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méditations verllgineuscs, se sont elTorcésde compenser, par dos macéralioas dramatiques, les péchés du peuple chrétien, quand le ciel leur semblait se venger de lui à cnip de lourdes calamités publiques. Les uns comme les autres, pour des raisons ditlérenles et, pourrais-je dire, par des côtés dilTérents, sortaient à la fois de la croyance établie et de la vie normale de l'Eglise.
Des premiers, le plus caractéristique et le plus intéressant est Joachim de Flore', père reconnu de la longue lignée des Spirituels. C'est un illuminé que sescontemporains considèrent comme un prophète, bien qu'il n'ait jamais réclamé cette dignité. Il avait trouvé sa vocation durant un pèlerinage en Palestine, au spectacle d'une grande calamité, probablement une épidémie de peste : des visions et révélations diverses lui avaient expliqué le présent et dévoilé l'avenir. Après un temps de séjour dans l'ordre de Citeaux, il se retira dans un ermitage en Calabre ; mais sa réputation l'y suivit ; des disciples se groupèrent autour de lui et il se trouva avoir fondé une règle monastique, qui annonçait déjà celle des Mendiants, et que Célestin III approuva en 1196.
Le succès personnel de Joachim fut grand et durable; à la liste de ses écrits authentiques ne tarda pas à s'ajouter un copieux supplément d'apocryphes, et, du tout, les doctrines essentielles se cristallisèrent, vers le milieu du xin» siècle, en un livre appelé à un retentissement extraordinaire et qu'on nomma ïEvangile éternel (paru à Paris en 1254). Il reposait sur la théorie des trois âges qui revient à ceci : le monde doit traverser, durant son existence, trois grandes étapes; l'une est terminée, c'est celle de l'Ancienne Loi, que le Christ a close; la seconde dure toujours, c'est celle de la Nouvelle Loi, qui prendra lin en 1260- ; la troisième sera celle du Saint-
1. San Giovanni in Fiore est lo nom du couvent calabrais où il est mort eu 12u2 et qu'il avait, du reste, fondé. — Cf. Fournier, Eludes sur Joachim de Flore et ses doctrines. Paris, 1909.
2. Ce chiffre était obtenu par un raisonnement qui donnera une
9o LE CURISTIANISME MÉDIÉVAL ET MODERNE
Esprit, d'où le nom de Spirituels donné aux adeptes de la doctrine. Ce troisième âge débutera par un nouvel enfantement du monde dans la douleur d'une crise terrible, suivie d'une ère indéfinie de paix et de bonheur. Les hommes y deviendront tous des moines parfaits. 11 va de soi que l'auteur du livre était un moine, probablement un franciscain. C'était aussi, dans le cadre religieux et social de son temps, un révolutionnaire, qui n'allait à rien moins qu'à fixer l'heure prochaine de la mort de l'Eglise, à professer qu'elle n'était point indispensable au monde, puisque, dans l'âge spirituel, ses sacrements et leurs grâces n'auraient plus de raison d'être, à taxer de lourde imperfection l'organisation de la chrétienté.
Aussi l'Eglise qui, mis à part quelques idées subversives sur la Trinité, n'avait point vu d'un mauvais œil l'initiative de Joachim lui-même, s'offensa- t-elle de l'Evangile éternel ; le pape Alexandre IV le condamna en 1256, et son auteur présumé, sur ce qu'il avait soutenu les erreurs de Joachim touchant la Trinité, fut mis en prison perpétuelle l'année suivante. Mais, dès lors, les idées de Joachim avaient gagné nombre de Franciscains, qui, non sans raison, retrouvaient en elles, surtout au regard de la pauvreté nécessaire, l'esprit du Petit pauvre d'Assise, et le succès même de leur ordre les propageait. En même temps, le désordre croissant de l'Eglise inclinait également vers elles nombre d'âmes pieuses qui se persuadaient, dans leur détresse, que le salut ne pourrait désormais venir que d'une intervention divine. A vrai dire, les productions spirituelles subirent bientôt deux épreuves qui ne leur furent pas avantageuses : d'abord la conviction s'établit parmi les Joachistes, ou Joachimistes, que l'Empereur Frédéric II était l'Antéchrist luiidée de \a.^manière de Joachim : il est dit au livre de Judith, 8, 4, que cette pieuse femme a été veuve l'espace de trois ans et six mois (selon le texte de la Vulgale), ce qui fait aussi quarante-deux mois, ou 1.260 jours, dont l'interprétation typologique fuit une date prophétique.
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même, dont la venue précéderait la grande rénovation; or, il mourut en 1250 sans que rien d'extraordinaire s« produisît. D'autre part, quand approcha la date fatidique de 1260, une sérieuse effervescence s'éleva parmi ceux qui croyaient en elle, et elle passa aussi sans amener rien de ce qu'ils attendaient.
