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CHAPITRE V

L'opposition à l'Eglise au Moyen Age.

Les réactions de la pensée religieuse, de l'esprit

scientifique et de la pensée libre.

1. La pensée religieuse indépendante. — La doctrine d'Amaury de Bène. — Sa condamnation par divers conciles. — Son extension. — L'influence d'Averroès. — Caractères généraux de sa doctrine. — La résistance de l'Eglise. — Son insuffisance et ses capitulations.

n. La science sous les espèces des sciences occultes. — L'opinion courante à leur sujet. — Incertitude première de la doctrine de l'Eglise. — Elle se précise dans le sens de la crédulité et de la rigueur à partir du xm" siècle. — Influence de la papauté. — Rôle de l'Inquisition, qui fait de la sorcellerie une hérésie. — Déplorables conséquences de cette politique de l'Eglise.

m. La science proprement dite. — Ce qu'elle est au Moyen Age. — L'influence d'Aristote pourrait la développer. — L'exemple de Roger Bacon. — Il devance l'avenir et est perdu pour son temps. - La pensée libre. — Elle existe au Moyen Age. — Dans quelles limites. — La surveillance de l'Eglise sur les livres.

IV. Les moyens d'action de l'Eglise contre ses ennemis. — L'excommunication. — L'appel au bras séculier; pourquoi il y répond : l'hérésie péril social. — Développement de l'intolérance dans l'Eglise. — Organisation de l'Inquisition. — Sa procédure et son esprit. — A-t-elle rendu service à la religion? —

V. Conclusion sur l'état d'esprit du peuple au regard de la religion et de rEgli.se. — Périls que recèle l'évolution propre de l'Eglise.

II est remarquable que la plupart des hérésies doctrinales sérieuses, sorties des milieux intellectuels au Moyen Age prennent la forme panthéiste et se présen-

tent comme des réactions du vieil esprit néo-platonicien, retrouvé soit dans les écrits de Scot Erigène, soit dans ceux des docteurs arabes.

Au début du xiii^ siècle un théologien de Paris, fort réputé, nommé Amaury de Bène (-}- vers 1204) s'en alla puiser dans le De divisione naturae, de Scot Erigène, l'inspiration d'idées tout à fait subversives ^ Non seulement il professe que Dieu et l'Univers sont un seul Tout, que toute chose est en Dieu, comme Dieu est en toute chose, ce qui restaure le panthéisme, mais il rejette toute la sotériologie de TEgiise, imaginant qu'après avoir connu le règne du Père, puis le règne du Fils, le monde en est maintenant à celui du Saint-Esprit, incarné dans chaque homme. Chaque homme est donc membre de Dieu et porte en lui son guide divin. Alors plus de sacrements, plus de loi ecclésiastique, et même plus de loi évangélique, plus de détermination externe du bien et du mal. Amaury allait, semble-t-il, plus loin encore, ou, du moins, ses disciples y sont allés : jusqu'à nier la survivance de l'homme et la résurrection et, par suite,; l'existence du paradis et de l'enfer, lesquels sont vrai-i ment à chercher sur terre, dans le calme ou le trouble de l'âme, dans le repos de la connaissance ou la stérilei agitation de l'ignorance.

Ces idées, où se croisent les influences de la spéculation d'Erigène et celles de la mystique des Spintuels, furent condamnées par divers conciles (à Paris, en 1209 et au Latran, en 1215), et les exécutions commencèrent à Paris, en conséquence de la décision conciliaire : une dizaine de fidèles d'Amaury, furent brûlés. De plus, défense sévère fut faite de lire en public, ou dans le privé, les écrits d'Aristote, par lesquels Amaury prétendait justifier ses audaces hérétiques. Plus tard (1225) Honorius III ordonna encore de détruire le De divisione naturae d'Erigène, qui semblait leur source première.

