CONTRE LE CALVINISME
L'ouvrage , dont nous avons placé le titre en bas de cet article, a été publié il y a quelques années ; il a été lu avec plaisir et profit. Mais il n'est pas aussi connu qu'il devrait l'être, et nous voulons appeler sur lui Tattenlion qu'il mérite. Ce n'est pas un ouvrage original, mais une compilation faite principalement d'après les écrits du Révérend Robert Fellowes, dont le nom est probablement connu de la plupart de nos lecteurs. Le titre ne nous paraît pas heureux, il nous promet ce que le livre ne nous donne pas. Nous en attendons l'exposition méthodique des grandes vérités de notre religion ; nous y trouvons , ce qui aujourd'hui n'est pas peutêtre moins utile , le Christianisme vengé des grossières erreurs que le calvinisme s'est efforcé d'identifier avec ce divin système. C'est ce dont la table des matières donnera facilement une idée. Le livre se propose de traiter les
(') Cet article a été écrit à r occasion d'un ouvrage intitulé : « Coup d'oeil général sur les doctrines du Christianisme y destiné surtout à rinstruction et à rédîQcalion des familles. Boslori, 1809. »
points suivants : la nature de la religion et les erreurs qui sont répandues sur ce sujet, le libre arbitre et la responsabilité de Thomme, la chute d'Adam et le péché originel, la doctrine de la foi en général et de la foi religieuse en particulier, la doctrine des œuvres, la doctrine de la régénération, la doctrine du repentir, la doctrine de la grâce, la doctrine de l'élection et de la réprobation, la doctrine de la persévérance, la punition des iniquités des pères sur les enfants et le péché contre le Saint-Esprit. Cette énumération suffira pour faire comprendre l'objet de cette compilation à ceux qui connai^ent les cinq points épineux du calvinisme ; il est peu d'intention plus louable que celle de justifier le Christianisme du reproche auquel ce système l'expose. L'ouvrage que nous examinons est populaire par le style et le mode de discussion. On n'y rencontre pas un grand appareil de raisonnement; ce sont plutôt des appels aux principes moraux de la nature humaine et h l'esprit général des Écritures. C'est l'expression énergique et franche de l'horreur qu'inspire le calvinisme à tout esprit que n'a pas corrompu une fausse théologie; quelques traits sont chargés, mais vrais au fonds , et puissans par leur vérité. Sur ce point, rien n'est plus nécessaire que de réveiller le sentiment moral." Si le calvinisme se perpétue, il le doit à la crainte, qui paralyse les cœurs. L'esprit et la conscience sont dominés par la terreur, de sorte qu'où n'ose pas s'avouer à soi-même l'horreur qu'on éprouve pour les idées indignes que ce système donne de Dieu. En étouffant une juste horreur, on finit par ne plus la sentir, on en vient même à justifier en Dieu ce qui serait une honte chez ses créatures. Une voix puissante, un
avertissement solennel sont nécessaires pour tirer les hommes de leur léthargie, pour leur inspirer une crainte nouvelle et plus juste , celle d'encourir la colère de Dieu en le rendant odieux et en exposant la religion à Finsulte et à la haine. Dans cet article, nous traiterons ce sujet avec une grande liberté; mais nous désirons que Ton comprenne bien que , par calvinisme , nous entendons uniquement ce que ce système a de particulier ou les traits qui le distinguent. Nous voudrions aussi qu'on se rappelât que ces traits particuliers ne forment qu'une faible partie de la croyance religieuse du calviniste. Il y joint les vérités générales, fondamentales, les plus importantes du Christianisme, ces vérités neutralisent et annulent, en certains cas, la doctrine particulière du Calvinisme. Aussi, avons-nous eu le bonheur de voir dans la classe nombreuse de ceux qui professent le calvinisme, quelques-uns des plus brillants modèles de vertu chrétienne. En déclarant la guerre à la doctrine, nous ne la déclarons pas à ses défenseurs. En témoignant de toutes nos forces contre Terreur, nous n'en respectons pas moins la vertu morale et religieuse que nous trouvons souvent unie avec elle.
Les théologiens adresseront probablement un reproche à l'ouvrage que nous examinons, celui de ne pas s'occuper d'une distinction inventée par les métaphysiciens du calvinisme , pour affranchir leur doctrine du reproche de calomnier l'équité et la bonté de Dieu. Nous voulons parler de la distinction entre Vincapaciti naturelle et Vincapaciié morale , subtilité qu'on pourrait croire digne d'attention, à en juger par l'importance qu'on lui donne dans les principaux livres de la secte. Avec toute la déférence que nous devons à ses défen-
seurSy cette distinction nous paraît vaine et sans fondement , une distîhction là où il n'y a point de différence. Une incapacité , d'accomplir notre devoir, qui est nie avec nous , est, à tous égards et dans l'acception entière du mot, une incapacité naturelle. Appelezla : morale ou comme vous voudrez , elle fait toujours partie de la nature que notre Créateur nous a donnée; supposer qu'il nous punit parce que c'est une incapacité qui a son siège dans la volonté , est tout aussi absurde que de supposer qu'il nous punirait pour une faiblesse dans la vue ou dans un de nos membres. Le commun des hommes ne peut entendre cette dîstinolion, ne peut fendre en deux ce cheveu ; et ce n'est pas une faible objection contre le calvinisme, que, suivant ses plus habiles défenseurs, il ne puisse se concilier avec les perfections de Dieu, que par une subtilité métaphysique que la masse du peuple ne saurait comprendre.
