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LA PAROLE, TROISIÈME LIMITE DE L'INSPIRATION

Qu'il soit nécessaire d'apporter quelque mesure, quelque restriction, dans la confiance due aux mots qui expriment l'inspiration écrite ou parlée, c'est ce qui se justifie par la nature même du langage.

La parole n'étant qu'un instrument, un moyen, un interprète, elle est nécessairement inférieure en excellence à l'esprit qui s'en sert ; l'artiste est toujours supérieur à son outil ; le sujet est supérieur à son mode de relation.

D'où il suit que la pensée est toujours supérieure à l'expression, que les sentiments profonds demeurent silencieux, que personne ne trouve des mots qui répondent exactement à ses idées ou à ses passions, et que, plus les conceptions de l'esprit sont élevées, plus les émotions du cœur sont ardentes, plus on cherche en vain des paroles équivalentes à cette intensité ou de l'intelligence ou de la sensibilité. L'idée déborde l'expression ; l'expression n'en est pas la mesure.

Le sublime dans le style consiste dans des paroles qui font équilibre avec le sublime de l'idée 42.

Cette infériorité du langage, comparé aux pensées et aux affections qu'il sert à exprimer, n'est qu'un des aspects de l'infériorité relative de l'esprit et delà matière, du corps et de l'àme.

Cette infériorité doit varier selon les cinq tendances dont le langage est le moyen d'épanouissement et de relations.

La force intellectuelle est celle qui en souffre le moins ; la raison humaine et la parole humaine sont presque de niveau.

La force morale est, après la force intellectuelle, celle avec qui la parole se met le mieux à l'unisson ; c'est à peine si de loin en loin l'héroïsme du devoir et du dévouement manque d'expressions dont l'énergie corresponde à la sienne, et souvent la simplicité de l'héroïsme suffit pour rétablir l'équilibre.

232 LA rAROLE, TROISIÈME LIMITE DE L'INSPIRATION.

Les forces sensible et affectueuse trouvent bien plus difficilement à s'exprimer ; les mots, pour elles, manquent au point que, chose curieuse ! les grandes joies, les grandes douleurs, les grandes passions sont muettes ; elles se retirent en elles-mêmes et dédaignent de se communiquer, faute de le pouvoir avec assez de puissance et de s'expliquer avec une énergie digne d'elles 43.

A plus forte raison, le langage humain est-il inférieur à la religiosité humaine 44.

De là vient l'affectation, l'afféterie du langage ascétique, où le mysticisme, par un étrange revirement, revient aux impuretés de la terre et emprunte les expressions les plus sensuelles pour rendre l'ardeur du sentiment qui l'est le moins.

L'un des dangers même de l'ascétisme se découvre ici dans toute sa crudité : des mots il fait revenir aux choses, et après avoir appris et accoutumé à confondre l'amour du Créateur et celui de la créature seulement en paroles, il amène à confondre les deux amours en réalité et à prendre l'un pour image et pour aiguillcn de l'autre.

Ces remarques sur l'impuissance du langage humain sont de l'expérience de tous. Ce ne sont pas seulement les intelligences et les sensibilités rares, les caractères passionnés, les consciences délicates, les religiosités ferventes, qui connaissent cette pauvreté de la parole; c'est là une misère dont nous avons tous revêtu quelque haillon. Qui dit toujours tout ce qu'il veut dire? qui n'a pas eu occasion de reconnaître que l'expression de ses idées, que l'effusion de ses sentiments, que l'élan de ses prières, ne les rendait qu'imparfaitement? qui n'a pas eu dans l'esprit et surtout dans le cœur plus qu'il ne pouvait dire?

Si la portée du langage humain est diversement inférieure à nos tendances, que sera-ce lorsque la religiosité humaine reçoit l'empreinte de l'inspiration, lorsque l'esprit de

l'homme est placé sous la pression de l'esprit de Dieu, lorsque la pensée à rendre est celle de Dieu même 45?

Pourquoi, dira-t-on, Dieu ne met-il pas au service de l'inspiration un langage meilleur, plus en proportion avec ce divin développement de l'esprit de l'homme, avec celte divine transmission d'idées?

Ce ne serait plus un langage humain, et il ne serait plus intelligible aux hommes 46.

Non, Dieu, faisant parler aux hommes sur cette terre, n'a pu leur faire tenir qu'un langage terrestre; ce qui revient à dire que la rédemption, correctif accordé à notre phase actuelle de progrès, ne pouvait s'appuyer que sur un témoignage propre aux conditions de cette phase.

Ailleurs, sans nul doute, Dieu parle autrement ; ici, Dieu, pour se faire entendre, ne pouvait parler que comme l'un de nous.

La faiblesse de la parole, écrite ou parlée, formait une limite inévitable devant laquelle l'inspiration s'arrêtait d'elle-même, et la grave conséquence à déduire des considérations qui précèdent est celle-ci : dans la Bible, quand la pensée est divine, l'expression est humaine 47.

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