CHAPITRE XXX
So'ution du problème de la Rédemption.
Jusqu'ici la théologie expérimentale, guidée par l'étude de Y être en soi, et sans quitter un moment le fil délié, mais sûr, qui suit les détours du labyrinthe, nous a tout expliqué. L'homme et ses tendances, la parole et ses merveilles, Dieu et ses relations, la création et son but, le progrès et ses phases, l'activité et ses alternatives, temps, espace, nature, cosmogonie, chaos, innocence, chute ; la naissance, la vie, la mort, la résurrection, le mal moral et le mal physique, la fin du monde, le sommeil et ses phénomènes, et les divers états d'extase; la théologie expérimentale, en se révélant l'homme, se révèle tout, et des principes qui précèdent, considérés dans leur ensemble, elle déduit sans peine la notion d'une rédemption.
Avant tout, comment ce mot immense et sacré a-t-il pu jaillir du milieu de nos recherches? Gomment cette idée vient -elle tout à coup s'insérer dans le courant de notre théorie?
C'est qu'il est naturel au malade de chercher sa guérison; à l'esclave, de chercher sa liberté. C'est qu'ilest naturel à un être doué des facultés que l'homme possède, de ramener sa pensée sur lui-même pour demander compte à ses facultés de leur impuissance; en un mot, c'est que l'homme, dans sa chute, cherche à se relever, et s'enquiert d'un appui ; l'appui, c'est une rédemption.
De sa chute, l'homme est naturellement averti par la disproportion de ses facultés et de leur but, par leur im-
puissance à se satisfaire, par tout ce qu'il voit, tout ce qu'il sent lui manquer, et par l'impossibilité où il se trouve de l'acquérir.
Le mot, rédemption! est donc naturel; il n'est que le cri du captif soulevant sa chaîne et cherchant l'anneau où il peut la briser.
Celui-là seul peut refuser de le prononcer et doit se dire étranger à cette idée, qui déclare aussi être parfaitement content et de ce monde, et de la mort, et de lui-même, et ne vouloir rien de plus, rien de mieux, rien de différent.
Qu'est-ce, en effet, d'après tous ces principes, qu'une rédemption? Deux des faits précédemment constatés nous l'apprennent.
L'activité de toute créature progressive est continue ;
L'activité n'a que deux alternatives à suivre, celle qui toujours éloigne, celle qui toujours approche de Dieu;
D'où il suit que la perdition, la damnation, n'est qu'un éloignement croissant de Dieu :
D'où il suit encore qu'une rédemption consiste en un point d'arrêt mis à la marche rétrograde d'une classe d'êtres s' éloignant de Dieu et en un moyen donné de se remettre en marche vers lui 3.
Un rédempteur est un stator sur le chemin du mal.
Bienfait immense, puisque l'éternité, nous l'avons vu, en dépend; car les deux alternatives sont également indéfinies, sans limites, sans barrières ; on peut toujours, toujours, s'éloigner de Dieu.
Bienfait immense, puisque l'impuissance actuelle des tendances à se satisfaire montre assez que le moyen de ce retour était hors de notre portée et que par nous-mêmes nous ne pouvions suffisamment revenir vers Dieu.
Bienfait immense, puisque par sa nature même il est gratuit. Prétendre que le Créateur doit une rédemption à ses créatures, c'est prétendre que la création a été manquée
et mal faite. Par la force des choses, une rédemption est un supplément de moyens accordé à l'activité, pour la ramener et la maintenir dans la voie conduisant à Dieu pendant une phase de progrès ; un supplément de moyens n'est exigible, que si les moyens primitivement donnés sont insuffisants ; donc, une rédemption est une grâce gratuite, un don gratuit *.
Bienfait immense, enfin, parce qu'il est nécessairement général et commun à tous les êtres progressifs compris dans la phase de progrès qui l'obtient 5. L'universalité de la rédemption humaine est une conséquence de l'unité de la race humaine. Comme une seule chute suffit pour entraîner toute une race solidaire, une seule rédemption la relève. Les hommes sont semblables à ce point, et comme toutes nos affaires, une rédemption sera une affaire de famille 6. L'humanité entière était déchue; Dieu, étendant sa main pour la relever, la relevait tout entière.
