LK CHRISTIANISME EXPLIQUE
Il est probable que Montesquieu voulait parler de l'Abyssinie, dans laquelle il existe en effet un certain nombre de chrétiens Jacobites dont les mœurs ont plus de douceur qu'on n'est accoutumé d'en trouver dans ces climats; mais outre qu'elles sont les mêmes chez les Abyssins des autres cultes, ces mœurs ne sont point nouvelles à ces peuples ; ce sont celles qu'ils ont reçues originairement de l'Inde , dont ils parlaient la langue et professaient les maximes bien longtemps avant la naissance du christianisme (i).
Montesquieu attribue ailleurs au christianisme la 'grande supériorité des mœurs des peuples modernes sur celles des anciens; mais il aurait fallu bien voir auparavant, comme pour le reste, si cette supériorité existait réellement. En effet pour ce qui concerne cette partie des mœurs par laquelle on croit surtout que les modernes l'emportent sur les anciens, il n'y a qu'à voir ce qui se passe parmi nous. La belle institution du mariage dans l'Évangile, que l'on trouve également dans le 'xù^ verset du ch. ii dé la Genèse, c'est-à-dire un seul homme uni pour toujours à une seule femme, institution de laquelle il devait résulter un ordre si accompli, n'est-elle pas entièrement détruite par le fait? L'adultère, en horreur à la plupart des peuples anciens,
(i) Vovez les Mémoires de la Société asiatique.
n'est parmi nous qu'un sujet de plaisanterie. Quant à des vices d'un autre genre que l'on attribue trop généralement aux anciens, n'est -il pas remarquable qu'ils sont encore plus répandus qu'autrefois dans les mêmes pays quoique chrétiens, et que même ils ont pénétré dans d'autres contrées qui les auraient repoussés, ou plutôt qui les auraient à jamais ignorés sans une société malheureusement célèbre qui- a ai> porté dans ces contrée^ le climat moral de la Grèce et de l'Italie bien qu'elle se dise éminemment chrétienne? En admettant cette coïncidence fera-t-on valoir comme une différence essentielle que ces crime du moins sont fortement blâmés et qu'ils inspirent généralement l'horreur et le mépris? Chez nous, oui sans doute; mais non point dans les pays que je viens de nommer. Il me serait aisé d'ailleurs de faire voir que cette horreur était non moins forte chez les anciens, si une telle discussion n'était déplacée ici. Je me contenterai d'indiquer les réflexions de Tacite au sujet de Britannicus. Certes aucun moderne ne se serait exprimé avec plus de noblesse, de£3rce et de dignité.
Quant à ce qui regarde d'autres parties des mœurs, je ne m'y arrêterai pas; les modernes perdraient trop à la comparaison. L'on connaît les nobles amitiés des Grecs; Cicéron nous a
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fait connaître celles des Romains dans les derniers temps de la république , et Pline le Jeune et d'autres écrivains à des époques d'une plus grande déchéance. Nous avons peine à croire à des sentiments si élevés , alors que nous ne voyons autour de nous que basses rivalités, haine et fourberie.
Je n'accorderai qu'un seul avantage aux modernes sur les anciens: avec plus de préjugé^ qu'eux , nous avons moins de superstitions; mais peut-on en faire honneur au christianisme, tandis qu'il est constant que cet état de lucidité est en raison directe de l'affaiblissement de sa croyance?
L'illustre écrivain que j'ai cité, attribue au christianisme la suppression de l'esclavage; et comment cela, puisqu'il est de fait que l'esclavage existe encore dans une grande partie de l'Europe chrétienne, ainsi que dans d'autres contrées soumises au même culte? L'esclavage a été supprimé en effet par des rois chrétiens, mais il ne l'a pas été pour rendre hommage aux principes du christianisme. Louis4e-Gros affranchit une partie des serfs au douzième siècle pour diminuer la puissance des grands vassaux et âu^nenter d'autant l'autorité royale, La pénurie de ses finances obligea Louis-le-Hutin à vendre à d'autres ser£s une liberté dont ils ne voulaient
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point parce qu'ils étaient obligés de donner en échange tout ce qu^ils pouvaient posséder en propre. Réduits ainsi à un dénùment absolu, ils étaient destinés à n'être pas libres long-temps. Je défierais l'œil le plus clairvoyant de reconnaître le christianisme dans aucun acte public qui ait eu lieu depuis sa naissance. Ce qu'on appelle de ce nom, ne lui ressemble pas plus qu'un salon de Paris, où on lirait une page d'Homère, ne ressemblerait au camp des Grecs.
