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CHAPITRE XVII

Existence et Nature des animaux.

Les dernières pensées du dernier chapitre nous amènent à examiner la question de l'existence des animaux, question dont l'omission laisserait ces théories incomplètes, et que la foi a trop abandonnée à la science.

Enlevez les animaux de la face de la terre, la situation de l'humanité sera changée à un degré qu'il est difficile de se représenter, et le progrès devra s'accomplir à des conditions fort différentes. L'existence d'un règne animal est nécessaire à l'existence de l'humanité.

Les animaux sont donc des compagnons de route que Dieu nous a donnés pour notre phase actuelle de progrès, et ce trait de notre situation, cette existence simultanée des animaux et de l'homme, cette intimité de nature qui s'établit entre nous et ces êtres, subalternes par rapport à nous, révèle une des lois les plus saintes et les plus belles de l'univers : c'est une preuve de fait que les destinées de deux ordres de créatures fort différentes peuvent être, dans les plans de la création et les départements de l'univers, étroitement liées et réciproquement dépendantes l'une de l'autre.

La parité de sort entre les hommes et les animaux est étroite au point que naître et mourir est pour les uns et les autres un phénomène de même genre.

L'union se montre encore en ce que les sens, chez les animaux et chez l'homme, sont identiques; les animaux ont toujours au moins un sens, le toucher.

La nature des animaux rentre en partie dans le cadre où nous sommes nous-mêmes placés.

Des forces ou tendances humaines, les animaux ne possèdent, à juger par les faits jusqu'à présent constatés et qui paraissent concluants, ni la moralité, ni la religiosité.

Us possèdent, jusqu'à un certain point et très-inégalement, la force intellectuelle, la force affectueuse 63 et la force sensible 64.

De plus, ils possèdent une force à part , l'instinct , force très - différente de l'intelligence , qui ne se montre dans l'homme qu'un moment à l'entrée de la vie et ne mérite point d'être comptée entre les facultés humaines. L'opération trèscompliquée par laquelle l'enfant nouveau-né aspire le lait du sein de sa mère est, chez lui, une opération instinctive.

L'instinct se reconnaît à deux signes : l'absence de toute tentative de changement et de tout calcul d'utilité. Les répétitions sont constamment fidèles : tanières de bêtes fauves, nids d'oiseaux, ruches d'abeilles, chrysalides de papillons, nymphes d'insectes, toiles d'araignées, toutes ces œuvres de l'instinct sont restées les mêmes depuis la création. Et le besoin est toujours aveugle ; on voit les fourmis traîner des grains dans les granges pleines et les castors bâtir leur digue où il n'y a point d'eau.

L'intelligence des animaux combine des idées, comme le fait la nôtre; mais elle n'est point accompagnée de la conscience de soi. L'animal ne conclut point de son semblable à luimême. En conséquence , il n'a point la notion du temps, comme nous ; il ne prévoit point; et ne doutons pas que tout

ceci ne soit une précaution prise par le Créateur en adoucissement des souffrances des animaux.

La force affectueuse, chez les animaux, est d'une grande ardeur, mais d'une courte durée. Parmi eux, les rapprochements de famille et les soins d'éducation sont d'un moment et cessent avec les besoins 65. Chose curieuse, ils ne s'attachent avec fidélité qu'à leur supérieur, l'homme.

La force sensible, chez les animaux, est continue, mais souvent aveugle ; il est évident qu'elle est condamnée à cette infériorité par l'infériorité d'intelligence ; elle est, chez l'animal, moins dans la dépendance de l'intelligence que dans celle de l'instinct.

Ces forces, chez les animaux, ne sont point, dans leur état présent, perfectibles. Comme ils manquent de la conscience de soi, ils ne peuvent se perfectionner ; ignorant leur individualité, ils ne l'améliorent point. Leur existence actuelle n'est point une phase de progrès.

Il y a donc, à nous connues, deux manières d'être pour les créatures de Dieu : l'une, l'état progressif, l'autre l'état stagnant, dans lequel les forces ou tendances, quelles qu'elles soient, ne dépassent jamais un niveau arrêté, qui est commun à toutes. Tout progrès, dans cet état, est contre nature, forcé et factice : d'où il suit que ces progrès prétendus demeurent individuels et ne profitent point à l'espèce.

Jamais les animaux savants n'ont rendu plus savants les animaux.

L'état stagnant ne peut exister que là où une espèce d'êtres a été mise au service d'une autre, qui est à l'état progressif; ce serait une création indigne de Dieu que l'existence solitaire d'êtres dont les générations se succéderaient éternellement, sans progrès, pour se perdre dans le néant.

Cette existence commune, cette cohabitation dans un même monde suppose un complet empire de l'une des deux classes d'êtres sur l'autre , empire divinement établi et autorisé 66,

sans quoi il serait illégitime, et, de plus, il suppose une prééminence immense du côté de la classe des êtres supérieurs67.

Une conséquence remarquable de cette domination et* de cette supériorité est que le monde, qui sert de patrie à deux classes d'êtres, appartient aux plus élevés , dont l'absence seule le livre aux créatures inférieures 68.