1. Cf. Delacroix, Mystiques, p. 32 et s.; Ueberweg, Gesch. der Philosophie \ t. II, p. 222 et s.

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Les Amalriciens se répandirent néanmoins; leurs doctrines gagnèrent des clercs et contaminèrent un certain nombre de couvents. Par ailleurs, ils s'adaptèrent aux besoins de divers milieux populaires, pour lesquels ils rédigèrent en langue vulgaire de petits écrits de propagande faciles ù comprendre et cet elTort semble spécialement intéressant venant d'hérétiques engendrés par l'Ecole. A la fin du siècle leurs doctrines se retrouvent chez Simon de Tournaij [-\- 1293). Pour l'ordinaire, ils sont difficiles à distinguer des Ortlibiens et Frères du libre Esprit et ils durent à côté d'eux, pratiquant plus ou moins avec eux l'endosmose doctrinale.

Un autre grand danger menace l'Eglise, dans le second quart du xin' siècle; il sort de l'influence du philosophe arabe Averroès qui a tiré d'Aristote, et surtout de ses commentateurs arabes, une sorte de matérialisme transcendant très redoutable '. lien vient à professer que toutes les religions sont œuvres humaines et, au fond, se valent; on choisit entre elles pour des raisons de convenances personnelles ou de circonstances. En même temps, il ruine la croyance à la création ex nihilo et celle à la résurrection ; il nie la réalité de la vie future personnelle, et réduit la Providence à une finalité très vague. Il prend soin, assurément, de distinguer entre la foi et la raison, mais c'est pour les opposer l'une à l'autre et accepter que, sur le même point, on puisse en foi conclure dans un sens et en raison dans un autre. Il est clair que semblables conflits laissent la foi en mauvaise posture. Ces thèses trouvent des partisans plus ou moins décidés et plus ou moins complets, mais nombreux, dans les Ecoles et elles y provoquent, tout au long du xni* siècle, une série d'a/faires qui occupent fort les autorités ecclésiastiques. Elles exercent également une influence considérable dans les pays en contact avec les

1. Cf. Renan, Averroès et VAverroismeK Paris, 1882; — Mandonnct, Siger de Brabant et l'Averroïsme latin au XIII' siècle. Fribourg, 1899.

Arabes, l'Espagne et l'Italie. Le fameux conte des Trois anneaux^ de Boccace, est, de ce point de vue, très caractéristique et non moins l'indignation de Pétrarque, qui attribuait à l'action de l'averroïsme l'indifférentisme qu'il voyait à la mode dans la République de Venise.

D'aucuns, imbus de modernisme, professent jusque dans les Ecoles de Paris ou d'Oxford, que la philosophie doit être indépendante de la théologie et qu'au reste la foi chrétienne fait obstacle au progrès du savoir. Et cependant que l'archevêque de Paris, Etienne Tempier condamne 9i9 erreurs des averroïstes, en 1277, que l'archevêque de Ganterbury et l'Université d'Oxford suivent son exemple, une espèce de croisade s'organise parmi les docteurs orthodoxes contre Vincrédulité nouvelle qui, des Ecoles, descend dans les basses classes sous la forme d'un matérialisme épais, si bien que rinquisition s'en préoccupera, par exemple à Carcassonne et à Pamiers, au début du xiv^ siècle.

Du reste, cette croisade intellectuelle ne réussit pas beaucoup mieux que les autres ; certains docteurs, tels le fameux Raymond Lulle (-}- 1315), se laissent contaminer par les doctrines qu'ils prétendent ruiner. Aucun ne trouve les arguments décisifs contre l'averroïsme et il finit par s'imposer à la tolérance, d'ailleurs inconcevable, de l'Eglise, soit en s'enfermant dans de petits cénacles (par exemple à Padoue et à Bologne), soit en s'estompant, sous des apparences rassurantes, dans un syncrétisme assez surprenant. On voit s'y combiner aux spéculations du philosophe arabe, les postulais essentiels de la dogmatique orthodoxe et des divagations sur les rapports des induences astrales et de la destinée humaine.

