‹ Le Christianisme experimentalChapitre 39 sur 163 · FIN DU LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

FIN DU LIVRE PREMIER

1 . La connaissance intime que chaque homme a de lui-même est exprimée par saint Paul en ces termes : Qui connaît ce qui est en l'homme, sinon l'esprit de ï homme qui est en lui? \ Cor., II, 11.

2. Qui de vous, par ses inquiétudes, peut ajouter un moment à sa vie? Malt., VI, 27; Luc, XII, 25. Ceci est le véritable sens du texte rendu dans les versions ordinaires ainsi : Qui de vous peut ajouter une coudée à sa taille, parce que le mot de l'original signifie à la fois stature, Luc, XIX, 3, et vie ou âge, II, 52 ; Jean, IX, 21. Mais la véritable signification est indiquée par la liaison des idées dans cette partie du discours de Jésus, où il s'agit de la prolongation et de l'entretien de la vie, sujet accoutumé des inquiétudes humaines, nullement de la hauteur ou de la petitesse de la taille. Jésus veut montrer que l'homme est dépendant de Dieu dans les plus petites choses : Si vous ne pouvez faire les plus petites choses, dit-il, pourquoi vous inquiétez- vous des autres? Luc, XII, 26. Comparativement à la durée de la vie, c'est une petite chose qu'une heure, un moment ; comparativement à la stature, ce serait une grande chose qu'une coudée de plus ou de moins : de sorte que la version ordinaire va directement contre la pensée du Christ. Le mot traduit par coudée signifie aussi une courte longueur, quelle qu'elle soit, dans le même sens que ce mot du Psalmiste : Tu as réduit mes jours à la mesure d'une palme, c'est-à-dire, tu les abrèges. Ps., XXXIX, 6.

5. L'étude de la création commence avec l'humanité ; on a trèsbien dit qu'une vérité nommée est une vérité connue, et que pour bien nommer il faut bien connaître; aussi, l'Étemel fit venir devant Adam les animaux de la terre, afin quil vît (ou qu'il examinât) comment il les nommerait. Gen., II, 19 ; et comme la raison ne peut rester sans exercice, il est arrangé que le champ d'étude qui lui est donné est inépuisable, illimité, infini, et fournit au prophète l'image d'une durée sans fin : Quand on mesurera les hauteurs des deux, quand on sondera les profondeurs de la terre, alors seulement, ditrÉternel, je rejetterai la postérité d'Israël. Jér., XXXI, 37.

4. En principe et en fait, saint Paul reconnaît positivement dans l'homme une force, une tendance morale, distincte de toute loi positive, de toute révélation écrite : Quand les gentils, a-t-ii dit, qui n'ont -point la loi (c'est-à-dire la loi révélée, la loi mosaïque), font naturellement les choses prescrites par la loi, ces hommes trouvent leur loi en eux-mêmes, et ils font voir que les commandements de la loi sont écrits dans leur cœur, puisque leur conscience leur rend témoignage et que leurs pensées diverses les accusent et les défendent. Rom., II, 14— lS.Voilàle principe ; voici le fait : Jusqu'à la loi (de Moïse), le péché régnait dans le monde; or le péché n'est point imputé, quand il n'y a point de loi. Rom., V, 13. L'apôtre, dans ces mémorables paroles, établit clairement et la distinction et l'harmonie de la loi naturelle de la conscience, celle de tous les hommes, et de la loi positive de la révélation, celle des Israélites et plus tard des chrétiens. Tout ce que l'Écriture enseigne de la force morale ou de la conscience humaine est d'accord avec l'expérience de l'humanité. Malgré l'état de péché, cette force subsiste ; c'est sous son influence que l'homme peut dire : Je prends plaisir à la loi de Dieu, quant à V homme intérieur. Rom., VII, 22. Elle s'applique à tous les actes de chacun de de nous ; aussi, tout ce qu'on ne fait pas selon sa persuasion propre, est un péché, Rom., XIV, 25; en d'autres termes, nul n'a droit d'agir contre sa conviction morale. Cette force a besoin d'exercice et d'apprentissage : L'esprit (de l'homme) s'accoutume par un continuel exercice àdistinguer le bien du mal, Héb., V, 14 ; et dans la lucidité de ses inévitables jugements, la conscience humaine

se rapproche de la science même du Dieu dont elle émane : le sens (moral) de l'homme est un flambeau divin qui sonde les profondeurs des cœurs, Prov., XX, 27; l'homme se sent créé pour la perfection morale, à quelque distance qu'il en soit placé; le moindre mal est pourtant un mal à ses yeux ; nous n'avons aucun ménagement à garder, aucun compromis à conclure avec le mal ; nous ne sommes point redevables, nous ne devons rien, à la chair, c'est-à-dire à nos mauvaises passions. Rom., VIII, 12.

