeux du cirque; les termes sont les termes scéniquespour ainsi dire, les termes de la langue des athlètes; tout ici est emprunté au paganisme.
Le titre de Sauveur (synonyme de celui de bienfaiteur dont le Christ s'est servi lui-même dans son sens antique en l'appliquant aux rois de la terre, Luc, XXII, 25) était, chez les anciens et notamment chez les Grecs, un nom d'honneur et de reconnaissance que l'on décernait aux hommes qui avaient bien mérité de leur patrie. — Jésus est nommé le sauveur, non d'un peuple, mais du monde. Jean, IV, 42. Le Père a envoyé son Fils pour être le sauveur du monde. 1 Jean, IV, 14. Il était impossible de donner aux contemporains de l'Évangile une plus haute idée de Jésus et de son œuvre.
Les tyrannies de l'antiquité étaient affreuses ; l'esclavage était horrible; le plus grand des changements de sort, le plus grand des bonheurs était l'affranchissement; — l'œuvre de Jésus est donnée comme une libération ou une rédemption (ces deux mots sont synonymes, parce que l'affranchissement avait lieu d'ordinaire par une rançon ou un rachat) en ce qu'il a rendu à l'humanité sa véritable liberté spirituelle , depuis si longtemps perdue, en ce qu'il a délivré l'humanité de l'esclavage du péché et de la mort ; tous les termes habituels qui exprimaient dans l'antiquité l'acte de tirer de servitude et le passage de la servitude à la liberté, sont employés par les auteurs sacrés : Christ est devenu notre rédemption, c'est-à-dire, par une figure commune, l'effet pour la cause, notre rédempteur. 1 Cor., I, 30. Le Fils de l'homme est venu donner
sa vie pour la rançon d'un grand nombre. Matt., XX, 28; Marc, X, 45. Vous avez été rachetés à un grand prix. 1 Cor., VI, 20. Le terme, rémission des péchés, n'a pas d'autre s^ns, et toutes ces expressions s'emploient indifféremment : Dieu nous a fait passer dans le royaume de son Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption par son sang, savoir, la rémission des péchés. Col ,1, 14.
Dans l'antiquité, les guerres étaient toujours des guerres d'extermination, et d'affreux et longs malheurs, sans cesse renaissants, étaient produits par les haines héréditaires de tribu à tribu, de famille à famille, appuyées sur le droit de vengeance dont héritait le plus proche parent, droit enraciné dans l'opinion au point que Moïse, dans l'impuissance de le détruire, essaya de l'adoucir par une de ses lois les plus ingénieuses. Ex., XXI, 15; Deut., XIX, 1 — 13. En conséquence, celui qui remplissait avec succès un office de médiateur, de pacificateur, de conciliateur, (ces noms sont synonymes), déployait une sagesse, une vertu extraordinaire et conférait le bien le plus précieux. Les hommes, dans leur situation de péché, d'égoïsme et d'idolâtrie, sont ennemis de Dieu, Rom., I, 50, et Jésus est nommé le seul médiateur entre Dieu et les hommes, 1 Tim., II, 5, le médiateur de la nouvelle alVance, Iléb., IX, 15; XII, 24, le garant d'une alliance meilleure que la première. VII, 22; VIII, 6. Le plus juste commentaire de ce titre donné à Jésus est ce passage de saint Paul : Le Père a pris plaisir à réconcilier tous les hommes avec lui-même par son Fils, rétablissant la paix, soit dans le ciel, soit sur la terre, par le sang de la croix. Col., I, 20.
Or, à la lettre, Jésus n'est ni le supplicié maudit de la loi mosaïque, ni le sacrificateur entrant dans un lieu saint, ni le juge d'une arène de luttes, ni un sauveur politique, ni un libérateur d\sclaves, ni un rédacteur de traités de paix. Il n'y a donc, dans toutes ces expressions, aujourd'hui chrétiennes, et qui à leur origine ne l'étaient pas, que des figures sous lesquelles il faut chercher la pure et sublime vérité de l'Évangile.
81 . // n'y a qu'une seule espérance à laquelle vous avez tous été appelés; il n'y a qu'un Seigneur, qu'une foi, qu'un baptême, qu'un Dieu qui est le Père de vous tous... S'ensuit-il, selon l'apôtre,
que tous les disciples de ce maître, tous les enfants de ce Père, en soient au même point de progrès? Non ; il ajoute : Mais la grâce est donnée à chacun de nous, selon la mesure que Christ en dispense, Eph., IV, 4 — 7, et c'est de Christ que tout le corps de l'Église, bien proportionné et bien joint par la liaison de ses parties qui communiquent les unes aux autres, tire son accroissement à proportion de la force qriil distribue à chaque membre. IV, 16.
82,. Le principe de l'individualité de la rédemption ressort de bien des enseignements de l'Évangile. Demandez, a dit Jésus s'adressant à la foule diverse qui écoute le sermon sur la montagne, et on vous donnera; cherchez, et vous trouverez; heurtez, et on vous ouvrira; car quiconque demande, reçoit; quiconque cherche, trouve, et on ouvre à celui qui heurte. Matt., VII, 7 — 8. Ces paroles, appliquées, dans l'Évangile selon saint Luc, à la prière, ont, dans le sermon sur la montagne, un sens général : Ce ne sont pas ceux qui sont en santé qui ont besoin de médecin, mais ce sont ceux qui se portent mal ; je suis venu pour appeler à la repentance, non les justes, mais les pécheurs. Matt., IX, 12 ; Marc, II, 17; Luc, V, 51. Si l'on admet, ce qui est incontestable, que chacun a besoin de rédemption, il résulte, de cette déclaration du Christ sur le but de sa mission, que la rédemption a des nuances selon les besoins des âmes. Un créancier avait deux débiteurs; l'un lui devait 500 deniers, l'autre 50,' et comme ils n'avaient pas de quoi payer, il leur remit à tous deux leur dette. Dis-moi lequel des deux l'aimera le plus? Simon répondit : J'estime que c'est celui à qui il a le plus remis. Jésus lui dit: Tu as bien jugé. Luc, VII, 41.
83. Un des discours les plus remarquables de Job a pour objet de montrer l'impuissance des efforts de la sagesse humaine qui tente de pénétrer les secrets et de suivre les voies de la sagesse divine, et la conclusion est cette idée : Dieu dit à l'homme : La crainte de Dieu est la, vraie sagesse, et l'intelligence consiste à se détourner du mal, Job, XXVIII, 28. C'est aussi la conclusion de TEcclésiaste : Craindre Dieu et garder ses commandements, est le tout de l'fiomme. Eco., XII, 15.
Il faudrait transcrire l'Évangile pour rapporter tout ce qui, dans le livre sacré, vient à l'appui de celte thèse, que le dogme sans application, la connaissance sans la pratique, la foi sans la charité, demeurent stériles.
A la question : comment obtenir la vie éternelle? le Christ ne répond qu'après avoir fait citer les principaux commandements ; il dit alors : Fais ces choses, Luc, X, 28, et lorsqu'on lui réplique qu'elles sont faites, que demande-t-il encore?.... Plus de foi, plus de science, plus de dogmatisme? Non, il demande encore plus de pratique, plus de dévouement, plus de charité. Vends tes biens, donne-les aux pauvres, et suis-moi ! Matt., XIX, 21; Marc, X, 21 ; Luc, XVIII, 22.
Il n'y a qu'un seul tableau du jugement dans l'Évangile : Les brebis, placées à la droite, sont ceux à qui le Christ dira : J'ai eu faim, vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, vous m! avez donné à boire ; j'étais étranger, vous m'avez recueilli ; j'étais nu, vous m'avez vêtu ; j'étais malade, vous m'avez soigné ; j'étais en prison, vous m'avez visité. Matt., XXV, 35 — 56. De foi et de croyance, il n'est pas question.
