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CHAPITRE V

Objectif des Tendances.

Les éléments subjectifs ou intérieurs de l'homme supposent des éléments objectifs ou extérieurs qui y correspondent; en d'autres termes, si l'homme, considéré comme sujet, porte naturellement en lui-même ces forces, ces tendances, il faut qu'il existe en dehors de son être et à sa portée des objets, qui occupent ses forces, qui excitent ses tendances. Il est contradictoire que des forces s'exercent à vide et en présence du néant ; il est contradictoire que des tendances tendent vers ce qui n'existe pas.

La gravitation n'est possible qu'à condition d'être universelle; un aimant ne peut être unique; il en faut deux, au moins ; il n'y a point d'aimant là où il n'y a rien qui attire.

La force intellectuelle de l'homme prouve qu'il y a un thème à étudier, à savoir : la vérité est quelque chose de réel, elle consiste dans l'appréciation exacte des existences 12.

La force morale de l'homme prouve la réalité d'une règle, d'une loi, à laquelle sa volonté doit se ranger 13. Le devoir de l'homme est quelque chose de positif. Si sa volonté était sa loi, si sa volonté n'était pas sous l'empire d'une règle qu'elle n'a point faite, sa volonté n'éprouverait jamais ni lutte ni regret. Mais souvent elle lutte contre l'action avant de la perpétrer 14, s'en afflige et la regrette après; il y a donc une loi.

Le remords, mystérieuse impression qui, par son essence même, est involontaire; le remords, ce deuil naturel de la vertu, ce chagrin forcé du mal qui a réussi, en offre une démonstration ; toute tristesse est involontaire.

La force affectueuse prouve l'existence d'êtres qui excitent l'affection. Le besoin d'aimer suppose des objets à aimer, et de cette force résulte la grande et sainte loi de la réciprocité, de la solidarité mutuelle. Des êtres doués d'une force affectueuse sont tous nécessairement dépendants les uns des autres et responsables les uns envers les autres 15. Vie de famille, esprit social, droit de cité, patriotisme, fraternité, hérédité, quelque nom qu'on veuille donner à cette solidarité, elle naît de la force affectueuse qui lie notre sort à celui de nos semblables. La solitude intellectuelle , morale, sensible, religieuse, est impossible, et nous verrons combien cette idée est féconde.

Ces remarques suffisent pour déjouer toutes les admirations superstitieuses de la vie des anachorètes et montrer combien elle est contre nature. Les solitaires sont des monstres 16.

La^force sensible prouve la possibilité, la légitimité du bonheur; l'homme se contenterait d'être si le bien-être lui apparaissait comme impliquant contradiction ; le désespoir serait en lui, et non la sensibilité ; il prendrait le malheur pour son état naturel.

L'impression du beau , Tune des sources du bonheur , n'est, dans l'homme, que le produit harmonieux de ses forces, la satisfaction de ses tendances dans leur équilibre. Le beau croit ou décroit et plaît, toutes choses égales, en proportion du nombre de ces tendances qui se déclarent simultanément satisfaites.

Ainsi, l'Apollon du Belvédère est beau à un très-haut degré, parce qu'il représente, dans une parfaite harmonie, la satisfaction de la force morale et de la force sensible ; c'est le type humain pris dans un moment de moralité et de bonheur sublime.

L'existence certaine du moi et des forces ou tendances qui l'animent démontre l'existence du non-moi; le subjectif prouve la réalité de l'objectif, puisque nos tendances se dirigent en dehors de nous et cherchent à l'extérieur leur aliment, leurs moyens et leur satisfaction. Il est constant qu'elles ne peuvent se diriger que vers des réalités 17.

Ne parait-il pas incontestable que les phénomènes ou apparences qui s'offrent à nous et qui mettent enjeu nos tendances supposent quelque chose qui apparaît , quelque chose qui existe, qui se montre à nous d'une certaine manière, et d'une autre sans doute à des êtres différemment organisés. Il n'en résuite point que nous soyons certains de connaître l'essence, la nature réelle de ces objets dont les apparences nous frappent, dont les excitations nous invitent; il en résulte seulement la réalité de leur existence 1S.

De là, le double aspect sous lequel le non-moi se présente; de là son double usage : il est un moyen 19, un instrument et souvent un obstacle offert à nos tendances , qui nous

avance ou nous arrête sur le chemin de l'infini. Et c'est un grand mystère, qui devra s'éclaircir dans la suite de ces recherches, que le non-moi devienne si souvent obstacle au lieu d'être toujours moyen, et s'oppose à la satisfaction normale de nos tendances, au lieu d'y servir.

Cette facile découverte que le non-moi fait obstacle au moi est encore une démonstration de la réalité du non-moi; car tout ce qui me fait obstacle n'est pas moi.

Cette remarque incline à nous faire penser que notre propre corps est compris dans ce non-moi ( Voir liv. Ier, chap. xvi), car notre corps souvent nous fait obstacle en attendant qu'il nous fasse défaut ; souvent il contrarie nos intentions les plus énergiquement résolues, trahit pour ainsi dire notre activité dans les occasions les plus critiques et s'accorde mal avec l'ambition de notre pensée.

II nous déplaît que le non-moi nous fasse obstacle, et dans ce sentiment, que l'homme éprouve toujours, même sans l'analyser et quelquefois sans qu'il s'en doute, se trouve l'explication de l'amour du merveilleux , si puissant, si crédule, si général. Le merveilleux n'est jamais qu'une conquête fantastique du moi sur le non-moi, qu'un empire imaginaire que le moi s'attribue sur le monde dont il n'est pas maître,

Et l'on peut dire que toute science consiste dans la distinction juste du moi et du non-moi; ce qui nous explique comment les réalités de la science dissipent les chimères du merveilleux.

Dans le non-moi, l'humanité est comprise, excepté moi, et la démonstration de la réalité du non-moi, déduite des tendances du moi vers le dehors, et du fait que ces tendances y trouvent obstacle ou moyen, s'applique avec encore plus de netteté à l'existence de l'humanité. C'est vers l'humanité principalement que la force affectueuse se dirige ;

loi d'inégalité et de solidarité. 13

elle ne le pourrait, si l'humanité n'existait pas... Douce et touchante pensée ! Je suis sûr de l'existence de mes semblables, parce que je les aime.

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