Beaucoup se découragèrent, mais non pas tous, car il n'y a pas d'exemple, je pense, qu'un mouvement religieux vraiment profond, soulevé par une prophétie, s'arrête parce qu'elle ne s'accomplit pas : il se transpose tout spontanément. Les Spirituels se transposèrent; ils ajournèrent leurs espérances célestes et se firent les champions acharnés de la pauvreté ecclésiastique, par quoi Dieu pouvait être apaisé; et ils se répandirent en critiques, parfois très acerbes, contre le haut clergé, tant régulier que séculier, sans épargner le Pape luimême. Le résultat ne se fit guère attendre ; ce fut la persécution violente, du moins après le concile de Lyon (1274) et surtout au sein de l'ordre franciscain, où les Conventuels poursuivirent les Spirituels, pourtant beaucoup plus près qu'eux de l'esprit de saint François, d'une haine féroce.
Il est juste de dire, d'ailleurs, qu'au jugement de plus d'un homme raisonnable, cet enthousiasme pour la paavreté, que le concile de Lyon cherche à limiter rigoureusement, apparaissait comme un péril social, parce qu'il fortifiait d'une justification religieuse, le laisseraller des paresseux et de tous les ennemis de l'effort. C'est pourquoi les autorités ecclésiastiques se trouvèrent encouragées dans leur répression par des approbations qui n'étaient pas toutes d'Eglise. Du reste les Spirituels, malgré de nombreuses exécutions, qui se prolongèrent jusque dans la première partie du xiv* siècle, où Jean XXII fit encore brûler 114 d'entre eux, causèrent sinon de graves inquiétudes, au moins des désagréments très irritants aux clercs en place. Obstinément ils restèrent la condamnation vivante du régime clérical qui
adultérait l'Eglise du Christ, et leur influence fut grande dans la genèse de plus d'une hérésie, bien que, par euxmêmes, ils évitassent d'ordinaire ïerreur dogmatique. Surtout ils enracinèrent dans le peuple l'idée de la réforme nécessaire de l'Eglise par la voie d'un retour à la vie apostolique ^.
Les effrayantes prophéties et les espérances idylliques des Spirituels n'étaient pourtant pas pour satisfaire les hommes que la dialectique de l'Ecole avait accoutumés à ne rien croire sans le raisonner. L'Ecole eut donc aussi ses mystiques, mais ils organisèrent leur spéculation et disciplinèrent leurs élans. Ils se manifestèrent au déclin de la scolastique, au xiv*' et même au xv* siècle et furent le produit original, semble-t-il, de l'Allemagne et des Pays-Bas 2 : Maître Eckart (-f- 1327), Jean Tauler (-f- 1361) et Henri Svso (+ 1366), ses élèves ; l'auteur inconnu d'un livre intitulé Théologie Allemande, que Luther prisera très fort et éditera, Jean Ruyshrœckl (-j- 1381), Denys le Chartreux (+ 1471) Thomas a Kempii\
1. La persistance de l'influence de Joachim de Flore, au moinï de sa théorie des trois âges, est un des phénomènes les plu»' curieux de l'histoire du mysticisme chrétien ; je ne suis pas sûr qu'elle soit tout à fait épuisée aujourd'hui. En tout cas des horameSj vivent encore qui ont pu connaître un prophète spirituel, ce Pierrej Vintras, contremaître d'une fabrique de papier près de Baveux, qui,! en 1840, se mit à prêcher l'inauguration de la troisième ère dttj monde et le règne du Saint Esprit. L'Evangile éternel lui avait tourné la tête. Il eut du succès, beaucoup, et il ne lui manqua pas même celui de deux condamnations pontificales ; il y joignit nombre de sentences conciliaires et cinq ans de prison, que lui octroya unJ tribunal correctionnel, pour escroquerie, en 1843. Je ne suis du^ reste pas sûr qu'il les ait mérités. La secte s'éteignit peu à peu dans les premières années du Second Empire.
2. 11 y eut cependant des mystiques scolastiques ailleurs, tels saint Bonavenlure (-|-1274) en Italie, ou Jean Gerson (-|-1429) en France, mais ils ne sortirent point de l'orthodoxie. — Sur les Allemands qui fixent ici notre attention, cf. 11. Delacroix, Essai sur le mysticisme spéculatif en Allemagne au XI V^ siècle. Paris, 1900, et H. Lichtenberger, Suso, ap. Revue des Cours et Conférences, 1910-1911, n"s 1, 2, 4, 5, 21, 30 et 32 et Le mysticisme de ilaitr« Eckart, ap. Vers l'Unité, n° I, sept. 1921.
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(-f 1471), auteur présumé de l'Imitation de Jésus-Christ, sont les plus connus. Je n'entends nullement dire, en les nommant bout à bout, qu'ils se ressemblent tous et forment un groupe; toutefois il est difficile de nier la parenté des cinq premiers, que la subtile influence néoplatonicienne incline plus ou moins au panthéisme.