Si nous avions à critiquer le style de cet ouvrage, nous dirions que, bien qu'il soit généralement clair et quelquefois saisissant, il a les défauts du style qui était à la mode, il y a quelques années, et qui, nous sommes heureux de le dire, commence à être remplacé par un meilleur. Le style dont nous voulons parler, et qui menaçait de se substituer dans ce pays à la bonne manière d'écrire, prétendait à l'élégance, mais tombait dans la pauvreté et la fadeur. Il se complaisait dans les mots et les arrangements de mots que n'avait point profanés l'usage ordinaire , il prenait pour de la grâce une élégance affectée. Nous avions pour les phrases notre lit de Procuste ; la guerre semblait déclarée entre le style écrit et le libre langage de la conversation. Nou»
croyons que les temps sont changés. Les hommes ont appris à écrire comme ils parlent, ils auraient honte de parer des pensées familières comme si elles arrivaient d*une contrée lointaine, et qu'elles ne pussent paraître en public sans un vêtement étranger et recherché. Ils ont appris que les expressions usuelles sont justement usuelles parce qu'elles sont les plus propres à rendre un sentiment vrai, une pensée fortement conçue ; la phraséologie contournée et mesurée qu'on appelait de réiégance n'est que l'étalage de la faiblesse. Ils ont appris que les mots sont les signes de la pensée et sans elle d'indignes contrefaçons, et que le style est bon lorsque, au lieu d'être jeté artificiellement dans un moule, il semble l'expression libre et naturelle de la pensée , et rend avec force les conceptions de l'auteur.
Si nous faisons ces remarques sur le style, qui est jusqu^à un certain point celui du livre que nous avons sous les yeux , c'est que nous sommes persuadé que cette manière d'écrire a été nuisible à la religion et à la religion raisonnable. Ce style s'est glissé dans les sermons, plus qu'en toute autre composition, et leur a donné cette vertu soporifique qu'ils ont quelquefois possédée à un haut degré. Combien d'auditeurs se sont trouvés charmés par un flux de paroles douces et coulantes, par une harmonie de phrases régulières , qui les a élégamment bercés jusqu'au sommeil. Nous savons qu'entre tous les auteurs , c'est chez les prédicateurs qu'on doit le plus excuser ce style, car il est le plus facile ; et, comme ils ont beaucoup à faire , ils doivent nécessairement chercher le plus court. Mais si nous déplorons cette nécessité, nous en déplorons encore plus l'effet.
Nous gommes heureux de dire que > sous ce rapport , nous croyons qu'il s'opère un progrès dans ce pays. La prédication devient plus directe , elle vise plus à toucher, elle prend le plus court pour arriver jusqu'au cœur et à la conscience. Dans la chaire, nous entendons souvent de fortes pensées exprimées dans un langage simple et énergique. L'état de la société fiiit espérer que nous ne passerons pas d'un extrême à l'autre et que nous ne tomberons pas dans la grossièreté ; mais celle* ci même serait peutrétre un mal moins grand que la platitude et la fadeur.
Revenons à notre sujet. Le principal argument contre le calvinisme , qu'on rencontre dans le Coup dœtl général sur les Doctrines du Christianisme, c'est Yargwment moral ou celui qui est tiré de Tincompatibilité du système avec les perfections divines. Il est évident qu'une doctrine qui contrarie les idées les meilleures que nous nous faisons de la bonté et de la justice, ne peut venir du Dieu juste et bon, ni en représenter fidèlement le caractère. Cet argument moral a toujours été puissant quand il s'est agi de renverser les forteresses du calvinisme. Même à cette sombre époque, où le système reçut à Genève sa forme et sa perfection, ses défenseurs furent souvent écrasés par cette objection ; et nous ne pouvons nous empêcher de considérer comme une marque du progrès de la société, que les calvinistes sont de plus en plus embarrassés de l'incompatibilité palpable de leur doctrine avec la nature de Dieu ; aussi s* efforcent-ils de l'adoucir et de l'expliquer, à tel point que, souvent, il n'en reste plus que le nom. Si Paustère réformateur de Genève pouvait sortir du tombeau et entendre avec quel ton de modération quelques-uns de
ses sectateurs déclarés prêchent ses terribles doctrines, il ne se reposerait en paix, nous le craignons bien, qu'après s'être répandu en reproches contrôleur lâcheté et leur dégénération. Leur lançant des regards de colère , il leur crierait que calvinisme modéré est un solécisme, une contradiction dans les termes : il les engagerait avec dédain à se joindre à leur véritable ami, Arminius. Telle est la puissance de l'opinion pu^ blique et de la civilisation sur les croyances, que le calvinisme n'est pas très empressé de se montrer à nu et tel qu'il est ; aussi beaucoup de gens ne savent qu'imparfaitement ce qu il signifie. Quel est donc le système contre lequel est dirigé le Coup d'œil général sur les Doctrines chrétiennes ?
Le Calvinisme enseigne que, par suite du péché dont Adam se rendit coupable en mangeant le fruit défendu, Dieu fait naître tous les descendants de noire premier père avec une nature foncièrement corrompue, de sorte qu'ils apportent une impuissance , une incapacité et une aversion radicale pour tout bien spirituel , tandis qu'ils sont entièrement et continuellement disposés au mal. Le Calvinisme enseigne que tout le genre humain, étant tombé par la chute d'Adam, se trouve placé sous le poids de la colère et de la malédiction de Dieu, et qu'il est ainsi exposé à toutes les misères de cette vie, à la mort même, et aux peines éternelles de l'enfer. H enseigne que, dans cette race perdue, Dieu, par le seul effet de son bon plaisir, a choisi un certain nombre d'individus qui doivent être sauvés par le Christ, qu'il a été déterminé dans ce choix , non point par la prescience de leur foi ou de leurs bonnes œuvres, mais uniquement par sa faveur gratuite et son libre amour ; et que, les ayant ainsi pré-
destinés à la vie éteroelle, il les regénère et les sanctifie par son action spéciale et toute-puissante, et les amène à un état de grôce duquel ils ne peuvent plus déchoir et dans lequel ils ne peuvent plus périr. Il enseigne qu'il plaît à Dieu d'oublier le reste du genre humain , et , pour rhonneur de sa justice et de sa puissance, de condamner les autres hommes, à cause de leurs péchés, à la honte et à tous les effets de sa colère ; en d'autres termes, Dieu les abandonne à la corruption où ils sont nés , il leur refuse la grâce qui est nécessaire pour les sauver, il les condamne c à endurer sans relâche, et à jamais , dans leur j^me et dans leur corps , les plus affreux tourments de l'enfer. » Voilà le Calvinisme tel qu'on le trouve dans les traités les plus authentiques de cette doctrine. Quiconque voudra consulter les Catéchismes et la Confession de la fameuse Assemblée , y verra ce système dans toute sa laideur. L'homme d'un bon sens ordinaire , dont l'éducation ou la terreur n a pas rompu l'esprit à cette croyance, pensera que nous n'avons pas besoin de voyager dans les contrées idolâtres pour apprendre de quelle manière déplorable l'esprit humain peut défigurer la Divinité.
