CHAPITRE XVIII
Continuité de l'Activité.
La notion des phases de progrès demeure donc la clef des mystères de la création; l'univers paraît disposé comme par étages ; chaque classe d'êtres occupe le sien et ne l'occupe qu'un temps. Les forces ou tendances ne sont que les moyens de progrès accordés pour la phase spéciale où elles se déploient.
L'existence infinie n'est occupée que de perfection.
L'existence finie n'est occupée que de perfectionnement.
Les forces ou tendances constituent dans leur ensemble l'activité des êtres.
L'activité est continue ; elle ne mériterait plus son nom si elle ne l'était pas.
Le Créateur agit continuellement"^ ; la créature, faite à son image, agit toujours aussi ; c'est que l'infini offre un chemin sur lequel il n'y a jamais raison de s'arrêter.
Le repos n'existe pas plus dans les créations progressives que l'immobilité dans les créations inanimées. Les existences faites pour le progrès sont toujours en marche, comme les existences inanimées toujours en mouvement.
L'homme pense 'toujours : la notion du bien et du mal est toujours devant lui, et se traduit dans toute sa conduite; l'homme aime toujours ; l'homme s'aime toujours, et la religiosité, la tendance vers l'infini, est tellement inextinguible, tellement continue, que la superstition vient toujours prendre la place de la religion absente.
Les incrédules sont d'ordinaire superstitieux.
Chez l'homme, l'activité est si intense, si soutenue, que le sommeil (phénomène trop peu étudié, présage de notre destinée future trop peu compris et que nous devrons bientôt considérer de plus près), le sommeil, disons-nous, n'en est point une interruption et n'en détend point les ressorts. Toutes nos forces agissent pendant ce repos nécessaire. En un mot, l'homme, endormi, ne donne nullement sa démission.
Il peut arriver qu'une seule ou plusieurs des tendances humaines priment, en réduisant les autres à un état plus ou moins complet de stagnation.
C'est surtout aux forces intellectuelle, sensible et religieuse, qu'appartient la puissance d'engourdir les autres tendances.
Il y a eu des mathématiciens qui se sont à peine aperçus, en passant dans ce monde, d'autre chose que des mathématiques.
Il y a eu des égoïstes qui ont coudoyé, leur vie durant, la foule de leurs semblables en ne pensant qu'à eux-mêmes.
Il y a eu des esprits mystiques qui se sont comme absorbés en Dieu.
Mais cette stagnation partielle, cette prédominance anormale des tendances, qui provient de ce qu'elles sont distinctes et indépendantes, ne suspend jamais l'activité; en un sens, elle l'excite et la redouble, parce que la tendance, devenue presque exclusive, absorbe à son profit toute l'énergie, et gagne en proportion de ce que perdent les tendances étouffées.
Et c'est parce que l'activité humaine est continue, que les
désirs humains sont insatiables et que la satiété n'est qu'une modification des désirs, un changement de direction dans l'activité "2.
L'activité, comme les tendances dont elle est le faisceau, ne suit évidemment que deux alternatives, celle qui rapproche et celle qui éloigne de Dieu, de l'Être infini; celle qui augmente et celle qui diminue la ressemblance des créatures et du Créateur. D'où il suit, l'activité étant continue, que toutes les créatures, chacune dans sa phase de progrès, sont perpétuellement en marche vers Dieu, ou loin de lui : cortège immense, qui se prolonge à travers tous les mondes, qui se déploie à travers tous les âges, dont les stations sont des astres, et qui n'a qu'un but au terme de la carrière, l'infini.