Il ne s'agit donc plus d'adversaires de l'Eglise : Eckart. Tauleret Suso sont des dominicains; Ruysbrœck est prieur d'un important couvent : tous appartiennent aux ordres. Et, si la vie que mène le clergé n'obtient peut-être pas leur approbation, ce n'est point de sa réforme qu'ils s'inquiètent. Ils s'élèvent au-dessus de ces contingences et c'est l'immobilité dogmatique, la perfection prétendue et Ihéologiquement admise de la croyance, qu'ils compromettent ; c'est pour cela que l'hérésie les guette. Eckart, par exemple, médite habituellement sur l'essence divine, sur les relations entre Dieu et l'homme, sur les facultés, les dons et les opérations de l'âme, sur le retour à Dieu de toutes les choses créées. Tous ces thèmes, il les traite par les procédés de l'Ecole et les organise en une construction que ne désavouerait aucun maître scolastique. Ce n'est point cet accord de la mystique et de la méthode d'exposition aristotélicienne qui est pour nous surprendre, mais, quoi qu'il puisse dire et peut-être croire de la parfaite correction de son orthodoxie, Eckart s'évade de la contrainte de la règle de foi pour aboutir à une sorte de philosophie cosmique singulièrement inquiétante. Elle l'est d'autant plus que son auteur, prédicateur renommé, la met en sermons et la sème en langue vulgaire parmi les laïques et les simples.
Les autorités ecclésiastiques ne tardèrent pas à s'en émouvoir et si l'esprit d'autonomie et de solidarité de l'ordre des Prêcheurs n'avait ralenti et gêné l'enquête entreprise par l'archevêque de Cologne, Eckart aurait probablement connu des désagréments plus graves que l'obligation où il se vit réduit, à la veille de sa mort, de donner à ses auditeurs, sur quelques-unes des opinions
qu'on lui reprochait, des explications qui ressemblaient assez à une rétractation. Après qu'il fut mort, l'archevêque de Cologne condamna 28 propositions extraites de ses œuvres et, tout en adoucissant la sentence, Jean XXII la confirma substantiellement, en 1329. Tauler et plus encore Ruysbrœck rencontrèrent aussi des contradicteurs, voire des accusateurs ; mais, dans le domaine où ils se cantonnaient, en raison de la subtilité, de la subjectivité de leurs thèses, souvent impossibles à fixer avec rigueur et certitude, la défense était facile, et, la séduction de leur réel talent aidant, comme aussi l'évidence de leurs bonnes intentions, ils trouvèrent des défenseurs et des garants.
De leur activité, fort curieuse parfois dans son détail, il nous suffît de retenir ici la démonstration — qu'elle fournit éclatante — de l'impuissance de la théologie officielle à empêcher le mouvement du sentiment religieux dans le champ de la spéculation mystique et chez ceuxlà même qui font profession d'instruire le peuple.
Tout à l'autre extrémité de l'échelle mystique, nous rencontrons les Flagellants. C'est en 1260, dans la région de Pérouse, qu'on voit apparaître les premières processions de ces illuminés grossiers, qui s'imaginent apaiser Dieu et préparer la libération du monde accablé par le péché en se déchirant le dos à coups de lanières et de fouets. La date de leur apparition suffirait presque à marquer leur dépendance première des prédictions spirituelles, auxquelles ils se rattachent directement d'abord, puis indirectement, en ce que les accès de la manie flagellante coïncident, comme la détermination mystique de Joachim lui-même, avec des calamités publiques. La Peste noire, par exemple, à partir de 1347, provoque de grosses épidémies de cette fièvre de repentir; l'Allemagne, la Hongriô,-l*-4Wl5mde, la Flandre, tout l'Est de la Franc^^a^v^s OTtaM£g^!jvîir^nt circuler des bandes de pénit^nfef^à^'vont, par "Iteft^'^les et les campagnes, chanta/itucfes cantiques et sè>.^il»ellant l'un
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l'autre durant trente-trois jours et demi ; c'est le temps réputé nécessaire à la purification de leur âme.
Chemin faisant, ils massacrent les Juifs et marquent leurs sentiments à l'égard du clergé en pillant les biens d'Eglise et en houspillant leurs possesseurs. Les Mendiants, qui cherchent à les contrebaltre, sont parfois enveloppés dans leurs violences. Ils font circuler des lettres, venues, disent-ils et croient-ils, du ciel, qui les approuvent et les justifient. Le pape Clément VI s'émeut, après qu'une bande est venue donner une représentation en Avignon, et il ordonne, par bulle du 20 octobre 1349, la dissolution immédiate de ces associations; les récalcitrants iront en prison. Et il y eut des récalcitrants, en effet, qui subirent courageusement divers supplices, car les autorités du siècle appuyèrent celles de l'Eglise, pour supprimer ces confréries tumultueuses. Le plus curieux, au premier abord, c'est qu'elles trouvèrent des défenseurs, ou du moins des juges indulgents, dans le haut clergé : en 1417 encore, saint Vincent Ferrier se mit à la tête d'une levée de Flagellants et il ne fallut rien moins que l'avis du concile de Constance pour le faire renoncer à cette fâcheuse initiative.
Au fond de l'agitation de ces gens-là, et c'est ce qui en fait pour nous l'intérêt, il y a évidemment une hostilité vigoureuse contre l'Eglise établie; non seulement ils ne croient plus qu'elle réalise sa mission divine, mais ils voient en elle l'obstacle principal à l'avènement de l'ère de bonheur qu'ils espèrent.
