EXTRAITS D'UNE LETTRE
CREDO on SYMBOLES ET GORFESSIORS DE FOI.
Mon aversion pour les credo de fabrication humaine comme liens d'union chrétienne, comme conditions de société chrétienne, comme moyens d'enchaîner les esprits, grandit chaque jour.
Ma première objection contre les credo, c'est qu'ils nous séparent de Jésus-Christ. A qui dois-je m'adresser pour acquérir la connaissance de la religion chrétienne, si ce n'est au grand Maître, au Fils de Dieu, à celui en qui résida la plénitude de la divinité? C'est mon grand privilège comme Chrétien de pouvoir m'asseoir aux pieds non d'un maître humain, mais d'un maître divin, de pouvoir m'adresser à celui en qui la vérité vécut et parla sans mélange d'erreur; qui fut par excellence la Sagesse de Dieu et la lumière du monde. L'homme osera-t-il s'interposer entre moi et mon guide, et mon Sauveur céleste, et me prescrire les articles de ma foi chrétienne? Quelle est la disposition d'esprit dans laquelle j'apprendrai le mieux la vérité? C'est celle où j'abandonnerai tous les autres maîtres pour le Christ, où mon àme se trouvera le plus rapprochée de lui; celle où je me livrerai entière-
ment aux impressions de son esprit. Que j*aille à Jésus les oreilles assourdies par une voix humaine qui me dit ce qu'il faut que j'entende du grand Maître, comment pourrai-je l'écouter avec simplicité de cœur? Toutes les sectes protestantes, il est vrai, disent à celui qui veut s'instruire d'écouter Jésus-Christ ; mais la plupart d'entre ëles crient autour de lui leurs articles de foi avec tant de véhémence et d'une manière si impérieuse que la voix du Divin Maître en est presque étouffée. On lui dit d'écouter le Christ, mais on lui dit aussi qu'il sera damné, s'il reçoit d'autres leçons que celles qui sont enseignées dans le symbole. On lui dit que la parole du Christ est seule infaillible, mais qu'à moins qu'il ne la reçoive telle qu elle est interprétée par des hommes sujets à l'erreur, il sera exclus de la communion des Chrétiens. Ce qui me choque dans le faiseur de symboles, c'est qu'il s'interpose entre moi et mon Sauveur. Il n'ose pas me laisser seul avec Jésus. Il n'ose pas m'abandonner à la parole de Dieu. Voilà ce que je ne puis supporter. La communication la plus étroite possible avec l'esprit du Christ est mon grand privilège comme Chrétien. Il faut que j'apprenne du Christ lui-même la vérité du Christ, telle qu'il la donne dans l'histoire de sa vie et par les hommes qu'il instruisit et prépara d'une manière surnaturelle, pour qu'ils lui rendissent témoignage devant le monde. Sur quelle raison, je le demande, se fon-* dent les faiseurs de credo, pour exiger qu'on acquiesce à leurs articles pour devenir membre de l'église, ou comme condition de salut? Qui leur a conféré l'infaillibilité? « Montrez-moi, leur dirai-je, la preuve que le Christ parle en vous. Faites quelque miracle. Faites entendre quelque prophétie. Montrez-moi en vous quel-
que chose de di^in que n'aient pas les autres hommes. Est-il possible que vous soyez des hommes faibles comme mol, n'ayant pas plus de droit que moi d'interpréter le Nouveau-Testament, et que cependant vous exaltiez vos interprétations comme le critérium infaillible de la vérité, et comme la condition nécessaire du salut? Retirez-vous de mon chemin. Je veux aller au Maître. Avezvous des paroles d'une plus grande puissance que les siennes ? Pouvez-vous parler à la conscience ou au cœur de l'homme d'une voix plus pénétrante que lui ? Qui vous enhardit à me dire ce que je dois apprendre du Christ sous peine d'être perdu ? >
