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SUR LE CATHOLICISME

kàmk ï ViëUm di MISSÂGII Dl L*OUIST

LOUUTILLE, EENTUCIT

lk>slon,jiilQ 1836,

Mon cher Monsieur,

J*ai reçu la lettre où vous exprimez le désir de me voir contribuer de quelques pages à la rédaction du Messager de l'Ouest, Votre appel a trop de force pour que j'y résiste. Je sens qu'il faut que je vous envoie quelque chose , quoique des circonstances dont je ne suis pas maître , ne me permettent pas de m'engager dans une discussion longuement étudiée. J'ai donc résolu de vous écrire une lettre, et cela avec la liberté dont j'userais si j'écrivais , non pour le public, mais à un ami. Peut-être une lettre sera-t-elle plus en rapport avec les besoins des habitants de l'Ouest, et convîendral-elle mieux à leurs libres allures , qu'un traité dans les règles. Jugez-en vous-même , et faites de mes pensées jetées à la hâte tel usage qu'il vous plaira.

Je commence par vous dire combien je suis content que vous vous soyez établi dans l'Ouest. J'en suis content pour vous aussi bien que pour la cause que vous

avez embrassée. Je dis pour vous. Vous avez pris le bon parti. La première chose que doit se demander un jeune homme qui entre dans la vie active, c't'«?t où il pourra trouver la plus vaste carrière et le plus grand stimulant pour ses facultés et ses bons sentiments ? La meilleure sphère pour chaque homme , est celle où il peut le mieux développer les facultés d'un homme , où il peut satisfaire à sa nature tout entière , où son intelligence , son cœur, sa conscience sont appelés à vivre avec le plus d'énergie. Je suis toujours affligé quand j'entends un jeune homme demander quelle est la condition la plus douce, quand je le vois chercher quelque sentier battu qu'il pourra suivre machinalement, en dépensant le moins d'idées et de sentiment possible. Quelquefois le jeune Ministre désire se voir placé à demeure dans une congrégation établie, qui tient au lieu ordinaire de ses réunions par les Uens opiniâtres de l'habitude , et qui , par conséquent , ne réclame du ministre que peu d'efforts pour rester groupée autour de lui. S'il se trouve que la congrégation est une de celles qu'on appelle respectables^ c'est-à-dire si elle observe assez les règles du décorum suivant le monde, pour ne jamais choquer ce ministre par des immoralités, et pour ne jamais l'obliger à de grands efforts afin de la faire rentrer dans la bonne voie, tant mieux. Selon moi, un pareil ministre est un des membres les plus à plaindre de la société. Heureusement, ce cas extrême est rare. Mais il n'est pas rare de voir des ministres qui, désirant faire le bien, désirent aussi concilier leur tâche avec le bien-être de la vie, qui reculent devant les hasards auxquels on est exposé dans d'autres carrières,

qui manquent d'initiative, qui préfèrent reeueilUr là où d'autres ont semé, et s'attarder autour des lieux de leur naissance. A une époque où dans les autres professions on accourt en foule dans les nouveaux ports du pays, où Ton poursuit la fortune avec une ardeur et une espérance qui ne connaissent pas de bornes , le ministre seul semble peu disposé à chercher avec fatigue dans des champs inexplorés , ce qui vaut mieux que la fortune. Et cependant entre tous les hommes, le ministre devrait être le premier à se demander : où trouverai-je une situation qui éveille mon âme tout entière , qui mettre en œuvre toutes mes facultés, qui m'intéresse vivement, qui me tire de moi-même ?

Je crois que vous vous êtes adressé cette question , et je pense que vous y avez répondu sagement. Vous vous êtes jeté dans un pays nouveau, où se trouvent d'admirables matériaux, mais où votre foi et votre zèle ont une église à créer. Il n'y a pas même un fondement de posé, sur lequel vous puissiez bâtir. Chez le peuple il n'y a pas de ces habitudes mécaniques qui économisent la peine du ministre, qui lui fassent une grande partie de sa besogne, qui attirent les gens au temple, soit que le ministre réponde ou non à leurs besoins. Bien plus , il n'y a pas de règles rigides qui vous enchaînent à une conduite particulière 5 qui entravent vos facultés, qui entrent en [lutte avec votre individualité. Vous pouvez prêcher comme bon vous semble , prêcher d'après ce que vous aurez observé des effets produits sur un peuple accoutumé au libre langage. La tradition n'usurpe pas la place de votre raison. De plus , vous voyez et vous sentez le besoin urgent d'un enseignement religieux, dans une région où les institutions religieuses

sont dans l'enflmee. Comment douter qu'an homme placé dans une pareille condition , et animé du Yéritable esprit, ne fasse de progrès ? Des épreuves particulières vous sont réservées, mais vous y trouverez des stimulants qui , j'en suis sûr, vous pousseront à vous rendre plus utile , et & donner votre âme tout entière.

On a qu^uefois appelé Boston le Paradis des ministres; et certainement le respect dont leur profession y est entourée , les ressources intellectuelles qu'on y trouve , justifient ce nom jusqu'à un certain point. Mais il y a aussi des désavantages, un entre autres, auquel vous n'êtes pas exposé. Faut-il que je dise un mot de mal de celte bonne ville de Boston ? Au milieu de toutes ses vertus, elle ne brille pas par la tolérance. L'opinion est un joug pesant qui souvent écrase l'activité et la pensée de Pindividu. Une censure , hostile à la liberté, s'exerce sur la chaire comme sur tout le reste. Il n'y a pas de ville au monde qui ait aussi peu de police, et qui soit autant gouvernée par le contrôle mutuel et par ce qu'on appelle l'opinion publique. Nous avons plus peur les uns des autres qu'en aucun pays. L'opinion y est moins individuelle, c'est par les masses qu'elle agit, et souvent elle gouverne avec une verge de fer. L'opinion , quand die est éclairée , élevée et pure, est sans doute une souveraine utile ; mais dans l'imperfection de notre Société , elle a ses inconvénients comme ses avantages. Elle supprime les vices les plus grossiers plutôt qu'elle ne développe les plus hautes vertus. Elle favorise Tordre public , plutôt que Toriginalité de la pensée, l'énergie morale et la vie spirituelle. Lui prescrire les bornes où elle devrait se renfermer c'est un pro-

blëme très dffîcile à résoudre. Si les freins qu'elle impose venaient à disparaître entièrement, le décorum de la chaire en souffrirait ; mais , d'un autre côté , on ne peut nier que dans notre ville ces freins ne soient excessifs , particulièrement chez les Chrétiens unitaires ; souvent ils oppriment le jeune ministre, souvent aussi ils enlèvent; aux ministres de tout âge le courage , la confiance et Tautorité que devrait leur inspirer leur haute mission. Ici, le ministre, en montant en chaire, sent trop souvent qu'il va être jugé plutôt qu'il ne va juger lui-même ; au lieu de trouver des pécheurs à avertir ou à sauver, il va rencontrer des critiques qu'il doit se rendre favorables ou désarmer. Il sent qu'il trouvera peu de pitié s'il suit l'impulsion de son cœur, s'il parle sans livre, s'il enfreint quelque loi du discours , ou se lance dans quelque hyperbole. Autrefois Félix tremblait devant Paul ; aujourd'hui c'est le successeur de Paul qui tremble. Les étrangers, en général, placent au nombre des caractères qui nous distinguent, la crainte que nous avons de l'opinion, le manque d'indépendance dans la parole , la prédominance de la prudence et du calcul sur les libres impulsions de l'âme. Cette disposition particulière de notre société, nous met à Tabri de quelques dangers; et ceux qui ne voient que ruine dans l'esprit réformateur de notre temps, feront de cette timidité une de nos meilleures qualités. Quoi qu'il en soit, il est certain que ce penchant nuit à l'énergie du ministre chrétien; il n'est pas favorable à la noble activité de l'esprit. Votre situation vous donne plus de liberté. Vous prêchez, m'a-t-on dit, sans notes. En cela, il se peut que vous usiez trop largement de vôtre-liberté.

Éorire est un des grands moyens par lesquels on donne à la pensée de la précision , de la clarté , de la justesse et de la force. Suivant moi, sur deux sermons, il faudrait en écrire un, si les circonstances le permettent Mais celui qui ne prêche que d'après des notes, ne tirera jamais de ses facultés et de ses sentiments, tout le parti possible. Il ne verra pas s'ouvrir les sources profondes d'éloquence qu'il a en lui. Il ne connaîtra jamais toute rétendue du pouvoir qui lui a été donné sur ses semblables.

Au temps où nous sommes, le grand danger pour le ministre, c'est le manque de vie, le danger d'être mort tout en vivant. Nourri dans les lieux où le Christianisme est établi, il court risque de le recevoir comme une tradition. Élevé dans une routine qui lui a été tracée, formé à un certain genre de prédication qui lui est imposé, il court risque de ne prêcher que par tradition. Les ministres sont fortement tentés de dire ce qu'on s'attend à les entendre dire. Aussi leur ton et leur regard montrent-ils trop souvent qu'ils ne comprennent que superficiellement le sens des paroles qu'ils prononcent. On voit qu'ils parlent de ce qui n'a pas de réalité pour eux. Ce manque de vie est fort à craindre dans les anciennes églises composées de personnes aux habitudes régulières et de caractère respectable. En pareil cas, le ministre est porté à croire qu'il n'y a point de grand changement à opérer chez les auditeurs; sa tâche est accomplie, lorsque les vérités triviales qu'il exprime avec plus ou moins de convenance, sont reçues avec le respect qui leur est dû. Il devrait sentir que malgré leurs habitudes régulières , ses auditeurs peuvent être morts spirituellement, comme il peut l'être lui-même

avec sa prédication régulière ; pasteur et troupeau peuvent avoir besoin d'être rappelés à la vie. C'est l'avantage du poste où vous êtes, que* vous ne pouvez rien y faire sans vie. Dans une chaire de TOuest, une machine ne saurait produire même Tapparence d'un effet. Le peuple peut être moins éclairé que nous ne le sommes, moins régulier dans ses habitudes, et d'un caractère plus défectueux ; mais il faut des hommes vivants pour lui parler , il faut qu'il entende une voix qui parte de l'âme, soit qu'elle dise la vérité , soit qu'elle s'égare ; sinon il n'écoutera pas. Au milieu de nombreux désavantages , ce n'est pas là une faible compensation.

Cette vie dont je parle , une église la reconnaît facilement chez son ministre, et cependant il n'est pas aisé de la définir, de même que l'homme le plus ignorant, distingue un corps vivant d'un cadavre, mais sait très peu en quoi consiste la vitalité. Une erreur commune, c'est de croire que chez le ministre, la vie consiste dans une forte émotion. Elle consiste bien davantage dans l'idée nette, la conviction profonde de la réalité de la religion, de la réalité de la vertu, de l'âme, de Dieu, de l'immortalité, du Ciel. L'accent qui prouve le mieux qu'un ministre vit , est celui d'une foi calme, entière, dans la vérité de ce qu'il dit, l'accent d'un homme qui parle de ce qu'il a vu et touché, l'accent particulier de celui qui arrive tout fraîchement des lieux qu'il décrit, de celui pour qui le monde à venir est aussi réel que la vie présente , qui ne se fait pas l'écho de ce que les autres disent de Tâme humaine, mais qui sent son âme comme les autres sentent leur corps , et à qui Dieu est aussi véritable-

— Somment présent que le plus voisin de ses semblables. Une forte émotion dans la chaire, n'est trop souvent qu'une fièvre contagieuse, une ferveur excitée par Toccasion, une sensibilité qui tient plus aux nerfs qu'a l'esprit , et qu'ont enflammée des idées vagues qui s'évanouissent devant le calme de la raison. De là vient que les enthousiastes deviennent aisément des sceptiques. I^ grande preuve de vie c'est de voir et de sentir qu'il y a quelque chose de réel, de substantiel, d'immortel, dans la vertu chrétienne; d'avoir la conscience de la réalité et de l'intimité de nos rapports avec Dieu et avec le monde invisible. Voilà la vie dont le ministre a besoin et qu'il a surtout mission de communiquer. Mon espoir est qu'en envoyant des ministres dans des lieux nouveaux, où les appellent des besoins nouveaux, on éveillera en eux une force de vie que ne favorise point la routine commune et que cette force gagnera leurs frères.

Je passe maintenant à un autre sujet. On nous parle beaucoup de la religion Catholique dans l'Ouest et de ses progrès menaçants. Il ne manque pas ici de gens qui considèrent cette alarme comme une fraude pieuse, et qui prétendent que le cri « Point de Papisme » est poussé par une secte particulière, pour attirer l'attention et obtenir de l'argent; mais la crainte est chose si naturelle, une panique se répand si aisément, que je ne vois pas la nécessité de recourir à une explicaiion peu bienveillante. Il faut avouer que le Protestantisme a quelques désavantages dans la guerre qu'il entreprend contre le Papisme ; on peut donc s'attendre à ce qu'il trahisse le sentiment de sa faiblesse. La plupart des sectes Protestantes reposent sur le même fondement que le Papisme. Dans leurs symboles et leurs excommuni-

cations, se trouve la grande idée de rinfaillibilité aussi véritablement que dans les décrets du Concile de Trente et du Vatican ; et si l'on doit choisir entre plusieurs infaillibilités, il y a beaucoup de raisons pour incliner vers Rome. Rome a pour elle l'ancienneté, la majorité , plus d'assurance et plus d'anathèmes. Les papes de nos 'difTérentes sectes sont certainement moins imposants pour Timagination que n'est le pape de Rome.