Il se produit du reste au Moyen Age nombre de mouvements hérétiques, ou réputés tels, nés dans le peuple d'un sentiment analogue ^ Ils ne se propagent pas ou ne durent pas, soit en raison de l'insuffisance propre de
1. Cf. Lea, Histoire de l'Inquisition, i. I, p. 71 et s. de la traduction française, Paris, 1900.
leurs promoteurs, soit parce que la résistance ecclésiastique s'organise rapidement et coupe court à leur expansion, soit pour toute autre raison; mais ils n'en sont pas moins caractéristiques de cette disposition assez communément répandue dans les masses populaires à se lever contre le clergé.
La série commence avec le xir siècle, car on voit vers 1106, dans les diocèses alpestres de Gap, d'Embrun et de Die, un certain Pierre de Britijs semer des idées singulièrement hardies : le salut de chaque homme ne dépend que de ses mérites personnels; œuvres et sacrements sont inutiles et illusoires ; Dieu écoute les prières des justes partout où ils se trouvent; ils n'ont aucun besoin de les lui adresser d'une église. Nous ne nous étonnons pas que pareil blasphémateur ait fini sur le bûcher {à Saint-Gilles, en 1126). Pourtant les thèmes qu'il a posés seront bien souvent repris et développés par des hérétiques, divers en apparence, mais sans doute fréquemment déterminés les uns par les autres, aux xii', XIII*, XIV* et même xv' siècles.
Dans le nombre de ces révoltés, les extravagants ne sont pas rares, tels ce Tauchelm, dans les Pays-Bas, qui épouse la Sainte Vierge, ou ce Eon de Loudéac, dit de l'Etoile, qui se prétend le Fils de Dieu; tels encore les sectaires qui exploitent, malgré elle, les vertus d'une certaine Guillelma, à Milaii, vers 1276 : ils la considèrent comme une incarnation du Saint-Esprit et professent que son corps, en vertu de la consubstantialité des trois personnes, est la chair même du Christ. Ils songent à fonder une Eglise nouvelle sur la révélation qu'elle est censée avoir apportée, avec des Ecritures, des prières, un clergé d'un nouveau modèle et une papesse : c'est une religieuse nommée Manfreda, qui dit publiquement la messe le jour de Pâques de 1300. Pour si délirants que nous semblent ces rénovateurs, ils n'en trouvent pas moins des partisans, qui croient en eux jusque sur les fagots; et il ne faudrait pas s'imaginer qu'ils ne se
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recrutent que parmi les ignorants et les pujies cens • de grandes familles de Milan ont adhéré aux ^Hgg de la secte de Guillelma.
Le succès de certains de ces agitateurs religieux constitue un très sérieux péril pour le clergé des pays où ils se manifestent, tout autant qu'il prouve l'impopularité de l'Eglise. Tel celui de ce Henri, moine de Lausanne, qui, à partir deill5,prèche,dans tout l'Ouest de la France, contre le luxe et la vie séculière du clergé, puis contre les dîmes, les offrandes, les sacrements, les églises. Dans le Midi, il ne faut rien moins qu'une mission de saint Bernard pour le combattre. Il meurt en prison vers 1149, mais il a soulevé d'enthousiasme un grand nombre de fidèles, surtout des femmes, et ses partisans prolongent longtemps son action. D'autres, tels les Frères apostoliques, issus, vers la fin du xiii* siècle, du mysticisme élémentaire d'un certain Gherardo Segarelli, de Parme, et amenés au joachimisme par Fra Dolcino, après avoir essaimé en Allemagne, en France et jusqu'en Espagne, finissent, dans la haute Italie, par prendre les armes pour soutenir leurs revendications contre l'Eglise établie et surtout échapper à ses rigueurs ; une petite croisade est nécessaire pour les réduire sur le mont Zabel, près de Verceil, en 1307.
Encore n'ai-je parlé que des mouvements de médiocre durée et de petite portée pratique, qui ne présentent guère pour nous d'autre intérêt que de nous révéler la quasi incessante agitation anticléricale d'hommes que l'on pourrait croire plies à l'obéissance et au respect en face de l'Eglise. Il y en a d'autres, beaucoup plus amples et plus profonds : tous s'inspirent d'une haine irréductible contre l'Eglise établie; tous, en réaction contre la vie luxueuse ou dissolue des clercs, versent dans l'ascétisme. C'est là leur double trait commun, auquel s'ajoutent, pour chacun, des particularités de croyance ou de pratique plus ou moins originales et qui l'enfoncent plus ou moins dans l'hérésie. Je ne retiendrai ici, natu-
i04 LE CHRIS'ï'^ANISME MEDIEVAL ET MODERNE
Tellement, -i^^ les plus caractéristiques de ces mouvements -"'^ sentiment contre le gouvernement de la i-eivs^'on et sa règle de foi^.
De tous, le plus puissant est celui des Cathares^ qui cherchent à restaurer l'antique rival du christianisme, le manichéisme. Persécuté et pourchassé, réduit à se dissimuler sous de faux semblants durant les deux derniers siècles de la période antique, le manichéisme n'avait point, pour cela, disparu; il était demeuré dans l'Empire d'Orient, comme une épidémie assoupie que toute occasion favorable réveille, et, de temps en temps, il reparaissait, plus ou moins déguisé, dans telle ou telle secte. Une d'entre elles, celle des Paulkiens, née obscurément en Arménie, vers le milieu du vu^ siècle, introduite, puis répandue', malgré une sauvage répression, dans l'Empire byzantin, aux viii' et ix^ siècles, prodigieusement vivace et active d'ailleurs, représente, selon toute apparence, le pont qui unit le manichéisme ancien au catharisme médiéval. En tout cas, la doctrine des Albigeois, les moins mal connus des Cathares, semble bien, pour tout l'essentiel, semblable à celle des Pauliciens.