La transition entre la philosophie en opposition à l'Eglise et la science véritable de môme tendance est

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ainsi marquée par l'astrologie et les sciences occultes : la magie, en y rattachant son empirisme qui est la sorllerie; car la magie est une entreprise qui veut domir et conduire la nature, en prétendant connaître ses ressorts secrets et les moyens de les mettre en action. C'est, du reste, un lamentable chapitre de l'histoire de l'Eglise que celui qui nous retrace sa lutte contre les sciences occultes *. Je n'ai point dessein de le raconter ni même de le résumer ici et je n'en veux retenir que ce qui peut illustrer la conclusion que je cherche à établir, savoir que, sous l'apparence dune domination sans conteste, la puissance cléricale est, durant le Moyen Age, environnée d'adversaires de tout genre. La croyance en la réalité de la science magique, en la valeur de l'astrologie, en la puissance de la sorcellerie était un héritage de l'Antiquité ; elle avait trouvé des adeptes chez tous les peuples; le folklore l'entretenait de ses innombrables racontars et elle se justifiait par quantité Je ces pseudo-expériences qui fortifient chez les ignorants la foi dogmatique à l'absurde. Nous avons dit à plusieurs reprises que la conquête de l'Occident par le christianisme n'avait pas détruit ce vieux fonds hétérogène de superstitions diverses. En l'espèce, il s'était transposé, pour la plus grande partie, en s'adaptant à la foi chrétienne. Evidemment l'astrologie, qui était la science de l'avenir cherchée dans la position relative des astres, censés exercer sur la destinée humaine une influence souveraine, demeurait à part, encore qu'on la' pût rattacher à la vérité divine, puisque c'était Dieu qui avait créé le firmament. Et, de fait, plusieurs hauts dignitaires de l'Eglise, tel le cardinal Pierre dAilly, à la fin du XIV* siècle, ne crurent point manquer à l'orthodoxie en prônant et en pratiquant ce qu'on nommait

1. De Cauzons, La magie et la sorcellerie en France, Paris, s. d. 4 vol.; voy. ici les deux premiers; Lea, Uist. de l'Inquisition, t. III, ch. VI et vif ; Français, L'Eglise et la sorcellerie, Paris, 1910, le»^ 3 premiers chapitres.

alors ïastronomie judiciaire. Il en allait tout autrement de la magie, qui, pour autant qu'elle tenait à la religion chrétienne, prétendait faire agir le Diable en personne, par contrainte quelquefois, par entente le plus souvent.

Pendant longtemps l'Eglise, au Moyen Age, n'eut pas de doctrine bien ferme au regard de la magie et de la sorcellerie, et il est même assez curieux que les traditions juives et romaines, si redoutables aux sorciers et magiciens, n'aient pas dès l'abord, fixé son opinion. Tantôt les autorités eccclésiastiques traitent de niaiseries les pratiques des magiciens, tantôt elles les condamnent comme des survivances de superstitions païennes, tantôt elles ont l'air de les prendre au sérieux, comme le font généralement tous les laïques en ce temps-là; mais, dans ce cas même, elles se contentent d'user contre leurs adeptes des censures ecclésiastiques ordinaires. Vers la fin duxii^ siècle, elles semblent même s'en désintéresser tout à fait. C'était une attitude très sage et le vrai rôle de l'Eglise était d'essayer d'éclairer les ignorants et les sots, qui, partagés entre la confiance et la terreur au regard de la magie et de la sorcellerie, réclamaient le bûcher pour les sorciers et les magiciens.