5. L'Évangile reconnaît que l'homme est un être aimant, en réduisant toute la loi à de l'amour : Les commandements, selon saint Paul, sont tous compris en abrégé dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Rom., XIII, 9.

Les affections et les obligations de famille et de parenté sont aussi considérées dans l'Évangile comme des sentiments et des devoirs naturels : le Christ en argumente pour faire comprendre avec quelle confiance on peut s'abandonner aux soins de la Providence : Quel est celui d'entre vous qui donne une pierre à son fils, lorsqu'il lui demande du pain; un serpent s'il demande un poisson; un scorpion s'il demande un œuf? Si donc vous savez, tout méchants que vous êtes, conserver ces affections et donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre père céleste donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ? Matt.,VII, 9 — 12; Luc, XI, 11—13. Le raisonnement entier repose sur ce qu'il y a de naturel dans ces tendresses et ces soins. Saint Paul déclare que celui qui ri a pas soin des siens et particulièrement de ceux de sa famille , est pire qu'un infidèle, 1 Tim., V, 8; et, selon le même apôtre, un des traits les plus noirs de l'iniquité des mœurs païennes qu'il dépeint, Rom., I, 51, et de la corruption des vertus chrétiennes qu'il prédit, 2 Tim., III, 5, est que les hommes étouffent les affections ou les tendresses naturelles.

6. Les affections de famille, sentiments innés du cœur humain, sont tellement légitimes et naturelles dans leur expansive ardeur, que l'Ancien Testament les emploie pour représenter la relation du Créateur et des créatures. Le Psalmiste compare l'amour de Dieu à l'amour paternel : Comme un père est ému de compassion

envers ses enfants, l'Éternel est ému de compassion envers ceux qui le craignent. Ps., CM, 13.

7. Il est extrêmement remarquable que l'Évangile consacre le légitime et naturel égoïsme qui porte chacun à vouloir et à rechercher son bien, en l'imposant pour mesure de l'amour dû au prochain : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Matt., XXII, 59.

Personne, dit saint Paul, na jamais liai sa propre chair. Eph., V, 29 ; c'est-à-dire, on ne se hait jamais soi-même.

8. Dieu est lumière, dit saint Jean, 1 Jean, I, 5 — 7; c'est-à-dire, perfection, ce qui est la valeur de ce terme, qu'on trouve souvent employé dans ce sens par les écrivains grecs; rien de plus beau que la lumière, rien de plus mystérieux, rien de plus nécessaire, rien de plus universellement répandu : et de ces considérations combinées, l'antiquité, dont la science très-imparfaite n'avait pas même entamé l'étude physique de la lumière, tirait, par une tacite induction, la synonymie des mots lumière et perfection, et si nous marchons dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière, il y a entre Dieu et nous une communion mutuelle. Dans la pensée de l'apôtre, cette communion a donc pour base, d'une part, les facultés humaines, de l'autre, les attributs suprêmes.

Dieu a mis l'infini dans leurs cœurs (des hommes), Ecc. , III, 1 1 , mot à mot, Dieu a mis l'éternité dans leurs cœurs. Ce texte, disputé et diversement traduit, paraît cependant signifier, d'après les critiques les plus accrédités : il a donné aux hommes pour thème de leurs pensées l'élernité, l'immensité, l'infini. Le mot de l'original, que l'on a voulu restreindre au sens de monde, ce qui obligerait à traduire : Dieu a mis les anxiétés du monde dans leurs cœurs, ne se rencontre pas avec ce sens dans les autres livres sacrés. La liaison des idées favorise évidemment l'interprétation adoptée.

9. L'indépendance où nos tendances natives sont placées à Tégard de notre volonté, impuissante à les exlirper, explique la force de l'habitude, en ce sens que nos habitudes, bonnes ou

mauvaises, ne sont que le développement de telle ou telle de nos tendances dans une direction continue. L'expression vulgaire que l'habitude est une seconde nature, est parfaitement juste; aussi l'Écriture, dans son langage figuré, compare l'habitude prise de l'impiété et de l'iniquité aux accidents extérieurs du corps, que la volonté ne peut changer. Jérémie disait à Jeconias et à la reine, sa mère : L'Éthiopien changera-t-il sa peau et le léopard la variété de ses taches? Jér., XIII, 18 — 23; prophétisant ainsi l'opiniâtreté de leur impénitence.