Dès la fin du x*" siècle, on entrevoit des Cathares en Champagne; au début du xi®, les rigueurs commencent contre eux en Italie, en Sardaigne, en Espagne, en Aquitaine, dans l'Orléanais, à Liège ; peu après, d'autres foyers se manifestent dans le nord de la France, en Flandre, en Allemagne, en Angleterre, en Lombardie; au commencement du xiii® siècle, en Bretagne, en Lorraine. Au total la chrétienté entière paraît atteinte, mais le mal est profond surtout dans la France du Sud-Ouest et l'Italie du Nord; l'Allemagne et l'Angleterre ne sont vraiment qu'effleurées, à ce qu'il semble. Avec des
1. Cf. Leà, Ilist. de r Inquisition, t. I; Luchaire, Innocent III, la croisade des Albigeois. Paris, 1905.'; Delacroix, Estai sur le mysticisme spéculatif en Allemagne au XIV" siècle; Osborn Taylor, The médiéval mind, a history of the development of thought and ■émotion in the Middle Ages. 2 vol.. Londres, 1911.
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différences sur des détails de groupe à groupe, le fonds de la doctrine semble partout le même.
Il repose sur les postulats essentiels du manichéisme, spécialement sur celui de la lutte éternelle du bien et du mal, de l'opposition de la matière et de l'esprit, et aussi sur Taffirmation que l'Eglise catholique est la SyvogoQue de Satait et qu'elle a trahi la Vérité divine; ses dogmes fondamentaux, Trinité, Incarnation, Résurrection, Ascension, autant d'erreurs qui égarent la piété ; ses sacrements, sa messe, son culte des Saints, de la Vierge, des reliques, sa vénération de la croix et des images, son eau bénite, ses indulgences, autant de pratiques superstitieuses, vaines ou nuisibles. D'autre part, sa complaisance aux jouissances charnelles sous toutes leurs formes est une abomination, car le vrai chrétien hait la chair et ses œuvres et, pour sa nourriture, doit s'abstenir de tout ce qui sort de la génération animale*; ses épouvantails : l'enfer et le purgatoire, sont des inventions saugrenues, car c'est sur terre que l'âme subit son enfer, durant qu'elle est, en des incarnalions successives, et jusqu'à sa purification parfaite, enfermée dans la prison de la chair. Eu face de cette fausse Eglise qui trahit Dieu, se dresse la véritable, la pure, la cathare, qui le sert « en esprit et en vérité ».
Une doctrine si sévère ne pouvait évidemment être imposée à tout le monde et, tels les Manichéens, les Cathares distinguaient entre les Parfaits^ qui la suivaient à la lettre, et les Auditeurs, qui l'admiraient à quelque distance. Mais, outre qu'elle impliquait un renoncement à tout ce que l'orthodoxie considérait comme l'essentiel
1. Celte doctrine est une conséquence de la croyance en la transmigration des âmes, lesquelles peuvent, en quittant le corps d'un homme, passer dans celui d'un animal. Un bon moyen, souvent employé au xiii" siècle, pour démasquer un calliar? est de lui donner un poulet à saigner. Far une inconséquence qui n'est pas la seule dans le catharisme, les poissons et les reptiles sont mis à part des aninaaux et il demeure licite de les tuer.
de sa foi, ce qui dépasse déjà d'ordinaire les forces du commun des hommes, on ne comprendrait pas qu'elle ait seulement été prise en considération par les populations du Midi de la France, amoureuses de leurs aises et peu inclinées par nature à l'ascétisme, si on ne voyait dans leur empressement à se complaire en elle une réaction contre le sacerdotalisme romain. La conviction est profonde et partout répandue qu'il a failli à sa tâche et sera bientôt détruit. Innocent III n'hésite pas à le répéter dans ses lettres : la principale cause du succès de l'albigéisme, c'est le discrédit où le clergé est tombé par sa propre faute.
Ce Midi français possédait, il est vrai, une originalité qui pouvait sans doute favoriser l'enracinement du catharisme : il n'était pas intolérant; ses convictions religieuses, peut-être un peu hésitantes, au moins quant à leurs modalités précises, ne revêlaient point cette apparence d'exclusivisme rigoureux et meurtrier qui se rencontrait habituellement ailleurs. Par exemple, il supportait volontiers les Juifs, auxquels il laissait le droit de posséder des biens-fonds et celui d'ouvrir des synagogues. Et, d'autre part, les nobles du pays, pour si indulgents qu'ils se montrassent aux Cathares, ou aux Vaudois, que nous rencontrerons dans un instant, ne faisaient jamais — hormis quelques-unes de leurs femmes — profession d'adhérer à leurs sectes et ne ménageaient point leurs faveurs aux moines orthodoxes. Ainsi Raymond VI de Toulouse, lui-même, qui passait à juste titre pour si sympathique aux Cathares, honorait grandement les Hospitaliers et comblait les Franciscains ; sa fille Raymonde était religieuse, au couvent de Lespinasse. Ces contradictions, un peu déconcertantes pour nous, ne gênaient point ces Méridionaux quelque peu dilettantes; mais notons bien qu'elles ne nous frappent que chez les seigneurs et qu'elles étaient peut-être chez eux d'origine politique ; elles ne préjugent rien des sentiments populaires, sûrement plus spontanés et moins panachés.