L'argument moral contre le Calvinisme , dont nous avons parlé , paraîtra irrésistible aux esprits ordinaires et sains, après qu'ils auront fixé leur attention sur les courtes explications que nous venons de donner. On se demandera avec étonnement, comment il est possible d'adopter ces doctrines, et de soutenir en même temps la bonté et la justice de Dieu? quels principes peuvent être plus contradictoires ? — Pour détruire l'objection contre le Calvinisme, objection qui est fondée sur son incompatibilité avec les perfections
divines, on a eu recours, je Tai dit plus haut, à la distinction entre Fincapacité naturelle et l'incapacité morale , et à d'autres subtilités pareilles. Plus souvent encore on s'est servi d'une réponse qu'on a tirée de la faiblesse et de l'imperfection de Tesprit humain et de l'impuissance où il est de comprendre Dieu. Les Calvinistes nous diront, que, parce qu'une doctrine renverse nos idées, il ne s^ensuit pas qu'elle soit nécessairement feusse ; les contradictions apparentes ne sont pas toujours réelles ; Dieu est un être infini et incompréhensible, nous ne devons pas raisonner d'après nos idées de convenance et de moralité. Nous citons leur système à un tribunal incompétent , quand nous le soumettons au tribunal de la raison et de la conscience humaines ; nous sommes mauvais juges de ce qui est juste et injuste, bien et mal devant Dieu ; le bonheur de l'univers peut exiger que les choses humaines soient dirigées d'une manière qui choque fortement des intelligences bornées. C'est, disent-ils encore, à la révélation, et non' à la raison ou au sentiment moral que noxis devonà nous soumettre , il faut considérer les doctrines qui nous blessent dans la révélation comme d'augustes mystères, que notre ignorance nous empêche de pénétrer et que le temps éélaircita. Combien peu, ajoute-ton, l'homme peut-il expliqua ou comprendre les Voies* de Dieu I Combien leâ- misereà de la vie ne paraissent^ elles pas incompatibles avec la bonté du Créateur! Combien aussi les hommes n'ont-ils pas toujours été portés à confondre le bien et le mal , à appeler juète ce qui est injuste ? Dans une telle faiblesse , quelle présomption de se constituer juge de Dieu,, et de révoquer en doute l'équité du g<mverneœcnt^ divin ,
parce que ce gouvernement choque nos idées d'équité? Voilà, nous le croyons, un exposé sincère de la manière dont le Calviniste répond , quand on lui objecte que son système est en opposition avec les attributs de Dieu ; voilà le raisonnement à Taide duquel on étouffe la voix de la conscience et de la nature, et l'on réconcilie l'homme avec des doctrines qu'il repousserait avec horreur, s'il les jugeait d'après les principes de morale établis. Nous nous proposons de présenter quelques remarques sur ce raisonnement ; nous profiterons de l'occasion, pour faire connaître quelles sont nos idées sur la confiance qui est due à nas factUtit raisonnables et morales en fait de religion.
Que Dieu soit infini et que l'homme erre souvent, c'est ce que nous affirmons aussi fortement que nos frères calvinistes. Nous avons une humble opinion de nousmêmes, et un grand respect pour notre Créateur. Pour nous servir du langage énergique de l'Écriture, • Nous voyons maintenant obscurément dans un miroir (1). Nous ne pouvons pas, en sondant, trouver Dieu parfaitement (2). La nuée et l'obscurité l'entourent (3). Ses jugements sont un grand abîme (4). » Dieu est grand et bon au delà de toute expression et de toute pensée. Nous ne sommes nullement disposés à faire des idoles de nos facultés, ou à pénétrer les secrets desseins de la Divinité. Mais d'un autre côté, nouspen-
(1) C'est-à-dire par reflet seulement. — i, Corinth. xni, 12. (Trad.)
(2) Job, XI, 7. (Trad.)
(3) Ps. xcvii, 2. (Trad.) .
(4) Pi. xzxviy 6. (,Trad. )
sons qu'il y a de Fingratitude h déprécier les focultés que notre Créateur nous a données, ou à révoquer en doute la certitude et la valeur des connaissances qu'il a jugé à propos de mettre à notre portée. Il y a, suivant nous, une humilité affectée qui est aussi dangereuse que Forgueil. Nous pouvons faire de nos facultés trop peu de cas, comme nous pouvons en faire un trop grand cas. En religion, la pire erreur, après tout, est celle du sceptique, qui, tout triomphant, énumère les faiblesses et les égarements de Tintelligence humaine, et soutient qu'on ne doit avoir aucune confiance dans les décision» de cette raison sujette à Terreur. Nous sommes loin de penser que pour l'homme, le plus grand danger soit dans l'orgueil de Tintelligence , quoique nous condamnions ce vice aussi fortement que le font les autres Chrétiens. L'histoire de l'Église prouve que l'homme peut avoir trop peu comme trop de confiance dans ses facultés ; la timidité qui recule devant l'examen a nui à l'esprit et a trahi les intérêts du Christianisme , tout autant que l'orgueil et la hardiesse de la pensée.