Saint Paul, représenté si souvent comme le défenseur des mérites de la foi pure qu'il aurait mise en première ligne et l'adversaire de la valeur des œuvres reléguées au second rang, n'a rien enseigné de pareil. On oublie toujours que ses épîtres aux Romains et aux Galales sont adressées à des chrétiens judaïsanis, ou qui du moins regrettent le judaïsme et inclinent à y revenir. Toutes les obscurités, toutes les contradictions de ces lettres se dissipent si, en les lisant, on substitue au mot foi le mot christianisme et au mot œuvres le met mosaïsme; partout alors rayonne ce sens simple et lumineux, que les observances et les saintetés de l'ancienne loi de Moïse, insuffisantes de leur nature, non-seulement sont inutiles sous l'empire de la loi de Christ, mais ne peuvent qu'entraver et affaiblir sa virtualité morale et spirituelle. C'est en ce sens qu'il cite l'exemple d'Abraham, justifié par une foi libre des chaînes du mosaïsme, qui n'existait pas, chrétienne en quelque sorte d'avance par la fermeté de son espérance et la grandeur de ses épreuves. Abraham crut à Dieu, et cela lui fut imputé à justice. Rom., IV, 3. Nous concluons donc que l'homme est justifié
par la foi, et non par les œuvres de la loi, III, 27, ou par les œuvres de la chair, IV, 1, c'est-à-dire les œuvres, les observances extérieures et matérielles. Mais, dit saint Jacques, Abraham ne fut- il pas justifié par les œuvres, lorsqu'il offrit son fils ïsaac ? Sa foi produisait ses œuvres, et par ses œuvres sa foi fut déclarée parfaite. L'homme est donc justifié par les œuvres (par les œuvres chrétiennes) et non par la foi seulement. Comme le corps sans âme est mort, la foi sans les œuvres est morte. Jac.,II, 21 — 26. Les œuvres sont donc l'âme de la foi, et sans la vie chrétienne, la foi chrétienne n'est rien.
Au fond, saint Paul se serait démenti lui-même, non content de contredire et saint Jacques et saint Jean, s'il avait virtuellement séparé la foi et les œuvres et donné à Tune plus d'importance qu'aux autres. Il assimile au contraire la foi et l'amour : Si quelqu'un aime Dieu, dit-il, Dieu est connu de lui, 1 Cor., VIII, 3, et des trois vertus chrétiennes, la foi, l'espérance et la charité, il déclare que la plus excellente, cest la charité. XIII, 13. Sa doctrine, bien comprise, est donc d'accord avec celle de saint Jacques ; ce dernier ne voit qu'un corps sans âme dans la foi sans les œuvres, et selon saint Paul, la foi qui transporterait les montagnes, si elle n'a pas la charité, nest rien. XIII, 2.
En enseignant la prééminence du dogme pur sur le dogme appliqué, saint Paul serait tombé dans l'erreur même des docteurs juifs, qui enseignaient en effet que la simple intelligence de la loi suffisait aux privilégiés de la première alliance pour obtenir les faveurs divines, et cette dangereuse illusion, saint Paul la réfute luimême : Ce ne sont pas, dit-il, ceux qui connaissent la loi, qui sont justes devant Dieu, mais ceux qui l'observent. Rom., II, 13.
Selon saint Jean, celui qui dit qu'il demeure en Christ, c'est-àdire qui croit en Christ, doit vivre comme il a vécu. Celui qui aime son frère, demeure dans la lumière et rien ne le fait broncher. 1 Jean. II, 6 — 9.
Et saint Jacques, se servant du mot le plus général et qui désigne la religion sous tous ses aspects, a dit : La religion pure et sans tache devant Dieu notre Père consiste à visiter les veuves et les orphelins et à se préserver des souillures du monde, Jac, 1,27.
84. La ressemblance entre Dieu et l'homme, rétablie dans sa pureté et sa gloire, embrasse la connaissance : Je connaîtrai, dit saint Paul, comme j'ai été connu, 4 Cor., XIII, 12, c'est-à- dire à fond.
85. Dans un admirable passage, saint Paul enseigne de la manière la p'us positive les quatre points en litige : 4° la nécessité de ne pas sortir du terrain de l'Évangile; sans quoi, la question change du tout au tout; 2° l'avantage immense de la vérité en religion ; 5° le danger considérable de Terreur en religion ; et 4° l'innocence des erreurs sincères. On ne peut poser d'autre fondement, que celui qui a été posé, savoir, Jésus-Christ; que si quelqu'un bâtit sur ce fondement de l'or, de l'argent, des pierres précieuses (les saines doctrines) ou du bois, du foin, du chaume (les erreurs), l'ouvrage de chacun sera connu ; le temps le fera connaître, parce que l'épreuve du feu montrera ce qu'il est. Le feu éprouvera donc l'ouvrage de chacun, et si l'ouvrage de quelqu'un qui aura bâti sur ce fondement subsiste , il sera récompensé ; celui dont Vouvrage sera brûlé, perdra le fruit de son travail; il ne lui reviendra rien de ses erreurs; mais pour lui il échappera, toutefois comme au travers du feu, c'est-à-dire non sans danger pour son âme. 4 Cor., III, 14 — 1S. L'image du feu, dont saint Pierre se sert dans le même sens, 1 Pierre, I, 7; IV, 42, n'est employée ici que par continuation de l'allégorie ; c'est le feu du creuset, où les métaux, loin d'être consumés, s'épurent, mais qui détruirait le chaume et le bois.
86. Un texte remarquable de saint Paul indique que l'harmonie est possible entre le zèle de la vérité et les lois de la charité ; malheureusement, ce passage, inexactement traduit dans beaucoup de versions, ne peut être rendu dans toute sa force en aucune ; le mot vérité, dans nos langues modernes, n'a point de verbe qui y réponde; l'idée de saint Paul est qu'il faut professer, recherche»-, enseigner la vérité dans la charité, Éph., IV, 45, et c'est bien là le i-ens adopté par les interprètes les plus rceommandables, parce que le mot vérité dans ce verset est mis en opposite avec le mot
erreur dans le précédent. La traduction qui rendrait le mieux l'idée de l'apôtre, serait : faites de la vérité avec charité.
87. Saint Paul a dit : Ayez soin de conserver l'unité de l'esprit par le lien de la paix, Eph., IV, 3, non parle lien de la foi. Mais ce devoir en entraîne deux autres : De recevoir, de supporter les faibles dans la foi, Rom., XIV, 1 ; XV, 1, et iï éviter l'hérétique, (c'est-à-dire celui qui forme des sectes) après lui avoir adressé un premier et un second avertissement. Tite, III, 10.
88. Pour citer des vérités chrétiennes de Tordre le plus élevé, imprégnées des notions de l'espace et du temps et défigurées par ce vernis humain qui les recouvre, il faudrait citer la religion tout entière, puisque ces formes de notre pensée deviennent nécessairement les formes de notre langage. Quelques traits suffiront.