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Au reste, quand nous voyons, vers la fin du xii* siècle, en Lorraine, de braves gens, assez nombreux pour inquiéter Innocent III, lire en langue vulgaire le Nouveau Testament et les Psaumes, et mépriser ouvertement l'ignorance de leurs curés, nous entendons bien qu'ils sont mûrs pour l'hérésie et qu'ils confinent déjà au schisme, puisqu'ils se prêchent entre eux et tiennent des réunions religieuses clandestines. Les Cathares n'étaient point d'ordinaire grands clercs en aucune science, mais ils comptaient dans leurs rangs des théologiens expérimentés, qui écrivaient à leur usage des livres à leur portée et surtout des espèces de petits tracts, comme nous dirions, qu'on se passait de main en main et qu'on répandait à foison.
On sait quel travail il fallut à l'Eglise pour se défaire des Cathares, depuis le début du xi^ siècle* jusqu'assez avant dans le xlv^ Les efforts du Pape pour ramener les égarés par la persuasion, seraient probablement demeurés vains et le Midi français aurait échappé à sa domination, sans l'appel qu'il fit au bras séculier, sous les espèces de l'effroyable croisade des Albigeois (1209-1229). L'active propagande des Frères Prêcheurs exploita la victoire et une poursuite méthodique des tenants de la secte, d'abord sous la direction des évêques, puis sous celle, beaucoup plus efficace, de l'Inquisition dominicaine, la consolida. Ce fut donc seulement par le massacre et la violence, puis par la terreur organisée, que le catharisme fut vaincu. « // faut, écrivait Innocent III en 1207, que les malheurs de la guerre les ramènent (les Albigeois) à la vérité ! » Il est probable que plus d'un converti ne le fut que des lèvres.
On a souvent confondu les Vaudois et les Cathares: c'est une erreur fâcheuse, car ils n'ont ni la même origine ni la même doctrine; ils ne se trouvent rappro-
1. On brûle 13 cathares à Orléans en 1017 ; c'est la première mention que nous ayons d'une persécution contre la secte.
chés que par leur haine de l'Eglise officielle et par la persécution dont elle les a payés également. Les Vaoïdois considérèrent toujours les Cathares non comme des frères, mais comme des hérétiques qu'il fallait prêcher et chercher à convertir.
L'initiateur du mouvement vaudois, un riche marchand de Lyon, nommé Pierre Valdo {-\- 1197), n'avait point l'intention de verser dans l'hérésie, ni même dans i'anti-sacerdotalisme. Il y a quelque rapport entre sa vocation et celle de saint François d'Assise. S'étant fait traduire les Evangiles et des extraits des Pères, il jugea qu'il convenait de se conformer à leurs enseignements; alors il vendit ses biens, quitta sa famille et s'en alla par les chemins, prêchant ainsi, croyait-il, que faisaient les Apôtres (vers 1170). Bientôt, comme il arrivait toujours en ce temps-là, oîi la contagion mentale s'exerçait avec une ingénuité particulière, il eut des imitateurs et des disciples; on les nomma les -pauvres de Lyon.
L'excellence de leurs intentions ne faisait point question, mais leur théologie laissait naturellement à désirer et, si leur exemple suffisait déjà à provoquer des comparaisons offensantes pour le clergé, leur attitude et leurs propos à son endroit ne pouvait pas demeurer longtemps bienveillants; il en résulta vite pour eux de sérieuses difficultés. Il semble qu'il leur ait fallu quelque temps pour en bien comprendre la cause et, à plusieurs reprises, nous les voyons solliciter l'approbation du Pape, ce pendant que les évêques en contact avec eux les excommu-1 nient. Lorsque Lucius III, fatigué de leur obstination, les excommunia à son tour, en 1184, il s'en montrèrent fort surpris et ne voulurent pas se croire séparés de l'Eglise.