Je ne puis m'empêcher de considérer les credo humains avec des sentiments voisins du mépris. Lorsque je les compare au Nouveau-Testament, combien ne deviennent-ils pas insignifiants I Que sont-ils? Des squelettes, des abstractions glaciales, les expressions métaphysiques de dogmes inintelligibles; et il faut que je les considère comme les expositions de la vérité fraîche, vivante, infinie, qui est sortie des lèvres de Jésus I On pourrait avec tout autant de justesse me demander d'entendre et d'accueillir les bégayements de l'enfance comme les expressions de la sagesse. Les trerfo sont aux Écritures ce que les chandelles sont au soleil. Le faiseur de symboles définit Jésus dans une demi-douzaine de lignes, peut-être en termes métaphysiques, et puis me somme d'accepter cette définition de mon Sauveur. J'en apprends moins du Christ par ce procédé, que je n'en apprendrais du soleil, si l'on me disait que cet astre glorieux est un cercle d'environ un pied de diamètre. H n'y a qu'une seule manière de connaître le Christ. Il faut nous approcher de lui, le voir, l'entendre, le suivre
depuis la croix jusqu'au ciel, sympathiser avec lui et lui obéir, et arriver ainsi à de claires et brillantes visions de sa gloire divine.
La vérité chrétienne est infinie. Qui peut songer à l'emprisonner dans les quelques lignes d'un symbole abstrait? Il serait tout aussi facile de s'emparer deTîmmense atmosphère, du feu, de la lumière qui éclaire tout, des vents qui soufflent en liberté dans Funivers, de les mettre en paquets séparés, de les peser et de les étiqueter, que de fractionner le Christianisme en quelques propositions sommaires. Le Christianisme est plus libre, plus illimité que la lumière ou les vents. Il est trop puissant pour être enchaîné à terre par les faibles mains de l'homme. C'est un esprit plutôt qu'une doctrine rigide, l'esprit d'un amour sans bornes. L'infini ne peut être défini ni mesuré comme un produit de fabrication humaine. On ne peut le réduire en système. On ne peut le renfermer dans une suite d'idées précises. Il faut plutôt le sentir que le décrire. Les impressions spirituelles qu'un vrai Chrétien reçoit du caractère et des enseignements du Christ, et dans lesquelles réside la principale efficacité de la religion, ne peuvent que faiblement s'exprimer par des mots. Les mots ne donnent qu'une idée abrégée et grossière d'une âme de Chrétien ; ses pensées et ses sentiments les débordent. Il peut se révéler à ceux qui sentent comme lui, car ceuxlà savent comprendre les accents du cœur; mais il ne peut pas plus formuler sa religion dans une série de propositions abstraites, qu'il ne peut faire connaître en quelques termes vagues, les traits expressifs et le fond de l'âme d'un ami bien aimé. Toutes les sectes ont commis la faute d'être trop désireuses de définir leur reli-
gion. Elles ont travaillé à circonscrire Tinfini. Le Cliristianisme, tel qu'il existe dans l'esprit du véritable disciple, ne se compose pas de fragments, d'idées séparées, qu'il puisse exprimer dans des propositions détachées. C'est un tout immense et se développant sans cesse, qui est pénétré d'un seul esprit, chaque précepte et chaque doctrine tirant sa vitalité de son union avec tous les autres. Lorsque je vois cette généreuse et céleste doctrine comprimée, resserrée dans des credo humains, j'éprouve le même sentiment que si je voyais la torture appliquée au visage et aux membres de l'un de mes nobles semblables, et défigurant, détruisant l'un des plus beaux ouvrages de Dieu.