Christianisme rendu local : Jésus déclare que le jour de sa mort il sera en paradis, Luc, XXIII, 45; le même jour, il est mis au tombeau. L'incrédulité n'a pas manqué de demander comment les choses ont pu alors se passer, et s'il est possible de croire à ces allées et venues du monde au tombeau et au ciel, et du ciel et du tombeau, dans le monde. Les difficultés se compliquent encore si on prend dans le sens hébreu d'un séjour des ombres ou des morts (Voir liv. II, chap. xxiii, note 51) ce passage de saint Pierre, en l'appliquant aux trois jours de la mort du Christ : Il est allé prêcher aux esprits qui étaient dans la prison et qui avaient été autrefois rebelles. 1 Pierre, III, 19. Les mêmes questions ont été faites au sujet de son ascension : H fut élevé en leur présence (des apôtres), et une nuée le déroba à leurs yeux. Act., I, 9. Il fut élevé : où? Dans l'atmosphère, dans l'étendue?. . Il est évident que dans toutes ces questions le christianisme est localisé; la matière même de ces doutes n'existe plus, dès qu'il est reconnu que l'espace n'a rien d'objectif, et l'ascension n'est plus que le simple fait du passage du Christ de sa vie de ce monde à sa vie céleste.
89. Christianisme rendu temporel : (Voir liv. II, chap. xix, note 2.) Ces passages développent le point de vue en ce qui concerne l'homme. Quant à ce qui concerne le Christ comme Fils
unique de Dieu,'on lit à la première ligne de l'Évangile selon saint Jean : Au commencement était la Parole, Jean, T, 1 , et l'on demande comment l'Être infini peut alors conserver son inaliénable antériorité... La fausseté de ce dernier mot trahit le manque de justesse de l'idée ; il ne peut être question d'antériorité subjective, si Je temps est une simple forme de la pensée humaine, tout est présent, rien n'est passé; rien n'est futur; ce ne sont là que de simples modes de notre intelligence; tout est] (Voir la note 104 de ce livre.)
90. (Voir sur tout ce chapitre, liv. II, chap. xxn et ses notes). Il est fort simple que la situation future, et des bons et des méchants, soit représentée dans l'Évangile par des images. Indépendamment de tout ce que nous avons dit sur le langage humain de la révélation et la nécessité, pour former une première génération de chrétiens, de se servir de termes à sa portée, nous ne pouvons, pour dépeindre une manière d'être, emprunter les couleurs qu'à notre manière d'être actuelle. Ce que nous serons un jour n'est pas encore manifesté, \ Jean, III, 2, et ne peut l'être. En conséquence l'enfer est représenté par de poétiques supplices, de profondes ténèbres, où éclate le bruit des pleurs et des grincements de dents, Matt, VIII, 12; XXII, 15; XXIV, 51 ; XXV, 50; Luc, XIII, 28; le feu éternel, Matt.,XVIII, 8 ; XXV, 41 ; Jude, 7; le feu qui ne s'éteint point, MatL, III, 12; Marc, IX, 45; Luc, 111,17; des flammes au milieu desquelles une goutte d'eau est un bienfait, Luc, XVI, 24; des tourments dont la fumée monte aux siècles des siècles, Apo., XIV, 11 ; un ver qui ne meurt point, Marc, IX, 44; ces supplices sont subis dans un lieu d'horreur, qu'un grand abîme sépare du séjour des justes, Luc, XVI, 26, et qui est nommé Y enfer; XVI, 25 (proprement, selon les idéts juives, un lieu souterrain et ténébreux) ou la Géhenne; Matt. V, 22; Marc, IX, 45; Luc, XII, 5. Ce nom désignait une vallée délicieuse, située près de Jérusalem, et dont les Juifs avaient fait le sanctuaire de l'abominable idolâtrie de Moloch, qui consistait principalement à jeter les enfants dans des brasiers ardents, aux pieds de la statue. 1 Rois, XI, 7; 2 Rois, XVI, 5 — 4. Après la ruine de ce culte par Josias, XXIII, 10, la vallée servit de voirie aux immondices de Jérusa-
lein; on y jetait les cadavres d'animaux et même ceux des suppliciés. Des feux continuels étaient entretenus pour dévorer ces restes et prévenir les miasmes contagieux, et ce nom, devenu exécrable, servit à désigner le séjour des méchants.
Et, eu conséquence, le ciel est représenté par des fêtes et des pompes orientales, par des festins où président les glorieux ancêtres d'Israël, Abraham, Isaac et Jacob; Matt., VIII, 11 , où les pauvres consolés sont portés par les anges dans le sein d'Abraham, c'est-à-dire à la première plape auprès de lui, Luc, XVI, 22, à cette table céleste, qui est celle du Messie lui-même; per des trônes où les justes sont assis, Luc, XXII, 30 Matt., XIX 28, héritiers de Dieu, cohéritiers de Christ, Rom, VIII, 17, mis en possession du royaume de leur Père céleste, Matt., XXV, 54, ceints de couronnes incorruptibles, î Pierre, V, 4, et brillants de lumière comme le soleil. Matt. XIII, 43.
91. (Voirliv. II, ch. xxiv et ses notes). L'avènement, ou, pour parler exactement, les avènements du Christ offrent peut-être la pierre d'achoppement la plus formidable où la science et la foi se soient brisées comme à plaisir. Toutes ces difficultés sont nées de la fausse critique qui a si longtemps prévalu et qui partait du principe impossible de l'inspiration absolue. Devant le principe de l'inspiration relative, de l'inspiration donnée pour autant que nécessaire, et laissant les auteurs sacrés parler leur langage, et non un autre quelconque, les difficultés disparaissent. — La question est immense ; elie demanderait un volume et des citations sans nombre; voici l'essentiel.
Les Juifs, s' appuyant sur une interprétation erronée des prophéties, croyaient 1° à la perpétuité de leur loi et de leur culte, et même de leur temple, où Dieu était présent. Les prodigieux et magnifiques embellissements qu'Hérode le Grand venait d'y ajouter, accréditaient cette illusion fâcheuse de leur orgueil national et religieux.
2° A un règne temporel du Messie ; il venait, selon les hommes pieux, opérer une réforme des mœurs et rendre au mosaïsme sa pureté. Quand le Messie sera venu, disait la Samaritaine, il nous instruira de toutes choses, Jean, IV, 2o; mais, selon tous, il devait
triompher de tousses ennemis, les ennemis des Juifs, faire d'Israël un peuple-roi; de Jérusalem, la capitale du monde; de son temple, le sanctuaire universel, et, après une domination florissante d'une durée plus ou moins longue (ce point était disputé dans les écoles juives), transporter tous ses fidèles sujets dans une Jérusalem céleste.
5° A une fin du monde qui n'arriverait qu'alors, qui serait une fin matérielle du monde, si l'on peut ainsi parler ; les éléments dissous, les cieux écroulés, les astres ébranlés, le globe en flammes, et suivie de la résurrection et du jugement universel ; événements auxquels le Messie devait présider en apparaissant dans les nuées du ciel, environné des légions des anges.
Toutes ces idées avaient cours, parmi les Juifs, avant l'Évangile ; Jésus ne les a point suscitées, mais trouvées dans les esprits ; elles étaient générales et populaires, au point de fournir à la langue des phrases faites, des expressions familières, et il en résulte que 1° la cessation du culte; 2° la destruction du temple; 3° la ruine de Jérusalem; 4° le règne et l'avènement du Messie; 5° la fin du monde; 6° le jugement et la résurrection étaient, pour les Juifs, des termes à peu près synonymes, des événements à peu près simultanés.
Les apôtres, les disciples de Jésus étaient juifs, dans toute la force et la valeur de ce titre, et imbus de toutes les opinions juives de leur temps.