Très vite, pourtant, ils s'écartent gravement de sa discipline et même de ses croyances, sollicités qu'ils sont par les tendances constantes de tous les hommes qui, en ce temps-là, tombent dans l'opposition au clergé. Ils réclament le droit de prêcher pour les laïques et les femmes; ils nient l'efficacité des messes, offrandes et
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prières pour les morts; d'aucuns contestent l'existence du purgatoire et professent qu'il est inutile de venir à l'église pour prier Dieu. Surtout, ils soutiennent qu'un mauvais prêtre ne peut administrer un sacrement valable, proposition qui ne va à rien moins qu'à nier les grâces durables du sacrement de l'ordre et à ruiner le privilège fondamental de l'Eglise. Ils rejettent aussi les œuvres qui ne sont pas piété, repentir et justice, et ne reconnaissent qu'à Dieu le droit de pardonner. D'autre part, ils s'affermissent dans leur conviction que l'Ecriture est la seule loi du chrétien et ils bâtissent sur elle une morale si sévère qu'elle les oblige à établir eux aussi, dans leur secte, la distinction entre le fidèle et le parfait qui existe chez les Cathares. C'est même à cette morale qu'ils tiennent le plus ; ils meurent avec fermeté pour ne la point désavouer et leurs adversaires ont vainement tenté de la salir en dressant contre elle les accusations ignobles — toujours les mêmes — que les ignorants se montrent disposés, en tous temps et en tous pays, à recevoir contre les sectes qui se cachent.
Ces Vaudois ne gagnèrent guère, semble-t-il, que de petites gens, mais ils en gagnèrent beaucoup et très vite. La secte se répandit d'un bout à l'autre de l'Europe : ce fut même contre elle que s'organisa la première législation séculière de répression de ce temps, celle d'Alphonse II d'Aragon (fin du xii* siècle). Plus tard, l'Inquisition s'occupa des Vandois avec constance et, comme on pouvait s'y attendre, trouva chez les divers groupes de leurs adeptes des opinions, des doctrines et même des pratiques assez différentes; mais tous tombaient sous le coup de ses rigueurs, car tous s'écartaient de l'obéissance due à l'Eglise. Pour si vigoureuse qu'elle fût, la répression n'eut pas raison d'eux et leur histoire, qui se prolonge à travers tout le Moyen Age, n'est pas close aujourd'hui, puisqu'ils comptent encore une cinquantaine do communautés en Italie et des associations importantes en Amérique et en Angleterre. Cependant la
plupart se rallieront, à des dates diverses, aux organisations cultuelles des protestants; les groupes les plus compacts se sont conservés au cours des temps dans les vallées des Alpes, en Piémont et en Savoie ^
On est vraiment surpris, dès qu'on étudie quelque peu l'histoire religieuse du Moyen Age, du nombre des sectes qu'ont engendrées les réactions du sentiment religieux contre la contrainte ecclésiastique. Les unes cherchent à se faire tolérer par l'Eglise qui y consent quelquefois, en les neutralisant comme elle avait fait de saint François. Du reste, leur soumission première ne les garde que très imparfaitement des chutes ultérieures dans l'hérésie qui les guette. Les autres rompent dès l'abord en visière avec l'autorité ecclésiastique et dressent une dogmatique révolutionnaire en face de l'orthodoxie.
Dans la première catégorie se rangent, par exemple, les Patarins de Milan (xi* siècle), qui font la guerre aux clercs concubinaires et simoniaques, ce qui leur vaut les bonnes grâces du Pape; ou les Béguines, pieuses femmes qui, sur l'initiative de Lambert le Bègue (fin du XII' siècle), vivent en commun sans être des moniales et mènent, dans les Maisons-Dieu, une existence pieuse et charitable; les plus pauvres mendient pour assurer leur subsistance. Cette demi-séparation du monde les incline parfois à une demi-séparation du clergé séculier, et cette tendance se manifeste surtout dans les associations d'hommes qui, vers le milieu du xiii* siècle, s'organisent sur le modèle des béguinages, et qu'on nomme les Béghards. Il en est parmi eux qui fraternisent plus ou moins avec les Frères du libre Esprit, ou, plus tard,
1. Bibliographie à l'article Waldettses de la Catholic Encyclopoedia, t. XV, p. 530.
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.adhèrent à la lliéologie de maître Eckart; leur doctrine est donc très suspecte. La plupart, sans doute, pensent rorrectement quant à la foi, mais ils prétendent, eux '"-si, mener la vie évangélique et ils réclament un clergé vre. C'est pourquoi le Pape, les évoques et l'Inqui- M' ion s'accordent vite pour les pourchasser tous indisliiictemenl, au besoin avecla collaboration des séculiers, •surtout au xiV siècle. Ils sont, du reste, maîtres dans l'art de se dissimuler et, si l'on atteint aisément ceux qui sont groupés, les isolés et les mendiants échappent assez facilement au.x poursuites. Cette question des Béghards tient une très large place dans les préoccupations de l'Eglise, au temps où la papauté réside en Avignon. Les confréries répondent si bien au besoin profond du sentiment religieux de s'épanouir en liberté hors des cadres rigides où le clergé le veut maintenir, que, dès que l'une sest compromise irrémédiablement, ou est proscrite par l'Eglise, une autre se constitue qui lui ressemble. C'est ainsi qu'aux xiv*^ et xv= siècles se répandent, comme avaient fait les Béghards, les frères et les sœurs de la vie commune, sortis de l'initiative de Gérard Groole de Deventer (+ 1484). Soutenus par les partisans
'de la réforme de l'Eglise, tels Pierre d'Ailly et Jean Gerson, ils travaillent pour elle, dans leurs maisons communes et dans les écoles populaires qu'ils fondent,
i en même temps qu'ils réagissent contre le rationalisme
' scolastique par un retour à l'Ecriture, à saint Augustin, à saint Bernard et au mysticisme. C'est de leur milieu que sort V Imitation (vers 1421), qui propose comme règle essentielle de toute vie religieuse de méditer la vie de Jésus-Christ, de se conformer à son esprit et à son exemple, et qui professe que « les discours sublimes ne font pas V homme juste et saint ». « Que vous sert, y est-il dit (1,3), de raisonner profondément sur la Trinité, si vous n'êtes pas humble et que, par là, vous déplaisiez à la Trinité?... Vanité des vanités, tout n'est que vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul. » On comprend que les
hommes qui vivaient dans cet esprit-là aient été rudedement attaqué par les Dominicains, fils spirituels de saint Thomas, et qu'aussi leurs tendances, au moins, aient paru singulièrement dangereuses à plus'd'un politique de l'Eglise. On comprend de même que beaucoup d'entre eux aient versé dans la Réforme protestante dès qu'elle se manifesta; ils en sont, en esprit, les précurseurs. Mais, à vrai dire, ils n'entrent pas ne révolte contre l'Eglise, dont les clercs restent officiellement^ dans la plupart des cas, leurs conseillers et leurs guides*.