On reproche aux anciens leur dureté envers leurs esclaves. Remarquons d'abord que l'esclavage était très-doux chez. les Grecs, les Lacédémoniens exceptés ; qu'il l'était aussi chez les Romains. Remarquons encore qu'on ne faisait en général esclaves que les hommes pris à la guerre et les armes à la main, sorte de rachat d'une vie que dans ce cas l'on croyait avoir le droit de ravir. (De là le mot servie de .fc/va// conservés.) £t nous, chrétiens, nous suscitons des guerres, nous en portons la semence dans des contrées lointaines uniquement pour avoir des esclaves. Ainsi ce qui n'était qu'occasion , qu'accident chez les anciens, et un moyen même de prévenir les guerres, est le but parmi nous. Eh! quel esclavage^ encore ! Que l'on ne craigne point que j'en rappelle les horreurs. Je ne puis cependant terminer cette remarque sans faire une dernière
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comparaison. Il y avait des Romains assez cruels, dans les temps de déchéance de l'empire, pour exposer leurs esclaves accablés de vieillesse dans une des îles du Tibre, ainsi que nous voyons des bœufs, dans le mêm« cas, exposés sur le bord des chemins, à côté des champs qu'ils ont fécondés; mais ces esclaves avaient du. moins, avant de mourir , de l'air , de l'eau, un rayon de lumière, tout ce que donne la nature; les mor dernes n'en accordent pas autant. îîous venons d'apprendre avec effroi , par les mesures qu'on a prises pour prévenir de si grands forfaits, qu'une grande quantité de colons, au Brésil, de ceux, qui prennent avec orgueil le titre de vieux chrétiens, étaient dans l'usage d'enterrer leurs nègres vivants lorsque leur âge ou leurs maladies ne laissaient plus d'espoir qu'ils pussent être encore de quelque utilité.
£n résumant tout ce qui vient d'être dit, nous établirons d'abord que les peuples modernes ou chrétiens , loin d'avoir surpassé les anciens, ne les ont pas même égalés, malgré ce que le temps doit ajouter naturellement au perfectionnement de l'espèce. 2® Que quand même ils les auraient surpassés, il ne faudrait point en faire honneur au christianisme, mais bien plutôt au progrès des lettres et des arts , en un mot à la civilî^tion. J'ajouterai qu'alors même que le christia-
7^ . LÉ CHRISTIANISITE lEXPUQVÉ.
nisme fx>urrait; être considéré comme la seule force, agissante, comme la semence jetée dans le champ amendé par les lettres et les arts , et que Ion voudrait admettre que les modernes l'emportent sur les anciens, la différence ne serait pas assez sensible pour qu'on pût le reconnaître à ces traits. Est-ce là en effet tout ce qu'on était en droit d'attendre d'une institution ^i, d'après ses antécédents, disons plus, d'après la condition nécessaire de son existence, devait changer entièrement la face morale de la terre? Où peut-il y avoir une meilleure preuve que cette institution a été fort mal entendue?
TROISliME HEMARQUB.
Cette remarque aura pour objet la dernière scène du paradis terrestre.