Tout au contraire, à partir du xiii* siècle, elle se mit à donner, avec l'Inquisition, dans le sens de la plus aveugle crédulité et se laissa aller à permettre, puis à encourager, une répression terrible qui, pourtant, multiplia le mal au lieu de le guérir. Il arrive encore au XIV* siècle que les hommes de bon sens se trouvent en majorité dans une assemblée ecclésiastique (tel le synode de Trêves de lolO, ou le concile de Prague de 1349) et qu'ils y nient la réalité véritable de toutes ces diableries redoutables, en les qualifiant, comme il convient, de niaiseries ou d'illusions. Ces salutaires réactions de la raison se font de plus en plus rares et plus faibles à mesure que les tortionnaires arrachent aux misérables prévenus des aveux plus précis et plus horrifiques et que l'autorité suprême, la Papauté, prend

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j dans l'affaire une position plus nette. Jean XXII, au • XIV* siècle, et Innocent VIII, au xv-, se montrent, au ; regard des arts maudits, d'une crédulité et, en consé- I quence, d'une férocité qui fixent définitivement l'attitude de l'Eglise. Dès longtemps, d'ailleurs, les docteurs font chorus avec le populaire et saint Thomas lui-même a pris la peine de démêler et d'éclaircir définitivement l'intéressante question des incubes et des succubes I

Depuis 1320, par décision de Jean XXII, et mis à part une courte suspension de ses pouvoirs en la matière ' (de 1330 à 1374), l'Inquisition connaît des crimes de magie et de sorcellerie ; elle apporte à les découvrir et à les châtier] sa méthode infaillible et son zèle meurtrier. Certains de ses membres acquièrent même dans cette spécialité une renommée qui dure encore, tel le dominicain Sprenger, qui opère en Allemagne dans le dernier quart du xv« siècle et dont le Marteau des sorcières [Malleus vialeficarum), paru à Cologne en 1489, est resté comme le manuel théorique et pratique du parfait inquisiteur en matière de sorcellerie '. La gloire de Sprenger balance, dans les annales de l'Inquisition allemande, celle de cet effroyable Conrad de Marbourg (-|- 1233), qui s'était acharné avec tant d'âpreté contre les Cathares, les Vaudois et autres hérétiques. Du reste, « traitée » par l'Inquisition, la magie devient une hérésie, et de toutes la plus redoutable, assure Sprenger, puisquelle n'est rien moins que le culte du Diable opposé à celui de Dieu, Déjà Conrad de Marbourg avait découvert, disait-il, cette aberration chez une secte plus ou mouis rattachée aux Frères du libre Esprit, qu'il nommait Tes Lucifériens et qui empoisonnait lAllemagne de son temps.

Ce qui est beaucoup plus certain, c'est que l'autorité de l'Eglise a profondément enraciné dans la crédu-

1. Il a été souvent réimprimé et, jusqu'à sa mort, Sprenger l'a complété et perfectionné. L'édition de Lyon ,1669) la meilleure, comporte 4 vol. in-4''.

lité populaire et dans la pauvre cervelle des détraqués cette lamentable aberration de la sorcellerie, et qu'aucun autre exemple ne vaut plus que celui-là pour prouver combien l'Eglise, loin de dominer toujours de sa vérité infaillible les préjugés et les erreurs de tous les temps, les a, au contraire, subis et parfois consolidés et justifiés. En l'espèce, son propre* s'était produit à rebours puisque ayant commencé par faire un dogme de la croyance à l'irréalité de la magie-sorcellerie, elle aboutissait à considérer cette pseudo-science comme une hérésie, c'est-à-dire à l'authentiquer.

La plaie honteuse iras'élargissant sans cesse, spécialement au xvi'^ siècle, et il faudra un long effort d'expérience, de réflexion et de science véritable pour la guérir très imparfaitement 1. Les maux de toute sorte et spécialement les souffrances horribles de pauvres créatures humaines, dont l'Eglise est, en l'espèce, responsable, seraient difficilement exagérés ; mais il est juste de remarquer qu'en les semant à pleines mains, elle n'a guère fait que répondre à ce que les contemporains de ses victimes attendaient d'elle presque unanimement et que c'est seulement au regard de l'historiettj d'aujourd'hui qu'elle apparaît, en la circonstance, comme] la grande puissance d'obstruction à la recherche et l'expérience d'oîi devait sortir la science.

