‹ Le Christianisme expliqué, ou, le véritable esprit de ce culte méconnu jusqu'a ce jourChapitre 9 sur 13 · REMARQUES · texte numérisé non relu

REMARQUES

NECESSAIRES POUR l'ïNTELLIGENCE DU TEXTE.

PREMlinS REMARQUE.

Je me propose de rechercher, dans cette remarque, tout ce qui, dans la manière de vivre de Jésus ou de ses disciples, louche, de près ou de loin , à la principale question queje viens de traiter.

]'ai avancé qu'avant la substitution du sacrifice, Jésus était libre de se conformer à cet égard aux pratiques établies, s'il l'avait jugé convenable k ses desseins; et c'est dans ce sens qu'il faut entendre les distributions de poisson faites au peuple. Mais j'ai ajouté qu'il n'était plus libre d'en agir ainsi après cette substitution ; et je dois répondre en conséquence à quelques fints qui contrarieraient cette assertion , quoiqu'ils n'aient eu lieu qu'après sa mort.

Jésus, lorsque son dernier moment approche, annonce à ses disciples qu'il leur apparaîtra après sa mort, en Galilée, où il leur ordonne dé se rendre , et il leur apparaît en effet ; aucun des quatre évangélistes n'omet et ne pouvait omettre cette apparition, qui est ce qu'elle devait être, un avertissement de Jésus à ses disciples

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de conserver fidèlement sa doctrine, et de la répandre sur toute la terre. Mais saint Luc et saint Jean en supposent une seconde dont les deux autres historiens ne parlent point , et c'est dans celle-ci que l'on sert à Jésus dû poisson , et qu'il en mange, du moins d'après saint Jean,. car d'après saint Luc, il n'aurait goûté que des rayons de miel, et ici reparaîtrait la nourriture de son epfance. Comme cette seconde apparition a eu lieu plus de huit jours après la mort de Jésus, on s'est figuré sans doute qu'il avait besoin de prendre des aliments puisqu'il avait un corps. On n'a pas fait attention que sa mission étant finie, ses besoins terrestres ne pouvaient plus exister, sans quoi ils l'auraient suivi dans les cieux ; ce que l'on ne peut admettre. D'ailleurs , Jésus était monté au ciel le troisième jour après sa mort ; avant d'y monter , il avait dit à ses disciples tout ce qu'il avait à leur faire entendre ; fallait-il l'en faire descendre pour un acte qu'où n'a jamais dit qu'il eût fait durant sa vie terrestre ? Il faut croire que cette apparition, connuQ seulement de deux évangélistes , n'est qu'une illusion que Dieu a permise pour des rai^ns à nous inconnues. Il n'y aurait rien d'extraordinaire qu'elle eût eu liçu en faveur du disciple bien-aimé de Jésus, de celui k qui il donna presque, dans cette apparition, l'espoir de l'immortalité. On dira

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peut-être que je ne fais que reculer la difficulté, et on me demandera pourquoi cette apparition n'a point été faite dans le sens que je donne comme le seul vrai. Je réjiondrai qu'elle ne pouvait être faite que dans le sens des disciples. Dieu ne change pas les esprits par les effets directs de sa volonté , car alors ils ne seraient plus libres. S'il jugeait à propos de les changer ainsi, il y a long-temps que le christianisme régirait toute la terre , ou plutôt Dieu n'aurait pas eu besoin, pour rétablir, de souscrire à la mort de son fils unique.

Si nous scrutons maintenant les actes de Jesus relatifs à. cette manière d'être, nous ver*rons qu'il n'est entré dans les voies battues que le plus strictement possible, et seuleiftent pour appeler dans sa voie a lui ceux qui cheminaient dans lés autres. Je commencerai par l'acte qui semblerait le plus opposé à ce que je viens de dire, sa présence aux noces de Cana. On ne peut disconvenir en effet que l'image que ce nom offre d'abord à l'esprit, ne soit celle des plus épouvantables massacres d'animaux, car c'est ainsi que l'homme prélude, en général, à son renouvellement. Mais il faut remarquer que ces noces . avaient lieu en Orient, dans un village, et chez de pauvres gens , tels que Jésus n'en fréquentait point d'autres, pauvreté qui est prouvée par la

circonstance même qui nous a fait connaître cet événement. Or on sait quelle était, en Judée, la nourriture de cette classe d'hommes; du pain, du sel et de l'hysope les jours ordinaires, auxquels on ajoutait, les jours de fête, les fruits délicieux de la contrée ; et ce ,fut là tout ce que Jésus dut trouver chez le péager qui l'invita à dîner. Il n'y avait guère plus sans doute aux noces de Cana, surtout si ces noces n'étaient que des fiançailles, comme il le paraîtrait d'après le grand nombre des conviés; il y en avait quatorze seulement du côté de Jésus , lui compris.