10. La révélation, qui ne contient pas un seul mot de discussion sur la liberté morale, s'adresse partout à l'homme sous les deux alliances, comme à un être libre. Regarde, dit Moïse à Israël, je prends à témoin les deux et la terre contre vous que j'ai mis devant vous la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction ; choisis donc la vie! Deut., XXX, 15 — 19. Ainsi a dit l'Éternel : Je mets devant vous le chemin de la vie et le chemin de la mort. Jér., XXI, 8. Revenez vers moi, et je reviendrai vers vous, a dit l'Éternel par la voix de Malachie. Mal. III, 7. Fais ces choses, dit le Christ au docteur de la loi, et tu vivras. Luc, X, 28. (Voir liv. I, chap. xi, note 45; liv. III, chap. xxx, note 10; liv. IV, chap. xlv, note 25, et chap. xlix, note 59.)

11. L'Évangile admet implicitement la distinction native des tendances de l'homme, lorsque le Christ enseigne que la religiosité élevée à sa plus grande puissance, abondante en prières, en prédications, et même féconde en miracles, ne sanctifie pas toujours le cœur. Tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront pas tous dans le royaume des deux; mais celui-là seulement qui fait la volonté de mon Père. Plusieurs me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé en ton nom ? N'avons-nous pas chassé les démons en ton nom, et n'avonsnous pas fait divers miracles en ton nom?... Et je leur dirai ouvertement : Jamais je ne vous ai connus ; retirez-vous de moi, vous qui faites des œuvres d'iniquité! Matt., VII, 21— 23. Ces sentences n'ont aucune signification, si les forces humaines, et notamment les forces morale et religieuse, ne sont pas distinctes les unes

des autres. Il n'y a aucune contradiction entre ces paroles et une réponse du Christ à ses apôtres : Personne ne peut faire des miracles en mon nom et en même temps parler mal de moi. Marc, IX, 39. La force de la pensée est, ici, dans les mots : En même temps, et qui en effet pourrait unir dans le même instant un miracle et un blasphème? Saint Paul nous montre aussi la force intellectuelle et la force religieuse à distance de la chariié, qui embrasse les deux forces morale et affectueuse : Quand je parlerais toutes les langues des hommes et même celle des anges, si je n'ai point la charité, je ne suis que l'airain qui résonne ou la cymbale qui retentit ; et quand j'aurais le don de prophétie, la connaissance de tous les mystères et la science de toutes choses ; quand j'aurais aussi toute la foi, jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis rien. 1 Cor., XIII, 1 — 2. Le même apôtre reconnaît que les hommes, par leur impiété et leur injustice, peuvent retenir la vérité captive. Rom., I, 18; la vérité dont il s'agit est la vérité religieuse, non pas seulement celle de la religion révélée, mais celle de la religion naturelle, et le sens est qu'en faussant le sens moral on arrive à fausser aussi le sens religieux. Satan, dit-il encore, se déguise en ange de lumière, 2 Cor.; XI, 14 : image d'une admirable poésie, qui veut dire que la raison séduite peut séduire la moralité et lui faire prendre le bien pour le mal et le mal pour le bien. Aussi, quiconque fait le mal hait la lumière. Jean, III, 20.

12. La science n'est que la découverte, la possession de la vérité, et notre définition de la vérité est justifiée par la nature de la connaissance promise à noire intelligence dans l'autre vie : Je connaîtrai, dit saint Paul, comme j'ai été connu, c'est-à-dire, à fond. 1 Cor., XIII, 12. Il faut remarquer ici 1° que saint Paul ne parle pas seulement pour lui-même; il vient de dire : présentement, nous voyons comme dans un miroir terni, et par une vivacité de changement de tournure familière à son style et dont cette épître même offredes exemples, 1 Cor., VI, 12; X, 29—50, il passe tout à coup à la première personne et dit : Je connaîtrai ce qui équivaut à nous connaîtrons ; 2° que la force de la pensée porte sur le point de comparaison, sur le sens de la préposition

comme; il est évident que des deux significations principales de ce mot dans le grec du Nouveau Testament, autant que et de la même manière que, c'est cette dernière qui seule est de mise dans ce passage. La grande espérance que l'apôtre exprime est donc que la science de l'immortalité embrassera, non les apparences, les phénomènes, les dehors, mais la vérité des volontés et le réel des créations divines.