Lorsque les destinées de deux classes de créatures sont ainsi liées, il est nécessaire que le sort de la classe supérieure entraîne celui de la classe inférieure. La simultanéité d'existence dans un même monde exige la similitude de destinée : c'est en cela même que l'union consiste. Cette considération explique les souffrances des animaux dans l'existence actuelle. L'homme, en cette phase de progrès, souffre (et nous aurons à nous expliquer ses souffrances , voir liv. II, chapitre xxi) ; il était inévitable que les animaux souffrissent avec lui, comme lui, souvent par les mêmes moyens de douleur. On peut laisser en dehors de compte les barbaries inutiles que la négligence ou la méchanceté leur fait éprouver ; mais comment expliquer les souffrances naturelles qu'un Créateur tout bon laisse encourir aux animaux, sans admettre que leur sort est lié à notre sort et qu'ils sont solidaires avec l'humanité? S'il est un Dieu, pas un être sensible dans l'immensité de la création ne peut souffrir, sans que ses souffrances soient expliquées et justifiées. Dieu n'aurait pas créé, si la souffrance était la condition inévitable de la création.

L'objection jaillit ici d'elle-même, que les animaux ont précédé l'homme sur la terre ; que les animaux y existaient avant lui, qu'il est le plus jeune des habitants actuels du globe 69. La science a mis ce fait à l'abri de toute contestation ; elle a prouvé, qu'avant l'existence de l'homme, il y avait déjà souffrance parmi les animaux qui peuplaient ce monde, qu'ils fussent ou non semblables aux animaux actuels ; elle a prouvé que dans ces époques primitives, comme aujourd'hui, les animaux s'entre- dévoraient.

L'objection semble tellement grave, que, sans nul doute, cette difficulté a seule favorisé le rêve de quelques esprits ingénieux, que les animaux sont des êtres malfaisants et déchus, dégradés de leur rang dans la création, et jetés, retenus dans cette existence inférieure, comme en un état d'expiation et de châtiment.

On peut répondre que, comme nous ne savons pas quand notre phase de progrès finira, nous ne savons pas mieux, au fond, quand elle a commencé; —que la solidarité entre les animaux et l'homme a été établie dès avant l'existence de l'homme ; — et en effet, ceci revient à dire que le serviteur a précédé le maître dans la maison commune.

Bien plus, les sciences physiques, dans leur progrès actuel, commencent à entrevoir cette vérité providentielle, que les époques géologiques, les organisations successives de notre planète avant la création de l'humanité, ont préparé de loin l'état présent du globe, la nature qui le décore, l'atmosphère qui l'enveloppe. De ces organisations antéadamiques , les animaux de tout genre, dont les débris fossiles sont répandus en masses prodigieuses à des profondeurs différentes dans le sein de la terre, ont fait partie essentielle, et les phénomènes de leur existence ont servi de loin à rendre possibles en ce monde les phénomènes plus élevés de la vie humaine.

N'oublions pas surtout que ces notions Savant et après [voir liv. II, chap. xix) sont toujours sans valeur, sans application, quand il s'agit de Dieu, l'Être infini, et qu'en conséquence, dans la pensée divine, les phénomènes des époques géologiques se rattachent à la destinée de l'humanité tout aussi intimement que ceux de l'ordre actuel.

S'il est évident que lorsque deux classes d'êtres dont le rang dans la création est inégal coexistent et cohabitent dans le même monde et sous des conditions de vie et de mort pareilles, la classe supérieure entraîne dans son sort la classe inférieure; si la souveraineté de l'homme et la dépen-

dance des animaux ne sont qu'un des aspects de cette solidarité d'existence; si, enfin, cette communauté de vie, de monde et de sort, a causé des souffrances, il est impossible que dans une autre phase de progrès, des dédommagements ne soient point réservés. C'est une négation complète de Fidée de Dieu, que de le nier : car toute souffrance est horrible à Dieu 70.

On croirait au premier abord que l'absence de la notion de l'individualité, l'absence de la connaissance de soi s'oppose à cette légitime espérance. Mais que savons-nous des ressources de l'existence en général, pour affirmer que le Créateur n'a pas préparé des forces, actuellement latentes, qui, le moment venu, se déploient dans un sens rétroactif pour ainsi dire, et refont en quelque sorte le passé, pour en dédommager? 11 y a sans doute dans la création d'autres ressorts que ceux qui jouent pour nous. Et n'oublions jamais que l'objection s'appuie sur la notion du temps, dans sa fausseté. Enfin, dans l'humanité même, nous avons sans cesse sous les yeux l'exemple d'individualités à elles-mêmes inconnues, et qui doivent être conservées et reconnaissables. Toute mort, au sortir du sein maternel et dans le cours de la première enfance, est une démonstration que l'individualité peut être réservée ; toute mort, après un retour à l'enfance par la caducité d'une longue vieillesse, le. démontre mieux encore; il est hors de doute que le vieillard, à sa mort, se retrouve lui-même.

Dans cette étude du règne animal, la philosophie religieuse exposée dans ce livre n'a aucun égard aux formes, aux dimensions, aux conditions d'existence. Une philosophie dupe des apparences peut seule se persuader que ce que nous appelons petitesse, laideur, bizarrerie, sont des signes ou d'élévation ou d'infériorité dans l'échelle des êtres. La vie d'un mollusque, d'un poulpe, d'un polype, d'un coquillage ou d'un ver, celle des insectes, celle des infusoires,

peut cacher, pour le présent et pour l'avenir, des trésors et de jouissance et de progrès, dont le moyen actuel et le germe futur nous échappent.

Le microscope et le télescope sont deux instruments dont notre philosophie n'a point à se servir; son optique, dans les deux sens, va plus loin.

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