La curiosité, surtout celle d'hommes simples et peu instruits, est toujours très-aisément excitée par les vagues et grandes perspectives de la clôture des destinées de Thumanité en ce monde, et plus le ministère du Christ avançait, plus ses apôtres et ses disciples ie reconnaissaient avec foi comme le Messie, plus leur curiosité a dû s'enflammer à la pensée de tout cet avenir. Cette curiosité, en même temps patriotique, religieuse, et affectueuse pour lui, fort naturelle, et en ce sens légitime, mais indiscrète et dangereuse, fondée d'ailleurs sur des préjugés enracinés qu'il était impossible de dissiper d'un coup, était de telle nature que U Christ ne pouvait ni l'éclairer à fond, ni lui imposer entièrement silence, ni simplement éviter d'y prendre garde.
Si l'on s'attache aux choses et non aux mois, si l'on compare
attentivement les enseignements du Seigneur et les circonstances où il les a donnés, on découvre que Jésus, dans cette situation, s'est prescrit en quelque sorte trois règles de conduite, dont il ne se départ jamais, et dont la sagesse est prouvée en ce que le but en a été complètement atteint.
1° Quanta la ruine de Jérusalem et du temple, de la religion et de la nationalité juive, il en annonce clairement l'époque, non par une date précise, mais en la fixant dans des limites lellement circonscrites, qu'après l'événement surtout nul ne pouvait s'y tromper.
2° Quant au règne temporel, aux triomphes politiques, aux gloires et aux prospérités terrestres qu'on espérait du Messie, il s'en exprime vaguement avec ses disciples, certain que, le temps aidant, l'erreur se dissiperait d'elle-même; il aimait mieux laisser à leur foi, leur amour, leur humilité, d'accomplir lentement ce progrès.
3° Quant à la fin du monde proprement dite, dans le-.seul sens que le christianisme donne à ce terme (Voir iiv. II, chap. xxiv et ses notes), le Christ a simplement déclaré lui-même en Lnorer l'époque, et à plus forte raison est-il évident, non pas seulement qu'il n'a pas eu un instant l'idée d'en entretenir ses apôtres, mais que ceux-ci l'ont ignoré pleinement, comme lui et comme nous.
Une observation subsidiaire doit trouver ici sa place : les expressions les plus figurées et les plus hyperboliques étaient naturelles au génie de l'Orient, dans une discussion sur cette matière. (Voir la note 79 de ce livre.)
Si on aborde l'analyse des textes en tenant présentes à son esprit toutes les considérations qui précèdent, la première étude à faire est celle du célèbre entretien du Christ avec ses apôtres, rapporté par les trois Évangiles synoptiques, Matt, XXIV; Marc, XIII; Luc, XXI, et une seule remarque en domine et en donne l'explication entière ; tout ce chapitre est, non un discours suivi, mais un entretien de Jésus et des apôtres, et de cet entretien les évangéiistes rapportent les réponses du Seigneur, sans rapporter les questions des apôtres. Les discussions inouïes auxquelles ce morceau des livres saints a donné lieu, les tours de force sans nombre que !a critique a tentés pour en lever les difficultés, sont venus de ce qu'on a cherché une suite, une liaison où il n'y en a pas.
Cette méthode est celle des évangélistes ; les exemples ahon-
dent pour montrer qu'en rapportant les entretiens de Jésus, ils se sont souvent bornés à rédiger seulement ses répliques, et quelquefois ils les réduisent en un monologue, en un discours. Les questions, les remarques, les objections de ses interlocuteurs sont sous-entendues. Le Christ, en effet, ne discourait pas; il conversait.
Jésus sortait du temple, ses disciples admiraient les bâtiments, Malt., XXIV, 4, les sculptures, Marc, XIII, 4, et les dons magnifiques qui y étaient déposés, Luc, XXI, 5 ; il leur dit : Vous voyez ces grands bâtiments, il n'en restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée. L'intérêt fut vivement excité à cette parole ; parvenus sur la hauteur de Gethsémané, d'où la vue embrassait le temple et la ville, ses disciples l'interrogèrent : Dis-nous quand ces choses arriveront (manière de parler qui montre que l'entretien avait continué en chemin) ; quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde, et par quel signe on connaîtra que toutes ces choses sont sur le point d'arriver ? 11 s'agit de toutes ces choses et (selon le texte des trois évangélistes, d'accord en ce point) les apôtres demandent un seul signe pour toutes ; il y a là la preuve positive que toutes ces choses, ainsi qu'il a été remarqué, constituaient, dans la pensée des disciples de Jésus, des événements simultanés ou du moins dépendants Tun de l'autre, et devant se suivre d'assez près.
Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de séparer en réponses distinctes, classées une par une, les paroles du Christ dans cet entretien ; le vague des adverbes de temps dont ce discours est semé, en est surtout la cause ; mais il n'en est pas moins clair i° que de son prétendu règne temporel il ne dit rien.
2° Qu'il précise l'époque de la ruine et de la destruction de Jérusalem et du temple, ou de sa venue en vengeance contre les Juifs : Je vous dis en vérité que cette génération ne passera point que toutes ces choses n'arrivent. Matt., XXIV, 54; Marc, XIII, 30; Luc, XXI, 52. En parlant de cette manière il confirmait ce qu'il avait dit aux apôtres dès leur première mission : Vous n'aurezpas achevé de parcourir toutes les villes d'Israël que le Fils de l'homme sera venu, Matt., X, 23 (paroles qu'il nous est impossible d'entendre dans le sens mesquin que quelques interprètes lui donnent : je vous reverrai avant que votre tâche soit achevée; il vient de
dire : Vous serez menés aux gouverneurs et aux rois; on vous livrera aux tribunaux, et Von vous battra de verges dans les synagogues, X, 17 — 18, et ces prédictions, qui ne peuvent se rapporter au premier essai de ministère qui eut lieu pendant la vie de Jésus, montrent assez qu'il parle des travaux apostoliquespostérieursàsa mort). Ainsi encore, dans une autre circonstance plus voisine do l'entretien sur la montagne des Oliviers, en terminant ses censures contre les scribes et les pharisiens, peu de jours avant sa mort, Jésus leur avait, dit, Malt., XXIII, 38; Luc, XIII, 35 : Voici, votre ciré va devenir déserte, et vous ne me verrez plus jusqu'à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! c'est-à-dire jusqu'à ce que vous soyez forcés aussi de me reconnaître comme le Messie; il déclarait donc positivement, par cette menace, que plusieurs des auditeurs seraient vivants encore lors de son avènement comme juge de la nation ; en un mot, lors de la ruine de Jérusalem.
Un trait fort curieux de l'entretien achève de montrer que l'intention du Christ a été de préciser, à un degré suffisant, l'époque de ce grand désastre : Priez, leur dit-il, que votre fuite n'arrive point en hiver ni un jour de sabbat. Matt., XXIV, 20; Marc, XIII, 18. Le Christ ici s'adresse, dans la personne des apôtres, à leurs compatriotes , aux Juifs en général. Le mot fuite signifie dans ce passage, exil, transportation, et la pensée du Seigneur est que la dispersion de la nation serait accompagnée de plus grandes souffrances dans la saison rigoureuse et aux époques des fêtes religieuses. L'histoire atteste, en effet, que les Juifs considéraient comme une indulgence divine que Jérusalem, lors de sa première ruine, eût été prise par les armées de Babylone en été, aux mois de juillet et d'août, 2 Rois, XXV, 3—8; Jér., Liï, 6—12, et que, pendant le siège de Titus, ils souffrirent cruellement par leur fanatisme à ne point se défendre les jours de fête et de sabbat.