Une vérité importante, et qui, selon nous, n'a pas été assez développée , c'est que le dernier point d'appui de tout être humain est et doit être dans son propre esprit. Pour avoir foi en Dieu, il faut d'abord avoir foi dans les facultés qui nous le font concevoir et nous donnent les preuves de son existence. Tout acte de croyance suppose que nous pouvons distinguer entre le vrai et le faux ; car autrement sur quoi repose la croyance. Dans nos raisonnements comme dans nos actions , nous ne pouvons faire un pas sans avoir une foi secrète dans notre esprit. La religion, en particulier, implique que nous avons une intelligence douée des qua-
lités nécessaires aux opérations les plus hautes de Tentendement. Lorsque nous affirmons l'existence et les perfections de Dieu, nous supposons et nous affirmons en nous Texistence de facultés qui sont en rapport avec ces sublimes objets et capables de les connaître. La religion est une conviction et un acte de Tesprit; n'avoir pas foi dans Tun, c'est détruire la vérité et les titres de l'autre, La piété ne gagne rien à rabaissement de la nature humaine, car toute piété est fondée sur le pouvoir qu'a cette nature de connaître et d'apprécier Dieu. Notre penchant à Terreur est pour nous, il est vrai, un avertissement d'user de nos facultés avec beaucoup de prudence, mais il ne nous enseigne pas à les mépriser et à les négliger. L'abus que nous faisons de nos facultés , quelqu'énorme qu'il puisse être , ne prouve pas qu'elles soient impropres à leur fin la plus élevée, celle de concevoir de Dieu une idée claire et juste. Parce que nos yeux se trompent ou nous abusent quelquefois, l'homme sage les arrache-t-il ou les couvre-t-il d'un bandeau, content de marcher et de travailler dans les ténèbres ? Parce qu'ils ne peuvent distinguer des objets éloignés, s'ensuit-il qu'ils ne puissent rien distinguer dans la sphère qui leur est propre, et faut-il déclarer la vue une maîtresse d'erreur? Ceux qui, pour soutenir un symbole, veulent ébranler notre foi dans les décisions calmes , réfléchies et nettes de nos facultés intellectuelles et morales, sont plus dangereux pour la religion que ses ennemis déclarés ; ils forgent pour l'incrédule l'arme la plus mortelle.
Il est vrai que Dieu est un être inflni, il est vrar aussi que ses facultés et ses perfections, ses desseins et ses actes, ses uns et ^es moyens , étant lûilniB, ^^^
incompréhensibles. En d'autres termes, ils ne peuvent être complètement saisis ou embrassés par Tesprit humain. Suivant le langage énergique et figuré de rÊcriturc, nous « ne connaissons rien » des voies de Dieu; c'est à-dire que nous n'en connaissons que très peu. Mais cela peut se dire avec autant de vérité du premier des archanges. Auprès de l'infinité du plan divin, la portée de la plus haute intelligence créée est courte, en ce point le sort de l'homme n'est pas différent de celui des frères aines qu'il a au ciel. Nous sommes, eux et nous, confinés dans un coin de la création que notre observation et notre expérience ne peuvent franchir. Mais les facultés d'un ange ne méritent- elles aucune confiance ; sa science est-elle incertaine, parce qu'il s'instruit et raisonne d'après une petite partie des œuvres de Dieu? ou doit-on accuser de présomption les jugements qii'il porte sur le Créateur, parce que sa vue n'embrasse pas toute l'étendue de l'univers? Sans doute nos intelligences ne peuvent dépasser une sphère très étroite. Mais ce que nous apprenons dans cette sphère est tout aussi certain que si elle s'étendait indéfiniment. Parce qu'il reste beaucoup d'inconnu, nous ne devons pas douter de ce que nous avons découvert. Pour être bornée, la science n'en est pas moins certaine. L'homme qui n'est jamais sorti de son village natal , en connaît l'aspect et les habitants d'une manière aussi certaine que s'il eût voyagé jusqu'aux pôles. Nous voyons , il est vrai, très peu de chose ; mais ce peu est aussi vrai que si nous avions vu tout le reste , et il faut que les découvertes qui nous restent à faire s'accordent avec ce que nous savons et le confirment. Quand tout l'ordre et tout le dessein de Funive^s nous serait découvert ,
rien n'ébranlerait notre conviction que la terre est habitée par des êtres intelligents et moraux , qui sont autorisés à attendre de leur Créateur le gouvernement le plus bienveillant et le plus juste. Aucune observation , quelle qu'en soit l'étendue , ne peut détruire ces principes primitifs et fondamentaux de vérité morale , que nous tirons de nos facultés Jes plus hautes , quand elles agissent dans le milieu où Dieu nous a placés. Dans toutes les régions et à toutes les époques de l'univers, il sera aussi vrai qu'il l'est maintenant sur la terre, que la connaissance et le pouvoir sont les mesures de la responsabilité, et qu'une incapacité naturelle absout de tout crime. Ces vérités morales et d'autres encore qui sont au nombre de nos perceptions les plus nettes, ne pourraient qu'être fortifiées , s'il est possible par le progrès de nos facultés ; car l'harmonie et la justesse sont les caractères du gouvernement de Dieu; toutes nos recherches ne servent qu'à manifester l'unité de l'univers , et à montrer une plus large action des lois dont nous voyons et dont nous éprouvons les effets sur la terre.