Je crois néanmoins, qu'avec tous ces avantages, le Catholicisme n'est pas très redoutable. Il a quelque chose de plus à faire que de combattre des sectes, son grand ennemi c'est le progrès de la Société. Création d'une époque de ténèbres, il ne peut résister & la lumière. Dans ce pays en particulier, les circonstances, les passions ^ les institutions , ne le soutiennent pas. Le Catholicisme est immobile ; ici le mouvement et l'innovation sont à l'ordre du jour. Il repousse toute idée d'amélioration, ici la passion du progrès embrase tous les esprits. 11 prend position dans le passé, notre peuple vit dans l'avenir. Il s'attache à des formes que l'esprit dans sa marche a laissées derrière lui. Il s'obstine à ne pas modifier des doctrines où l'intelligence moderne ne peut s'empêcher de reconnaître le sceau d'une antique ignorance. Il proscrit le libre examen , le libre examen est l'esprit de notre âge; rien n'arrête cette liberté hardie , qui envahit toutes les régions de la pensée. Le Cathohcisme enlève au peuple le droit dfe choisir ses ministres, le droit d'élection est l'essence même de nos institutions. H établit un sacerdoce aristocratique , notre peuple tout entier est imprégné de républicanisme. Il ferme les Écritures, notre époque

est une épocpe qui lit, et qui lit surtout ce qu'on lui défend de lire. Le Catholicisme ne peut comprendre que le passé n'est pas le présent, il ne peut comprendre la révolution qu'ont opérée Timprimerie et la renaissance des lettres. Sa mémoire semble ne pouvoir sortir du moyen-âge. Il impose à la pensée des freins qui pouvaient être supportables avant que la presse eût été mise en mouvement ; il travaille à étayer des institutions ruinées , oubliant complètement que Tétat social et les idées sur lesquels ces institutions repogaient, sont depuis longtemps disparus.

Nos révolutions politiques suffiraient pour sceller l'arrêt de mort du Catholicisme, mais il lui faut lutter contre une révolution spirituelle bien plus importante. Le Catholicisme appartient à ce qu'on peut appeler l'époque dogmatique du Christianisme, l'époque où l'on pensait que notre religion pouvait être distillée en un symbole qui serait un élixir de vie pour quiconque voudrait l'avaler. Nous sommes aujourd'hui arrivés à comprendre que le Christianisme n'est pas un dogme, mais un esprit, que son essence est l'esprit de son divin fondateur, que peu importe à quelle église un homme appartient, ou à quelle formule il souscrit, que rien n'est important que l'amour, l'adoption et la poursuite de la perfection morale qui éclate dans la vie et les enseignements du Christ. Voilà la véritable doctrine catholique, voilà le symbole de la véritable église, qui réunit en une seule communion tous les hommes vertueux et saints de tous les temps et de tous les pays. C*efet elle qui renversera tous ces sombres remparts , toutes ces barrières d'argile qui aujourd'hui séparent les gens de bien. Cette grande idée, produit de la rai-

son et de la révélation, de rinlelligence et du cœur, de Texpérience et de la philosophie , cette grande vérité d'une civilisation avancée, le Catholicisme la combat ouvertement. Dès lors sa chute n'est-elle pas certaine ?

Le grand ennemi de l'église romaine, ce n'est pas le théologien: celui-là, on pourrait l'emprisonner , le charger de fer et le brûler ; non c'est la nature humaine qui s'éveille à la conscience de ses facultés , qui entrevoit la perfection pour laquelle elle fut créée, qui commence à se respecter elle-même, qui a soif de développement et de liberté. Un sentiment profond lui apprend qu'il y a quelque chose de plus divin que les formes, les églises, les symboles, elle reconnaît dans Jésus-Christ son modèle céleste, elle réclame comme siens tous ceux qui ont pu s'approprier quelque par^ tie de la vie du Christ, et de son amour. Voilà le grand ennemi du catholicisme ! J'ai foi dans ces principes indestructibles de la nature humaine. En se développant chaque jour davantage , il vaincra toutes les superstitions. La raison et la conscience, ces facultés par lesquelles nous distinguons le vrai et le bien, sont immortelles comme leur auteur. Opprimées pendant des siècles, elles vivent encore. Comme les feux que renferme le centre de la terre , elles peuvent soulever des montagnes. 11 est encourageant de voir au travers de quelle oppression et de quels nuages elles ont fait leur chemin, et rappelons-nous que chaque nouveau pas les rapproche davantage de la vérité toute-puissante et du caractère de Jésus-Christ. Je souris lorsque j'entends réclamer l'immortalité pour le catholicisme, pour le protestantisme, ou pour une dos interprétations

passées da Christianisme; comme si Tàme humaine s'était épuisée dans ses premiers efforts, comme si une génération ou quelques générations pouvaient enchaîner à jamais l'énergie de la pensée et des affections humaines. Quand une théologie se met en guerre avec les lois delà nature physique, Tissue du combat n'est pas douteuse. Mais il a encore moins de chance le système qui voudrait détruire ou entraver les lois de notre nature spirituelle. C'est le progrès de Tindividu et de la société qui a ébranlé le trône de Rome ; ce n'est pas un accident, une convulsion, c'est le mouvement naturel deTàme. Le catholicisme tombera devant le progrès. En fait, il est déjà bien déchu. Il existe et il existera longtemps encore comme institution extérieure ; mais comparez le catholicisme du dixième siècle avec le catholicisme que professe l'homme intelligent du dix-neuvième siècle. Le nom, la lettre reste, mais que l'esprit est changé I La réforme qui s'opère silencieusement dans le sein môme du catholicisme est aussi importante que la réforme du seizième siècle et elle est en vérité plus efficace.

Le Catholicisme a toujours espéré vaincre le Protestantisme, à cause des dissensions des protestants. Mais ses espérances sont loin de s'être réalisées ; elles nous prouvent combien peuvent se tromper les hommes les plus pénétrants , quand ils cherchent à lire dans l'avenir. Il y a bien longtemps que j'ai appris à écouter avec indifférence les prophéties des sages de ce monde. Les dissensions du Protestantisme font sa force. Elles font vivre son esprit, qui est la liberté, le seul esprit que Rome ne puisse vaincre. Si les protestants s'étaient organisés et unis en une seule église, cette église aurait donné un despotisme aussi implacable, aussi corrompu,

aussi désespéré que celui de Rome. Mais ce n'est pas tout. Divisé en une grande variété de sectes, le Protestantisme s'est adapté aux variétés de la nature humaine. Chaque scde adonné à la religion une forme en rapport avec quelque classe nombreuse d'esprits. Elle a répondu à quelque besoin, à quelque grand principe de Tàme; chaque nouvelle église s'est trouvée ainsi un nouvel étendard , sous lequel on a pu rassembler et maintenir une armée contre Rome. L'un des grands moyens par lesquels le Catholicisme a répandu et assuré sa domination, c'est sa merveilleuse flexibilité, sa grande habileté à s'accommoder aux différents goûts, aux différentes passions , aux différents besoins des hommes ; à ce moyen d'influence et de domination, le Protestantisme ne pouvait rien opposer que la variété des sectes. Je ne me rappelle pas avoir jamais vu ce caractère du Catholicisme clairement exposé, cependant rien dans cette religion ne m'a frappé plus fortement. L'église romaine dit qu'elle est une , mais elle a une singulièpe variété de formes et d'aspects. Pour celui qui aime les formes et une religion extérieure, elle les lui donne libéralement dans son rituel. A l'homme du monde elle présente un pape sur un trône, des évéques dans des palais, et toute la splendeur de la domination terrestre. En même temps pour l'homme d'abnégation, l'ascétique, le mystique, le fanatique, elle a toutes les rigueurs de la vie monacale. A celui qui cherche sa sainteté dans la douleur, elle offre une discipline. Pour celui qui veut arriver à la spiritualité par une vie de privations , elle a les couvents et les mendiants de saint François. Pour l'anachorète, elle prépare le silence de mort de la Trappe. A la jeune femme passionnée,

elle présente les ravissements de sainte Thérèse et le mariage de sainte Catherine avec son Sauveur. A l'inquiet pèlerin dont la piété demande plus de variété que n'en peut offrir la cellule d'un moine , elle offre des châsses, des tombeaux, des reliques, des lieux saints en tout pays chrétien, et surtout le Sépulcre près du Calvaire. Pour l'enthousiaste généreux et sensible, elle institue quelque ordre de frères ou de sœurs de charité. A celui qui veut emporter le ciel par la violence, elle donne autant de pénitence qu'il peut en demander ; à la masse des hommes qui désirent concilier les deux mondes, elle promet un purgatoire tellement adouci par les messes du prêtre et les prières des fidèles, que ses feux peuvent être envisagés sans trop de terreur. Cette composition de forces dans l'Église romaine, me semble un merveilleux monument d'habileté. Lorsqu'à Rome le voyageur voit le frère mendiant à côté du cardinal couvert de .pourpre et suivi de laquais, ; lorsque sous les voûtes de Saint-Pierre, il voit un moine grossièrement vêtu prêchant à une foule en haillons , où lorsqu'audessous d'une église de Franciscains, ornée des œuvres d'art les plus précieuses , il trouve un charnier où les ossements des frères morts forment des murailles, entre lesquelles se promènent les vivants pour y lire qu'ils sont mortels , ce voyageur, s'il prend le temps de réfléchir , est étonné de la variété infinie des m'achines que le Catholicisme a fait agir sur l'esprit humain, de la sagacité avec laquelle il s'est plié aux différents goûts et penchants de la nature humaine. Le Protestantisme atteint le même but par des moyens plus simples, plus naturels et en somme plus efficaces. Tous les grands principes de notre nature sont représentés dans les dif-

férentes sectes qui ont en somme une passion plus forte de s'agrandir que les divers ordres de TÉglise romaine, et c'est ainsi que chacun trouve une église qui lui convient, des frères avec lesquels ils sympathise.

Et ici je ne puis m'empêcher de remarquer que l'épiscopat (4) rend un bon service à la cause protestante. Sans être complètement protestant, il aune efficacité particulière contre le catholicisme ; cet heureux résultat il Tobtient justement à cause de sa ressemblance avec Rome. A voir combien le Calholicisme s'est répandu, depuis combien de temps il dure, nous pouvons être sûrs qu'il renferme quelque grande idée, qu'il répond à quelque besoin qui se développe de bonne heure et grandit avec le progrès de la civilisation. Il y a par conséquent dans la société une tendance au Catholicisme , quoique cette tendance soit de plus en plus comprimée par des tendances plus élevées. L'Église épiscopale a l'avantage de reposer sur la môme idée, mais elle l'exprime sous une forme plus limitée et plus raisonnable. C'est le Catholicisme amélioré , une église mère avec une mitre moins élevée et un air moins royal. En répondant au besoin qui pousse les hommes vers l'Église romaine, elle en arrête beaucoup en chemin. Aussi le Catholicisme hait-il Péglise épiscopale plus que toute autre église. Les sectes se haïssent en

(1) On sait que l'Église officielle d'Angleterre et celle de Suéde ont consei*Té rinstitution des évêques. Aux États-Unis, la même forme hiérarchique s*est perpétuée dans l'Église anglicane américaine, dans rÉglise méthodiste épiscopale, de laquelle se sont détachés depuis 1830 les Méthodistes associés ou Protestants, et enfin dans l'Église morave épiscopale. (Trau.)

proportion de leur ressemblance. Le vieux proverbe qui dit que deux hommes du même métier ne peuvent s'accorder, s'applique tout aussi bien à la religion qu'à la vie ordinaire.

En somme, les divisions des Protestants sont peu fovorables au Catholicisme. Â une ^époque aussi peu avancée dans le Christianisme que l'époque présente, ces divisions sont d'heureux symptômes. Elles empêchent les hommes de s'arrêter à un Christianisme grossier. Elles entretiennent l'esprit d'examen et le zèle. Elles sont essentielles à la liberté et au progrès. Sans elles le Protestantisme ne serait qu'une nouvelle édition du Catholicisme; et le vieux pape l'emporterait certainement sur tout pape nouveau qu'on pourrait lui opposer.

