CHAPITRE XLTV
Des Voies de l'Inspiration.
L'inspiration n'est pas seulement mystérieuse au point de partage qui sépare la pensée divine et la pensée humaine ; elle l'est encore quant aux moyens de transmission de la pensée de Dieu.
Quoi d'étonnant qu'il se rencontre ici un mystère? Pour savoir comment Dieu transmet sa pensée, évidemment il faudrait savoir comment Dieu pense 17.
Les deux Providences, celle des mondes physiques, celle des mondes intellectuels, sont également inconnues. L'homme ne sait pas mieux par quelle voie une pensée arrive à son âme, qu'il ne sait comment un rayon de soleil arrive à ses yeux ; et s'il nie l'inspiration parce qu'il ne peut en suivre la trace jusque dans l'esprit humain , il devrait, pour être conséquent, nier la lumière , car il ne peut s'expliquer comment elle pénètre au fond de l'œil. Pour notre ignorance, il y a aussi loin de la rétine qui tapisse l'intérieur de l'organe au globe du soleil, que de notre esprit à l'esprit de Dieu; seulement, nous avons un prisme pour décomposer les rayons ou les ondes de matière lumineuse ; nous en manquons pour les rayons de la pensée divine, et l'homme, dans son orgueil, n'aime à croire au rayonnement que le prisme à. la main 18.
Tout ce qu'il est possible de savoir, tout ce qu'il est permis de dire au sujet des moyens de l'inspiration, se résume en ce point, que ces moyens ont dû être conformes et à la nature de Dieu et à celle de l'homme.
Dieu est esprit. Notre religiosité, quand elle interroge notre intelligence et soumet au contrôle de celle-ci ses aspirations vers Fidéal et l'infini , ne conçoit Dieu qu'immatériel.
Dieu est éternel, c'est-à-dire que la durée s'agglomère devant sa pensée en un moment infini. Notre intuition du temps lui est étrangère.
Dieu est immense, c'est-à-dire que l'étendue s'expose à son regard en un point infini. Notre intuition de l'espace lui est étrangère.
Quant à la mort, elle n'est pas plus apparente sous ses yeux que, sous les nôtres, l'insensible croissance qu'une seconde de vie ajoute à la stature d'un enfant 19.
Ainsi , plus les moyens de l'inspiration seront indépendants du temps, de l'espace, de la matière et de la mort, plus ils seront conformes à la nature de Dieu.
Or, il se rencontre dans l'existence humaine actuelle, dans, notre phase actuelle de progrès, des manières d'être momentanées qui dégagent notre esprit des servitudes du temps, de l'espace, de la matière et de la mort. ( Voir liv. II, chap. xxvi et xxviii.)
Ces accidents de notre manière d'être présente sont, notamment, le sommeil et l'extase.
La liberté intellectuelle de l'état de sommeil, l'intensité intellectuelle de l'état d'extase, sont donc les conditions humaines les plus propices de l'inspiration, les circonstances les plus propres à faciliter et à assurer ces rencontres de l'esprit de Dieu et de l'esprit de l'homme, ces transmissions d'idées divines.
Les faits du christianisme répondent à ces considérations puisées dans la nature humaine.
Partout, dans les scènes de la révélation, on voit les phénomènes du sommeil , les songes , les visions , employés comme moyens et choisis comme moments de l'inspira-
224 LA LIBERTÉ, PREMIÈRE LIMITE DE l' INSPIRATION.
tion 20, depuis le premier sommeil dont l'homme s'éveilla pour son premier amour.
Partout, dans les scènes de la révélation, l'état d'extase et d'enthousiasme est amené ou employé au profit de l'inspiration. L'intensité de la pensée devenue extatique y étudie à loisir des tableaux qui revêtent, avec plus ou moins de netteté, les couleurs et les apparences de la réalité, et qui représentent les volontés et les instructions divines 2l.
Il importe de remarquer que cette étude des voies et moyens de l'inspiration n'éclaire nullement le mystère qui la couvre, et ne tranche pas même la question de savoir si la révélation proprement dite est inspirée, ou si les auteurs delà révélation l'étaient eux-mêmes; question que la révélation n'a point abordée, tant il est évident que le bienfait concerne l'homme, et le moyen, Dieu 22.