Nous convenons que Dieu est incompréhensible^ dans le sens que nous avons déjà indiqué ; mais il n'est pas pour cela inintelligible , nous attachons beaucoup d'importance à cette distinction. Nous ne prétendons pas connaître la nature tout entière et toutes les qualités de Dieu ; mais nous pouvons cependant nous former de lui quelques idées claires , et raisonner d'après ces idées tout aussi juste que d'après toute autre notion. La vérité est que nous ne comprenons aucun être quel qu'il soit, non pas même la plante ou l'animal le plus simple. Tous ont des propriétés cachées. Toute notre
science est bornée. Mais , n'avons-nous pour cela aucune idée distincte des objets qtri nous entourent, tous les raisonnements dont ils sont pour nous le sujet ne méritent-ils aucune confiance ? Parce que Dieu est infini , en résulte-t-il que son nom ne soit qu'un mot ? Il représente certaines conceptions que nous nous for mons de notre Créateur ; et ces conceptions sont aussi certaines, aussi importantes, aussi bien en rapport avec notre raison, qu'elles le seraient si nos idées recevaient une étendue indéfinie. Nous ne pouvons pas, il est vrai, découvrir la bonté et la justice de Dieu dans toutes ses opérations, mais nous connaissons la nature essentielle de ces attributs , et par conséquent nous pouvons souvent juger de ce qui y est conforme ou contraire. Parce qu'elle est infinie, la bonté de Dieu ne cesse pas d'être bonté, ni ne diffère pas essentiellement du même attribut chez rhomme ; la justice ne change pas tellement de nature qu'elle ne puisse plus être comprise parce qu'elle a son siège dans un esprit infini. 11 a existé , il est vrai , des philosophes, « appelés ainsi bien h tort, » qui, de la nature infinie de Dieu, ont conclu que nous ne pouvions lui attribuer la justice et les autres attributs moraux dans aucun sens propre ou défini de ces expressions ; d'où cette conséquence inévitable : que toute religion, tout culte, manquant d'un objet intelligible, doit être un hommage mal placé et rendu en pure perte. Nous repoussons avec horreur cette doctrine, venant de l'incrédule ; mais le Chrétien égaré, qui, pour sauver son symbole, enveloppe le Créateur en des ténèbres impénétrables, ne nous offre que trop souvent quelque chose qui n'en diffère pas beaucoup. Contre tous les deux, nous soutenons que les attributs de Dieu
dont intelligibles» et que nous pouvons concevoir la bonté et la justice en Dieu aussi bien qu'en Thomme. En effet, ces qualités sont essentiellement les mêmes chez Dieu et chez l'bomme, quoiqu'elles diffèrent en degré, en pureté et en étendue. Nous ne connaissons pas et nous ne pouvons concevoir d'autre justice et d'autre bonté que celles que notre nature nous enseigne ; si Dieu ne les possède pas , il nous est tout à fait inconnu comme être moral , il ne nous reste rien qui puisse servir de fondement à l'estime et à l'amour ; l'incrédule a raison, le culte est inutile : « nous adorons ce que nous ne connaissons pas (1). >
On demande sur quelle autorité nous nous appuyons pour attribuer à Dieu la bonté et la justice, dans le sens que ces attributs ont chez l'homme, ou comment nous pouvons juger de la nature des attributs que possède l'esprit du Créateur? Nous répondons par cette question : Comment parvenons-nous à connaître l'esprit d'un de nos semblables ? Ce dernier esprit est aussi invisible , aussi en dehors d'une observation immédiate que le premier. Cependant nous n'hésitons pas à parler de la justice et de la bonté du prochain. Comment sommes-nous parvenus à les connaître? En étant témoins des effets, des opérations et des manifestations de ces qualités. Une loi de notre nature nous fait remonter de l'effet à la cause, de l'action à l'agent ; la fin poursuivie, les moyens employés pour y atteindre nous révèlent le caractère et la disposition de l'être que nous observons. C'est par ces procédés
(I) Jtan lY, 22. (Trad.)
que nous apprenons à connaître Tesprît et le caractère de riiomme quoique nous ne Icfe voyions pas ; c'est par les mêmes procédés que nous nous élevons jusqu'à Tesprit de Dieu, dont les œuvres et les fins sont des manifestations aussi expressives de justice et de bonté que les meilleures et les plus décisives actions de Thomme. Si ce raisonnement est exact (et sur lui repose la religion tout entière), la justice et la bonté de Dieu sont donc des attributs intelligibles, qui s'accordent essentiellement avec les mômes qualités chez nousmêmes. Seulement la justice et la bonté divines sont infiniment plus étendues; en dehors des fins immédiates , elles atteignent encore des fins éloignées et inconnues. Par conséquent , il faut nous attendre à ce que certaines parties du gouvernement divin soient obscurci, c'est-à-dire à ce qu'elles ne produisent pas un bien immédiat , et n'établissent pas une distinction immédiate entre la vertu et le vice. Mais l'action infinie de ces attributs n'en change pas la nature. Ils sont les mêmes que s'ils agissaient dans une sphère plus étroite. En certains cas on peut déterminer ce qui se trouve en contradiction avec eux. En particulier, nous sommes bien sûrs que les principes essentiels de justice, telle que nous la concevons, doivent se retrouver partout et toujours dans le gouvernement d'un être juste ; supposer que le Créateur s'en écarte jamais , c'est l'accuser d'injustice , quelque bruyamment que nos lèvres puissent célébrer son équité.
« Mais, répète-t-on à chaque instant, entrer en jugement avec Dieu n'est-ce pas chez l'homme une grande présomption ? » Répondons « qu'entrer en jugement
avec Dieu » est une phrase ambiguë , choquante , qui éveille chez les esprits ordinaires une idée d'irrévérence, d'audace et de familiarité. La question serait mieux posée ainsi : De la part de Thomme n'y a-t-il pas de la présomption à juger ce qui concerne Dieu, ce qui s'accorde ou non avec ses attributs? Nous disons hardiment: Non; car en pareil cas nous avons souvent qualité pour juger et nous sommes tenus de le faire. Et d'abord nous invoquons l'Écriture en notre faveur. A chaque instant , Dieu n'en appelle-t-il pas à Tiatelligence et au jugement de l'homme? « Habitants de Jérusalem et hommes de Juda, jugez, je vous prie, entre moi et ma vigne. Que fallait-il faire de plus à ma vigne, que je ne lui aie fait? (1) » Remarquons ensuite que toute religion suppose et a pour fondement des jugements portés par nous sur Dieu et ses actes. N'est-ce pas, par exemple, un devoir pour nous, et un des principaux caractères de la piété, de louer Dieu? Qu'est-ce que louer quelqu'un , sinon lui reconnaître et lui attribuer des actes et des motifs généreux et justes? Et quel mérite a la louange, si elle ne vient pas de gens capables de distinguer entre les actions qui élèvent et les actions qui dégradent ? Appeler Dieu excellent, est-ce de la présomption ? Et qu'est-ce donc, si ce n'est rapporter son caractère à un type d'excellence , l'apprécier d'après les règles de la justice, et le déclarer conforme à ces règles; c'est-à-dire juger Dieu et ses actes ?