De l'infinité de la vérité chrétienne, il résulte que les idées que nous nous en faisons doivent toujours être très imparfaites, et demandent à être continuellement agrandies. Les plus sages théologiens sont des enfants qui n'ont fait qu'entrevoir ce qu'est la religion; qui n'en sont encore qu'à leurs premières leçons, et dont la tâche est de « grandir dans la connaissance de Jésus- Christ. » Ai-je besoin dédire combien est contraire à ce progrès un symbole fixe, dont nous ne devons jamais nous écarter? Une religion comme celle du Christ demande que l'âme jouisse de toute l'activité et de toute la liberté possibles. Chaque nouveau rayon de lumière devrait être accueilli avec joie ; on devrait s'attacher avec ardeur à chaque aperçu nouveau. On devrait écouter chaque murmure de la voix divine qui s'élève dans l'ânie. L'amour de la vérité chrétienne devrait être assez fort pour nous disposer à renoncer à tout le reste, afin de la mieux comprendre. Qui ne voit que les credo humains, fixant des bornes à la pensée, et nous
disant où doit s'arrêter l'examen, tendent à réprimer cette sainte ardeur, à fermer nos yeux à une nouvelle lumière, à nous emprisonner dans les sentiers battus que l'homme a tracés, à arrêter ce progrès perpétuel qui est la vie et la gloire d'un esprit immortel?
11 y a une autre grande objection à faire contre les credOy c'est que, partout où ils acquièrent de l'autorité, ils sont contraires à cette simplicité et à cette pieuse sincérité, dont dépend beaucoup reflicacilé de l'enseignement religieux. Pour qu'un ministre parle de manière à émouvoir, il est important qu'il parle d'après son âme et qu'il ne s'applique pas à se conformer à un langage adopté par d'autres. 11 est important qu'il énonce la vérité sous la forme où elle se présente à son esprit, dans les termes mêmes qui viennent spontanément revêtir ses pensées. Exprimer "nos propres idées, franchement, sans détour, sans crainte, c'est le moyen d'arriver à l'esprit de nos semblables. Or, l'effet des credo est d'arrêter cette expression libre de la pensée. Il faut que le ministre cherche des paroles qui ne soient pas en contradiction avec les articles consacrés de son Église. Si de nouvelles idées se présentent à son esprit, qui ne soient pas tout à fait d'accord avec ce que le fabricant de credo a établi, il faut qu'il les enveloppe d'un langage nuageux. S'il lui arrive de douter de la règle de foi adoptée par son Église, il faut qu'il en fausse les termes, qu'il les détourne de leur sens évident, afin de pouvoir y acquiescer sans mentir à sa conscience. Tous ces procédés doivent produire sur l'esprit et le cœur un effet funeste. Ils diminuent le respect de soi-même ; ils voilent les yeux de Tintelligence ; ils habituent les hommes à transiger avec la vérité. Dans la mesure où un
homme afTaiblit sa pensée et réprime sa conviction pour mettre son orthodoxie à Tabri du soupçon, où il emprunte ses paroles aux autres au lieu de parler son propre langage, où il défigure la langue et la détourne de son sens ordinaire, afin de rester bien vu de son parti; dans la même mesure, il obscurcit et dégrade son intelligence, et détruit insensiblement la vigueur et Fintégrité de son caractère. Combien je plains profondément le ministre qui, dans la chaleur et la fraîcheur de la jeunesse, entrevoit une vérité plus élevée que celle qui est contenue dans le symbole, mais qui n'ose pas être loi^-même, et qui se fait Técho de ce qui n'est pas la simple et naturelle expression de son ême I Mieux vaudrait pour nous mendier notre pain et nous couvrir de haillons, que de renoncer à la sincérité et à la franchise chrétiennes. Mieux vaut pour un ministre prêcher dans des granges ou en plein air, où il peut faire entendre la vérité de toute Tabondance de son âme, que d'élever dans des cathédrales, au milieu de la pompe et de la richesse, une voix qui n'exprime pas ses pensées intérieures. Si ceux qui portent les chaînes des credo connaissaient une seule fois le bonheur de respirer l'air de la liberté et de marcher avec un esprit sans entravées, il n'y a pas de trésors ni de puissance au monde qui pourraient les engager à renoncer à leur liberté spirituelle. Un autre effet funeste des credo, c'est qu'ils favorisent l'incrédulité. Ce n'est pas le but d'un credo d'exprimer les vérités simples de notre religion, bien que dans ces vérités réside principalement son efficacité, mais de formuler, de décréter les mystères sur lesquels les Chrétiens ont disputé. Je me sers du mot • mystères, » non dans le sens des Écritures , mais