Tout s'accorde donc à démontrer que l'intention du Christ a été de préciser, dans des limites suffisantes, l'époque de la grande catastrophe nationale dont les Juifs étaient menacés, et de ne laissa1 aucun doute dans l'esprit de ses fidèles, que cet événement arriverait de leur vivant, avant que leur génération eût disparu. Pourquoi cette prophétie à terme prochain? La raison en est sim-
pie, grande, évidente ; il fallait que la fin du mosaïsme, la ruine de la nationalité du peuple de Dieu qui avait refusé d'être le peuple de Christ, ne pût être prise, et par les Juifs et par les chrétiens, pour une révolution, une guerre, une conquête ordinaire; il fallait que la part de la Providence, dans ce désastre immense, éclatât à tous les yeux.
5° Quant à l'époque de la fin du monde, proprement dite, quant à ce jour et à cette heure, le Christ déclare que personne nen est instruit, pas même les anges, pas même le Fils, mais seulement le Père. Marc, XIII, 52. Qui ne voit à cette manière de parler que le Christ n'a voulu laisser aucune espèce d'espérance à ses fidèles de percer ce mystère? 11 ne dit point de la fin du monde qu'elle sera éloignée ou prochaine, qu'elle arrivera longtemps ou peu de temps après la ruine du temple et du culte des Juifs; il n'en dit rien et il abandonne complètement à elle-même, sur ce sujet, la foi de ses fidèles.
11 est arrivé qu'ils s'y sont trompés, tant l'élément juif était encore dominant dans leur esprit; à mesure que le temps s'écoule, à mesure qu'ils voient le monde continuer sa marche et le christianisme s'avancer lentement et pas à pas, ils s'y trompent moins. C'est un fait acquis à la science que les trois premiers Évangiles, les Actes, les épîtres de saint Paul, celle de saint Jacques, la première de saint Pierre, ont été écrits avant la ruine de Jérusalem et que saint Jean a écrit après. Si l'on suit les épitres de saint Paul dans leur ordre de date, les premières sont celles où son attente d'une fin du monde semble la plus rapprochée; dans les dernières, son langage s'est modifié jusqu'à un certain point, et l'avènement s'est comme éloigné.
Dans la première épître auxThessaloniciens, il dit : Le Seigneur lui-même descendra du ciel; alors ceux qui seront morts en Christ ressusciteront les premiers; ensuite, nous qui vivrons et qui serons demeurés sur la terre, nous serons enlevés avec eux sur les nuées pour aller au devant du Seigneur. 1 Thess., IV, 17, Toutes les arguties de la critique échouent à donner à ces mots un autre sens que le sens naturel qu'ils présentent; évidemment l'apôtre ici confond les divers avènements du Seigneur. Il est certain aussi que dans la seconde épître il va au-devant de l'abus qu'il était si
facile de faire des termes dont il s'était servi, et qu'il ne veut pas laisser considérer l'avènement comme pouvant à chaque instant éclater : Quant à l'avènement du Seigneur, dit-il, et à l'époque où il nous rassemblera devant lui, nous vous prions de ne point vous troubler facilement en croyant que le jour du Seigneur soit sur le point d'arriver. 2 Thess., II, 1.
Dans l'épître aux Corinthiens, postérieure d'environ cinq ans aux épitres à l'Église de Thessalonique, son langage est peut-être un peu moins précis : La finviendra, quand Christ auraremisle royaume à Dieu son Père; l'ennemi qui sera détruit le dernier, c'est la mort; je vous révèle un grand mystère : Nous ne mourrons pas tous, mais nous serons tous trans formés; les morts ressusciteront, et nous, nous serons transformés. 1 Cor., XV, 24 — 26 — 51 — 52.
Dans les épitres écrites de Rome, postérieures d'environ cinq ans aux deux Corinthiennes, une nuance nouvelle, dans le même sens, se fait remarquer. L'apôtre dit simplement : Nous nous conduisons comme citoyens du ciel, d'où nous attendons le Seigneur Jésus, qui transformera notre corps vil et abject pour le rendre semblable à son corps glorieux. Phil., III, 20 — 21. Quand Jésus- Christ paraîtra, alors aussi vous paraîtrez avec lui revêtus de gloire. Col., III, 4.
Dans la dernière épître, la seconde à Timothée, écrite peu avant sa mort, la différence est plus sensible; l'apôtre est loin d'avoir renoncé à l'idée d'un dernier âge du monde, dans lequel déjà on est entré, 2 Tim., III, 1 ; ni à l'idée d'un avènement, IV, 8; ni à celle de la présence des vivants et des morts le jour du jugement, IV, 1, et sans rien préciser, il se borne à dire avec son invincible confiance : Je sais en qui j'ai cru, et je suis persuadé qu'il a la puissance de garder mon dépôt jusque pour le dernier jour, c'està-dire celui de son avènement. 1, 12.
L'épître et l'évangile de saint Jean, écrits certainement après la ruine de Jérusalem, ne contiennent pas un mot relatif au premier avènement; c'est-à-dire à la chute du mosaïsme et la destruction du temple. Il y est question, une seule fois, de la résurrection au dernier jour, Jean, VI, 40. S'ensuit-il que saint Jean ne croie point à un avènement du Seigneur? Nullement. Dans son épître on lit : Mes chers enfants, demeurez-en lui, afin que quand il paraîtra nous
ayons de la confiance et que nous ne soijons pas couverts de confusion devant lui à son avènement, 1 Jean, II, 28, et plus loin : Quand le Seigneur paraîtra, nous lui deviendrons semblables, III, 2. Mais, de cette manière de parler, il était difficile de tirer des conclusions précises quant à l'époque de l'avènement. Le seul texte d'où il semble que Ton puisse déduire que saint Jean le croyait prochain est celui-ci : Mes enfants, voici le dernier temps ou la dernière période ; car comme vous avez ouï- dire que l'Antéchrist doit venir, il y a déjà plusieurs antechrists ou adversaires du Seigneur ; ce qui nous montre que le dernier temps est venu, II, 18. Ce passage a été diversement interprété. L'apôtre vient de dire : Le monde passe et sa convoitise, II, 17, et par une association d'idées fort naturelles, la pensée de la dernière période des destinées de l'humanité l'a frappé. Le sens de ce passage peut être rapproché de la réponse du Christ à la curiosité de Pierre ; réponse que Jean nous a conservée : Pierre demande quelle sera la fin de Jean, et le Christ répond : Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que f importe? Jean, XXI, 22. Cette parole, mal comprise, avait fait naître, parmi les disciples, l'opinion que Jean ne mourrait point, c'est-à-dire qu'il serait vivant lors de l'avènement, et l'évangéliste ajoute : Cependant Jésus n'avait pas dit : Il ne mourra point. Il avait dit : Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe? Ce que l'on peut conclure de ces rapprochements est que l'époque de l'avènement du Seigneur était fort incertaine dans l'esprit de saint Jean.
Toute cette étude démontre la justesse de nos aperçus sur le silence et le diseours de Jésus concernant cette matière, et la conséquence religieuse à en tirer est, que l'intelligence, même éclairée par l'inspiration, est impuissante à découvrir les mystères que Dieu tient voilés.
92. Saint Paul, après avoir posé le principe de la responsabilité universelle des hommes, en dehors comme en dedans du cercle des révélations, et montré ainsi que Dieu a donc le droit de les juger tous, ajoute ces mots remarquables : C'est ce qui paraîtra dans le jour où Dieu jugera par Jésus-Christ les actions secrètes des hommes, Rom., II, 16.
93. Au milieu même des expressions purement objectives qui représentent l'avènement dans les livres sacrés, quelques traits se présentent où perce, d'une manière vague sans doute, le sens subjectif.