Nous sommes présomptueux, dit-on, lorsque nous
lOlsaïe, V, 3el4.
jugeons notre Créateur. Mais Dieu luî-méme nous en a fait un devoir, en nous douant d'une faculté morale; refuser déjuger, c'est violer la première loi de notre nature. La conscience , le sentiment du droit , le pouvoir de distinguer le bien du mal, le juste de l'injusle , le beau du laid , c'est la plus noble faculté que Dieu nous ait accordée, Tunique fondement de notre responsabilité ; c'est elle seule qui fait de nous des êlre^ religieux. Or, cette faculté nous interdit d'aimer un être qui n'a pas ou qui ne montre pas d'excellence morale. En nous donnant la conscience. Dieu a mis en nous un principe qui nous défend de nous prosterner devant la seule force , ou d'adresser nos louanges là ou nous ne découvrons aucun mérite ; un principe qui réclame notre souverain hommage pour la bonté souveraine, et qui nous absout de toute culpabilité , lorsque nous ressentons de l'horreur pour un gouvernement sévère et injuste. Notre Créateur ne réclame notre re^ect et notre obéissance, que dans la mesure où il se montre à nous sous des traits de bonté, d'équité et de justice. Son autorité repose sur l'accord parfait de sa volonté et de son gouvernement avec ces grands principes de morale qui sont gravés dans nos cœurs. 11 ne demande pas d'autre culte, que celui qui a sa source dans nos facultés morales , dans la vue et le sentiment de sa justice et de sa bonté. 11 ne demande, il n'accepte d'amour et d'admiration, que de ceux qui peuvent comprendre la nature et les preuves de la perfection morale.
Il y a deux ou trois faits frappants, qui montrent qu'il n'y a pas de présomption à juger de Dieu et de ce qui est en accord ou en désaccord avec ses attributs. Le
premier, c'est que les hommes les plus intelligents et les plus pieux se sont occupés à prouver l'existence et les perfections de Dieu , et ont été honorés pour ce service rendu à la religion. Or, nous demandons ce qu'on entend par les preuves d'une divine perfection ? Ce sont certains actes , certaines opérations , certains moyens de gouvernement , qui sont l'effet, le signe propre et naturel de cette perfection, et desquels on peut la déduire suivant les principes du raisonnement. Prouver les attributs divins, c'est rassembler et coordonner les œuvres et les voies du Créateur qui s'accordent avec ces attributs, y correspondent, en découlent et en sont l'expression. Par conséquent , les prouver , exige et implique la faculté ie juger de ce qui s'accorde avec eux^ de distinguer ks marques et les expressions qui leur sont propres. Tous nos traités de théologie naturelle reposent sur cette faculté. Tout argument à l'appui d'une perfection divine est un exercice de cette faculté. La nier, c'est détruire toute religion.
Si telles sont les preuves de la bonté et de la justice de Dieu, et si nous sommes capables de les dis(îe^ ner, nous ne sommes donc pas nécessairement présomptueux, lorsque nous disons de certaines mesures qui lui sont imputées , qu'elles sont incompatibles avec ses attributs, et ne peuvent lui appartenir. Il n'y a pas plus de présomption à affirmer que certains principes de gouvernement sont en opposition avec la justice de Dieu, qu'il n'y en a à affirmer que d'autres prouvent qu'il est juste et bon. Il y a des signes et des preuves aussi certains pour l'injustice que pour la justice; f* nos facultés sont aussi capables de percevoir la première
que la seconde. Si Ton ne doit pas s'en rapporter à leur décision sur ce qui prouverait l'injustice de Dieu , elles ne méritent pas plus de confiance quand elles rassem* blent les preuves de sa justice; dès lors toutTédiflce de la religion s'écroule.
Ce n'est pas une faible objection contre le raisonnement des Calvinistes , qu'il rend impossible la preuve des attributs divins. Quand nous objectons à leur conception du gouvernement divin, qu'elle choque nos plus claires idées de justice et de bonté , ils répondent qu'elle peut être vraie néanmoins, parce que nous connaissons très peu de chose de Dieu , et que ce qui semble injuste à l'homme, peut être chez le Créateur la perfection de la justice. C'est là une arme à double tranchant. Si les plus fortes marques d'injustice ne prouvent pas que Dieu soit injuste, les plus fortes marques de justice ne prouvent pas qu'il soit juste. Si les premières ne méritent pas notre confiance, à cause des notions bornées que nous avons de Dieu, lesdernières ne la méritent pas davantage. S'il est admis que, lorsque nous en saurons davantage, on pourra découvrir que les premières sont compatibles avec une justice parfaite, il s'en suit que, de même aussi, lorsque nous en saurons davantage, on pourra découvrir que les dernières sont compatibles avec une méchanceté et une oppression infinies. Ce raisonnement de nos adversaires nous lance sur un océan d'incertitude effrayante. Admettons-le, il n'y a plus de preuves de la bonté et de la justice de Dieu sur quoi nous puissions nous appuyer. Ce que nous nommons preuves , ce sont peut-être de simples apparences , qu'une connaissance de Dieu plus étendue pourra détruire. L'avenir peut nous montrer que les lois
et les Œuvres du Créateur d'où nous tirons roaintenant la preuve de sa bonté, s'accordent avec l'intention certaine de répandre la misère et le crime à l'infini , et, qu'en faisant naître l'espérance , elles ont pour but d'ajouter l'angoisse du désespoir à nos autres douleurs. Si , comme nous l'enseigne le Calvinisme, l'infini de la nature divine rend si incertains nos raisonnements sur les attributs de Dieu, pourquoi ces prévisions, tout horribles qu'elles soient, ne se réaliseraient-elles pas, lorsque le système tout entier nous sera dévoilé ?
