‹ Le Christianisme experimentalChapitre 27 sur 163 · MYSTÈRE EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

MYSTÈRE EN GÉNÉRAL

sont agissants, mais à distance, dans l'ombre confuse et pâle, de sorte que les contours s'effacent, les couleurs se croisent, les existences se confondent ; les caractères se lisent à mots rompus, comme une inscription, à la faible lueur de la lampe sépulcrale, et le seul mot qui se lit partout distinctement est le mot : mystère !

Un mystère n'est donc qu'une borne, une borne infranchissable; mais au delà de laquelle on pressent l'inconnu.

Arrivée à la borne, l' intelligence humaine s'arrête; elle ne sait plus, mais elle sait qu'il reste à savoir ; elle ne fait plus de découverte, mais elle sait qu'il reste à découvrir.

Arrivée à la borne, l'intelligence humaine sait qu'elle est, pour le moment du moins, au bout de son chemin ; mais elle sait aussi que le chemin de la science se continue au delà.

D'où il suit que rien n'est plus raisonnable que de reconnaître la borne de la raison.

D'où il suit encore que le mystère n'est pas seulement religieux, il est universel. Il y a une borne, non-seulement au bout de la voie de la religion, mais au bout de toutes les grandes routes de la science. Toute science aboutit à un mystère ; toute lumière humaine se perd dans une obscurité , tout discours humain arrive à un dernier mot, qu'on prononce, et qui en suppose, qui en nécessite, qui en suggère même un autre qu'on ne peut prononcer. Quand on essaye de le proférer, le plus sage ne balbutie que des sons confus.

La lumière de la religion conduit ainsi jusque sur les bords de la nuit de l'infini.

Les orgueilleuses et tranquilles mathématiques vont se perdre dans les ténèbres du calcul infinitésimal ; elles ont leur borne aussi, qui ne se laisse pas même mesurer.

Ceci provient de ce que toutes nos tendances, y compris la force intellectuelle, émanent de l'infini, et s'y dirigent, s'y replongent; il faut donc qu'elles voient sans cesse, au delà de leurs derniers efforts, un point impossible à atteindre.

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La borne elle-même est dans le demi-jour, ou, pour parler sans figure, un mystère est nécessairement vague, confus, indéterminé, au point que la ligne de démarcation entre ce que nous savons et ce que nous ne savons pas, ne peut être abrupte , nette , tranchée à vive arête. Notre intelligence avance à tâtons, avant de se résigner à ne plus avancer. L'esprit humain est ainsi fait qu'entre ce qu'il sait et ce qu'il ignore, il y a toujours ce qu'il croit savoir.

Ces dernières remarques, qui sont remarques d'expérience universelle, achèvent de justifier la définition donnée du mystère : un mystère est ce qui se trouve placé, pour ainsi dire, partie en deçà, partie au delà de la borne de la raison.

Si ce point mystérieux était tout en dehors, il serait totalement inconnu.

Si tout en dedans, il serait connu à fond; l'idée serait adéquate à l'objet.

Placé sur la limite, il est ignoré en partie et en partie connu, c'est-à-dire qu'il demeure pour nous à l'état dé mystère.

On n'affaiblit en rien ces considérations, en demandant si l'esprit humain possède des notions qui soient tout entières de notre côté de la borne, ou si au contraire toutes les vérités, les plus simples comme les plus élevées, ne sont pas placées partie en dedans et partie en dehors de la portée de notre force intellectuelle; ceci revient à dire qu'il y a du mystère en toute connaissance, et c'est confirmer la définition, loin de la contredire 46.

Dieu est le seul être intelligent pour qui il n'y ait point de mystère, et s'étonner, s'indigner de rencontrer des mystères, c'est s'étonner, c'est s'indigner de n'être pas Dieu 47.

Le démon même n'a point offert à l'homme la toutescience; il ne lui a promis que celle du bien et du mal.

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