Le Seigneur viendra, dit saint Paul, pour être admiré dans tous ceux qui auront cru et reçu notre témoignage. 2 Thess., I, 10, Vous croyez en Jésus sans le voir encore, dit saint Pierre. 1 Pierre, ï, 8. Christ apparaîtra une seconde fois, non pour expier les péchés, mais pour sauver ceux qui l'attendent. Héb., IX, 28. Le voici qui vient sur les nuées; tout œil le verra, et même ceux qui Vont percé. Apo., I, 7.
94. Cette défiance de la gloire future de l'Évangile naît d'ignorance; comment les esprits qui méconnaissent le christianisme peuvent-ils se figurer ses conquêtes, les progrès de ses fidèles, les triomphes de leur divin chef? De cette défiance des sceptiques, il n'y a donc rien à conclure ; ils sont du monde, et Jésus a dit de ses disciples et de lui-même : Ils ne sont pas du monde comme je ne suis pas du monde. Jean, XVII, 16.
93. La vie céleste, le règne céleste du Christ est clairement enseigné dans l'Évangile : Crucifié dans la faiblesse de la chair, Christ est vivant par la puissance de Dieu. 2 Cor., XIII, 4. La poésie des Hébreux représentait Dieu assis dans le ciel sur un trône comme roi et comme juge : Le Seigneur a fait préparer son trône pour juger la terre. Ps. IX, 8 ; Son trône est, dans les deux, le palais de sa sainteté, XI, 4 , et cette image a fait naître celle de siéger à la droite, pour exprimer le plus haut degré de gloire et de puissance : Le Seigneur fut élevé au ciel et s'assit à la droite de Dieu. Marc, XVI, 19. Dieu a fait asseoir Christ à sa droite dans le ciel. Eph., I, 20. Il est monté au ciel et a pris place à la droite de Dieu. 1 Pierre, III, 22. // s'est assis au plus haut des deux à la droite de la majesté divine. Héb., I, 3.
L'idée de règne emporte celle de sujets, et l'Évangile, en une foule de passages, atteste la continuation des relations de l'humanité avec son Sauveur et son chef.
Si la vie éternelle (c'est-à-dire, dans le texte, la condition pour
500 ISOïES DU LIVRE VI.
parvenir à l'éternité bienheureuse) est de connaître le seul vrai Dieu et celui qu'il a envoyé, Jésus-Christ, Jean, XVII, 3, comment la condition peut -elle être à la fois périmée et remplie?
Si lorsque nous étions ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son Fils, à combien plus forte raison étant déjà réconciliés, serons- nous sauvés par sa vie, Rom., V, 10, sa vie céleste, puisqu'il s'agit de celle qui a suivi sa mort terrestre ; l'idée de Tapôtre est donc que notre réconciliation avec Dieu continuera et sera progressive. Aussi nous sommes cohéritiers de Jésus-Christ. VIII, 17.
Traitant de la dispense ou de la nécessité, pour les chrétiens, des observances mosaïques, saint Paul dit : Nul de nous ne vit ni ne meurt pour lui-même, c'est-à-dire hors de la dépendance du Seigneur ; soit que nous vivions, nous vivons pour le Seigneur et lui être soumis; soit que nous mourions, nous mourons pour le Seigneur et en être jugés; soit donc que nous vivions ou que nous mourions, nous sommes au Seigneur, sujets à ses commandements ou justiciables de Fon jugement; car si Christ est mort, s'il est ressuscité, s'il a repris une nouvelle vie, c'est afin d'avoir empire sur les vivants et les morts. XIV, 7 — 11.
Celui qui a ressuscité le Seigneur Jésus nous fera paraître, dit saint Paul aux Corinthiens, avec vous en saprésence. 2 Cor., IV, 14.
Christ est au-dessus de toute dignité que Von peut nommer, nonseulement dans ce siècle, mais aussi dans le siècle à venir. Éph., I, 21. Il est le chef et comme le premier né d'entre les morts, afin que partout il tienne le premier rang, c'est-à-dire en ce monde et dans l'autre ; il a rétabli la paix, soit dans le ciel, soit sur la terre, par le sang de la croix. Col., I, 18 — 20. Pour le moment, notre vie est cachée en Dieu avec Christ, ou avec la vie de Christ; c'est d'une vie céleste qu'il s'agit; mais quand Jésus-Christ, qui est notre vie et qui nous la donne, paraîtra, nous paraîtrons avec lui revêtus de gloire, III, 3 — 4.
Dieu l'a souverainement élevé, afin qu'au nom de Jésus tout ce qui est au ciel et sur la terre et sous la terre (voir, sur le sens de de ce terme, liv. II, chap. xxm, note 31) fléchisse le genou, et que toute langue confesse que Jésus-Christ est le Seigneur à la gloire de Dieu le Père. Phil., 11, 9—11.
96. Actuellement, nous marchons par la foi et non par la vue. 2 Cor., V, 7. Le contraire sera notre manière de marcher dans la vie future.
97. Selon la promesse du Seigneur dans la parabole des talents, établis sur peu de chose durant cette vie, les serviteurs fidèles seront établis sur beaucoup dans une vie meilleure. Matt., XXV, 21 — 23. L'eau qui étanche la soif spirituelle jaillit jusque dans la vie éternelle, Jean, IV, 14; la nourriture qui ne périt point se conserve jusque dans la vie éternelle, VI, 27 ; la force de la particule grecque indique un effet qui non-seulement conduit à la vie du ciel, mais qui s'y prolonge. La charité, dit saint Paul, ne périt jamais. 1 Cor., XIII, 8.
Un très-remarquable passage de l'épître aux Hébreux confirme pleinement l'idée d'un christianisme du ciel : Tous ces fidèles, dont ce chapitre contient l'éloge, qui attendaient la cité aux solides fondements, dont Dieu est Varchitecte et le fondateur, Héb., XI, 10, qui ont fait profession d'être étrangers et voyageurs sur la terre, XI, 13, qui désiraient une patrie meilleure, celle du ciel, XI, 16, tous ces fidèles, à la foi desquels l'Écriture rend témoignage, n'ont point reçu en ce monde ce qui leur avait été promis, Dieu nous ayant destiné (à nous, chrétiens) cette faveur particulière qu'ils ne reçussent qu'avec nous r accomplissement du bonheur. XI, 39 — 40.
98. Aussi en parlant des siècles antérieurs à l'Évangile, saint Paul et saint Pierre se servent de cette expression remarquable : ces temps d'ignorance. Act., XVII, 30; 1 Pierre, I, 14. (Voir la note suivante.)
99. Que l'ignorance dite invincible, dont Dieu seul est juge et qui sans aucune espèce de doute existe, non pas seulement en dehors, mais au sein de la chrétienté et avec des nuances variées à l'infini, soit une justification devant le tribunal suprême, c'est ce qu'il n'est pas permis de révoquer en doute : Celui qui sait le bien qu'il faut faire et qui ne le fait pas, commet un péché. Jac, IV, 17. 7/ n'y a point de transgression où il n'y a
point de loi. Rom., IV, 15. Quelques pharisiens dirent à Jésus : Et nous, sommes- nous aussi aveugles? Jésus leur répondit: Si vous étiez aveugles, vous seriez exempts de péché. Jean, IX, 41. Vers la onzième heure, le maître de la vigne trouva d'autres ouvriers qui étaient oisifs et leur dit : Pourquoi vous tenez-vous ici tout le jour sans rien faire? Ils lui répondirent : Personne ne nous a employés. Matt., XX, 6 — 7. Saint Paul, au milieu de ses regrets et de ses remords d'avoir persécuté l'Église, se rend néanmoins le témoignage d'avoir péché par ignorance et ne croyant point, 1 Tim., I, 13, et notre divin maître a sanctionné toute cette doctrine par son admirable prière : Mon Père, pardonneleur ! car ils ne savent ce quils font. Luc, XXIII, 34.