Nous avons cité un fait pour montrer qu'il n'y a pas de présomption à juger de Dieu, et de ce qui est en accord ou en opposition avec ses attributs ; ce fait , c'est que ses attributs sont considérés comme susceptibles d'être prouvés. Un autre fait, non moins décisif, c'est que les Chrétiens de toutes classes se sont accordés à faire reposer la vérité du Christianisme sur sa preuve inti" rieurCy c'est-à-dire sur son accord avec les perfections de Dieu. Chaque jour on entend les ministres de la religion répéter, que le Christianisme est digne d'un être juste et bon , qu'il porte les marques d'une origine divine. On a écrit des volumes sur les preuves intérieures du Christianisme , sur l'accord de ses desseins et de son esprit avec nos plus hautes notions de Dieu. Ne dit-on pas sans cesse des autres religions, qu'elles sont contraires à la nature divine, à la justice et à la bonté de Dieu, et que nous n'avons pas besoin d'autres preuves de leur fausseté. Que supposent tous ces raisonnements ? Évidemment ceci, c'est qu'en bien des cas, nous pouvons déterminer ce qui est digne et ce qui est indigne de Dieu , ce qui s'accorde et ce qui est en contradiction avec ses attributs moraux. Refusez-nous cette fa-
culte , vous n'avez plus le droit d'opposor à une prétendue révélation, qu'elle attribue à Dieu les plus détestables moyens. On vous répondra que , de la part de l'homme , il y a de l'arrogance à déterminer quel genre de révélation convient au caractère du Créateur. Le Christianisme repose donc, du moins en partie, et suivant quelques personnes , pour la plus grande partie, sur la preuve intérieure , ou sur son accord avec les attributs moraux de Dieu ; se peut-il qu'une religion , qui a ce fondement, nous représente le gouvernement de Dieu d'une manière qui choque nos idées de justice, et qu'elle impose silence à nos objections, en nous disant que nous ne sommes pas juges de ce qui est conforme ou de ce qui est contraire à une nature infinie ?
Un dernier fait pour montrer qu'il n'y a pas de présomption à porter ces jugements sur le Créateur. Tous les Chrétiens ont coutume de raisonner d'après les attributs de Dieu , ils s'en servent comme d'une pierre de touche pour éprouver les doctrines. Dans leurs controverses , ils n'épargnent rien pour montrer que leurs vues particulières sont celles qui s'accordent le mieux avec les perfections divines; chaque secte s'efforce de jeter sur ses adversaires l'odieux de soutenir ce qui serait indigne de Dieu. Les livres de théologie sont remplis de pareils arguments ; et cependant, nous sommes, nous, à ce qu'il paraît, coupables d'une horrible présomption, lorsque nous refusons d'admettre en Dieu un principe de gouvernement contre lequel se soulève tout ce que nous avons de bon et de pur dans le cœur.
Terminons cette discussion par une question importante. Si la justice et la bonté de Dieu sont compatibles avec les actes et les modes de gouvernement
que le Calvinisme lui attribue, à quoi nous sert-il de croire à ces perfections; quelles espérances pouvonsnous fonder sur elles ? S'il est compatible avec la justice divine de condamner à un malheur éternel des êtres qui sont sortis coupables et impuissants de ses mains, quel intérêt a pour nous cette justice, quel bien nous promet-elle ? quel mal n*en peut sortir ? Si la justice et la bonté, quand elles sont infinies, prennent des formes si étranges , et se manifestent par des actes si inattendus et en apparence si contradictoires, qui nous assure qu'elles ne condamneront pas au malheur les hommes les plus vertueux, et qu'elles n'abandonneront pas l'univers aux puissances des ténèbres ? De pareils résultats paraissent, il est vrai, incompatibles avec ces attributs, mais ils ne le sont pas plus que les actes que le Calvinisme impute à Dieu. Dlra-t-on que dans les Écritures, la véracité divine promet une fin plus heureuse des choses ? Mais pourquoi la véracité divine ne dépasseraitelle pas la portée de nos faibles intelligences , aussi bien que la bonté et la justice divines? Par la même raison, pourquoi Dieu ne pourrait-il pas détruire toutes les espérances que sa parole a fait naître? Toutes les perfections divines sont donc perdues pour nous comme motifs d'encouragement et de consolation, dès que nous soutenons que leur infini les soustrait à notre jugement et que nous devons en attendre des mesures et des actes entièrement opposés à ce qui nous semble le plus conforme à leur nature ?
Nous avons essayé de démontrer que le témoignage de notre raison et de notre conscience contre le Calvinisme mérite toute confiance. Nous savons qu'à ce raisonnement on opposera cette question : — Que devient
alors le Christianisme? Car cette religion enseigne clairement la doctrine que vous condamnez. — La réponse est toute prête : Le Christianisme ne contient pas de pareille doctrine. Le Christianisme, la raison et la conscience sont ici parfaitement d'accord. Notre religion , franchement interprétée , ne fournit aucun appui à ce système qui s'est arrogé le titre d'Évangélique. Nous ne pouvons, néanmoins, entrer pour le moment dans ce champ de discussion. Nous nous contenterons de dire, que Tesprit général du Christianisme fournit une présomption très forte , que ses archives n'enferment pas de doctrines pareilles à celles que nous combattons. Cet esprit, c'est l'amour, la charité, la bonté. Le Christianisme , nous le reconnaissons tous , a pour objet de manifester Dieu comme la bonté parfaite, et d'amener les hommes à aimer et à imiter Dieu. Est-il probable qu'une religion qui a un pareil objet, donne de l'Être suprême des idées contre lesquelles se révoltent notre conscience et notre cœur, des idées qui , si elles devaient nous servir de règles de conduite» feraient de nous des monstres! Il est évident que, si parmi les hommes, un père se modelait sur le Père universel, tel que le Calvinisme le représente, c'est-àdire, s'il mettait volontairement au monde des enfants entièremeut dépravés , pour les poursuivre d'un châtiment sans fin, nous l'accuserions d'une cruauté sans exemple dans les annales du monde ; si un souverain mettait ses sujets dans une impossibilité complète d'obéir à ses lois, afin de les torturer en les plongeant dans des cachots où les attendrait un malheur perpétuel, nous dirions que l'histoire ne présente pas de crime plus noir. Est-il probable qu'une religion, qui
ir
se propose de nous attirer et de nous rendre semblables à Dieu, considéré comme amour, puisse nous le présenter sous ces traits desséchants ? Nous pouvons hardiment nous attendre à trouver dans une pareille religion , la nature divine présentée sous le jour le plus brillant. Quand il s'agit d'interpréter certains textes de l'Écriture qui ont une saveur de cruauté et d'injustice, traitonsles comme ces passages qui attribuent à Dieu des be< soins et des organes physiques. Qu'on lise les Écritures en se pénétrant de l'esprit du Christianisme , et en modifiant, comme l'exige une juste critique, certains textes particuliers , par cet esprit général , le Calvinisme n'entrera pas plus dans l'âme du lecteur que le Papisme, — j'ai presque dit, que le Paganisme.