13. Le péché est une transgression de la loi. 1 Jean, III, 4; où il n'y a point de loi, il n'y a point de transgression. Rom., IV, 15. Aussi, l'homme ne demeure jamais sans loi ; quand il n'en reçoit pas de Dieu, il s'en donne une; en d'autres termes, si Dieu ne s'est pas révélé, l'homme travaille à se le révéler à lui-même, en le cherchant dans les instincts de sa conscience, et sa conscience devient sa loi. L'histoire entière du monde prouve combien difficilement l'homme réussit par lui-même à découvrir la véritable loi de son progrès, la vraie morale, le juste et le bon réel. Ceci provient de ce que la conscience a pour mission d'appliquer la loi qu'elle trouve en vigueur, bien plus que de la découvrir et de la donner; aussi, souvent elle l'applique, sans la juger : l'homme souvent fait consciencieusement le mal. (Voir la note 4.)

14. Je vois dans mes membres (c'est-à-dire dans mes passions, partout représentées dans l'Évangile par le corps, la chair, les membres) une autre loi qui combat contre la loi de mon esprit, et qui me rend captif sous cette loi du péché. Rom., VII, 23.

15. Saint Paul enseigne que l'obligation de la charité fraternelle entre tous les hommes est une dette qui ne s'éteint, ne s'acquitte, ne se prescrit jamais : Ne devez rien à personne, si ce n'est de vous aimer les uns les autres. Rom., XIII, 8.

16. Des solitaires sont des monstres en ce sens qu'ils adoptent un genre de vie contre nature ; et il est à remarquer que, selon saint Paul, la corruption et l'impiété du temps ne justifient point la vie solitaire : Je n'entends point, dit-il, que vous nayez absolument aucune communication avec les impudiques de ce inonde,

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avec les avares, avec les ravisseurs, avec les idolâtres : autrement il vous faudrait sortir du monde. 1 Cor., V, 10.

17. L'Évangile, sans jamais discuter la question, est partout contraire au système de l'idéalisme pur, et admet partout l'existence réelle du monde sensible. Celui qui a fait le dehors (nos corps, le inonde matériel) n'a-t-il pas fait aussi le dedans (l'âme, le monde spirituel ) ? Luc, XI, 40. Quelques interprètes, s'appuyant sur ce que le mot faire se prend quelquefois, quoique rarement, dans le sens de purifier, et sur ce que saint Matthieu, dans le passage parallèle, XXIH, 26, désigne par les mots le dehors l'extérieur de la coupe, la seule partie du vase que les pharisiens nettoient, entendent ce verset dans un sens qui nous paraît inacceptable : celui qui a purifié le dehors, ne doit-il pas aussi purifier le dedans? Cette signification, qui ne ressort nullement de la suite des idées, et qui offrirait une répétition sans avantage de celle qui précède et de celle qui suit, s'éloigne de la manière d'enseigner du Christ, qui laisse le plus souvent tirer la conséquence morale, sans la déduire lui-même. Il veut dans tout ce discours rappeler aux scribes et aux pharisiens que leur hypocrite sainteté est connue et jugée et ne peut abuser que les hommes. La pensée alors jaillit naturellement : Dieu, qui a fait le dehors, a fait aussi le dedans, l'àme, le cœur, et votre vertu extérieure ne le trompera pas.

18. Il est dit que ce qui peut se découvrir de Dieu leur a été manifesté (aux hommes), Dieu lui-même le leur ayant fait connaître, puisque les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à Vœil depuis la création du monde, quand on considère ses ouvrages. Rom., I, 19 — 20. Cette assertion pose en fait que la contemplation de la nature est une des excitations, un des moyens de culture et de développement de la tendance religieuse. S'il n'existe rien de matériel, si la nature n'est qu'une apparence, d'où vient l'excitation? Si elle est purement intuitive et intérieure, la nature est un piège immense que Dieu nous a tendu, et pour comble de déraison, un piège inutile. L'idéalisme pur n'a jamais répondu à cette objection.

19. Dieu dit à l'homme : Remplissez la terre et l'assujettissez. G en., I, 28. Éternel, tu as donné à l'homme la domination sur les ouvrages de tes mains! Tu as tout soumis à son empire. Ps., VIII, 7.

20. L'Écriture sainte abonde en déclarations que la loi de différence est providentielle et ne cessera point d'être divinement maintenue. Cette loi repose sur le principe de l'indépendance absolue du Créateur à l'égard des créatures : Malheur à celui qui dispute contre l'ouvrier qui l'a formé ! Que l'argile conteste contre l'argile! Esa. XLV, 9. Mais, le vase d'argile dira-t-il à celui qui l'a formé : Pourquoi m'as-tu fait ainsi ? Le potier n'est-il pas maître de son argile, pour faire de la même masse des vases d'honneur et de vils ustensiles? Rom., IX, 20—21. Dieu répond à Moïse : Je favoriserai qui je voudrai favoriser, et j'aurai compassion de qui j'aurai compassion. Ex., XXXIII, 19; et Rom., IX, 15.