Il est d'ailleurs d'autant plus nécessaire d'admettre que Dieu seul est juge de cet état de l'âme, qu'il existe une ignorance de mauvais aloi, qui n'est pas, si l'on peut ainsi parler, assez involontaire et dont le cœur est plus coupable que l'esprit. Au temps de l'Évangile, il s'en est trouvé des exemples et parmi les Juifs: Ils ont mieux aimé, dit le Christ, les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises, Jean, III, 19 ; et parmi les Gentils : saint Paul les accuse d'une ignorance où ils sont par V endurcissement de leur cœur. Eph., IV, 17^-18.
100. Il importe avant tout de remarquer que la question n'est nullement tranchée par l'emploi du mot éternel. Dans nos langues modernes, ce mot n'a qu'un sens et indique une durée, infinie quand il s'agit de Dieu, perpétuelle quand il s'agit des créatures. Dans la langue grecque, cet adjectif, ainsi que le substantif d'où il dérive, a des sens très-variés; sa signification primitive est simplement celle de durée, longue ou courte, définie ou indéfinie. Aussi ces mots se traduisent, selon l'occasion, par tous les mots différents qui expriment la notion de durée, passée, présente, future, et de toute longueur. Jésus, maudissant le figuier-, dit : Jamais encore ne naîtront de toi des fruits éternellement. Matt., XXI, 19. Pierre, aumomentoù Jésus s'apprête à lui laver les pieds, s'écrie : Éternellement non, tu ne me laveras point les pieds. Jean, XIII, 8. Dans ces passages, éternellement signifie jamais. Le mot est pris quelquefois pour la longueur même de la vie actuelle :
Si ce que je mange scandalise mon frère, dit saint Paul, je ne mangerai plutôt éternellement point de chair, c'est-à-dire de ma vie. 1 Cor., VIII, 13. Malgré ces significations restreintes, le mot pouvait d'autant plus facilement être pris dans son sens étymologique, être toujours, qu'il est mis tantôt au singulier, tantôt au pluriel. Aussi, il est employé pour désigner l'éternité absolue : C'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire, dans les temps, ou les siècles. Matt., VI, 15. Dieu est béni dans les siècles, Rom., I, 25 ; IX, 5 ; XI, 36, ou aux siècles des siècles, Gai., I, 5 ; la justice de Dieu demeure aux siècles des siècles, 2 Cor., IX, 9, et du Messie les Juifs disaient : La loi nous enseigne que le Christ demeurera dans les siècles. Jean, XII, 34. En ces divers textes, le mot ne peut être traduit que par éternellement. Mais dans une foule d'autres passages il désigne simplement la vie future en opposition à la vie présente ; cette signification est donnée de la manière la plus claire , notamment dans cette sentence : Celui qui aura parlé contre le Saint-Esprit n'obtiendra son pardon ni dans cette vie ni dans la vie future, Matt., XII, 32 ; le même mot désigne ici la vie qui finit et celle qui ne finira point, et en conséquence ce texte prouve évidemment que le mot n'emporte pas toujours, même quand il s'agit de châtiment, l'idée d'une perpétuelle durée. Cette signification est confirmée par un remarquable passage des Évangiles : Celui qui aura tout quitté pour moi, dit Jésus, recevra dans le siècle avenir la vie éternelle, Marc, X, 30; Luc, XVIII, 50; c'est-à-dire, la vie céleste ou bienheureuse, par opposition aux récompenses terrestres mentionnées dans la ligne qui précède. Pour traduire différemment, il faudrait traduire : recevra dans l'éternité la vie éternelle, pléonasme qui n'a aucun sens. Saint Paul emploie aussi cette" expression dans son double sens :... Christ est au-dessus de toute dignité, non- seulement dans ce siècle, mais dans celui qui est à venir. Éph.,I, 21. Il est impossible de ne point conclure de ces citations que l'éternité des peines est une simple déduction, et non une déclaration positive des livres saints; on a dit : la vie future est éternelle; il y aura des peines; donc les peines sont éternelles; la pétition de principe de cette argumentation est flagrante. C'est à Faide de ce raisonnement que l'on a interorété
le verset fameux : Ces méchants iront aux peines éternelles et les justes iront à la vie éternelle. Matt., XXV, 46. Mais tout démontre, on vient de le voir, que le mot éternel, dans ce verset, signifie simplement futur en opposition à temporel ou actuel ; le sens est donc : ces méchants iront aux peines du monde à venir et les justes à la vie, c'est-à-dire à la félicité de ce monde nouveau; et notre divin maître lui-même a donné de ce passage le juste commentaire, quand il a dit: Tous ceux qui sont dans les sépulcres en sortiront, ceux qui auront fait des bonnes œuvres en résurrection de vie, et ceux qui en auront fait de mauvaises, en résurrection de condamnation. Jean, V, 29.
101. Que les afflictions, les souffrances soient des leçons et servent au progrès moral et religieux de l'âme humaine, c'est un principe de toutes les écoles, et que les livres saints expriment de la façon la plus simple et la plus touchante : Avant d'être affligé, dit le Psalmiste, je m'égarais comme à travers champs; mais maintenant j'observe tes commandements; il m'est bon d'avoir été affligé, puisque j'ai appris tes statuts. Ps. CXIX, 67 — 71 . // est vrai que tout châtiment semble d'abord un sujet de tristesse et non pas de joie, mais il fait recueillir ensuite à ceux qui ont été ainsi exercés les fruits salutaires de ï intégrité . Héb., XII, 11. Souffrir est toujours souffrir, et Ton n'a pas prouvé encore que les souffrances, endurées par le même être, puissent dans cette vie être instructives et dans la vie future ne l'être point.
102. Il faut mettre une sage prudence à tirer des images d'une parabole, où tout est poésie et fiction, des conclusions positives ; l'enseignement est d'ordinaire dans l'ensemble plus que dans les détails. Néanmoins il y a telle parabole où chaque trait cache un sens déterminé, et Jésus- Christ lui-même a donné le modèle de ce genre d'interprétation, dans ses explications des paraboles du semeur et de l'ivraie. Matt., XIII, 18 — 23 et 56 — 45. Le mauvais riche étant dans l'enfer et dans les tourments, leva les yeux et vit de loin Abraham et Lazare dans son sein, Luc, XVI, 25; le sens, évidemment, est que le réprouvé a le sentiment
de tout ce qu'il a perdu ; le mauvais riche dit à Abraham : Je te prie, mon père, d'envoyer Lazare dans la maison de mon père, où j'ai cinq frères, afin qu'il les avertisse de l'état où je suis, de peur quils ne viennent aussi eux-mêmes dans ce lieu de tourments. XVI, 27. On pourrait, à la rigueur, arguer de ce Irait pour montrer que les réprouvés sont encore capables de bons sentiments; mais ce serait sortir de l'intention de la parabole; c'est au contraire, demeurer dans les limites du sujet traité dans le divin apologue, que d'en conclure au moins que les réprouvés gardent de la manière la plus distincte le sentiment de leur responsabilité. Un enfer ne peut se concevoir autrement.
103. Différence de responsabilité : Il sera beaucoup redemandé à quiconque il aura été beaucoup donné, et l'on exigera plus de celui à qui on aura beaucoup confié. Luc, XII, 48. Jésus dit à Pilate : Celui qui m'a livré entre tes mains est plus coupable que toi. Jean, XIX, 1 1 . Chacun recevra selon le bien et le mal qu'il aura fait. 2 Cor, V, 10. Tous ceux qui auront péché sans avoir la loi, périront aussi (seront punis) sans être jugés par la loi, et tous ceux qui auront péché ayant la loi, seront condamnés par la loi. Rom., II, 12.