On comprend bien que je n'entends nullement confondre la magie avec unescience,non plusqueje ne prends l'art spagirique pour la chimie et n'identifie l'astrologie à Tastronomie; je veux seulement dire qu'il y avait, d<

1. Aujourd'hui encore la croyance aux sorciers persiste danBj nombre de pays chrétiens et, comme l'Eglise n'a pas répudié ses doctrines médiévales à leur sujet, il n'est pas rare de rencontref des catholiques relativement instruits qui les prennent au pied del la lettre. J'en connais. On n'a d'ailleurs pas oubli»' l'étonnante mys-J tification organisée, naguère (de 1895 à 1897), par Léo Taxil, eai exploitant la foi au Satanisme, vivace dans certains milieux catholiques éminemment distingués; sou succès dépassa toutes seftj espérances.

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fait sinon d'intention, dans toutes les sciences occultes, quelque élément, variable de l'une à l'autre, de l'esprit d'observation et d'expérience. Cet esprit, mal appliqué d'abord, se redresse peu à peu lui-même et marche vers la science. D'une vérité éclatante au regard de l'alchimie et de l'astrologie, cette observation n'est pas dépourvue de sens même vis-à-vis de la magie. Aussi, sous un de ses aspects, fût-ce, si l'on veut, le moins apparent, sinon le moins important, l'opiniâtre persécution menée par l'Eglise contre la magie et la sorcellerie est déjà une lutte contre la science.

De science proprement dite, nous n'en voyons guère au Moyen Age, où l'on cherche surtout à s'assimiler, parfois bien gauchement, ce que les anciens ont su, ou cru savoir; et il paraît vraisemblable qu'il n'y en a pas beaucoup plus que nous n'en voyons^. Pourtant, lorsque commencèrent à se répandre les écrits d'Aristote touchant la physique et l'histoire naturelle, il n'était guère possible que ne se ranimassent point quelque peu le goût pour les connaissances expérimentales et un certain sens de l'observation. Assurément l'Ecole n'était point portée à s'arrêter sur cette partie de l'œuvre du Stagyrite, qui recelait pour elle un si grand péril, et, pour autant qu'elle la considérât, elle inclinait à y chercher le dernier mot de la connaissance beaucoup plutôt qu'une méthode pour l'accroître.

Cependant il fut au moins un homme, un admirable génie, qui sut voir en Aristole le maître d'un ravivai de la science et qui, en partant de ce que lui enseignait le

i. Cf. Duhem, Eludes sur Léonard de Vinci; ceux qu'il a lus. Paris, 1906; Ch. V. Langlois, La connaissance de la nature et du monde au Moyen Age. Paris, 1911, qui étudie un certain nombre d'ouvrages de vulgarisation scientifique particulièrement réputés au Moyen Age et dont pourtant l'ineptie déconcerte.

philosophe grec, poussa énergiquement son chemin en avant; c'est un franciscain d'Oxford, nommé ^o^er Bacon (1214-1294), le doctor mirabilis. Tout l'intéresse : théologie, philosophie, mathématiques, physique, astronomie, médecine et spécialement chimie. Certes, il n'arrive pas à se dégager dans le détail de tous les préjugés de son temps ; ainsi croit-il encore à la réalité de la pierre philosophale et à la possibilité des horoscopes; mais c'est un esprit très positif, qui ne décide que sur expérience ou bonnes raisons. Et là où il semble accepter les opinions courantes, c'est qu'il na pas eu le loisir de s'enquérir par lui-même : par exemple il n'a jamais cherché la pierre philosophale, ni pratiqué l'astrologie judiciaire. D'instinct et presque sans le vouloir, mais inévitablement, il est la vivante contradiction de toute la pensée ecclésiastique du xiii* siècle : il répugne à la dialectique creuse, à la virtuosité verbale, à la spéculation purement métaphysique, à la superstition du passé, au respect aveugle de la tradition; il lui faut en toutes choses des faits et des précisions. Or on dit qu'à son lit de mort, il confessait mélancoliquement: « Je me repens de m'êlre donné tant de mal pour détruire l'ignorance. » Mot apocryphe probablement, mais qui exprime pourtant une grande vérité : Bacon dépassa son temps et son effort fut perdu pour lui. 11 n'est pas sûr qu'il ait été, comme on l'a prétendu souvent, rigoureusement persécuté, ni même qu'il ait passé en prison une grande partie de sa vie; mais il est certain que ses supérieurs s'inquiétèrent de ses recherches et, lui appliquant à la lettre les plus étroites contraintes de l'ordre, le réduisirent au silence. Il fut un précurseur, à la fois parce qu'il rouvrit la route de la science depuis longtemps fermée et parce qu'il fit l'épreuve de la résistance que l'Eglise opposera au progrès des connaissances positives sur le monde et la vie *.