Cette loi de différence ne dépend nullement de l'accomplissement ou de la violation du devoir de la vie. Job ne craint pas de dire, après une de ses protestations d'innocence : Le juste et Vinjuste, Dieu les détruit également. Job, IX, 22. On lit dans l'Ecclésiaste : Le même sort échoit au juste et au méchant, à celui qui est pur et à celui qui est souillé, à celui qui sacrifie et à celui qui ne sacrifie point. Ecc, IX, 2. Avant que les deux jumeaux fussent nés et qu'ils eussent fait ni bien ni mal, afin que fût maintenu le choix arrêté indépendamment de toute œuvre, il fut dit à Rébecca, leur mère : L'aîné sera assujetti au plus jeune. Rom., IX, 11.

De cette loi nul ne peut demander dispense : nul n'est privilégié devant Dieu. Rom., II, 11.

Et contre cette loi nul n'a droit d'élever des réclamations ou des murmures : le maître de la vigne dit à tous ses ouvriers, quelles que soient l'heure de leur travail et la mesure de leur salaire : Ne m'est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien? Matt., XX, 15. A Pierre, dont il vient de prophétiser le martyre, le Seigneur dit au sujet de Jean : Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe? Jean, XXI, 22.

21. Les différences providentielles d'homme à homme portent sur tout : sur les organes du corps -.L'Éternel dit à Moïse : Qui a fait la bouche de l'homme? Qui a fait le muet et le sourd, le voyant ou

l'aveugle ? N'est- ce pas moi, V Éternel? Ex., IV, II. — Sur les facultés de l'esprit : L'oreille qui entend et Vœil^qui voit, V Éternel les a faits l'un et l'autre. Prov., XX, 12. C'est des facultés de l'esprit qu'il s'agit ici ; l'oreille et l'œil, entendre et voir, sont des expressions qui, très-fréquemment, dans le style figuré des livres saints, désignent les pouvoirs intellectuels ; or, il y a des oreilles qui n'entendent point, des yeux qui ne voient point ; et le sens est que le bonheur de posséder un entendement sain et perspicace est une grâce du Créateur. La même expression, la même idée se trouve dans l'Évangile : Pour vous, vous êtes heureux d'avoir des yeux qui voient et des oreilles qui entendent. Matt., XIII, 16. Chacun reçoit de Dieu sondonparticulier, V un pour une chose, l'autre pour une autre. 1 Cor., VII,7. — Sur l'état d'esclave ou de personne libre, les deux extrêmes en tout temps de Tordre social : Celui qui m'a formé dans le sein de ma mère, dit Job, n'a-t-il pas formé aussi celui qui me sert ; n'estce pas lui qui nous a façonnés l'un et l'autre dans le sein maternel ? Job, XXXI, 15. — Sur la pauvreté et la richesse : Dieu ne fait point de distinction entre le riche et le pauvre, parce qu'ils sont tous deux V ouvrage de ses mains. Job, XXXIV, 19. Le riche et le pauvre se rencontrent; c'est-à-dire, vivent ensemble, membres de la même société, de la même famille nationale et religieuse, et c'est l'Éternel qui les a faits l'un et Vautre tels qu'ils sont, Prov., XXII, 2 ; c'est-à-dire, qui a mis entre eux cette différence. — Sur les calamités nationales : Je vous déclare qu'en cette nuit-là (les horreurs de la nuit sont dans les prophéties du Christ l'image de l'époque désastreuse de la ruine de Jérusalem), de deux personnes qui seront en un même lit, l'une sera prise, et l'autre sera laissée ; de deux femmes qui moudront ensemble, l'une sera prise, et l'autre sera laissée. Luc, XVII, 34 — 35. — Enfin, les différences sont aussi morales et religieuses. La grâce est donnée à chacun selon la mesure que Christ en dispense, Eph., IV, 7 : d'où le vient ce qui te distingue d'un autre? 1 Cor., IV, 7, et elles embrassent la variété infinie de nos tâches individuelles ; les hommes sont autant d'ouvriers de la même vigne, mais loués chacun à une heure différente pour sa tâche particulière. Matt., XX, 1 et suiv.

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