Différence de rétributions : L'esclave qui a connu la volonté de son maître et qui ne se sera pas tenu prêt, et n'aura pas fait cette volonté, sera battu de plus de coups ; mais celui qui ne l'a point connue si exactement et qui a fait des choses dignes de châtiment, sera battu de moins de coups. Luc, XII, 47—48. Des villes de Judée qui refuseraient de recevoir ses apôtres ou ses disciples, Jésus a dit, se servant d'une sorte d'adage hyperbolique, qui revient plusieurs fois dans ses discours : Je vous dis en vérité qu'au jour du jugement, le pays de Sodome et de Gomorrhe sera traité avec moins de rigueur que cette ville qui vous aura repoussés. De Tyr et de Sidon, cités païennes et profondément corrompues, le Seigneur parle dans le même sens. Matt., X, 15; XI, 22; Marc, VI, 11 ; Luc, X, 12—14. Ces paroles étaient d'autant plus menaçantes aux oreilles des Juifs, que le souvenir de la grande catastrophe où ont péri les villes de la plaine avait fourni depuis longtemps l'image poétique des plus terribles châtiments du ciel : La file de
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mon peuple, dit Jérémie dans ses Lamentations, a été punie plus rigoureusement que Sodome, dont la ruine arriva en un moment sans la main de l'homme. Lam., IV, 6. Une pluie de feu et de soufre tomba du ciel et les fit tous périr, Luc, XVII, 29, et dans l'Apocalypse, Sodome, la cité de la crucifixion, Apo., XI, 8, la cité du temple, XI, 1—2, figure Jérusalem, comme Babylone représente Rome, la cité des sept collines, XVII, 9, récemment incendiée par Néron, XVII, 16—18. Annoncer des châtiments plus terribles que ceux de ces villes maudites, c'était donc annoncer une juste mesure, même dans les plus redoutables manifestations de la justice divine.
104. La restauration universelle de l'humanité par l'efficace de la rédemption est enseignée, avec le degré de clarté que comportait ce mystère : Dieu nous a fait connaître le secret de sa volonté selon qu'il Vavait auparavant résolu en lui-même dans X arrangement de la plénitude des temps, qu'il réunirait tout en Christ (tout, c'est-à-dire le genre humain), tant ce qui est dans le ciel que ce qui est sur la terre (c'est-à-dire toutes nos générations). Éph., I, 40. Dieu a assujetti toutes choses à son Fils; quand il est dit que tout lui est assujetti, il est clair qu'on excepte celui qui lui a assujetti toutes choses. Après donc que toutes choses lui auront été assujetties, le Fils, lui-même, sera assujetti à celui qui lui aura tout assujetti, afin que Dieu soit tout en Mis. 1 Cor., XV, 27 — 28. C'est qu'alors seulement la rédemption sera consommée et fera retour vers la création.
Cette grande et belle doctrine, le dernier mot de Dieu à l'homme, appuyée sur l'ensemble du système chrétien tel que ce travail l'expose, trouve une garantie incomparable dans les textes qui semblent attribuer la création à Jésus-Christ, et cette doctrine à son tour y trouve une garantie, parce que seule elle en fournit une explication complètement satisfaisante, et pour la raison et pour la foi. Toutes choses ont été faites par (c'est-à-dire au moyen de) la Parole, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle. Jean, I, 2. Nous n'avons qu'un seul Dieu, qui est le Père, duquel procèdent toutes choses, et nous sommes pour lui, et un seul Seigneur, Jésus- Christ, par qui sont toutes choses, et nous sommes par lui (par son
moyen). 1 Cor., VIH, 6. Il est (Christ) l'image du Dieu invisible, et le premier-né de toute la création; car toutes choses ont été créées pour lui, celles du ciel et celles de la terre, les visibles et les invi sibles, les trônes, les dominations, les principautés, les puissances (voir liv. V, chap. lvi, note 35) ; tout a été créé par lui et pour lui ; il est avant toutes choses, et toutes choses subsistent en lui. Col., I, 15 — 17. Dieu a établi son fils héritier de toutes choses, et par lui il a fait le monde, et il régit toutes choses par sa parole puissante. Héb., I, 2 — 5. Le mot de l'original emporte ici les trois idées, de soutenir, de conserver et de gouverner
La seule lecture de ces textes montre assez que les prépositions de la langue grecque, dont les significations multiples ont si merveilleusement exercé la sagacité des interprètes et des philologues, comptent pour beaucoup dans la détermination du sens. Aucune objection de quelque valeur, tirée de l'usage de la langue et du style du Nouveau Testament, ne peut être opposée à la Iraduclion qui précède, et dont les nuances, on le conçoit, ont une extrême importance. Ces textes se résument en trois idées distinctes; 1° l'origine de toutes choses, c'est Dieu, l'Être suprême, l'Être infini, l'Être unique, toujours présenté dans la Bible entière comme la source première, la cause spontanée de toute existence, duquel toutes choses procèdent; 2° le moyen, l'intermédiaire, l'instrument, l'agent de la création, c'est Christ par qui sont toutes choses, et qui en conséquence est le premier-né de toute la création ; 5° le but final de la création, c'est encore Christ, pour qui ou en qui toutes choses existent , renouvelées et recréées par sa rédemption.
Ces passages ainsi entendus sont-ils en contradiction avec le système constant de l'Écriture sainte, qui n'attribue la création qu'à Dieu ; qui, en dehors de ces passages, repousse, au moins par le silence, l'idée d'un intermédiaire ; qui laisse pour ainsi dire l'Être des êtres agir dans son unité absolue et qui assimile dans les actes divins l'intention et l'accomplissement (voir liv I, ch. x, note 58). Il est remarquable que la contradiction apparente est indiquée par saint Paul, qui dans un autre endroit, applique à Dieu seul les trois idées que nous essayons d'analyser, et se sert, pour les exprimer, des trois prépositions dont le sens vient d'être
fixé. De Dieu, dit-il, procèdent toutes choses; et elles sont par lui, et elles sont pour lui. Rom., XI, 56.
Ces hautes révélations n'offrent pas l'ombre d'une contradiction, i l'on admet que le temps, simple cadre de la pensée, simple forme de l'entendement, n'existe pas plus pour Dieu que pour l'homme; que la création et la rédemption sont donc des actes simultanés, inséparables et au fond identiques ; que la rédemption, complément indispensable de la création sans lequel le but de la création n'aurait point été rempli, est donc (pour parler humainement) de même date que la création ; qu'en conséquence il est parfaitement juste de dire que toutes choses ont été faites par le Fils, puisque sans sa participation, c'est-à-dire sans la rédemption, la vie réelle était remplacée par une existence qui n'est qu'une sorte de mort; qu'il est également vrai de dire que toutes choses ont été faites pour lui, et subsistent pour lui ou en lui, puisque la véritable existence, l'existence intelligente, morale, affectueuse et religieuse, trouve dans la rédemption son aliment inépuisable et unique, et que. le développement normal de la création n'a lieu que par la voie qu'il a su ouvrir et qu'il tient ouverte; enfin que rien n'est possible de ces magnifiques arrangements de l'univers spirituel, si le Fils n'est pas au commencement avec Dieu, avant toutes choses, avant cette création qu'il doit diriger et maintenir, le premier-né de la création.
Et qui ne voit que ces révélations, les plus élevées que renferme l'Évangile, sont iaconciliables avec l'attente d'un éternel enfer; nous concluons qu'il n'y a d'éternel et de définitif que le ciel, c'est-à-dire le progrès.