Au demeurant, ce dont on ne peut douter, c'est que Jésus avait l'éloignement le plus marqué pour tous les apprêts de cuisine. Lorsqu'il va chez Marthe, qui ne l'attendait point, et qui se hâte de lui préparer un repas composé, selon toutes les apparences, de légumes à l'huile (car il ne faut pas se figurer que les Orientaux eussent, comme parmi nous, des provisions de graisse ou de viande salée avec lesquelles on reçoit , dans les campagnes, un nouvel arrivé) il dit à cette bonne femme qui veut se faire aider par sa sœur, laquelle assise auprès de Jésus, l'écoutait atlenlivement : a Marthe, Marthe, tu t'inquiètes, « tu t'agites pour beaucoup de choses , une seule « est nécessaire, et Marie a choisi la bonne part;,»

langage qui pourrait même paraître trop dur, si ce n'était celui du maître (i).

Beaucoup de personnes ont été trompées par ces expressions de Jésus (saint Matthieu, ch. xi)< «Jean est venu ne mangeant ni ne buvant, et ils «ont dit: il a un démon. Le fils de l'homme est «venu mangeant et buvant, et ils disent : voilà un «mangeur et un buveur, etc.» On n'a point fait attention, quoique l'Évangile le fasse clairement entendre, que cette prétendue bonne chère se

(i) A propos de cette dernière phrase, je demande qu'il me soit permis de m'arrête^ quelques instants sur ce caractère ferme et ihâexible de Jésus, qualité qu'on n*a point, ce me semble, assez remarquée. Ici il ne témoigne aucune reconnaissance à une femme qui se donne des soins pour lui ; il marche droit à son but. Chez le péager où il reçoit la visite de la pécheresse , cet homme a poussé Toubli des convenances, on peut dire même le mépris pour Jésus jusqu'à ne pas lui offrir de l'eau pour laver ses pieds ; Jésus le lui dit par occasion et sans lui en faire aucun reproche. C'était l'homme de la vérité ; nul ne fut moins accessible à toute espèce d'intérêt personnel. Il souffre qu'une femme de mauvaise vie baise ses pieds et les oigne d'une huile odoriférante, parce qu'il trouve son action bonne en elle-même. Combien d'autres, dans cette même circonstance, auraient affecté de la rigidité! Pour lui, il était trop pur pour eu concevoir seulement la pensée. Elle a beaucoup aimé^ dit-il. Ce peu de mots renferment tout, le repentir sincère, l'invariable retour k la vertu. Elle a beaucoup aimé : tant de dévots qui haïssent devraient profiter de cette leoon>

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réduisait à du pain et du vin , nourriture que saint Jean dédaignait comme préparée par la main de l'homme, et que Jésus estimait d'autant plus pour cette raison. En effet, le ministère de saint Jean avait pour but d'ouvrir les voies, de défricher un terrain inculte, et celui de Jésus, de verser une semence nouvelle sur un champ disposé à la recevoir. L'homme lui était infiniment cher, et ces fruits précieux de son labeur, le pain et le vin, étaient à ses yeux comme le fondement de Is^ sagesse qu'il devait lui communiquer, et qui ne vient pas non plus sans cuir ture.