Me demandez-vous comment on peut combattre le Catholicisme avec succès ? Je ne connais qu'un BK)yeo. Donnez de la religion des idées justes, naturelles et nobles. Élevez les hommes au-dessus du Catholicisme, en leur montrant la grande fin spirituelle du Christianisme. La violence ne sert à rien. L'Église romaine ne peut pas être traitée comme le couvent de Charlestown (1). Cet outrage n'a fait qu'attacher plus étroitement les catholiques à leur église , et a valu au catholicisme la sympathie des honnêtes gens. Le Papisme ne peut être vaincu par l'emportement et l'injure. Le prêtre a autant de noms injurieux à son service qu'en peut trouver le pasteur. Je ne

(1) C'est un couvent que dans une émeute religieuse les protestants avaient pillé et bràlé. Cbanning avait protesté contre cet attentat à la liberté des cultes. (Tràd.)

pense pas davantage qu'on gagne rien à emprunter à l'Église catholique ses formes et ses moyens d'influence. Des formes empruntées sont toujours vides et stériles. Nulle secte ne profite des formes qu'elle n'a pas créées par refifort propre de son esprit. Toute secte vraiment vivante saisira par instinct les emblèmes et les rîtes qui lui conviennent ; si elle est morte, les rites empruntés ne seront pour elle qu'un linceul. 11 n'est pas rare d'entendre les personnes qui visitent les pays catholiques recommander l'introduction parmi nous de tel ou tel usage de l'Église romaine. On entre dans une église catholique; on voit à toute heure du jour des adorateurs devant quelqu'autel ; on compare cette assiduité à l'abandon où demeurent pendant la semaine nos temples , on se demande si nous sommes aussi pieux, on désire que les portes de nos sanctuaires restent ouvertes, afin que les Protestants puissent se montrer à toute heure aussi dévots que les Papistes. De pareilles recommandations prouvent que Ton comprend mal le fondement et l'esprit des usages romains.

Pour le cas dont il s'agit, rien de plus naturel chez les Catholiques que d'aller prier dans des églises ou des endroits publics. D'abord , parce que dans les pays du midi de l'Europe, où le Catholicisme prit sa première forme , on vit en public. Ce sont des peuples qui se plaisent au dehors. C'est en plein air qu'ils se livrent à leurs occupations domestiques. S'acquitter de leurs dévotions particulières en public est pour eux une chose en harmonie avec toutes leurs habitudes. Combien ne serait-elle pas contraire aux nôtres I En second lieu, le Catholique croit que l'église a une sainteté particulière. La prière qui s'élève de ses

dalles monte plus facilement au ciel que de tout autre lieu. La superstition funeste de sa religion le pousse à pratiquer la religion dans un lieu consacré , et c'est pourquoi il la pratique moins ailleurs. De plus , la vertu miraculeuse attribuée aux images qu'on y adore donne de Fattrait aux églises catholiques. Tout étrange, toute monstrueuse que soit cette superstition^ il n'y a rien cependant de plus commun dans les pays catholiques que d'attribuer telle ou telle action surnaturelle à telle ou telle châsse ou statue. Le saint qu'on honore à tel endroit sous telle image , fera plus que si on l'honorait ailleurs. Je me souviens d'avoir demandé à un Italien, pourquoi une certaine église d'assez humble apparence qui se trouvait dans une grande ville, était si fréquentée. 11 se mit à sourire et me répondit que la Vierge qu'on y adorait était considérée comme particulièrement propice à ceux qui prenaient des billets de loterie. Encore une fois, il est facile de concevoir pourquoi les prêtres ont engagé les fidèles à visiter les églises pour y faire la prière de chaque jour. Cet usage met la foule dans la main des prêtres, et lui fait associer l'église avec les plus secrètes aspirations delà piété.

Quel est celui qui, prenant toutes ces circonstances en considération , peut s'attendre à ce que les Protestants imitent les Catholiques et fréquentent les églises pour s'y livrer à leurs dévotions particulières? Qui peut le désirer? Jésus n'a-t-il pas dit: « Lorsque tu pries, va dans ton cabinet, ferme la porte, et prie ton père qui voit dans le secret? » Le Catholicisme dit; « Lorsque tu pries, va dans une église publique et prie devant la multitude ». Du peu d'efficacité de ce culte, nous n'avons que de trop tristes preuves. Dans les églises d'Italie

le culte s'adresse principalement à la Vierge. Elle est honorée comme la Vierge. La grande idée incarnée dans cette Déité catholique, c'est la pureté, la chasteté; et cependant, à moins que tous les voyageurs ne nous trompent , le pays où on l'honore est souillé par la licence plus que tout autre pays du monde civilisé.

Je reviens à ma thèse. Nous n'avons rien à emprunter au Catholicisme. L'épiscopat a retenu, et non emprunté du rituel de cette église tout ce que l'époque présente peut demander pour ceux d'entre nous qui ont des penchants catholiques. Pour les autres sectes, si elles ont besoin de formes, qu'elles les créent, non point machinalement mais suivant leurs inspirations spirituelles, suivant la soif qui les pousse à chercher de nouvelles façons d'exprimer leurs espérances et leurs aspirations. Malheur à l'église qui cherche des formes pour éveiller en elle la vie spirituelle ! Un moribond ne peut être ranimé par un vêtement neuf quelque gracieux qu'il soit. La maladie d'une église qui dépérît est trop profonde pour être guérie par des cérémonies. Il faut de plus puissants remèdes. Qu elle trouve la vie, elle créera naturellement les emblèmes ou les rites dont elle a besoin pour exprimer et entretenir sa force spirituelle.

Le grand instrument à l'aide duquel l'Église Catholique exerce son influence et sa domination, est un instrument que nous aurions horreur d'emprunter, mais qui cependant peut fournir des aperçus importants sur les moyens de favoriser le progrès de la religion. Je parle de la confession. Jamais on n'en pourra dire assez de mal. En dévoilant les secrets de tous les cœurs au prêtre , elle fait du prêtre le maître de tous.

Cependant elle donne à l'honnête homme le pouvoir de faire le bien, pouvoir dont je ne doute pas qu'on ne fasse souvent un usage consciencieux. Au maître religieux, elle donne auprès des esprits et des consciences, un accès que la chaire ne peut ouvrir. Au lieu de répandre des généralités parmi la foule, le ministre peut offrir à chaque âme Finstruction, les avertissements, l'encouragement dont elle a besoin. Dans les pays catholiques on prêche peu, la prédication n'est pas nécessaire. Le confessionnal est bien plus puissant que la chaire. Et qu'est-ce que cela nous apprend ? Que les Protestants devraient adopter la confession ? Non. Mais le grand principe de la confession , ce qui en fait la puissance, l'entrée dans une âme humaine, les ministres protestants ne pourraient- ils pas s'en servir plus qu'ils ne le font? Cette entrée , ne peut-on l'obtenir par d'honorables et nobles moyens; ne peut-on en user, de manière à ce qu'il n'en soit jamais fait abus. Aujourd'hui notre grand moyen d'action, c'est la prédication; mais la prédication est une flèche qui passe pardessus plus d'une tête, et qui fuit loin de bien des cœurs. Le but de la prédication est trop vague pour qu'elle produise beaucoup d'effet. 11 est triste de penser combien peu de notions claires sur le devoir et la religion nous arrivent de la chaire , combien, faute de vues nettes, faute de sagesse, l'émotion qu'excite la parole devient souvent quelque chose de morbide ou d'outré. Il n'y a pas d'art, pas de science qui soient enseignés d'une manière aussi vague que la religion dans la chaire. 11 n'y a pas de livre qu'on lise ni qu'on explique comme la Bible, par fragments, sans le secours de ces méthodes qui sont inséparables de tout enseigne-

ment. Le ministre n'a-t-il pas besoin de communiquer avec ses disciples plus librement, plus aisément, plus franchement qu'il ne peut le faire dans la chaire ? Ne devrait-on pas adopter des modes d'enseignement et de communication au moyen desquels on pourrait faire entrer la vérité dans les différents esprits, suivant leurs capacité et leurs besoins ? Le ministre ne devraitil pas moins compter sur Teffet de la prédication, et chercher de plus en plus une communication familière ?

Cette question est d'autant plus grave , qu'il est évident que la prédication devient de moins en moins efficace, La prédication n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était aux premiers temps du Christianisme. A cette époque, lorsqu'il n'y avait pas d'imprimerie, et qu'on lisait peu , le Christianisme ne pouvait être répandu que de vive voix. Prêcher était synonyme d'enseigner. C'était le grand moyen d'action sur la foule. Aujourd'hui la presse prêche incomparablement plus que la chaire. Avec la presse, chacun peut prêcher. La femme qui ne peut pas parler dans une église, peut parler du fond de l'imprimerie ; ses touchantes explications de la religion, qu'elle n'a pas apprises au séminaire, mais à l'école de l'affection, de la douleur, de l'expérience, des vicissitudes domestiques, arrivent quelquefois au cœur plus sûrement que les homélies du ministre. Il en résulte que la prédication n'occupe pas aujourd'hui la place qu'elle occupait en des temps moins civilisés. Du haut de sa chaire, le ministre s'adresse à un grand nombre de gens qui en savent autant que lui ; presque tous ses paroissiens ont chez eux de meilleurs sermons que ceux qu'ils entendent en public.

Le miaistre a aussi des compétiteurs dans les laïques, comme on les nomme, et ces laïques refusent très sagement de lui laisser le monopole de parler en public , et empiètent de plus en plus sur son domaine. Dans cette nouvelle condition du monde, il faut que le ministère subisse d'importants changements. Quels seront ces changements, je n'ai pas en ce moment le temps de le rechercher. Je dirai seulement que le vague de renseignement religieux que Ton donne dans la chaire, doit faire place à un enseignement plus en rapport avec les besoins de l'individu, et de la Société. Il faut que de grands principes soient expliqués à chacun suivant l'âge, l'instruction, la capacité, la moralilé. Il faut que le ministre établisse avec chacun de ses auditeurs , des relations qui les aident à appliquer ces principes à leur condition particulière. Comment le, Christianisme pourra-t-il agir sur l'individu et sur la société à l'époque où nous vivons, et au milieu des luttes actuelles? C'est la grande question à résoudre ; la réponse qui y sera faite, déterminera la forme qui convient au ministère chrétien. Je crois qu'en cherchant la solution de ce problème, on trouvera qu'il faut que le ministère ait une plus grande hberté que par le passé. 11 ne faut pas que le ministre soit emprisonné dans certains modes d'action établis ; on ne doit pas exiger de lui qu'il jette sa prédication dans l'ancien moule, qu'il se borne aux anciens sujets, qu'il continue à faire mouvoir un mécanisme que d'autres ont inventé ; il fera le plus grand bien, si on le laisse agir suivant sa nature, suivant les inspirations du Saint-Esprit dans son propre cœur. De même qu'on peut rendre la justice sans perruque , régner sans couronne et sans sceptre, de même on le

découvrira quelque jour, le Christianisme peut être enseigné d'une manière plus naturelle et moins technique qu'il ne Ta été jusqu'ici ; le ministre deviendra moins formaliste ; pour lui comme pour les autres la religion sera une vérité vivante. Je crois que nos organisations religieuses disparaîtront insensiblement ; on sentira que les hiérarchies ne sont pas plus nécessaires à la religion qu'à la littérature, à la science, à la médecine, au droit, aux beaux-arts et à l'industrie. Mais j'arrête ces prédictions. Le point d'où je suis parti, c'est que le Catholicisme pourrait nous enseigner un moyen de rendre le ministère plus efficace; le pasteur a besoin d'avoir plus d'accès près des fidèles ; le point où je m'arrête , c'est qu'il faut chercher cet accès et en user de façon à pas atteindre la liberté religieuse , le droit d'examen , l'action de l'individu. Rien que cette liberté ne peut nous mettre à l'abri des terribles abus qui se sont produits dans l'Église Catho-> lique.

Dans ces libres remarques sur certaines communions, je n'ai cédé à aucune prévention, à aucun dédain contre les individus qui les composent. Dans toutes les églises je reconnais avec joie de vrais disciples du Maître commun. Le Catholicisme se glorifie de quelques-uns des {dus beaux et des plus grands nomà de l'histoire ; il en est de même de l'Église épîscopale, du Presbytérianisme, etc. Je n'exclus aucune communion. Le Christianisme est assez puissant pour atteindre son but partout. Cependant je ne puis parler des partis religieux non plus que des partis politiques, sans avouer le peu de respect qu'ils m'inspirent comme partis. Il n'y a pas un chapitre de l'histoire de l'humanité qui soit plus humî-

liant que celui des sectes. Lorsque je réflédiis sur le grand objet moral et spirituel du Christianisme, objet qui en fait toute la gloire, lorsque je considère combien il est manifeste que le Christianisme n'attache d'importance qu'à la perfection morale , à la vertu , désintéressée, divine , qui a pris un corps dans renseignement et la vie de son fondateur; et lorsque de cette hauteur je regarde les sectes qui ont joué et jouent encore un r6le dans l'Église; quand je les vois ftiire tant de bruit pour des choses si peu essentielles, quand je les vois s'attacher à une doctrine contestée et contestaMe, en faire leur mot d'ordre, une marqué de la faveur de Dieu, un lien de communion, un motif de se complaire en soi-même, un signe de sainteté particulière, une autorité pour condamner quiconque ne pense pas comme elles, quelque imbu qu'il soit d'ailleurs de Pesprit du Christ ; quand je les vois oublier les parties les plus sérieuses de la loi et attacher une importance infinie ici à un évêque et à un livre de prière, là à la quantité d'eau employée dans le baptême, ou à quelque solution obscure d'un article de foi incompréhensible ; quand je considère la fausse dignité de leurs prétentions exclusives à connaître la vérité, à être la seule véritable église, l'objet des proiçesses divines 5 quand j'entends les foudres risibles qu'elles se plaisent à lancer contre les dissidents ; quand je considère combien leur profonde théologie s'évapore en paroles dès qu'on l'examine , combien d'idées opposées et extravagantes se cachent sous ce large bouclier du mystère et de la tradition, et combien d'ordinaire on se croit d'autant plus infaillible qu'on soutient un symbole plus absurde; quand je considère tout cela, je reste confondu de la

f6lie et de l'arrogaoce, de l'intoléranee et de l'orgueil, de raveuglement iocroyable que nous révèle Thistoire des partis. J'ai un profond respect pour les Chrétiens de toutes les communions; mais on me permettra de' regarder avec un sentiment de douleur, de honte» de pitié, je dirais presque de mépris, les sectes et l'esprit de secte. En exprimant ce blâme, je n'ai la prétention de me placer au-dessus de personne* Je suis certain qu'en chaque église il y a des milliers d'individus qui pensent et sentent comme moi en ce point, et qui, loin de se croire des esprits supérieurs, se plaisent à suivre les simples préceptes, les mouvements naturels et les jugements spontanés de la conscience et du bon sens.