Dans les remarques que nous venons de présenter, on verra, nous l'espérons, que nous nous sommes proposé de mettre à nu les doctrines, et non de condamner ceux qui les professent. Il est vrai que souvent les hommes se croient attaqués , quand on ne s'adresse qu'à leur système. Mais nous n'avons d'autre ennemi que l'erreur. Nous sommes de moins en moins disposés à mesurer la piété des autres sur les singularités de leur foi. Chez les hommes , le caractère se détermine , moins par les opinions qu'ils professent, que par celles où leurs pensées s'attachent habituellement , celles qui se représentent à eux avec le plus de force , et qui colorent leur notion de Dieu et du devoir. On peut défendre énergiquement le symbole qu'on a adopté sous l'empire de l'habitude, de l'imitation ou de la crainte, sans que pour cela ce symbole ait en fait beaucoup d'influence. Lorsque l'éducation ou d'autres causes nous ont fait recevoir des doctrines contraires
à la raison , notre esprit a le pouvoir de les retenir, pour ainsi dire , à la surface ; il les exclut de ses profondeurs , il refuse de se les incorporer. Quand il est écrasé par un système impur et absurde, il montre souvent une sagacité qui nous rappeïle ritisiiocL des animaux inférieurs, lorsqu'ils choisissent les par* ties salubres et nutritives d'une plante, et qu'ils en fout leur aliment de chaque jour. Aussi la vraie foi correspond-elle rarement à la foi qu'on professe . Il arrive souvent , que , par suite du progrès de l'esprit en lumières et en vertu, des opinions, auparavant centrales, sont par degrés repoussées au dehors , elles perdent leur vitalité et cessent d'être des princîiies d'action, encore bien que , par habitude , l'on continue à les défendre comme articles de foi. Les mots du symbole survivent , mais ses défenseurs n'ont guère plus de sympathie pour lui que ses adversaires.
Ces remarques s'appliquent surtout au sujet dont nous nous occupons. Un grand nombre, la majorité peut-être de ceux qui prennent le nom de Calvinistes, n'y ont guère plus de titre que nous. Ils gardent le nom et laissent la chose. Ils adhèrent à l'ensemble du système, mais ils en rejettent toutes les parties et ne laissent rien subsister de ce qui le distingue. Cette défection muette, mais réelle s'étend de plus en plus. Les traits effrayants du Calvinisme s'adoucissent , son esprit sévère cède à la conciliation et à la charité. Que nos lecteurs consultent les deux catéchismes et la confession de l'Assemblée de Westminster, qu'ils comparent ce type du Calvinisme avec ce qui en porte maintenant le nom. Ils se réjouiront, nous n'en doutons pas, du triomphe de la vérité. Notre intention n'est nullement de dépré-
cier par ces remarques , ceux qui professent le système religieux que nous condamnons, bien que nous croyions que son influence est encore assez étendue et assez funeste pour nous obliger à le combattre.
Le Calvinisme, nous en sommes persuadés, fait place à des idées meilleures. Il a passé son midi, il se couche pour ne plus se lever. Il lui faut combattre des ennemis plus redoutables que les théologiens , des ennemis contre lesquels il ne peut se protéger ni par le mystère, ni par les subtilités métaphysiques ; c'est le progrès de la pensée humaine , c'est le progrès de l'esprit évangélique. La Société avance en intelligence et en charité , elle laisse derrière elle la théologie du seizième siècle. Nous saluons cette révolution de Fopinion , comme un événement des plus heureux pour la cause du Christianisme. On parle beaucoup des efforts qu'on fait maintenant pour répandre l'Évangile. Mais le Christianisme gagne plus à la destruction d'erreurs dégradantes, qu'il ne le ferait par des armées de missionnaires qui porteraient avec eux une religion corrompue. Nous considérons le déclin du Calvinisme comme un des faits les plus consolants de notre époque ; car ce système , en outrageant la raison et la conscience , tend à faire de ces nobles facultés les adversaires de la révélation. Ses erreurs sont d'autant plus déplorables, qu'elles portent sur le caractère de Dieu. Il obscurcit, il souille la pureté de la nature divine; il dépouille Dieu de sa sainteté, de sa beauté, de sa gloire ; il éteint ainsi la grande lumière de l'univers , il fait de Texistence une malédiction , et de l'anéantissement la fin la plus désirable. Nous parlons ici des croyances particulièrei au Calvinisme^ et de leur influence natu-
relie, quand elles ne sont pas combattues, comme elles le sont toujours plus ou moins, par des idées meilleures, dérivées de Tesprit et des préceptes du Christianisme. Notre sujet nous a tellement occupé, que nous avons négligé de donner, comme c'est l'habitude , des extraits du livre que nous nous proposions d'examiner. Nous désirons ardemment qu'un ouvrage répondant au titre de celui-ci, et nous faisant embrasser « d'un coup d'œil général les doctrines Chrétiennes, » soit entrepris par quelque main puissante. Après un bon commentaire sur les Écritures^ c'est le plus grand service qu'on puisse rendre à la vérité Chrétienne.