1. Bibliographie dans The Catholic Encyclopedia, t. XIII, p. 116.

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Il est pourtant certain que, tout au long du Moyen Age, des hommes se sont rencontrés dont la pensée a su se dégager de l'empire des affirmations orthodoxes et se développer librement; mais l'Eglise, qui ne pouvait les empêcher de réfléchir, ne les a jamais laissés maîtres de répandre leurs opinions à leur gré, et c'est souvent parleur seule condamnation que nous les connaissons. Tant qu'ils demeuraient dans la spéculation pure, hors de toute réalisation pratique contraire à celle de l'Eglise et ne s'adressaient qu'à un fout petit nombre d'auditeurs, en prenant, bien entendu, de sérieuses précautions de langage, ils arrivaient à se faire tolérer beaucoup plus que nous ne le pourrions croire au premier abord. On n'aurait aucun mal à trouver chez plus d'un maître de la scolastique, tel Richard de Saint-Victor ou Pierre Lombard lui-même, une liberté d'examen et de pensée assez surprenante. Il arrivait même que sortît de l'Ecole un esprit tout à fait indépendant, tel ce bachelier Nicolas d'Autricure, qui, en 1348, osait soutenir devant les Maîtres de Sorbonne qu'il fallait rejeter Aristole et chercher à pénétrer directement la nature, que l'existence de Dieu ne peut être prouvée et que l'univers est à la fois infini et éternel. Toutefois, en règle générale, quiconque s'aventurait hors des limites que je viens de marquer n'allait pas loin, ni longtemps; les autorités ecclésiastiques veillaient. Au xiv<= siècle, l'usage s'établit, en Italie et en Allemagne, de faire approuver par elles tous les livres qu'on publiait; il passa en France, où les théologiens se hâtèrent de l'enraciner, fort avant que François I®"^ n'en fit une obligation légale. Désormais tout livre de théologie, de philosophie ou de science non approuvé est, ipso facto, suspect et condamnable. Ainsi la pensée libre, déjà si peu favorisée par le milieu où elle se développe, si sporadique à la fois et si isolée, se trouve privée de tout moyen de rayonnement. Elle est réduite à la propagande occulte, nécessairement très restreinte et encore plus hasardeuse; elle ne peut pas

acquérir d'influence. Il est pourtant intéressant pour nous de constater qu'elle existe, même sous sa forme nettement rationaliste, de toutes la plus rare, et qu'elle parvient à écliapper à l'Eglise assez souvent pour ne point disparaître tout à fait.

Contre toutes les résistances qu'elle rencontrait, l'Eglise disposait, au début de la période que nous considérons, des pénalités canoniques, spécialement de l'excommunication, qui était fort redoutable, mais qui devait s'affaiblir dès qu'on userait d'elle trop largement. Dès lors les autorités ecclésiastiques savaient, dans les cas graves, faire appel au bras séculier, auquel saint Augustin avait si fermement tracé son devoir et qui, d'ailleurs, ne se faisait point prier d'ordinaire pour intervenir. C'est qu'un délinquant dans l'ordre religieux avait beaucoup de mal à ne l'être pas du même coup dans l'ordre civil, si bien qu'en un sens la destruction d'une hérésie faisait aisément figure d'opération de police ou de mesure de préservation sociale. On aurait tort de croire que l'intolérance la plus violente soit, au cours du Moyen Age, le fait exclusif des clercs. Tout au contraire, il est normal que les laïques se montrent beaucoup plus âpres que leurs pasteurs à réclamer le châtiment de ceux qui, en offensant Dieu, compromettent les intérêts de toute la collectivité, et d'ordinaire le Pape persiste dans l'indulgence à l'égard d'hérétiques avérés beaucoup plus longtemps que le clergé local, poussé à la rigueur par les fidèles eux-mêmes. Il en est ainsi, du moins, au xi« et au xii^ siècles, temps où Rome redoute beaucoup plus le simoniaque, c'est-à-dire le séculier qui prétend dominer l'Eglise, que l'hérétique, qui est encore habituellement un isolé.