Ce qui le prouve, c'est que Dieu est amour ; c'est que la tendance affectueuse est infinie en Dieu 7 ; elle serait limitée, si Dieu limitait la rédemption.
Ce qui le prouve encore, c'est l'unité de notre phase de progrès qui forme un ensemble, où tout est lié au point qu'une rédemption partielle ou temporaire serait en contradiction avec le progrès même qu'elle a pour but de diriger et d'assurer 8.
Ce qui le prouve encore, c'est la loi de solidarité; comment cette loi pourrait-elle demeurer en vigueur, au sein d'une humanité sauvée en partie ? Il faudrait donc que la solidarité mutuelle s'exerçât, moins l'intérêt le plus cher, l'intérêt du salut, et l'on partagerait tout avec ses frères, excepté la rédemption et l'immortalité... L'horrible et l'absurde se rencontrent dans ce système 9.
Ce qui le prouve enfin, c'est la généralité du but de la création, ce but a été le progrès de tous vers Dieu, et la
rédemption ne peut avoir un but moindre que la création.
On peut dire même que la limiter, c'était la fausser, et en conséquence la détruire ; une rédemption partielle aurait fini par ne plus trouver de croyants.
Voilà pourquoi le dogme : hors de l'église, point de salut, est le principe latent de mort des sectes qui l'acceptent.
Toutefois cette universalité de la rédemption n'emporte pas la moindre infraction au régime de la liberté, ce droit commun de l'humanité, ni à celui de la différence qui sous tous les rapports existe toujours entre les hommes.
La rédemption ne touche pas à la liberté, puisque celle-ci est le moyen principal et indispensable du progrès et que le but même de la rédemption est de ramener et de fixer dans la voie du progrès 10.
Et la rédemption ne touche point à la loi de différence ou d'inégalité, puisque ces différences d'homme à homme sont nécessaires au progrès de tous et comptées nécessairement à chacun.
C'est parce que la rédemption ne pouvait enfreindre la loi d'inégalité, que la rédemption est inégalement partagée entre les hommes, que les uns la voient de plus près et la connaissent mieux, que telle race est admise à la connaître avant telle autre. Dans un monde où tout est inégal, il fallait que la rédemption le fût. L'avenir de l'immortalité doit réparer toutes ces inégalités n. (Voirliv. VI, ch. lxxvi.)
En attendant, la rédemption sera-t-elle subjective ou objective? En d'autres termes, agira-t-elle à l'intérieur sur notre âme ; ne se produira-t-elle qu'au dedans de nous, ou s'emparera-t-elle de notre être par des moyens purement extérieurs ?
Dans son but, dans ses résultats, la rédemption est purement subjective, puisque la ressemblance de la créature et du Créateur qu'elle est destinée à rétablir, ne peut qu'être
intérieure et spirituelle. C'est l'humanité en général, c'est chaque homme en particulier qu'il s'agit de ramener sur la voie de l'alternative légitime, de remettre en marche vers Dieu, de rendre de plus en plus ressemblant à son Créateur. Il est évident que tout, dans ce but, est subjectif, spirituel, intime 12.
La rédemption sera-t-elle subjective ou objective dans ses moyens?
Objective. Car si dans ses moyens la rédemption était subjective, si elle avait agi seulement à l'intérieur de chaque cœur humain pour le refondre, le convertir, le ramener au progrès, il y aurait eu autant de rédemptions que d'individus à racheter ; chaque homme aurait reçu la sienne, privée, secrète, invisible, inconnue; tout se serait passé dans des conférences solitaires entre Dieu et chacun de nous, et toutes ces rédemptions, éparses et isolées, sans lien et sans connexité, auraient évidemment détruit la loi de solidarité. Pour maintenir cette loi, il fallait que la rédemption fut collective dans ses effets, et en conséquence objective, extérieure, visible dans son accomplissement I3.