11 est temps de finir cette lettre, qui a dépassé sous ma plume toutes les bornes raisonnables. Mais il H&ut que j'ajoute une ligne ou deux en réponse à l'invitation que vous me fiaites d'aller vous visiter. Vous dites que le Kentucky ne me repoussera pas à cause de mes opinions sur Tesdavage. Je suis heureux de l'apprendre, non pour moi, mais pour votre pays. Je vois avec bonheur l'esprit de tolérance, partout où il se manifeste. Ce que vous me dites s'accorde avec ce que je sais du caractère franc et libéral du Kentucky. Tout ce qu'on rapporte de l'Ouest me fait souhaiter de le visiter. Je désire contempler la nature sous de nouveaux aspects, mais encore plus voir une nouvelle forme de société. On parle des défauts de l'Ouest, mais on dit aussi que là bas l'homme sent qu'il est homme, qu'il a un respect de lui-même qu'on ne rencontre pas toujours en des sociétés plus anciennes, qu'il parle librement, qu'il agit plus d'après des impulsions généreuses et moins d'après

des calculs égoïstes* Voilà de bonnes nouveltes. Je suis heureux de voir se multiplier les rapports entre l'Est et rOuest. Tous deux en profileront. L'Ouest recevra de nous l'amour de l'ordre, les arts qui ornent et charment la vie, les institutions d'éducation et de religion, vrais fondements de notre grandeur ; il pourra nous donner en retour Ténergie et les vertus qui distinguent une société plus jeune. De pareils échanges sont le fruit le plus précieux de l'Union, ils valent plus que les échanges du commerce , et contribueront davantage à ne faire de nous qu'un seul peuple.

Vous me pressez de venir et de prêcher dans votre pays. Je le ferais volontiers si je le pouvais. Je serais heureux d'aller dans vos nouveaux établissements pour y rendre témoignage à de grandes vérités. J'avoue, néanmoins , que je crains que mon éducation ne me permette guère de vous être utile. Les habitudes , les usa^s et les attaques au milieu desquelles j'ai grandi et presque vieilli, ne m'ont pas laissé la liberté et le courage qui sont nécessaires dans le genre de discours qui convient au peuple de l'Ouest. J'ai lutté contre cœ chaînes. J'ai combattu pour être libre; mais dans l'état où sont ici le ministère et la société, acquérir la liberté n'est pas chose facile. J'espère que la génération qui s'élève l'acquerra plus facilement et l'aura plus large que ne l'ont eue ses pères.

Je n'ajouterai plus, mon jeune frère, que les ardents souhaits que je forme pour que vous vous rendiez utile. Je ne vous souhaite point une vie facile. Je demande pour vous^uëlque chose de meilleur et de plus grand, quelque chose qui renferme le bonheur, c'est-à-dire la volonté de vivre et de mourir pour une cause qui vous

sera plus chère que toutes les jouissances. Si J'avais i vous donner le conseil le plus nécessaire dans votre position , ce serait celui-ci : vivez d'une vie de foi et d'espérance. Croyez aux grands desseins de Dieu sur l'humanité. Croyez à l'immense pouvoir de la vérité et de Tamour. Croyez à la tout&f)uissance du christianisme. Croyez que le Christ a vécu et est mort pour inspirer à son église et à la société un esprit plus divin que celui qui existe aujourd'hui. Croyez à la capacité et à la grandeur de la nature humaine. Croyez que la céleste vertu qui s'est révélée dans la vie et les enseignements de Jésus- Christ, est autre chose qu'une hrillante vision, bonne seulement à exciter une admiration stérile; il faut qu'elle devienne une réalité dans votre âme et dans celle d'autrui. Apportez à votre œuvre un esprit plein de foi. N'usez pas votre voix à gémir sur la corruption du siècle. Luttez pour le rendre meilleur. Que le mal ne vous décourage pas. Sentez dans votre âme tout entière que le mal n'est pas ce qu'il y a de plus fort dans TUnivers; il n'est permis qu'afln de développer l'énergie de l'amour, de la sagesse, de la foi et de la prière. Répétez-vous qu'un ministre ne peut jamais dire une parole efficace s'il n'a pas la foi. Soyez fort dans le Seigneur et dans l'énergie de son bras. Permettez-moi d'ajouter que j'ai de vous une bonne espérance. Un de vos amis m'a dit que vous compreniez la grandeur de votre œuvre comme ministre chrétien. On m'a dit que la chaire du haut de laquelle un prédicateur ému de l'inspiration divine, communique les vérités éternelles,vous semblait plus glorieuse qu'un trône. On m'a dit que vous étiez arrivé èi comprendre quel est le plus grand pouvoir que Dieu donne à l'homme : le pouvoir d'agir noblement

8or rame de son frère, de communiquer à autrui un esprit divin, d'éveiller en autrui une vie céleste qui doit survivre aux étoiles. J'ai senti alors que vous ne travailleriez pas en vain. Tous aurez, il est vrai, des épreuves particulières. Vous habitez loin de vos frères; mais il y a un sentiment de la présence divine qui nous encourage plus que la plus chère société des hommes. La conscience de travailler avec Dieu donne plus de force qu'aucun concours humain. Il y a une vision de la croix du Christ, accordée à Tâme pure, qui rend légères les privations et les souffrances supportées pour la cause de la vérité, et qui nous fait nous réjouir dans les tribulations comme les premiers héros de la foi. Mon jeune frère, je vous souhaite ces bénédictions. Quelle autre chose pourrais-je vous souhaiter ?

Cette lettre, vous le voyez, a été écrite à la hâte. Les opinions qui y sont énoncées sont le fruit de la réflexion, mais probablement elles auraient pu être exprimées avec plus de réserve. Si toutefois vous jugez qu'elle puisse servir à la cause de la vérité, de la liberté et de la religion, vous êtes libre de l'insérer dans votre publication.

Votre sincère ami ,

WiluamE.CHANNING.

L'AMOTm DU CHRIST

ÉPBÉsiiNS, Ti, 31 ; « Que la griee lolt afee Umi » cens qoi aiment Noire Selgaenr Jésos-Cbrist en » toute sincérité. >

Je me propose de vous parler de l'amour du Christ, et surtout des fondements sur lesquels repose cet amour. Je ne vous retiendrai pas à considérer Fimportance du sujet. Vous la sentez, il n*est pas besoin d'insister pour s'assurer de toute votre attention.

On dit, et c'est avec raison , que l'amour du Christ est un devoir, non de la religion naturelle, mais de la religion révélée. Les autres préceptes du Christianisme sont dictés par la nature aussi bien que par la révélation» Ils résultent de nos rapports primitifs et permanents avec notre Créateur et avec nos semblables ; Dieu les a écrits dans l'âme aussi bien que dans la Bible. Par exemple, la reconnaissance envers l'auteur de notre être, la justice et la bienveillance envers les hommes, nous sont enseignées plus ou moins clairement par nos facultés morales ; elles font partie de la loi intérieure qui régit un esprit raisonnable ; partout où l'on rencontre des hommes, on trouve quelque conscience de ces devoirs, quelque sentiment des obligations qui attachent l'homme à ses semblables et à une puissance plus élevée. Il n'en est pas de même du devoir d'aimer Jésus-Christ; comme ce n'est pas la nature

qui nous fait connaître Jésus , que son nom n^est pas écrit, ainsi que le nom de Dieu, aux cieux et sur la terre, mais qu'il est confiné aux pays où son évangile est prêché , il est évident qu'au delà de ces limites personne ne peut se sentir obligé envers lui. Nul respect ne lui est dû ni ne peut lui être rendu en dehors de ces contrées. On dit donc ordinairement que Famour du Christ est un devoir de la religion révélée et non de la religion naturelle ; ce langage est correct; mais il ne faut pas qu'il nous égare. N'imaginons pas que l'attachement à Jésus est un devoir arbitraire , qu'il ne ressemble pas à nos autres devoirs, qu'il n'a pas de rapport avec la vertu ordinaire , qu'il n'est pas , comme toutes les autres vertus, fondé sur notre nature morale, qu'il n'est pas reconnu et commandé par la conscience naturelle. Quand nous disons que la n^ilure ne nous enjoint point ce respect pour le Sauveur, nous voulons dire simplement qu'elle ne nous fait pas connaître Jésus ; mais aussitôt qu'il nous est connu, la nature nous enjoint de l'aimer et de le vénérer tout aussi bien qu'elle nous enseigne à aimer et à honorer Dieu ou les hommes vertueux. La raison et la conscience nous enseignent à le considérer avec un intérêt plein de force et de tendresse. L'amour du Christ n'est donc point arbitraire. Il ne diffère pas de nos autres affections ; pour être ressenti, il ne demande pas une influence particulières du Ciel ; il a le même fondement que nos autres devoirs; il doit se fortifier par les mêmes moyens. C'est essentiellement le même sentiment, le même principe qu'éveillent en nous les autres êtres excellents qui sont au ciel ou sur la terre.

Je fais ces remarques, parce que je crains que le

devoir d'aimer Jésus-Christ ne vous ait été présenté de façon à paraître très mystérieux et très obscur ; il en résulte que certaines personnes ont négligé cet amour comme étant en dehors de la nature et de la raison, sans rapport avec la vie ordinaire , tandis que d'autres, en cherchant à l'exciter en eux-mêmes, n'y ont produit que des émotions déréglées, extravagantes, fiévreuses. Je voudrais, s'il est possible, empêcher que d'un côté on ne négligât ce devoir, et que de l'autre on en abusât ; pour cela il suCTit de montrer quel est le véritable fondement, et quelle est la véritable nature de l'amour du Christ. Vous verrez alors non seulement que c'est un sentiment noble et généreux, mais qu'il se mtie à toutes lea vertus, qu'il fortifie tous les devoirs, sans en excepter les plus humbles occupations de la vie.

11 est encore un grand bien qui peut résulter d'une juste explication de l'amour que nous devons au Christ. Vous verrez que ce sentiment ne dépend pas, du moins ne dépend pas nécessairement, des opinions que nous pouvons avoir sur la place ou le rang que Jésus occupe dans l'Univers. Ce sujet a troublé l'Église pendant des siècles. £n prétendant déterminer exactement la dignité qui appartient à leur maître, les Chrétiens ont mis de côté son esprit. Je ne dis pas que cette question soit sans importance. Que certaines idées soient plus favorables que d'autres à l'amour du Christ, je le pense; mais je maintiens que toutes les opinions, adoptées par les difl'érentes communions , renferment le fondement sur lequel reposent rattachement et le respect dus à notre commun Seigneur. Celte vérité, que je regarde comme évidente, est si propre à guérir les blessures , et à modérer, parmi ses divisions, les ardeurs peu chari-

tables de VÉg^ise du Christ, que je serais heureux tà je pouvais la rendre aussi claire pour autrui qu'elle Test pour moi.

Pour atteindre le but que je viens d'indiquer, je me trouve amené à vous adre&st;r une grande^ mais simple question. Qu'est-ce qui constilue le droit du Christ h Tamour et au respect? Que doit-oo aimer dans le Christ? Pourquoi doit-il nous être cher? Je réponds : toute affection vertueuse n'a qu'un seul fondement dans l'Univers; au ciel ou sur la terre il n'y a qu'un seul objet qui soit digne d'un amour durable et constant, c'est la bonté morale. Je ne fais pas d'exception. Mon principe s'applique à tous les êtres, au Créateur aussi bien qu'à ses créatures. Le droit qu'a Dieu à Famour de la créature intelligente repose sur sa justice et sa bonté. C'est à la beauté et à la grandeur morale de son caractère que nous sommes tenus de rendre hommage. Le seul pouvoir: qui puisse et qui doive être aimé, c'est un pouvoir juste et bienfaisant.La création est glorieuse et nous oblige à aimer Dieu toujours et pardessus toutes choses, mais pourquoi? Parce qu'elle est l'œuvre de la bonté, et qu'elle nous en dévoile Ténergie; personne n'a droit d'être aimé si cette même bonté ne réside et ne se manifeste en lui. Je ne connais pas d'exception à ce principe. Je ne puis concevoir un être ayant à mon aflfectiou un droit qui ne repose pas sur son caractère, par quoi j'entends l'esprit et les principes qui constituent son âme et d'après lesquels il agit , et je ne connais qu'un seul caractère qui donne à un être des droits sur nos cœurs : c'est celui que les écritures désignent par le mot de Justice; ce qu'on appelle souvent ch^ l'homme : vertu et chez Dieu: sainteté^

caractère qui consiste à respecter pardessus toutes choses et à adopter ce qui est juste ; et dont la bonté ou la charité universelle est la plus brillante manifes*tation.