Jésus, dans le huitième chapitre de l'évangile selon saint Jean, d'où j'ai tiré mon épigraphe, fait un terrible partage de lui et des hommes. Il se met du côté de son père , et il place tout le reste avec le démon; vo^ ex pâtre,.,. Vous n'avez, leur dit-il, que des pensées de meurtre comme votre père qui fut meurtrier dès le commencement. Or quel est ce commencement? C'est sans aucun doute celui où sous les formes du serpent, le démon incita Èf e à manger du fruit défendu. Mais nous ne voyons dans cet acte, tel que nous le connaissons, rien qui caractérise le meurtre;
LE CHRISTIANISME EXPUQBii. 7}
nous serons donc forcés de prendre aaQS un autre sens la narration de Moïse , du moins en ce qui concerne ce fruit. On entrevoit déjà le fond de ma pensée. Ce n'est point sans quelque hésitation que j'ouvre de nouvelles routes dans ces ténèbres antiques , mais j'ai un guide sûr ; je marche appuyé sur les événements, qui découlent tous d'un seul. Adressons-nous d'abord quelques questions : Quel était, cet arbre de la science du bien et du mal ? Existe-t-il encore sur la terre , ou s'il n'y est plus, y en a-t-il quelque autre qfli en approche ? Un fruit , en un mot , quel qu'il soit, peut-il donner cette science? Non, c'est le mal seul qui donne la science d|u bien , par la raison que sans le mal on pourrait pratiquer le bien , mais qu'on ne le connaîtrait pas. La simple désobéissance ne pouvait-eUe pas produire cet effet ? Je ne le pense point : il fallait une action plus forte, capable d'amener une réaction , enfin ce qui éveille le remords. Tout nous porte à croire que c'étaient les animaux qui étaient le fruit défendu. Prenons la chose dans ce sens; entrons dans le jardin avec le serpent , et assistons à cette scène de ruse et de fraude d'une part , de faiblesse et de crédulité de l'autre. Supposons donc que l'arbre de la science fût seulement un arbre odoriférant. Ses branches sont toutes couvertes d'oiseaux rares qu'il attire , de bengalis , par : exem-
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pie , qui. remplissent le jardin de la douceur de leurs chants. Satan, ou l'adversaire , pàr^k, dans ce moment ; il s'approche d'Eve , émue et atten* tive , et lui parle en ces termes : ( Voyez son discours au chapitre in de la Genèse.)
<c Ces oiseaux que vous voyez sur les branches de cet arbre, belle Eve, dit le tentateur, sont pleins de l'esprit de Dieu. C'est là le fruit dont vous devez vous nourrir. Prenez un de ces oiseaux, qui ne fuira point sous votre main ; pressez son gosier, afin de renfermer dans son sein cet esprit qui l'anime. Puis, ramassez, sans perte de temps , du baume qui découle de l'arbre; faites-le brûler sur ces feuilles déjà plus qu'à demi desséchées, car tout doit périr, excepté vous si vous prêtez l'oreille à mes conseils. Avec quoi, me direzrvous, allumerai-je ces feuilles ? Avec le feu caché dajis cette pierre, que vous en ferez jaillir en la heurtant contre une autre. La flamme consumera insensiblement les plumes de l'oiseau , semblables à l'écorce qui revêt le fruit. Retenez-le quelque temps au-dessus de cette flamme. Bientôt une odeur, qui vous est encore inconnue , montera vers le ciel , odeur suave qui doit couvrir un jour toute la terre, jusqu'à ce que... mais n'anticipons pointsur ce funeste évéoementque j'aurai peut«étre la puissance de conjurer* Quoi ! repartit Eve , ces oiseaux si doux! Belle créature, reprit le s^ent, vous
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LE GHRISTIA.NIS1IE EXPUQTJÉ. 'jS
dont l'esprit est aussi juste que les attraits sont . enchanteurs , répondez-moi , ces fruits qui ont jusqu'à présent soutenu votre existence, pourraient-ils, comme ces oiseaux, changer de place? Ont-ils comme eux une voix? Ceux-ci leur sont donc bien supérieurs. Ils sont au-dessuà d'eux comme vous serez au-dessus de toute la nature , lorsque vous les aurez renfermés dans votre sein, pain céleste qui vous rendra semblables à des dieux. ï>
Eve exécute ce que le tentateur lui dit, ra^ après cet acte ne sentant point en elle cette métamorphose qu'il lui a prédite elle reconnaît l'énormité de sa faute, elle se cache parmi les arbres du jardin ^ et se revêt de leurs feuilles. Mais l'Éternel lui destinait un autre vêtement. Il l'habille, ainsi qu'Adam qui a consenti au
meurtre, de tuniques de peaux Arrêtons-nous
un moment: Quoi! la mort naturelle serait entrée sitôt dans ce jardin ! Il serait difficile de le concevoir. Ah! craignons qu'Eve et son époux aient, eu plus que des oiseaux pour victimes! et alors l'Eternel les aurait chassés de ce séjour comme des coupables avec les preuves de leur crime. . On éprouvera quelque difficulté à admettre* . de tels écarts dans des êtres qui vivent sous les regards de Dieu et qui sont à peine sortis de ses mains; mais il faut songer à la puissance du tentateur presque égale à celle de Dieu. Elle est