Il en va tout autrement, par exemple, des Frères du libre Esprit Qi des Ortlibiens (ainsi nommés d'un certain Ortlieb de Strasbourg, condamné par Innocent III). qui se ressemblent beaucoup et peut-être se confondent. On a supposé, non sans quelque vraisemblance, que leur doctrine représentait une transformation populaire du néoplatonisme, à tendance panthéiste, fondamentale dans la spéculation métaphysique du Moyen Âge, et qu'ils voyaient non pas directement, ni même dans les écrits du pseudo Denys, mais à travers la théologie d'Amaury de Bène que nous allons retrouver bientôt. Quoi qu'il en soit, ces hommes-là remplacent dans leur vie le magistère de l'Eglise par les suggestions directes de l'Esprit saint. Et, comme l'Esprit ne saurait se tromper, les conséquences de ce principe initial se montrent tout de suite très révolutionnaires. L'homme que conduit l'Esprit n'a besoin du contrôle de personne et, quoi qu'il fasse, il ne peuterrer; il confine proprement à Dieu lui-même. Alors ce n'est pas seulement l'Eglise qui devient superflue et
1. Plus d'une fois l'Eglise est parvenue à attirer à elle et à tourner à son avantage des initiatives qui, dans leur sens originel, ne lui étaient pas favorables ; j'ai déjà dit que ce fut le cas pour le mouvement franciscain ; ce le fut également pour la tentative de Giovanni Colorabini de Sienne, qui n'est pas sans analogie avec celle de P. Valdo, mais qui, endiguée à temps par les autorités cléricales, aboutit tout simplement à la fondation d'une congrégation charitable, les Jésuaies, en 1867.
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tes sacrements et ses prescriptions de discipline et même ses contraintes dogmatiques, c'est le Christ incarné qui perd toute signification positive et l'Ecriture tout intérêt. Ce que raconte de tout cela l'Eglise officielle eïïre une abondante matière à la méditation symbolique, mais ne saurait prétendre à aucune réalisation positive : une vie austère, voire ascétique, est la seule voie salutaire que puisse suivre l'homme.
A vrai dire, l'antiquité chrétienne avait déjà connu des doctrines de ce genre^ qui faisaient de l'homme inspiré le maître de sa propre conduite dans le monde et, en rigueur, le maître du monde; mais, dans ces âges reculés, elles n'avaient point à leur disposition les moyens d'expansion que leur offraient les innombrables associations pieuses du xiu* et du xiv' siècles; elles ne répondaient point à certaines aspirations très générales de leur temps; elles ne trouvaient point le secours opportun des mécontentements profonds qui irritaientbeaucoup de fidèles contre leurs pasteurs, surtout elles ne se dressaient pas contre une Eglise aussi absorbante de toute personnalité pieuse que celle du Moyen Age. Elles n'avaient donc guère fait qu'ajouter quelques numéros aux catalogues des hérésiologues; maintenant elles devenaient un sérieux péril ecclésiastique et social. Leurs tenants s'infiltrent partout dans les pays du nord de l'Europe, au xiv^ siècle et forment comme une vaste société secrète, qui n'est point, du reste, parfaitement uniforme dans ses croyances et qui n'exclut pas les initiatives particulières, mais qui, partout, sape l'Eglise et l'orthodoxie, en se jouant le plus souvent de l'Inquisition. Ce n'est point un moyen suffisant de la combattre et de la ruiner que de calomnier ses mœurs et de l'accuser de toutes les turpitudes.
Je ne puis donner ici qu'une idée bien sommaire et bien vague de cette agitation multiforme et si étendue qui harcèle l'Eglise sans répit aux temps mêmes où elle semble le plus complètement maîtresse de la pensée et de
la conduite des hommes. Ce que j'en ai déjà dit n'a laissé entrevoir que quelques-uns des aspects de cette formidable opposition; il en est d'autres, qui ne sont pas moins intéressants et qui nous montrent la réflexion philosophique et la science purement humaine en révolte contre la dogmatique orthodoxe et la connaissance révélée.