Maintenant vous comprenez ce que je regarde comme le fondement de Tamour du Christ. C'est la pureté sans tache, la perfection morale, la bonté sans égale de Jésus. C'est l'esprit de la religion , qui est Tcsprit de Dieu résidant en lui sans mesure. Par coasériuent, aimer le Christ, c'est aimer la perfection delà verlUj delà justice, de la bonté ; l'excellence de cet amour c'est qu'en l'entretenant en nous, nous faisons entrer, nous fortifions dans nos âmes la plus éclatante des vertus ; par Jésus nous devenons semblables à Dieu.

Nous voyez donc que l'amour de Jésui^Ghrist est un sentiment parfaitement naturel ; c'est-à-dire un de ceux que notre sens naturel du juste approuve la ordonne, un de ceux que notre âme est faite pour éprouver comme toute autre aflTeclion qu'elle ressent pour les gens de bien que nous connaissons sur la terre. Ce n'est pas un sentiment théologique, mystérieux, que quelque influence surnaturelle et inexiilicable doit faire naître en nous. Cet amour a son fontlement ou sa racine dans la constitution môme de notre âme, dans ce sentiment du juste qui nous permet de distinguer, et nous oblige d'aimer la perfection. C'est, je Tai dit, une aiïeelion noble et généreuse; car elle nous met eu contact et eu communion avec le caractère le plus sublime qui se soit jamais révélé chez les hommes. Elle embrasse et nourrit de grandes pensées et de nobles aspirations, et nous met dès ici-bas en société avec des êtres célestes.

Ne voyez-vous pas aussi que l'amour du Christ, ainsi

envisagé, ne dépend en rien des idées particulières que les différentes Églises se forment de la nature de Jésus? Pour toutes les églises, n'est-il pas parfait et d'une vertu ganst ache , celui qiii est le représentant et la brillante image de la bonté morale et de lajustice de Dieu? Quelque opposées que soient entre elles les Églises , toutes s'accordent sur la perfection morale du Christ, Toutes reconnaissent son caractère le plus glorieux, je veux dire sa bonté sublime et pure. Toutes voient donc en lui ce qui seul mérite Tamour et la vénération.

Je sais qu'on a souvent d'autres idées. On dit qu'un véritable amour du Christ exige qu'on ait des opinions justes en ce qui le concerne, et que ceux qui se forment de lui des opinions différentes, n'aiment pas la môme personne, tout en se servant du même nom. Il faut diton , que nous le connaissions afin de l'aimer comme nous le devons. Soit! Pour aimer le Christ, il faut le conuaître. Mais que faut-il en connaître? Est-ce son visage et son corps, la façon dont il existait avant sa naissance, ou la façon dont il existe maintenant ? Est-ce le rang exact qu'il occupe dans l'Univers, sa puissance et son influence précises? Des idées justes sur tous ces points seraient en effet un aide et une satisfaction pour la vertu. Mais l'amour du Christ peut exister et grandir sans cela. Pour sentir cet amour, ce dont nous avons besoin, c'est la connaissance de l'âme, des vertus, des idées de Jésus. L'important n'est pas la profondeur de nos spéculations sur le Christ, encore moins l'amas d'épithètes de louange et d'admiration; si nous ne comprenons pas les vertus qui forment son caractère, si nous n'en voyons pas et n'en sentons pas la grandeur, nous connaissons aussi peu Jésus que si nous n'avions

jamais entendu prononcer son nom ; nous ne pouvons lui offrir un amour qui lui plaise.

Certes je désire connaître quel rang le Christ occupe dans rUnivers ; mais le rang n'est rien, s'il n'atteste et ne découvre une vertu supérieure. Une haute position ne fait que dégrader celui qui Toccupe indignement C'est l'esprit qui donne de la dignité à la position , et non la position à Tesprit. Toute gloire vient de Fâme. Aussi ne connaissonsHious que peu ou point une personne, tant que nous n'avons pas pénétré dans son àme. Peut-on dire que je connais un individu d'un grand caractère, quand j'ai appris de quel pays il vient, à quelle famille il appartient, quel rang il occupe. Je ne le connais qu'autant que je vois la grandeur de son esprit, l'indomptable énergie de sa bonté, sa fidélité à Dieu et au devoir, sa force d'action et de souffrance dans une cause bonne et juste, et sa communion intime avec Dieu. Qui connaît le mieux le Christ ? Je réponds : celui qui en lisant l'histoire du Christ, voit et sent le plus clairement et le plus profondément la perfection qui le distingue. Qui connaît le mieux Jésus? Celui qui ne s'arrête pas à des louanges générales et insignifiantes, mais qui étudie ce qu'il y a de particulier , de caractéristique, d'individuel dans l'âme de Jésus, celui qui se crée ainsi, non pas une image obscure qu'il appelle Jésus, mais un être vivant, qui a des traits distincts et glorieux et comme un ami toujours présent. Qui connaît le mieux Jésus? Je réponds, celui qui pense et sait d'une manière certaine que Jésus est un être d'un ordre plus élevé que tous ceux qui ont paru sur la terre, et qui désire ardemment se mettre en communion avec lui et lui ressembler. . .

l'68père que Je suis clair. Lorsque j'entends discuter à propos de Jésus, et que je vois des gens qui s'imaginent le connaître, parce qu'ils ont établi quelque théorie sur sa génération dans le temps ou dans rétemité, ou sur son rang dans l'échelle des êtres, je sens que la connaissance qulls ont de Jésus est à peu près aussi grande que celle que j'aurais d'un saint ou d'un héros , dont j'aurais étudié la généalogie. Ces controverses ont fondé une théologie technique, mais elles ne nous font [pas pénétrer dans l'esprit et le cœur de Jésus ; et sans cda il est impossible de le connaître véritablement. J'ajoute, non pas avec une pensée de reproche, mais avec le désir de faire le bien, que je ne connais pas de moyen plus efficace pour nous cacher Jésus , pour nous le rendre étranger, que l'enseignement de la doctrine qui en fait le même être que son Père, qui le fait Dieu lui-même. Cette doctrine jette un nuage sur lui. Pour moi, quand je cherche à m'en saieir, je n'ai pas devant naoi un être réel, une âme que je puisse comprendre et avec laquelle je puisse sympathiser, rien qu'une image vague, fugitive, impossible à connaître. Un être composé de deux natures et de deux âmes, l'une divine, Tautre humaine, l'une finie, l'autre infime, est formé de qualités qui se détruisent réciproquement; l'esprit n'y peut rien saisir de distinct. Ce composé d'âmes différentes et d'attributs contradictoires , puis-je le considérer comme une seule personne, ayant conscience d'ellemême, comme un seul agent intelligent. J'ai beau faire, pour moi ce n'est qu'une fiction. Mais Jésus, contemplé comme l'Évangile nous le présente, c'est-à-dire comme une seule âme, comme un seul cœur qui répond au mien, qui en partage les facultés et les affections, mais

purifié, agrandi, élevé» l'image sans laiAedeDteu, le modèle de la perfection, voilà un être vivant; je puis le comprendre, je puis le recevoir dans mon cœur comme le meilleur des amis, je puis vivre intimement avec lui, je puis, je dois mettre au nombre des plus grandes bénédictions d'une autre existence, l'idée de vivre auprès de lui.

Mes amis, je viens d'établir de ftiçon générale, quelle est la connaissance du Christ la plus imi>ortante , la seule qui soit nécessaire pour l'aimer véritablement. Permettez-moi d'expliquer encore mes idées, en desccndant à quelques détails. Entre ses diverses perfections Jésus se distingua par une bienveillance si profonde, si invincible, que l'injure et l'outrage n'eurent aucune prise sur lui. Sa bonté pour les hommes ne ftit point diminuée par le mal qu'ils lui faisaient. La seule prière qu'il fit entendre au milieu de ses souffrances, fut pour ceux qui dans ce moment même assouvissaient sur lui leur vengeance ; et ce qu'il y a de plus remarquable , il ne pria pas seulement pour eux, mais avec une générosité et une candeur sans exemple, il fit valoir en leur faveur la seule atténuation que leur conduite pût admettre. Or, connaître Jésus-Christ, c'est comprendre cet attribut de son âme, c'est comprendre la force et le triomphe de la bonté au milieu de la plus cruelle épreuve , c'est comprendre l'énergie avec laquelle il demeura fidèle h la vertu qu'il avait ordonnée. C'est voir dans l'âme de Jésus h ce moment là une grandeur morale qui relevait au-dessus de tous ceux qui l'entouraient. Voilà ce qui s'appelle connaître le Christ 1 Maintenant supposons un homme qui a étudié toutes les controverses sur la nature du Christ ; il est arrivé aux

idées les plus vraies touchant le rang que Jésus occupe dans Tunivers ; mais cet incident de Thistoire du Christ, celte révélation de son caractère n'a jamais produit en lui aucune impression ; jamais n'a brillé devant lui la beauté d'un amour qui embrasse ses ennemis. Quelque justes que soient ses opinions sur l'Unité ou la Trinité, cet homme vit et agit à peu près comme si Jésus n'eût jamais vécu ou ne fût jamais mort. Je prétends qu'un pareil homme ne connaît pas le Christ. Je prétends qu'fl lui est étranger. Je prétends que la grande vérité lui est voilée ; que son talent dans la controverse religieuse, ne lui est pas beaucoup plus*utile que ne le serait un langage appris par cœur et qu'il ne comprendrait pas. Il connaît le nom du Christ, mais la perfection dont ce nom est l'expression , et qui en fait le principal mérite, est pour lui une langue inconnue.

Je me suis attaché à un point du caractère du Christ; je pourrais prendre sa vie tout entière. Je ferai seulement remarquer, que dans le Nouveau-Testament, le crucifiement de Jésus est toujours présenté comme la partie la plus saillante de son histoire. L'esprit de sacrifice, d'immolatibn volontaire et raisonnée, la patience calme et inébranlable avec laquelle il supporte la mort sur la croix, pour la cause de la vérité, de la piété, de la vertu et du bonheur de l'humanité, cette touchante preuve d'amour, nous est toujours présentée dans le Nouveau-Testament, comme la gloire suprême de Jésus* Christ. Comprendre cette face de son caractère, comprendre Jésus, lorsqu'il se résigne à l'infamie et aux angoisses du crucifiement, comprendre cetle sympathie pour la misère humaine, cet amour de la nature

humaine, cette soit du salut de Tàme humaine, ce zèle pour Ja vertu humaine, cette énergie du principe moral, ce dévouement aux desseins de Dieu, qui lui firent choisir et supporter la plus cruelle souffrance, et dans laquelle nulle douleur, nul mépris, nul abandon, nulle ingratitude, ne purent introduire le moindre mélange d'égoïsme, de froideur, de doute ou de faiblesse : comprendre cela, c'est comprendre Jésus; quelles que soient ses théories, celui qui ne sent pas cela, a tout à apprendre sur le Sauveur.

Vous voyez, que pour moi Tamour du Christ exige par dessus tout que chaque chrétien fixe ses pensées sur la perfection de ce caractère, qu'il Fétudie, qu'il s'en pénètre, et qu'il garde pour Jésus une vénération profonde; c'est pourquoi je crains que l'attachement qui lui est dû n'ait été diminué par l'habitude de considérer dans le Christ certaines choses comme plus importantes que ses aimables et sublimes vertus.

Les Chrétiens se sont volontiers attachés à considérer comme le principal titre de Jésus le mystère de sa nature ou la dignité de sa fonction ; de cette façon sa gloire suprême s'est trouvée obscurcie. Je ne voudrais certainement pas rabaisser sa nature et ses fonctions; mais ^qu'on ne les place pas au-dessus de son mérite moral. Je maintiens que c'est ce mérite qui donne à la nature et aux fonctions du Christ tous leurs droits à Tamour et au respect, et que nous ne les comprenons qu'autant que nous y découvrons ce mérite. Ce principe, je le soutiendrai contre des Chrétiens de croyances bien différentes.