Le point de vue change lorsque les hérésies se pré-

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sentent sous forme désertes plus ou moins étendues; et, en même temps que se précise la législation ecclésiastique contre les hérétiques, les moyens de répression s'organisent. Il est assez promptement visible, spécialement en face du danger cathare, que, même sous la direction du Pape et stimulée par lui, l'action des évêques est trop intermittente, trop variable et trop dispersée; qu'il faut une procédure à la fois plus uniforme, plus prompte et plus générale — une spécialisation aussi — pour assurer la recherche, parfois difficile, de l'hérétique, et son châtiment régulier, hors des influences pernicieuses qu'engendrent le zèle excessif de certains prélats et les impatiences du populaire. Et c'est à ces nécessités, senties déjà par Innocent III, que répond l'organisation de V Inquisition.

Comme la plupart des institutions du Moyen Age, elle n'est point née d'un décret, mais d'une pratique, d'abord restreinte, puis, peu à peu, étendue et perfectionnée. Le pape Grégoire IX prit l'habitude, dès 1227, de confier à des dominicains mandat d'enquêter contre les hérétiques dans tel diocèse spécialement contaminé. Ces commissions temporaires ayant donné de bons résultats, le Pape les multiplia au courant du xiu" siècle, malgré l'opposition des évêques qui supportaient mal la limitation nouvelle qu'elles apportaient à leur autorité. C'est à partir d'Innocent IV (Bulle Ad extirpanda, de 1252) que l'organisation du Saint-Office se régularisa et qu'une série de décisions la perfectionnèrent. L'Inquisition finit par devenir une sorte d'administration régulière de la justice d'Eglise au regard de l'hérésie; ses commissions se répartissaient en prormce^, correspondant à celles des Mendiants, qui étaient ordinairement commis à son service.

Armée d'une procédure occulte entièrement dirigée contre Vinculpr^ usant de tous les moyens de contrainte dont disposaient alors les tribunaux criminels pour confesser leurs justiciables, prononçant, en secret et sans

appel, les peines les plus redoutables, l'Inquisition représente une des plus effroyables inventions imaginées par le fanatisme de tous les temps. Mais il va de soi que ce n'est pas de notre point de vue d'aujourd'hui qu'il convient de la juger, si l'on veut rester équitable. Il est incontestable qu'elle répond à l'esprit du temps qui l'a vu naître et qui ne l'aurait pas tolérée longtemps s'il en était allé autrement. Les hommes du xm* et du xiv" siècles ont reproché au Saint-Office des erreurs et des excès; ils n'ont généralement pas contesté son principe ni condamné ses intentions ^

Il est certain que l'Inquisition a réduit le nombre des hérétiques, non seulement par les autodafés, les emprisonnements et les conversions provoquées par la peur qu'elle répandait, mais encore et surtout par l'obligation où elle a mis les mal pensants de se cacher et de réduire leur propagande. Il paraît moins certain qu'elle ait rendu service à la religion véritable. Elle n'exige guère que l'apparence de l'orthodoxie, la passivité de l'obéissance à l'Eglise et elle se montre, d'autre part, indifférente aux abus, aux vices proprement ecclésiastiques. Elle apparaît donc comme un instrument de contrainte matérielle et pas du tout comme un organe de régénération spirituelle. C'est l'expression la plus brutale et, en un sens, la plus caractéristique du despotisme de TEglise. D'un autre point de vue, elle a singulièrement contribué à consolider le système papal; je veux dire à faire pénétrer partout l'influence du Pontife, à imposer l'obéissance à ses ordres, à le faire accepter comme la source unique de la Justice, du Droit et de la Doctrine.

