‹ Le Christianisme expliqué, ou, le véritable esprit de ce culte méconnu jusqu'a ce jourChapitre 10 sur 13 · DEUXIÈME REMARQUE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME REMARQUE

11 se présente ici une question très importante , savoir si , comme tant d'écrivains l'ont avancé, l'on doit attribuer au christranisme tous les changements en bien qui

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ont eu lieu sur le globe depuis sa venue; et c'est bien là, et plus encore , ce qu'eût opéré en effet le vrai christianisme s'il l'eût emporté sur l'autre; car, je le répète, il y en a eu deux, et c'est ce que je vais rendre sensible au lecteur.

Athénagore, dans sa lettre aux empereurs Marc-Aurèle et Commode , fait un tableau accompli des chrétiens ; c'est le pendant de celui que l'on voit dans la fameuse lettre de Pline à Trajan. Deux siècles après, Ammien Marcellin, qui n'était point un néophyte comme Athénagore , mais qui est renommé pour son impartialité, les compare pour la plupart à des bétes féroces , auxquelles même il donne la préférence. TertiiUien réunit ces deux jugements; il divise les chrétiens en deux classes : dans l'une sont ceux qui mangent de la viande, dans l'autre sont ceux qui s'en abstiennent. Il désigne les premiers par une seule expression, qui signifie des corps sans ame; elle est caractéristique. Les autres sont , selon lui , les seuls vrais chrétiens. Or, comme ils ont cédé insensiblement la place aux premiers, à tel point qu'il n'en existait guère plus à l'époque d'Ammien Marcellin, on ne peut point dire que ce sont eux qui ont influé sur les changements en question. Une Oomp*araison rapide des anciens avec les modernes nous mettra à même de juger des prétendus bienfaits attribués au christianisme.

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D'abord je mets de côté toutes ces fondations pieuses arrachées par ia crainte à des mourants qui ne peuvent emporter avec eux ni plus ni moins que ce qu'emportait le grand Saladin. Je demanderai seulement si , à aucune époquie , on a vu chez les peuples chrétiens le moindre atome de cette grandeur, de cette générosité qui furent, par exemple, le caractère distinctif des Romains. On peut en juger par ce qui en reste encore. Qu'on se transporte dans la Septimanie, et que l'on observe les immenses travaux entrepris par ce peuple pour amener seulement une source d'eau dans une ville étrangère, éloignée de plus de trois cents lieues de la capitale de l'empire ! Si les peuples chrétiens , au lieu de donner ces sources, ne les dessèchent pas chez les peuples conquis, c'est qu'ils ne trouvent à cet acte aucune espèce de bénéfice. Malheur k ces peuples, ils auraient tous péri si la moindre parcelle d'or eût été mêlée à l'eau de leur boisson ! On ne manquera point de rappeler, pour faire l'éloge du christianisme, les guerres d'extermination que se livraient les peuples avant l'introduction de ce culte ; eh bien , ces guerres, aussi dramatiques que morales à la suite desquelles les rois devenaient esclaves , et leurs femmes et leurs filles servaient dans la maison du vainqueur , sont préférables mille

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fois, à mon avis, à ces guerres d'aujourd'hui, sans; objet, froidement cruelles, et qui se renouvellent sans cesse parce que ceux qui les ordonnent n'ont personnellement rien à en redouter. D'ailleurs, elles sont loin d'avoir eu, même de nos jours , ce caractère de bénignité. N'y a-t-il pas eu des massacres à Rocroy? On les a blâmés , mais on a loué aussi ce qui n'aurait pas dû l'être. Voyez avec quel enthousiasme Racine, dont les pensées* étaient si épurées dans Britannicus , dans Titus et Bérénice , parce qu'il y était soulenu par l'esprit des anciens, raconte , dans ses lettres familières , l'action d'un soldat français à qui un officier espagnol offre sa bourse pour avoir la vie sauve , et qui le tue pour toute réponse ; sans doute ce soldat lîe devait point accepter l'argent du vaincu , mais la vie est un présent qu'on ne refuse point à celui qui le demande. Fabert aurait eu horreur d'un pareil trait, quoiqu'il fut moins zélé chrétien que Racine. Au reste, il ne doit être question ici ni de Racine ni de Fabert, mais des raœurs d'une époque qui touche à celle où nous vivons. Et , en admettant que la guerre ait reçu parmi les modernes un certain caractère de douceur (r),rte devrait-on point attribuer ce chau-

(i) Quelquefois on ouvrait les bagnes et les prisons, et Dieu sait ce qui en résultait dans les villes prises d'assaut ! Il

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gement moins au christianisme qu'à l'équilibre des forces de l'Europe , amené par la suite même de ces guerres , équilibre qui a dû nécessairement amortir la haine et assoupir l'ambition? Le fleuve, supposé qu'il en fût le maître ^ ne prendrait pas la peine de s'étendre au dehors s'il savait qu'il doit rentrer tout de suite dans son lit. Toutefois ce changement en bien n'est qu'apparent, et l'astuce des modernes remplace l'a force ouverte des anciens. C'est ce bas et indigne calcul qui, de nos jours, a fait contempler, avec plus de sang-froid qu'on n'en met à line scène feinte, l'horrible spectacle d'un peuple généreux périssant tout entier faute du plus léger secours; mais qui, du moins, semblable à ces branches qui développent leurs fleurs odorantes au moment où elles vont être consumées par les flammes , vivra dans le souvenir éternel des hommes d'une autre époque, pour lesquels

y aurait eu moins de mal à ouvrir les ménageries , et à lâcher les tigres et les lions. Je ne dirai rien des guerres dont nous avons été les témoins, par la raison qu'elles ne peuvent être jugées comme les autres , les circonstances étant si loin d'être les mêmes. (Le beau naturel des anciens y a reparu, et l'on sait de quel côté.) Toutefois en considérant ce qui s'est passé sous le ciel de l'île de Cabrera, et sur les pontons anglais, Ton a le droit de demander comment il arrive que ce soit précisément chez des peuples qui déploient un si grand zèle pour le christianisme que la cruauté ait dépassé ses bornes.

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une telle moisson de gloire ne sera point perdue.

Le christianisme mal entendu devait produire tous les maux, par la raison que la meilleure de toutes les lois devient la plus mauvaise lorsqu'elle n'est point exécutée, ou qu'elle Test mal; et il est remarquable que le temps de sa vigueur est précisément la mesure de la plus grande dégradation dans laquelle Tespèce humaine soit tombée; si elle s'est relevée, il y a quelque temps, il faut l'attribuer, je le répète, à des circonitances toutà^fait indépendantes du christianisme. On ne pourrait raisonnablement lui en faire honneur; une influence si tardive cadrerait mal avec scntt origine.

Entrons dans quelques détails de plus, en répondant au vigoureux athlète qui a soutenu une proposition contraire.

Montesquieu, au chapitre lu du 24^ livre de l'Esprit des lois, termine l'éloge qu'il vient de faire du christianisme par les mots suivants : «La religion chrétienne est éloignée du pur des- «potisme; c'est que la douceur étant si recomtf mandée dans l'Évangile, elle s'oppose à la co- <c 1ère despotique avec laquelle le prince se ferait a justice et exercerait ses cruautés.»

Montesquieu aurait parfaitement raison s*il parlait du christianisme bien entendu. Observons en effet que la cruauté peut s'exercer sur-

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