Il y a d'abord des Chrétiens qui aflirraent qu'on doit aimer Jésu&<!;hrist comme Fils de Dieu, entendant par ce

root quelque nq^port mystérieoi et une sorte d'idaitité avec le Père. Loin de moi de prétendre que la filiation divine de Jésus ne constitue pas son véritable droit à notre affection ; mais je nie que les mystérieuses propriétés de ce rapport entrent pour rien dans ce droit; car il est évident que Famour que nous éprouvons pour un être doit reposer sur ce que nous connaissons de lui, et non sur des attributs inconnus et incompréhensibles. En disant que la filiation divine de Jésus est le grand fondement de notre attachement pour lui, je ne dis rien d*incompatible avec la doctrine que j*ai soutenue dans ce discours, en montrant que la perfection morale de Jésus est le grand objet et le grand motif de l'amour qui lui est dû. Au fond , je ne fais que répéter qu'on doit aimer le Christ pour ses vertus et son caractère ; car quelle est , demanderai-je , la grande idée que comprend ce rapport filial avec Dieu ? Être le fils de Dieu dans le principal sens et le sens le plus élevé du mot, c'est être semblable à Dieu, c'est posséder l'esprit et participer aux perfections morales de Dieu. Voilà l'idée essentielle. Être le fils de Dieu, c'est être uni à lui par une harmonie et un accord de l'esprit. Jésus fut le seul fils engendré , parce qu'il fut la parfaite image et le représentant de Dieu, de l'Amour divin; parce qu'il avait adopté comme siens les desseins pleins de bonté de Dieu pour la race humaine, et s'était dévoué à leur accomplissement avec un entier sacrifice de luimême. Connaître Jésus comme le fils de Dieu, ce n'est pas comprendre ce que les théologiens ont écrit sur sa génération éternelle , ou sur ,une union mystique, incompréhensible , entre le Christ et son Père. C'est quelque chose de beaucoup plus élevé et de beaucoup

plus instructif. (Test voir dans le Christ, si je puis m'exprimer ainsi, les traits du Père universel. C'est découvrir en lui une pureté et une bonté divines. C'est comprendre son harmonie avec Tesprit divin, c'est sentir avec quel amour entier et sincère il se dévoua à Taccompiissement des desseins de Dieu et aux intérêts de l'humanité. Par conséquent, aimer Jésus comme fils de Dieu , c'est aimer la pureté sans tache et la charité divine de son âme.

Il y a d'autres Chrétiens qui diffèrent grandement de ceux, dont je viens de parler, mais qui pensent que les fonctions, l'inspiration, les miracles du Christ, constituent ses principaux droits au respect, et qui, je le crains, en exaltant ces choses, oublient ce qui est incomparablement plus glorieux, la dignité morale de son âme, sa pureté et son inépuisable bonté. Pour beaucoup de ceux qui m'écoutent, il e^t possible que, le Christ quand il reçoit de son Père, une lumière et une vérité surnaturelles, ou lorsque avec une puissance surhumaine, il calme la tempête et ressuscite les morts, semble plus grand que lorsqu'il pleure sur la ville qui dans quelques jours doit le condamner à la mort la plus infâme et la plus douloureuse ; et cependaot sa gloire suprême est dans Tesprit qui lui faisait répandre ces larmes. Il reste encore aux Chrétiens à apprendre que l'inspiration, les miracles et les dignités extérieures, ne sont rien quand on les compare avec l'âme. Nous avons tous besoin de comprendre, mieux que nous ne l'avons fait jusqu'ici, ce beau passage de Paul: t Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges; quand je connaîtrais tous les mystères ; et quand j'aurais même toute la foi jusqu'à transporter les montagnes, si

— 23ft —

je n'ai pas la ebafité, je ne suis rieD(l) .» Gela est ausô^ vrai du Christ que de Paul. Cela est vrai en effet de tous les êtres; je crains néanmoins que la foule des Chrétiens ne sente pas cette vérité comme elle le devrait.

Vous me dites, mes amis, que l'inspiration sans pareille du Christ, la lumière qu'il reçut constamment de Dieu, que c'est cela qui le distingue avant tout; ce fut là, sans nul doute, une grande distinction ; mais j'affirme que l'inspiration du Christ, quoiqu'elle lui fût accordée au delà de toute mesure , ne lui donne de droit au respect ou à l'amour, qu'autant qu'elle trouva en lui une vertu qui l'accueillait ; qu'autant que son cœur répondait aux vérités qu'il recevait; qu'autant qu'il aimait et adoptait comme siens les bienfaisants desseins de Dieu , qu'il avait pour mission d'annoncer ; qu'autant que l'esprit de la religion qu'il prêchait était son propre esprit, et qu'il l'exhalait de sa vie aussi bien que de ses lèvres. En d^autres termes , ses vertus font la grandeur et la beauté de son inspiration. L'inspiration seule me semble une chose très secondaire. Supposez que les plus grandes vérités du monde soient révélées d'une manière surnaturelle à un être qui n'y prendra aucun intérêt, qui n'en verra ni n'en sentira la grandeur, mais qui les répétera machinalement , telles qu'elles furent mises dans sa bouche par la Divinité : un tel homme sera inspiré , et il enseignera les plus grandes vérités , cependant il ne sera rien , il n'aura aucun droit au respect.

L'excellence de Jésus ne consiste pas dans la seule inspiration, mais dans la vertu et l'amour qui le prépa-

(1) Corinth. XIII, 1-2.

rèrenl à la recevoir, et le rendirent utile au monde. Il n'entendit pas d'une manière passive, et ne répéta pas machinalement certaines doctrines qui lui venaient de Dieu; toute son àme se trouva d'accord avec ce qu'il entendit. Chaque vérité qu'il exprimait sortait brûlante et vivante de son kme; c'était cet épanchement de l'âme, qui donnait h ces enseignements une grande partie de leur force. D'où venaient l'autorité et l'énergie, la dignité , la tendresse et la sympathie, qu^ Jésus mit dans son enseignement? Tout cela ne venait pas de l'inspiration, mais de l'esprit de celui qui était inspiré. Ses vertus personnelles donnaient de la puissance à ses préceptes; sans ces vertus nulle inspiration n'eût pu feire de lui la source d'une lumière et d'une force comme celles qu'il communique maintenant aux hommes.

Mes amis, j'ai essayé de vous montrer que la vertu, la pureté, la droiture de Jésus-Christ, sont les marques qui le caractérisent et l'honorent le plus, et qui constituent son droit à l'amour et au respect. Je ne puis rien vous montrer dans le Christ, de plus important que sa bonté éprouvée , victorieuse et parfaite. D'autres peuvent aimer le Christ pour des attributs mystérieux; je l'aime pour la droiture de son âme et de sa vie. Je l'aime pour cette bonté qu'il répandait en Judée, instruisant les ignorants, guérissant les malades, donnant la vue aux aveugles. Je l'aime à cause de cette charité universelle qui embrassait le publicain méprisé, le samaritain détesté, le païen retenu dans Tignorance, et qui cherchait à ramener le monde à Dieu et au bonheur. Je l'aime à cause de cet esprit indulgent, doux, patient, que nulle insulte, nul outrage, nulle injure ne purent vaincre; et

qui désirait aussi ardemment le repentir et le salut de ses ennemis que le bonheur de ses amis. Je l'aime, i cause de l'esprit de magnanimité, de constance, de droiture intrépidCt avec lequel, au milieu des périls et des obstacles , il se dévoua à Tœuvre que Dieu lui avait assignée. Je Faime à cause du zèle sage et édairé avec lequel il épousa les vrais ioiéréta, les intérêts spirituels de rhumanité, du zèle, qui le fit vivre et mourir ptm nous racheter de tout péché , pour nous former sur sa vertu divine* Je raime, enfin, à cause de son excellenoe morale ; je ne connais rien autre chose que je doive aimer. Je ne connais rien de plus grand dans le Créateur ni dans ses créature. Ge&i le plus glorieux don que Dieu accorde, le plus glorieux qui puisse nous venir de son Fils.

Vous voyez pourquoi je vous engage à nourrir en vous Vamour du Christ. Cet amour, je ne le recommande pas comme une surabondance de s^timent, comme une extase procurant une joie immédiate et qui déborde. Je le considère sous un jour plus éleyé. Je vous engage à aimer Jésus, afin que vous puissiez vous mettre en contact, en communion avec la vertu parfaite et devenir ce que vous aimez. Je ne connais de vrai bien, de bien durable que la perfection morale qui brille en Jésus- Christ. Vos richesses , vos ressources matérielles, voire bien-être, vos distinctions, sont pauvres, vils, méprisables , en comparaison de ce bien ; les préférer c'est s'abaisser, et se détruire soi-même. Puisse cette grande vérité pénétrer dans nos âmes, dans notre vie de chaque jour; au milieu des épreuves et des tentations ,| puissions-nous prouver que rien ne nous est plus cher que la v^tu du Christ I

L'AMOUR DTJ CHEIST

« Qu la grâce soit avec toni ctnx qui alouBt notre 1 Scigncvr JéMf-Cliria avee ilneérlté > (tni., ti, 24)

Dans le discouro précédent, j'ai considéré la nature et le fondement de l'amour du Christ. Le sujet est loin d'être épuisé. Aujourd'hui , après quelques remarques sur l'importance de cet attachement et sur le bonheur qu'il procure, je me propose d'appeler votre attention sur quelques erreurs en ce point qui sont répandues dans le monde chrétien.

Un atfachement vertueux purifie le cœur. Aimer ceux qui sont excellents, c'est recevoir la force de les imiter. C'est chose heureuse pour nous» quand une affection pure nait en nous» quand l'amitié nous unit à des âmes noMes et saintes. C'est chose heureuse pour nous quand un être de nobles sentiments » d'une vie consacrée à la bienfaisance y entre dans notre société , devient pour nous un objet d'intérêt, et par des rapports affectueux s'attache fortement nos cœurs. Combien de personnes ne font-elles pas remonter la pureté et l'élévation de leur &me à leur liaison avec un homme qui par la beauté de son caractère les a gagnés à l'amour et à la pratique de la vertu. Cet aperçu nous montre le service que Jésus-Christ a rendu à l'humanité, m

s'offant h elle comme un objet d'attachement et d'affection. En inspirant Tamour Jésus est bienfaiteur. Celui qui voit et sent les divines vertus de Jésus-Christ , celui qui comprend son caractère , qui est attiré et séduit par li^i , celui-là a gagné un immense secours dans sa lutte avec le mal et dans la recherche de la perfection. Et ce n'est pas seulement un secours, c'est le bonheur qu'il a gagné; car le véritable amour est par lui-même une noble jouissance. C'est le vrai plaisir d*un être raisonnable et moral, un plaisir qui ne laisse après lui ni amertume ni honte , qui n'énerve pas comme les amusements du monde, mais qui donne à Tâme de la force et un noble sentiment d'elle-même.

Notre nature est faite pour les attachements vertueux. Qu'elles sont fortes, qu'elles sont intéressantes les^affeC" tions de la vie domestique, les liens entre époux, pères et enfants. Mais le cœur n'est pas renfermé tout entier dans la famille ni même dans ce monde. Il y a des attachements plus sacrés encore, où Tinstinct n'a pas de part, qui ont leur origine dans nos plus nobles facultés; ceux-là sont moins tumultueux et moins passionnés que les affections de la nature, mais ils sont plus durables, plus capables de perfection, plus paisibles, plus nobles et plus doux. Tel est l'amour du Christ; après l'amour pour notre Créateur, c'est l'attachement le plus pur et le plus heureux que nous puissions former. Je voudrais animer en vous ce sentiment, et c'est pourquoi j'ai pensé qu'il serait bon de vous signaler quelques idées fausses qui ont nui, je crois, à cet attachement et en ont obscurci l'éclat.

Parmi les Chrétiens qui prennent le nom de Rationalistes, à cause de l'importance qu'ils attribuent à la

raison en mallère de religion, je crains que l'amour du Christ , n'ait perdu quelque chose de sa dignité par suite des fausses idées qu'on s en est faites. Il a trop souvent remplacé la religion pratique. Tout en faisant profession d'un fervent attachement pour Jésus, en plaçant la plus grande confiance dans ce sentiment, beaucoup de gens ont paru faire peu de cas des préceptes de Jésus, ils en ont même parlé comme de choses sans importance en comparaison de certaines doctrines sur la personne ou la nature du Christ, Ces erreurs énormes ont conduit h l'excès opposé. Elles ont surtout encouragé chez les gens calmes et sérieux l'idée que le grand objet du Christ avait été de donner une religion, d'enseigner la vérité éternelle, et que nous avons plus à nous occuper de sa religion que de lui. La grande question, dit-on, n'est pas de savoir ce qu'a été Jésus, mais ce qu'il a révélé. De cette façon on a établi une distinction entre Jésus et sa religion : et tandis que certaines sectes n'ont pour ainsi dire parlé que du Christ et de sa personne, d'autres se sont attachées aux principes qu'il a enseignés, en dédaignant le divin Maître. Je considère cela comme une erreur à laquelle quelques-uns de nous peuvent être exposés, et qui, par conséquent, mérite considération.