1. CerUins inquisiteurs ont d'ailleurs soulevé contre eux des haines féroces qui sont allées jusqu'à l'assassinat : ainsi le trop fameux Conrad de Marbourg, l'homme de confiance de Grégoire IX en Allemagne, finit dans un guet-apens en 1233. — Sur la procédure de l'Inquisition, cf. Lea, Hist. de iinquis., t. I, ch. ix-xiv; De Cauzons, Ilist. de l'Inqitis. en France, t. H.

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Ainsi, la société religieuse du Moyen Age n'est pas à comparer à un grand fleuve paisible (jui coule lentement entre des rives bien établies; c'est plutôt un torrent où alternent les cuvettes stagnantes et les rapides tumultueux, et que contiennent à grand'peine des digues toujours ébranlées. Prenons garde, pourtant, de ne rien exagérer : pour si dangereux qu'ils paraissent quelquefois, les débordements du flot qui passe ne sont jamais incoercibles et leurs ravages ne sont point sans remèdes. Quittant les fiyures, disons que les agitations hérétiques, les oppositions de toute nature qui inquiètent l'Eglise, n'entament pas, à l'ordinaire, profondément les masses populaires, que l'hypnose de l'habitude, autant que leur ignorance, retient sous la domination de leur clergé. Evidemment le peuple porte souvent peu de respect à ses clercs, même au plein du Moyen Age; il se permet de les railler sans indulgence aucune et il plaisante habituellement de leurs travers ou de leurs vices. En maintes circonstances, également, il se comporte, dans l'église, avec une familiarité, un sans gène qui nous choquent et qui feraient douter qu'il la prenne pour «la maison de Dieu»; mais ces écarts, qui prouvent surtout la spontanéité fruste de ses impressions, son irréflexion et la grossièreté de ses manières, ne nous autorisent nullement à douter de la profondeur et de la sincérité de ses sentiments religieux, non plus que de son orthodoxie d'intention. A l'occasion, il n'est pas moins ardent que ses prêtres à réclamer la poursuite et le châtiment des hérétiques et il lui arrive de l'être bien davantage.

Cela étant, il semble qu'un peu de bonne volonté et d'énergie de la part des autorités ecclésiastiques, pour amender les plus choquants de leurs propres défauts, ait pu suffire, appliqué en temps opportun^ à prévenir les

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plus fâcheuses complications que l'avenir prochain leur réservait. L'anticléricalisme n'est pas à confondre avec l'irréligion et l'hérésie ne procède pas du scepticisme; mais il aurait fallu que l'Eglise gardât un contact intime avec les fidèles du commun, en qui se trouvaient les vraies sources de la foi vivante; il aurait fallu que sa doctrine officielle ne s'enkylosât pas dans des formules trop abstraites et trop rigides ; il aurait fallu enfin que son organisation gardât quelque souplesse et ne s'immobilisât pas dans une uniformité incapable de s'adapter convenablement aux besoins, assez variés, des hommes, divers selon les pays, qui constituent le corps du peuple chrétien. C'est tout le contraire qui est arrivé : Tisolement clérical s'est accentué de plus en plus; la collaboration des fidèles â la constitution, à la mise au point de la foi a complètement cessé, et la théologie, par suite, leur est devenue de plus en plus inaccessible. Elle s'est imposée à eux implacablement, sans discussion possible et par la contrainte la plus rigoureuse, les conduisant ainsi facilement au pur automatisme cultuel, dans l'incompréhension de la doctrine. Enfin, la monarchie pontificale a tendu de plus en plus vers une centralisation étroite, des prétentions sans limites et un autocratisme sans contrôle.

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