CHAPITRE XIII
De la Volonté et du Progrès.
Quel est le champ de la liberté? Nous l'avons déjà reconnu ; ce sont nos forces, nos tendances. Notre volonté en fait l'usage qui lui plaît et leur imprime la direction qu'elle préfère. Vouloir ou agir, c'est choisir. Toute activité d'un être libre est un choix, et tout choix implique une alternative, une pour le moins 48.
Aussi, chacune de nos tendances est comme posée en face d'une alternative.
L'alternative delà force intellectuelle est le vrai et le faux.
L'alternative de la force morale est le bien et le mal.
L'alternative de la force affectueuse est le dévouement et fégoïsme.
L'alternative de la force sensible est le contentement et la souffrance.
L'alternative de la force religieuse est la ferveur et l'indifférence.
Ces alternatives entre lesquelles notre liberté se prononce, ces directions que chacune de nos forces peut suivre, sont indéfinies; rien ne les limite, rien ne les termine; elles ne disent jamais : c'est assez! Nos facultés ne sont jamais combles 49 ; il y a toujours place en elles pour quelque chose de plus.
La force intellectuelle peut ne cesser jamais de reconnaître des vérités ou d'adopter des erreurs ; comme la science n'a point de fin, Terreur n'en a point 50.
De même, la force morale peut ne cesser jamais de s'améliorer ou de se corrompre; ni le bien ni le mal n'ont de borne.
La force affectueuse peut toujours s'attendrir ou s'oblitérer; on peut toujours aimer plus les autres ou soi-même, toujours plus se dévouer ou les dévouer, toujours plus les préférer ou se préférer.
La force sensible peut toujours rendre la position, la destinée ou meilleure ou pire.
Enfin, la force religieuse peut toujours fortifier la prépondérance naturelle qui lui appartient ou la laisser de plus en plus s'affaiblir et s'éteindre; le lien religieux entre Dieu et l'homme peut toujours se resserrer ou se relâcher.
Quelle distance de celui à qui fut adressée la question : Caïn, qu as-tu fait de ton frère?... de celui dont il a été dit : // aurait mieux valu pour cet homme de ri être point né!... à un Moïse qui s'entretient avec V Eternel comme un homme avec son intime ami, à un Paul qui désire partir de ce monde pour être avec Christ... Mais il n'y a dans ces exemples ni le dernier terme de la rupture possible entre le Créateur et la créature, ni l'union la plus intime.
Il est inévitable, il est nécessaire que les alternatives soient indéfinies, illimitées, sans mesure qu'on puisse calculer, sans terme qu'on puisse entrevoir, sans barrière qu'elles puissent atteindre, parce qu'elles aboutissent à l'infini; elles s'y jettent, elles s'y plongent; elles y sont sans cesse ramenées.
Dieu est l'être infini ; il possède la science, la sainteté, l'amour, le bonheur infini ; les créatures peuvent donc à jamais rapprocher leur science de la sienne, leur sainteté de la sienne, leur amour de celui qu'il ressent et leur bonheur de celui qu'il goûte, sans jamais y atteindre. A quelque hauteur que les créatures s'élèvent près de Dieu, il reste toujours à monter... après le Sinaï, le Calvaire; après le Calvaire, le Thabor; après le Thabor, les cieux, et déjà saint Paul les comptait !
Et comme les forces ont la même puissance d'action,
quelque alternative qu'elles suivent, il en résulte que les voies mauvaises sont aussi longues, aussi indéterminées, aussi incommensurables que les bonnes ; il en résulte que les créatures peuvent à jamais et de plus en plus s'éloigner de Dieu.
Cette double possibilité se résume en ce principe : l'abus peut être égal à l'usage.
Dieu, avons-nous dit, n'avait, en créant, de modèle queluimême, et toutes ces dernières considérations s'individualisent, se personnifient pour ainsi dire par cette simple pensée, que se rapprocher de Dieu, c'est lui ressembler; que s'éloigner de Dieu, c'est lui ressembler moins. Il est évident que la ressemblance et la dissemblance peuvent toujours aller croissant.
Cette assimilation indéfiniment croissante des créatures et du Créateur, cette approximation perpétuelle de l'infini, cette certitude d'en approcher toujours sans y atteindre jamais, ce développement inépuisable de science, de sainteté, d'amour et de bonheur, et, en somme, de religion, constitue et résume le but, précédemment reconnu, de la création. Ce but est donc le progrès dans le sens le plus élevé de ce mot, qui exprime ici la direction légitime des forces créées 51.
Il s'agit, dans notre pensée, d'approximation continuée et non d'une absorption. La conscience de l'individualité exclut toute possibilité d'absorption en Dieu. Un individu demeure individu. Dieu est un; l'homme est un, et le Créateur en conséquence ne peut pas plus absorber la créature que la créature être absorbée en lui 52.
Notre système n'a donc rien de panthéiste, pas plus à sa fin qu'à son commencement.
Ce sont les faux dieux qui dévorent leurs enfants ; le panthéisme a beau dire, il fait de Dieu un Saturne immense.
Le progrès ou l'assimilation croissante de la créature et du Créateur, reconnu comme but de la création, explique