Je reconnais que Jésus-Christ est venu pour donner une religion, pour relever la vérité. C'est là sa grande fonction ; mais je maintiens que ce n'est pas là une raison pour dédaigner Jésus ; car sa religion a une liaison intime et particulière avec sa personne ; c'est de son caractèie qu'elle tire son autorité et ses preuves. Jésus c'est sa religion personifiée et visible. Le lien qui existe entre lui et son système est particulier. Il diffère complètement

de eeloi qui existait entre les philosophes de Fantiquité et leurs enseignements. Un sage de Tantiquîté, a écrit un livre ; que nous en connaissions ou non Fauteur, l'ouyrage a pour nous la même valeur. Mais il n'existe pas de Christianisme sans le Christ. Nous ne pouvons pas le coimaitre abstraction faite du Christ. Le Christianisme n'est pas un livre qu'a écrit Jésus. C'est sa parole , son caractère , son histoire , sa vie, sa mort , sa résurrection. OnFy retrouve partout. En Taîmant, nous aimons sa religion ; nous ne pouvons nous y intéresser qu'en considérant tout Féclat qu'il lui a donné en sa personne.

J'ai dit que la religion du Christ est très îraparfeiite sans lui ; par conséquent ceux qui mettent à part les préceptes, et prétendent qu'il sulBt de les suivre sans songer h leur auteur, se trompent grossièrement, et dépouillent la religion d'une grande partie de sa force. Mon intention n'est pas de déprécier les préceptes du Christ, considérés en eux-mêmes. Mais leur force ne peut être comprise et sentie que par ceux qui se rapprochent du divin maître, qui voient Fardeûr céleste de son affection quand il parle, qui suivent ses pas depuis Bethléem jusqu'au Calvaire, et trouvent l'expression de ses préceptes dans sa propre vie. Toutes ces choses sont presque de nouveaux préceptes pour moi, lorsque j'en associe l'idée avec Jésus. Le commandement qu'il me donne d'aimer mes ennemis , devient pour moi intelligible et clair, lorsque je me place près de sa croix et que j'entends sa prière pour ses meurtriers. Je comprends ce qu'il entendait par l'abnégation qu'il prêchait, lorsque je le vois renoncer aux douceurs de la vie, et sacrifier sa vie même pour le bien des autres, J'ap-

prends à connaître le véritable caraelbra de œtte bonté qui perfectionne la nature humaine, j'apprends à connaître comment elle joint le calme à Tardeur, la tendresse au courage, la condescendance h la dignité, la senabilité à l'action. Oui, la vie de Jésus, m'apprend tout cela comme nulle parole ne pourrait me l'ensei<» gner. Le même modèle m'instruit également de la nature de la piété. Le commandement d'aimer Dieu de tout mon cœur, si on n'eût fait que l'écrire, aurait pu me pousser à l'extravagance, au fanatisme et à raban<» don des devoirs ordinaires ; car l'excitation religieuse a une tendance particulière à l'excès ; mais en Jésus je vois un dévouement à Dieu, entier, parfait, toujours le même, et cependant sans la plus légère marque de pas« sion ; c'est le calme, c'est la possession d'une àme vertueuse qui aime un père. Jésus m'apprend par son exemple ce qu'aucune parole ne pourrait faire, comment il faut joindre le respect suprême du Créateur à une charité active , à l'accomplissement des devoirs ordinaires envers mes semblables.

Ce ne sont pas seulement les préceptes, ce sont les grandes doctrines du Christianisme qui ne font qu'un avec Jésus et ne peuvent être comprises sans lui. Par exemple, une des grandes doctrines du Christianisme, la plus grande peut-être, c'est l'intérêt que Dieu porte à toutes ses créatures, non seulement à celles qui sont bonnes, mais h celles qui sont mauvaises ; la miséricorde divine, c'est en Dieu le désir de réformer, de purifier et de rendre à jamais heureux ceux qui se sont souillés des crimes les plus noirs. Le véritable caractère de Dieu sous ce rapport, je le vois en effet dans sa providence, je le lis dans sa parole, chacune de ses mimifestations

excite ma reconnaissance. Mais lorsque je vois son fils sans tache et blen-ëimé , ce flls auquel Dieu a délégué sa puissance, et en qui il réside d'une façon particulière, lorsque Je le vois, dis-je, regarder les plus déchus et les plus méprisés d'entre les hommes, rejeter toute pompe extérieure afin de se mêler familièrement aux pauvres et aux dédaignés; lorsque je le vois s'asseoir à table avec le publicain et le pécheur, les inviter h s'approcher de lui comme d'un ami, permettre à la femme dont le contact était regardé comme une souillure , de lui arroser les pieds de ses larmes , et lorsque je l'entends au milieu d'une pareille compagnie dire : €f Je suis venu chercher et sauver ce qui était perdu, » alors je sens l'indulgence , la bonté, la clémence de ce Dieu dont Jésus fut le représentant et le ministre choisi, je le sens , comme jamais un enseignement abstrait ne me l'aurait fait sentir.

J'ajouterai encore une doctrine , celle de l'immortalité. J'apprécie toutes les preuves de cette grande vérité ; je cherche en moi et en dehors de moi quelque preuve qui m'assure que je ne dois pas périr dans le tombeau, que cette âme, avec ses pensées et ses affections, doit vivre, s'améliorer, devenir parfaite, et trouver ce bonheur qu'elle désire ardemment et qu'elle ne peut trouver sur la terre. En ce point l'enseignement du Christ est inappréciable; mais quelle force n'acquiert pas cet enseignement, quand je suis près de son sépulcre, quand la pierre s'écarte et que je vois le grand révélateur de l'immortalité, sortant dans sa puissance et son triomphe, s'élever à la vie et au bonheur qu'il a promis 1

Du commencement jusqu'à la fin le Christianisme est donc intimement lié à son divin prédicateur. Ce n'est

pas un système abstrait. Le Chrétien rationaliste qui considère ainsi le christianisme, qui en étudiant la religion en oublie le révélateur, est injuste envers elle. SU veut en voir et en sentir le pouvoir, il faut quïl la voie ardente, vivante, respirant, agissant dans l'esprit, dans le cœur et dans la vie de son fondateur. C'est là qu'il faut l'aimer. En d'autres termes , qu'il aime la personne de Jésus, il aimera la religion de la manière la plus convenable pour qu'elle devienne la puissance de Dieu pour le salut.

J'ai dit que l'amour du Christ, lorsqu'il est une affection rationnelle et éclairée , comprend l'amour de la religion tout entière ; mais rappelez- vous que je n'accorde ce mérite qu'à une affection éclairée ; cette affection n'est pas la plus ordinaire, ni Tune de celles qui s'acquièrent facilement. Il n'y a pas de sentiment qui demande à être cultivé avec plus de soin que celui-là. Peut-être que dans l'état présent du monde, nulle vertu n'est plus difficile à acquérir qu'un amour pur et intelligent pour Jésus. Il y a sans doute dans le monde chrétien beaucoup de ferveur pour Jésus. Mais permettez-* moi d'exprimer franchement ma pensée. Je ne le fais pas par manque de charité. Je le fais seulement pour avertir ceux qui sont chrétiens comme moi. Cette alfection pour Jésus me semble d'un mérite douteux pour la plus grande part. Dans beaucoup de cas c'est une ferveur déréglée qui diminue la force et la solidité de l'esprit, et qui remplace l'obéissance aux préceptes du Christ et les vertus qui ennoblissent l'àme. Dans ce qu'on nomme l'amour du Christ, il y a bien des choses que je ne désire ni pour vous ni pour moi. Je ne connais pas de sentiment qui ait plus besoin d'être affranchi d'erreurs

et d'abus , ausBi je me crois obligé de vous signaler quelques-unes de ses altérations.

D'abord je suis convaincu qu'on excite souvent pour le Christ un amour de basse espèce , en faisant de ses souffirances un usage peu judicieux. Si Ton analysait raiîection que beaucoup de personnes éprouvent pour Jésus, on trouverait comme principal mobile , je le crains » l'émotion excitée par la croix. Chez certaines classes de Chrétiens, il est ordinaire aux prédicateurs de représenter le Sauveur , ensanglanté, mourant, et de détailler son agonie jusqu'à ce qu'ils aient excité une sympathie naturelle; une fois assurés que ces profondes douleurs ont été supportées pour eux, les hommes s'abandonnent nteessairement aux plus tendres sentiments de leur nature. Il n'est pas dans mon intention de blûmer cette sensibilité. U est heureux que nous soyons touchés des souffrances d'autrui. Malheur à qiri n'a pas de larmes pour une agonie mortelle. Mais dans cette émotion , il n'y a pas de vertu, pas de mérite moral ; c'est déshonorer Jésus que de lui offrir en principal tribut un pareil sentiment. Je dis qu'il n'y a pas de vertu morale dans cette sensibilité. Être affecté , accablé de douleur par un crucifiement , c'est la chose la plus naturelle du monde. Qui d'entre nous, je le demande , qu'il soit religieux ou non, est jamais entré dans une église catholique, et y a vu Jésus attaché à la croix, la tête penchée sous le poids de la souffrance, les pieds et les mains percés de clous, le corps saignant de ses blessures ouvertes, qui de vous a vu cela sans être touché de ce spectacle? Supposez qu'en ce moment se lève devant vous une âgure humaine traversée par une lance, saignant au milieu de

nous> qui ne serait profondément ému^? Et lorsqu'un prédicateur, ayant quelque chose du talent de l'acteur, dresse, pour ainsi dire la eroix au milieu d'un peuple $ est-il surprenant que ce peuple soit subjugué? Je ne biâme pas ces appels au cœur humain. Dans les larmes de la pitié il y a quelque chose qui intéresse , qui encourage. Il y avait de la sagesse dans la con^ duite des missionnaires moraves au Groenland , qui , voyant que les naturels grossiers et barbares étaient complètement insensibles aux vérités générales, repré* sentaient de la manière la plus vive» les flots de sang que perdait Jésus» ainsi que son agonie ; en éveillant la sympathie, ils captivaient l'attention du sauvage qu'ils n'avaient pu iatéresser en parlant à sa raison ou à ses craintes. Hais une sensibilité ainsi excitée est tout autre chose que l'amour vrai et vertueux qu'on doit à Jteus- Christ; quand on la prend pour cet amour elle usurpe la place d'affections plus nobles. J'ai souvent été frappé du contraste qui existe entre l'usage que Ton fait de la croix dans la chaire , et la manière calme et sans passion avec laquelle les Évangélistes racontent les souffrances de Jésus. Ces témoins des derniers moments du Christ vous donnent dans leur simple langage les détails de cette scène, sans une seule remarque , sans ime seule parole qui annonce de l'émotion ; et si vous lisez les Actes et les Épîtres , vous n'y trouverez pas un seul endroit où les Apôtres aient cherché à faire un tableau touchant du crucifiement. Non ; ils honoraient trop Jésus, ils sentaient trop profondément la grandeur de son caractère , pour être émus comme on Test aujourd'hui par les circonstances de sa mort. Le respect, l'admiration , la sympathie , qu'exci-

tait son àme soblime, tous ces sentiments absorbaient la sympathie pour ses souffrances. La croix était pour eux la manifestation suprême d'une âme céleste; ils sentaient que ce supplice avait été supporté pour leur communiquer à eux et au monde une âme pareille; leur émotion était la sainte joie que leur faisait éprouver cette invincible et parfaite bonté. Être touché de la souffrance est peu de chose. Ce n'est pas la grandeur des souffrances du Christ sur la croix qui doit nous émouvoir profondément, c'est la grandeur d'âme avec laquelle il a souffert. C'est là, qu'en mourant, il prouva qu'il s'était dévoué tout entier à la cause de Dieu et de l'humanité. C'est-là qu'il laissa échapper les flots de son amour pour ses amis, ses ennemis et la race humaine. C'est la grandeur morale , c'est l'amour victorieux, c'est la force du principe qui donnent tant d'intérêt à la croix du Christ. Au travers des ténèbres qui l'entourent, au travers de ses blessures et de ses souffrances, pénétrons jusqu'à son âme ferme, désintéressée, pleine de foi. S'approcher de la croix afin de pleurer sur un ami sanglant et mourant, c'est perdre l'influence la plus importante du crucifiement. Il faut approcher de la croix, non pour nous abandonner à une sensibilité naturelle , mais pour acquérir de la fermeté d'esprit , pour fortifier nos âmes contre la peine et la souffrance toutes les fois qu'il s'agira du devoir et du bonheur des hommes. Vivre comme le Christ vécut, mourir comme le Christ mourut, nous sacrifier à Dieu, à la conscience, à toute cause vertueuse que nous pouvons servir, voilà les leçons que Jésus-Christ a écrites avec son sang. Sa croix doit nous inspirer un courage , une résolution calme et nous rei^drç supérieurs à toutes les tentations.

Je crains (cette crainte est-elle sans fondement ?) qu'une sympathie qui énerve plutôt qu'elle ne fortifie , ne soit trop souvent Teffet produit par le crucifiement. L'abattement avec lequel on s'approche et on s'éloigne trop souvent de la table du Seigneur, prouve, je le crains , qu'on comprend mal la principale utilité de ses souffrances ; on aime Jésus non comme une glorieuse victime qui mourut pour répandre son esprit sublime, mais comme un homme de douleurs , un ami courbé sous le poids de PafBiction.