On lit dans le discours de la Montagne ;. « Qui « sera Phomme d'entre vous qui donne une « pierre à son fils, s'il lui demande du pain? et « s'il lui demande un poisson , lui donnera-t-il « un serpent? Si donc, vous qui êtes méchants, « savez bien donner à vos enfants de bonnes «choses, combien plus votre père, qui est aux « cieux , donnera-t^il des biens à ceux qui les lui <c demandent. » Mais on voit clairement que Je» sus ne fait que se conformer ici au langage de ceux auxquels il s'adresse. Il en e«t de même du veau gras dans la parabole de l'Enfant prodigue. Ces expressions toutefois sembleraient annoncer une sorte d'indifférence qui approche de l'impassibilité; mais cette impassibilité est néces-

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Mire à un législateur qui doiP: supporter et même admettre les effets des lois anciennes, avant que les nouvelles ne les remplacent. Oa trouverait dans TEvangiie mille exemples qui justifieraient ce que je viens d'av^cer. Je n'en citerai qu'un : Jésus allait très-régulièrement au temple, c'était presque sou unique demeure, et cependant il annonce sa destruction prochaine. Il fait plus, il confie à une Samaritaine que l'heure approche où on n'adorera pins ni sur la montagne de Garizim ni à Jérusalem ; néan* moins il n'a pas jugé à propos d'en donner luimême l'exemple.

On peut inférer de ces remarques, comme de celles qui les ont précédées, que non-seulement Jésus n'a jamais mangé de viande, à l'exception de celle du sacrifice , mais qu'il n'a même jamais goûté de poisson , quoiqu'il en ait permis l'usage à ses disciples; et cette tolérance, dont j'ai déjà donné la raison , pourrait avoir encore une autre cause. Peut-être^ Jésus voulait-il éviter par là qu'on ne le prît pour un Essénien, ce qui eût amené naturellement la réflexion suivante : Que nous dit-il qu'on ne nous ait dit avant lui ? En effet , il n'y a qu'à lire Philon et Josèphe pour se convaincre qu'il n'existait, dans la pratique, aucune différence sensible entre les Esséniens

et les premiers chrétiens (i). Ils avaient la même nourriture parce qu'ils avaient le même sacrifice, et d'égales vertus découlaient de cette source commune. Je soulève ici une question importante et dont l'affirmative serait la solution de celle que j'ai traitée, savoir si Jésus était Essénien. Je n'en dirai rien, parce que cette discussion excéderait les bornes de cet écrit. Au reste,. il semblerait qu'il a voulu éloigner encore cette idée en prononçant ces mots fameux, qui ont si puissamment influé sur les destins des peuples : Rendez à César ce qui appartient à César. Quoiqu'ils aient été fort mal entendus, puisqu'ils ne se rapportent qu'à l'impôt, et nullement à aucun respect , à aucun hommage qu'il fallût rendre à César; un £ssénieii aurait craint de souiller sa bouche en proférant, même avec la répugnance qu'expriment ces autres mots:

pourquoi me tentez -vous? le nom de l'oppresseur de son pays. On pourrait cependant accorder les deux manières de voir en considérant la position dans laquelle Jésus était placé : supposons-le Ëssénien , élevé dans cette secte par son père et par sa mère, et l'état de continence au-

(i) Les Thérapeutes, qui étaient les Ësséniens du désert, ressemblaient tellement aux premiers chrétiens que plusieurs ont cru qu'ils Tétaient en effet. Cette assertion a été soutenue par le savant Montfaucon ; mais le président Bouhier en a démontré la fausseté.

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quel ces derniers s'étaient voués rendrait cette supposition très-vraisemblable; il ne fallait point qu'il se -séparât des honoines , selon Tusage ordinaire des Esséniens ; il devait , au contraire , se rapprocher d'eux, puisque son but était de les instruire, et alors ne devait-il pas leur donner, sur toutes choses, les conseils les plus conformes à leur propre situation ? En les invitant à payer le tribut à César, il songeait sans doute aux révoltes récentes de Galilée, dont l'issue avait été funeste; et en engageant les Juifs à ne point se révolter, son pronostic était si sûr, qu'ils périrent tous pour n'avoir pas écouté ou entendu cet avertissement. Mais il, faut les excuser; les âmes généreuses et indignées ne peuvent se résoudre à prendre le parti le plus sage*, qui serait d'attendre ; elles se soirfeveraient quand bien même elles auraient la certitude de périr. Quoi qu'il en soit, le silence que garde Jésus sur la secte dés Esséniens , tandis qu'il gourmande si vivement les deux autres, fournit une ample matière aux réflexions.

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