‹ Le Christianisme experimentalChapitre 65 sur 163 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Nécessité et Nature d'un Rédempteur.

La rédemption ne pouvait être objective dans ses moyens et collective ou générale, sans se personnaliser en un rédempteur. Un salut, quand la race qu'il s'agit de sauver est l'humanité, suppose donc un sauveur.

Remplir l'office de sauveur dans un département de la création, c'est-à-dire, faire changer de "voie à une activité qui s'égare et la ramener vers Dieu, c'est toucher à l'œuvre de Dieu, se mêler dans son gouvernement, et puiser dans l'infini pour venir en aide au fini... D'où résultent ces trois conséquences : premièrement : une rédemption sera impossible sans l'entière autorisation et la participation continue de l'Être infini l4 ; secondement : l'office de sauveur ne peut être rempli que par Dieu même, ou un être qui soit son représentant, son fondé de pouvoirs, Yalterego de l'Être infini 15, l'idéal réalisé et manifesté 16 ; troisièmement : l'existence du Rédempteur est en dehors du temps, ou pour parler plus exactement, elle n'est nullement soumise à cette forme de connaissance, à cette loi de succession. Pour puiser librement et sous sa responsabilité dans l'infini, il ne faut point trouver, entre l'infini et soi, cette barrière que nous nommons le temps 17.

En outre, remplir l'office de sauveur d'une manière subjective ou intérieure quant aux résultats, et objective ou extérieure quant aux moyens, et d'une manière à la fois individuelle et collective, ne se pouvait point par une théorie ; il y fallait une pratique.

Enfin, c'était une activité humaine qui se perdait ; il fallait une activité, humaine aussi, pour la sauver. Un homme, seul, pouvait opérer et offrir un salut humain; quel autre qu'un homme les hommes peuvent- ils suivre, même pour revenir à Dieu 18 ?

Tout ce qui précède sur les moyens d'exécution d'un salut peut se résumer en un seul mot et se généraliser en un seul principe : une rédemption ne peut s'accomplir qu'au sein même de la phase de progrès qui, par suite d'une chute, en a encouru le besoin l9.

Ainsi, un double caractère doit se découvrir en un rédempteur : il faut qu'il soit également à sa place naturelle,

tantôt dans le sein de Dieu, tantôt au milieu de ses rachetés, quels qu'ils soient 20.

S'il n'est pas issu de Dieu, quand il accepte de tenter une rédemption, d'où lui viendra le droit, le pouvoir de s'immiscer dans les conséquences d'une liberté, d'une activité que Dieu a créée ; à quel titre prétendra-t-il retenir dans sa chute un monde qui s'abîme, parce que Dieu l'a fait libre et que les mondes libres se perdent, s'ils le veulent?

S'il n'est pas au niveau de ses rachetés, quelles conditions de rachat, quelles voies de salut viendra-t-il leur proposer? Le plus divin rédempteur pourrait-il sauver un monde, en restant étranger à son sort? Se fait-on suivre, avons-nous déjà demandé, sans marcher par le même chemin ?

Ce double caractère d'un rédempteur traîne après lui un insondable mystère 21 ; ces deux noms de Frère et d1 Emmanuel (c'est-à-dire, Dieu avec nous), que les rachetés doivent donner au Rédempteur pour se confier en lui, semblent s'exclure et se contredire, et la nature même de ce mystère nous amène à deux conclusions, dont l'importance est extrême.

1° Le mystère est de pareille espèce que celui de la liberté; il s'agit toujours de savoir comment Dieu cesse d'agir et laisse agir.

Quant à la liberté, on demande comment Dieu rend indépendante une activité telle que la nôtre et laisse l'homme encourir la responsabilité d'une vie ;

Quant à la rédemption, on demande comment Dieu rend indépendante une activité qui suffise à cette œuvre, et laisse le Rédempteur, quel qu'il soit, accepter la responsabilité d'une rédemption.

Le genre du mystère ne change en rien.

2° Une rédemption ne pourra se prouver que par des faits-, le mystère qu'une rédemption suppose échappant

toujours aux efforts de la raison, qui n'en conçoit que le besoin sans pouvoir en découvrir l'auteur et qui ne peut rien dire après avoir dit : pour qu'une rédemption soit possible, il faut que le Rédempteur soit un Emmanuel et un Frère, il s'ensuit que les garanties d'une rédemption ne peuvent qu'être objectives, extérieures, transmises, et non immédiates ; c'est-à-dire, qu'elles ne peuvent consister qu'en des faits, idée qui est en harmonie avec la donnée précédemment admise, que la rédemption sera objective dans les moyens qu'elle emploie.

Une rédemption est nécessairement une œuvre de liberté 22, puisque c'est une œuvre morale. L'entreprise d'une rédemption engage, d'une manière continue 23, la responsabilité du Rédempteur, qui, dès lors, a dû avoir une. idée précise et complète de ses pouvoirs, de ses droits, de ses devoirs et des périls de sa tâche 24, une ferme confiance dans le succès de sa mission 25, et à l'issue, la certitude intime et subjective d'avoir réussi 26.

Page 1