CHAPITRE XXI
Le Mal physique.
Le mal moral est l'occasion du mal physique 9. Quand une espèce quelconque d'êtres progressifs fait fausse route et s'éloigne du Créateur au lieu de s'en rapprocher , il est inévitable que la nature qui lui avait été donnée^comme instrument de cette phase de progrès change avec elle. Le milieu ambiant se détériore, quand les êtres qui y sont plongés se sont eux-mêmes détériorés.
Ces et res se sont mal servis d'un de leurs instruments de progrès ; ils ont reculé loin de Dieu à l'aide des moyens mômes qui devaient les conduire vers Dieu; il est inévitable que l'instrument devienne obstacle.
Voilà pourquoi toute souffrance est une diminution d'activité.
On ne veut pas croire que les volcans, les tempêtes, les inondations, les famines, les pestes, soient une conséquence de la chute : ces choses, dit-on, sont trop grandes. On ne veut pas croire que les contrariétés, les ennuis, les égratignures de la vie proviennent du mal moral: ces choses, diton, sont trop petites, et Ton prétend qu'il est impossible de concevoir un lien, un rapport, entre les souffrances physiques et les iniquités humaines.
Ce qui est bien autrement impossible, c'est de concevoir qu'un monde, disposé par le Créateur pour servir à une phase de progrès et enrichi dans ce but d'une nature appropriée à ce progrès, demeure tel qu'il était, que ce progrès s'y accomplisse, ou non.
Une classe d'êtres progressifs n'est qu'usufruitière du monde et de la nature arrangés pour lui servir de domicile; elle les tient comme à bail pour un temps donné ; il était nécessaire que l'usage ou l'abus rendît meilleures ou pires les ressources du domaine et les conditions du fermage 10.
Cette répercussion du monde moral sur le monde physique arrive encore constamment sous nos yeux. La puissance de l'homme sur le globe va encore à changer les climats. Comparez, sous tous les rapports, une forêt vierge de l'Amérique, une savane, un désert, quand l'homme s'en empare et quand l'homme les délaisse ; comparez le sol, sous les pas d'une horde sauvage ou d'une nation civilisée; comparez les mêmes contrées après ces guerres d'extermination de l'antiquité qui laissaient une solitude derrière elles n et après une longue période de paix et de prospérité... Et dans
la vie individuelle ne voit-on pas sans cesse l'homme se faire une vieillesse prématurée, vicier par l'abus ses organes et ses forces, et transmettre à ses enfants une décrépitude de son invention 12?
Les moyens de cette réaction du monde moral sur le monde physique sont un secret de Dieu. Il y aurait danger pour nous à le savoir ; c'est un secret analogue à celui de la liberté et qui en découle. Mais ne doutons pas que lorsqu'une nature a été préparée pour servir à une phase de progrès, elle ne contienne des ressorts cachés qui agissent en cas que le progrès cesse de s'accomplir l3.
Lumière, chaleur, flammes de feu, existaient en Éden; mais, avant l'exil, ces flammes n'avaient point entouré le glaive d'un ange sur le seuil interdit.
On objecte encore qu'il est impossible de se représenter la nature de notre monde sans fléaux, sans accidents, sans puissance de nuire et de blesser ; c'est qu'il est impossible, maintenant, de se représenter la vie et l'âme sans le mal moral, et c'est précisément parce que le mal moral et le mal physique sont si étroitement liés, que la présence de celui-ci nous empêche de nous figurer même l'absence de celui-là.
L'accommodation d'un monde et de sa nature à un état de chute, après avoir servi à l'accomplissement d'un progrès, n'est, dans son expression la plus simple, qu'une des applications de cette loi universelle de la création : tel est l'être, tel est le monde. Il faut bien que l'habitation soit appropriée à l'habitant : aux anges, un ciel; aux démons, un enfer; aux hommes, ce monde mélangé, ce monde tel qu'il est.
DES Pt NES DE L'ÉTERMïÉ. 9t