dans le sens populaire, comme signifiant des doctrines qui choquent la raison et semblent en contradiction avec quelque vérité reconnue. Ces mystères sont l'essence même des credo. Les vertus célestes du caractère du Christ ne sont pas insérées dans les articles de fol. Au contraire, des doctrines qui, à cause de leur obscurité ou de leur incompréhensibilité, ont provoqué la controverse, et qui tirent principalement leur importance de ce qu'on les a combattues ou défendues pendant des siècles, voilà ce que les faiseurs de credo mettent au sommet de la religion et donnent pour son expression spéciale. Le christianisme, tel qu'il est exposé dans les credo ^ est un recueil de dictons obscurs, d'énigmes, de propositions embarrassantes, de contradictions visibles. Quel est celui qui, lisant ces articles de foi, pourrait y entrevoir, même faiblement, le caractère simple, pur, bienveillant, pratique, du christianisme? Et que résulte-t-il de là ? Le christianisme, identifié au moyen des credo avec tant de doctrines obscures, est considéré par beaucoup de personnes comme un sujet bien fait pour la dispute des théologiens, mais trop épineux ou trop embarrassant pour le commun des esprits; tandis qu'un plus grand nombre encore le repousse comme une insulte à la raison humaine, comme le triomphe du fanatisme sur le bon sens.
C'est une chose assez digne de remarque, que la plupart des credOf tandis qu'ils abondent en mystères de création humaine, ont renoncé au grand mystère de la religion. 11 y a dans la religion un grand mystère : je veux parler de la doctrine du libre arbitre ou de la liberté morale. Comment concilier cette liberté avec la prescience de Dieu et l'état de dépendance de l'homme?
c'est une question qui a embarrassé les plus grands esprits. Il est probable que Tobscurité qu'elle présente vient en grande partie de ce que nous appliquons à Dieu la même espèce de prescience que celle que les hommes doivent à leur connaissance de» causes, et de ce que nous supposons que PÊtre suprême est dans les mêmes rapports que l'homme avec le temps. Il est probable que des idées plus justes à cet égard feront disparaître quelques-unes des difficultés que présente le libre arbitre. Néanmoins, ces difficultés sont grandes. C'est un mystère, dans le sens populaire du mot. Or, n'est-il pas étrange que les théologiens, qui ont fabriqué et adopté sans examen tant d'autres mystères, aient la plupart rejeté celui-là, et Talent rejeté en se fondant sur des objections moins graves que celles qu'on peut opposer à leurs propres inventions? Une grande partie du monde protestant a sacrifié le libre arbitre de l'homme à la prescience et à la souveraineté de Dieu, détruisant ainsi de fait toute religion, tout devoir, toute responsabilité. On a fait de l'homme une machine et effacé le grand caractère qui le distingue de la brute. Il semble qu'une fatalité se soit attachée aux. credo. Après avoir chargé le christianisme de mystères, dont il est aussi innocent que Tenfant qui n'est pas encore né, on a généralement renoncé au vrai mystère de la religion, de la nature humaine. On a renversé les fondements du gouvernement moral, en enlevant à l'homme la seule faculté qui le fait responsable, et l'on a donné, de cette manière, aux commandements et aux menaces de Dieu, tout le caractère d'un despotisme cruel. Quelle leçon contre les efforts de l'homme pour imposer à ses semblables sa sagesse comme étant la vérité de Dieu !
CCWVSIDÉRATIONS