En second lieu beaucoup de gens ont pour le Christ un amour d'une nature très imparfaite , par suite de la manière dont ils se considèrent eux-mêmes. Ils se font des idées déraisonnables de leur culpabilité, supposant qu'elle a son origine dans leur création même ; et puis leurs imaginations se représentent un abîme de flammes et de tortures, sur lequel ils sont suspendus, où la colère de Dieu va les précipiter, où Jésus seul peut les empêcher de tomber. 11 en est beaucoup, je le crains, qui attribuent à Jésus une compassion plus grande pour eux que celle qu'ils supposent chez Dieu. Son cœur est plus tendre que celui du Père universel, et cette tendresse ils la voient en ce qu'il les arrache avec une force toujte-puissante à un chitiment épouvantable et infini, à des flammes éternelles. Que Jésus, ainsi considéré, excite fortement l'esprit, devienne l'objet d'un attachement très vif, c'est un effet à peu près infaillible ; mais Taffection qui est excitée de cette manière a peu de valeur. Que l'Univers me paraisse enveloppé de ténèbres, que le trône de Dieu ne répande plus d'autre lumière que celle des éclairs destructeurs , que Jésus soit pour mon àme épouvantée et désolée le seul objet qui l'écIaire

et Pencaurage, sans doute une reconDaissanee dér^ée me portera vers lui d'une manière tout aussi irrésistible que rinstinct pousse Fanimal vers ses petits. Je suis affii^, et je dois l'être, des moyens dont on se fiert pour faire de Jésus un être intéressant. On dépouille même le Père infini de sa gloire, pour entourer d'éclat le Fils. On peint la condition de Fhomme sous des couleurs effrayantes , qui couvrent le Créateur d'une honte indicible , et cela pour grandir l'œuvre de salut chez le Christ. L'homme est dépouillé de toutes les facultés qui en font un être responsable, son Ame est livrée à la terreur, l'avenir n'est plus éclairé que par les flammes qui doivent le consumer, et cela pour qu'un libérateur semble plus nécessaire ; lorsque , dans cet état d'agitation, l'âme, qui ne peut plus se maîtriser, est emportée par une fièvre de reconnaissance vers Jésus , on croit qu'elle est sanctifiée. Cette reconnaissance égoïste et déraisonnable on l'appelle vertu. Un pareil amour n'a aucun mérite moral. Ce n'est pas le libre tribut de l'âme, ce n'est pas un sentiment que nous cultivions avec soin parce que nous en sentons la pureté et la noblesse, c'est un sentiment instinctif, déréglé , égoïste. Supposez, mes amis, que, dans une nuit orageuse, vous vous trouviez poussés vers une cataracte dont les mugissements annoncent la destruction qui vous attend, et qu'un de vos semblables, homme d'une grande énergie , se précipite au milieu des ténèbres et vous ramène au rivage ; ne Tembrasseriez-vous pas avec reconnaissance? Mais cette émotion indiquerait-elle que votre caractère a changé? Ne la ressentiriez-vous pas, quand bien même votre sauveur n'eût agi que par un entraînement involontaire , alcH^ même que son carao-

tère serait vieieux ? N'est-ce pas là an mouvement néeessaire de la nature, le passage de la terreur à la joie ? Je ne prétends pas le condamner ; je dis seulement que ce n'est }pas là de la vertu. C'est rendre à Jésus un pauvre hommage; Jésus mérite quelque chose de plus pur et de plus noble.

Pour rendre Jésus plus nécessaire, on exagère le malheur de la condition humaine, on dégrade ainsi Famoor des hommes pour Jésus en les accoutumant à attribuer au Christ un caractère bas et commun. Pesez bien cela. Ceux qui se représentent la race humaine tout entière comme tombant par suite d'une corruption héréditaire dans un abîme de larmes et de souffrances éternelles, considèrent naturellement Jésus comme un être dont la compassion est infinie ; une pitié irrésistible le pousse au secours de ces malheureuses victimes, car telle est rémotion qu'excite un pareil spectacle. Or, cette compassion qu'on ne peut maîtriser et qu'éveille la vue d'une extrême misère , est une vertu très ordinaire ; cependant, je crains que ce ne soit là le caractère qu'on attribue avant tout à Jésus. Ce caractère ne prouve certainement pas une vertu extraordinaire , car c'est une impulsion toute instinctive. Mes amis, si vous voyiez des millions et des millions d'hommes sur le bord d'un gouffre de feu, où les attendent des tortures qui se prolongeraient de siècle en siècle ; si les cris des millions de victimes déjà plongées dans l'abîme perçaient vos oreilles, pourriez-vous empêcher la pitié de vous maîtriser , ne supporteriez - vous pas de bon cœur des heures et des jours de souffrance infinie afin de sauver ces millions de malheureux ? Est-il quelqu'un qui n'ait pas assez de vertu pour cela? J'ai

connu des hommes d'un caractère ordinaire, qui, sous le coup de l'émotion ont risqué leur vie, pour sauver leurs semblables de maux infiniment moins grands que ceux que nous supposons ici. Peindre le malheur des hommes avec des couleurs de feu et de sang , attribuer au Christ la compassion qu'un tel malheur doit ^veiller, et en faire le principal attribut de son âme, c'est, il me semble, enlever à Jésus sa grandeur, et affaiblir son droit à notre amour. Je n'aperçois chez Jésus rien de cette compassion irrésistible qu'on lui attribue souvent. Rarement il montra une émotion vive. Il se distinguait par le calme, par la fermeté, par la dignité. Jésus avait une àme trop élevée pour qu'elle fût absorbée et entraînée par la pitié ou toute autre passion* Certes il ressentait profondément les souffrances et les douleurs humaines, mais sa sympathie était pour l'âme, avec ses fautes et ses maladies morales, et surtout avec sa capacité de progrès , de grandeur et de gloire éternelles. 11 sentait qu'il avait mission d'encourager et d'élever des êtres immortels. La pensée qui l'animait et le soutenait, c'était de communiquer une immense vertu à Tâme , même la plus dépravée, bien dont l'idée seule implique un caractère élevé, bien suprême qui jusqu'ici n'a été qu'entrevu par les disciples les plus parfaits du Christ. C'est le dévouement avec lequel Jésus s'est consacré à cette fin sublime, qui constitue sa gloire; ce n'est qu'autant que nous en comprenons la grandeur que nous pouvons éprouver pour Jésus l'amour auquel son caractère lui donne des droits.

J'ai indiqué les causes diverses qui ont contribué à abaisser et à dégrader l'affection que les hommes portent à Jésus-Christ. L'influence de ces causes me

semble grande. Je ne connais pas de sentiment plus suspect que l'amour qu'on a communément pour le Christ. Il n'est pas facile en vérité de l'aimer d'un véritable amour. Comme, après Tamour de Dieu, ce sentiment est le plus pur et le plus noble que nous puissions cultiver , il demande Texercice de nos meilleures facultés. Vous devez tous sentir que la condition indispensable de cet amour, c'est de comprendre le caractère de Jésus. Mais ce n'est pas chose aisée. Pour y arriver, il ne faut pas seulement lire et étudier avec soin Thistoure du Christ ; un autre travail plus important est nécessaire. Il faut que nous commencions sérieusement à mettre en pratique la connaissance imparfaite que nous avons actuellement du Christ , et à nous régler sur lui autant que nous le pouvons dès à présent. Pour comprendre un èfre vertueux, rien n'éclaire et ne fortifie l'oeil de l'esprit, comme de lui ressembler. Nous ne connaissons jamais un grand caractère que lorsqu'il s'est produit en nous quelque chose de pareil à lui. Il n'est pas de force d'intelligence, il n'est pas d'étude capable de faire comprendre Jésus à un esprit égoïste et sensuel. Un nuage l'enveloppe; mais qu'il dompte le mal qu'il a en lui, le nuage se dissipera, Jésus se lèvera devant lui comme un soleil resplendissant , et excitera en lui l'affection la plus ardente et la plus éclairée.

Je termine par deux réflexions. Pour aimer le Christ, vous voyez combien il est important de comprendre nettement pourquoi il est venu dans le monde. Les idées basses qu'on a généralement sur ce sujet exercent une funeste influence sur notre caractère tout entier, et surtout sur nos sentiments envers le Christ.

On suppose que le Christ est venu pour nous sauver d'un enfer extérieur , pour subir les châtiments d'une loi extérieure. Une telle bonté serait certainement digne de louanges; mais c'est une bonté d'un ordre inférieur. Ce qui fait la gloire et l'éclat particulier du caractère du Christ, c'est qu'il s'est consacré à accomplir la délivrance intérieure, morale, spirituelle, du genre humain. Il sentait profondément le prix et la grandeur de l'àme humaine. Ses regards allaient au delà de l'état présent des hommes, au delà des ombres épaisses de l'idolâtrie, de la superstition et du vice, et il voyait en chaque être humain une âme d'origine divine, douée de facultés divines, qui pouvait être délivrée du mal, qui pouvait devenir l'image et le temple de Dieu. La grandeur de Jésus fut de se dévouer pour exciter une* force puissante dans l'âme humaine , pour allumer en nous une flamme céleste , pour nous inspirer une espérance inépuisable, et jeter en nous les fondements d'une paix que rien ne saurait troubler. Sa grandeur consiste dans la grandeur et la sublimité de l'énergie qu'il communique à l'âme humaine. Voilà sa principale gloire. Détourner la souffrance et le châtiment est une œuvre secondaire. C'est parce qu'on méconnaît ces vérités , que l'éclat du caraclère du Christ est encore aujourd'hui, je le crains, très obscurci, et que quelques-uns de ceux qui pensent le comprendre le mieux sont peut-être ceux qui le connaissent le moins.

Ma seconde réflexion est celle-ci. Si les idées principales de ce discours sont justes, l'amour de Jésus- Christ dépend donc très peu du rang que nous lui assignons dans l'échelle des êtres. D n'est pas de sujet qui ait donné lieu à d'aussi vives disputes entre les

Chrétiens, et cependant Timportance n'en est que secondaire. Connaître Jésus-Christ, ce n'est pas connaître la place précise qu'il occupe dans Tunivers. C'est quelque chose de plus; c'est pénétrer jusque dans son esprit, approcher de son Ame , comprendre sa pensée, voir ce qu'il sentit, ce qu il voulut, ce qu'il aima; suivre l'action du principe pur et céleste qui était en lui, qui le fit venir au milieu de nous comme un ami , et vivre et mourir pour nous. Je suis convaincu que les controverses sur la personne du Chris! , ont sous un rapport fait beaucoup de mal. Elles ont détourné l'attention de son caractère. Supposez que comme Américains nous nous occupions à discuter où naquit Washington, et de quel endroit il venait lorsqu'il parut à la tète de nos armées; supposez que l'ardeur de ces discussions nous fasse oublier son caractère et son génie, les vertus qui le distinguaient, les rayonnements de cette âme noble et généreuse : que notre étude serait vaine 1 Quel est celui qui comprend Washington ? Est-ce celui qui peut fixer d'une manière positive son rang dans la création, raconter l'histoire de ses jeunes années, dire sa condition présente ? Ou plutôt n'est-pas celui pour qui l'toie de ce grand homme n'a pas de mystères, qui sympathise avec ses nobles desseins, qui conçoit Ténergie avec laquelle il épousa la cause Je la Hberlé et celle de sa patrie, et qui, à force de l'admirer, se sent animé de la môme énergie divine? Il en est de môme à Tégard de Jésus: les questions qu'on a agitées i5ur son ran^ et sa nature sont d'une médiocre importance. Sa grandeur ne tenait pas à sa conditiOTi, mais à sa pensée, à son esprit, à son but, h son désintéressement, au dévouement calme et sublime avec lequel il s'est

consacré à raccomplissement des grands desseins de Dieu.

Chers auditeurs, l'événement le plus intéressant dans rhistoire de Thumanilé , c'est qu'un être comme Jésus soit venu dans notre monde , pour délivrer nos âmes de tout mal , pour les amener à Dieu, pour créer le ciel en elles , et les préparer ainsi pour le ciel. De tous nos privilèges, le plus grand, c'est que Jésus soit mis à notre portée, et soit offert à notre imitation, à notre confiance, à notre amour. L'aimer d'un amour sincère et éclairé est tout à la fois un honneur et un bonheur pour nous, une source d'actions vertueuses, de constance dans la souffrance, et d'espérance immo^ telle. Mais rappelez-vous que ce sentiment ne se développe pas de lui-môme^ Il faut l'exciter et le cultiver. Il faut rapprocher de vous Jésus, tel qu'il vit et agit dans l'Évangile. Il faut vous unir à lui dans Tinslitution qu'il a établie d'une manière spéciale pour sa commémoration. Il faut demander à Dieu dans vos prières qu'il fortifie votre amour pour le Sauveur. Il faut apprendre la grandeur et la bonté de Jésus, en apprenant la grandeur et la destination des âmes qu'il est venu sauver et rendre heureuses. Enfin, il faut obéir à ses préceptes, et par cette obéissance purifier et fortifier vos ômes, afin de le connaître et de l'aimer davantage. « Que la grâce soit avec tous ceux qui aiment notre Seigneur Jésus-Christ avec sincérité ! *

DE

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