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ment, mais enfin affirme comme un principe essentiel, l'idée de l'égalité en Dieu, c'est-à-dire celle de l'égalité naturelle de tous les hommes, laquelle se marque par leur égale soumission devant les mandataires de Dieu. Et, d'ailleurs, cette égalité foncière, l'Eglise la respecte chez elle : la carrière ecclésiastique — et elle seule en ce temps-là — s'ouvre d'un bout à l'autre aux hommes de toute condition et de tout rang. Un clerc parti du dernier degré de la société peut, s'il a du mérite et de U chance, atteindre le sommet de la hiérarchie sacrée; ainsi Grégoire VII était le fils d'un charpentier, Benoît XII, celui d'un boulanger. Sixte IV, celui d'un simple laboureur, Urbain IV et Jean XXII, ceux d'un savetier.
D'un autre point de vue, on pourrait dire également que cette domination de l'Eglise sur la société féodale représente le plus complet triomphe de l'esprit sur la force que connaisse l'histoire, si, pour les hommes de ce temps^ il ne s'agissait réellement de l'exaltation d'une force, reconnue plus efficace et mieux garantie que toutes les autres.
C'est, en elTet, au jugement d'hommes qui, d'ordinaire, même au plein de leurs pires excès, s'attachent de toute leur âme à leur foi religieuse, une puissance véritablement terrifiante que celle qui met aux mains du prêtre le pouvoir d'accomplir le miracle de la transsubstantiation et celui d'absoudre tous les péchés. Pour qu'il arrive aux hommes du Moyen Age de paraître momentanément braver cette puissance, l'outrager, chercher à lui nuire dans la personne et les biens des clercs, comme il n'arrive que trop souvent aux barons féodaux, il faut que les irrésistibles suggestions de la cupidité, la colère ou une espèce d'ivresse de brutalité les jettent pour un temps hors de leur raison. Il est bien rare qu'ils n'y rentrent pas pour implorer leur pardon, accepter de lourdes pénitences, mériter, par l'abondance de leurs bonnes œuvres, l'oubli de leurs mauvaises actions.
Le plus souvent les autorités séculièi*es comblent
l'évolltio.n de l'égmse 135
l'Eglise de dons, de privilèges et d'immunités, comme ai l'office divin qu'elle délient la dispensait de droit des charges de la vie publique et parce qu'on croit que Dieu tient un compte exact, au ciel, des bienfaits reçus ici-bas par ses serviteurs. A vrai dire, l'Eglise n'a pas intérêt à ce qu'un prince se conduise bien durant son passage sur la terre. Plus il y offense la morale et la justice, plus elle a chance elle-même de trouver dans son testament les profits de son repentir : fondations de monastères, sommes léguées aux grands sanctuaires thaumaiurgiques', faveurs de toutes sortes, prodiguées à ceux par qui se clôt .l'enfer et s'ouvre le paradis.
I Qu'il y ait dans ces concessions un excès que seule la peur de l'au-delà justifie et qui gêne souvent l'exercice du gouvernement temporel, ce n'est point contestable, et les mieux avisés des princes le savent bien ; mais ce n'est que de l'excès seul qu'ils s'inquiètent parfois et ils ne contestent point le droit de l'Eglise à vivre dans le monde environnée de respects et fortifiée de privilèges Chose curieuse : il est arrivé souvent aux hommes du Moyen Age de se plaindre de leurs clercs; il est bien rare que ces plaintes dépassent les hommes pour atteindre les institutions ecclésiastiques elles-mêmes. On s'indigne contre les mauvais prêtres, qui abusent de leurs droitson déteste ou on raille les méchants moines, qui avilissent leur profession; mais on ne nie point que les droits soient légitimes et la profession sacrée. On demande que les clercs vivent mieux et qu'ils se tiennent plus exactement aux devoirs de leur office ; on ne réclame pas, bien au contraire, contre l'office lui-même Et il a'est pas très rare qu'à côté de la critique paraisse la •emarque : tous pourraient bien suivre l'exemple que îertains leur donnent, en se comportant comme il ;onvient.
t Ainsi, au cours du Moyen Age, s'étend peu à peu sur a société chrétienne une sorte d'immense filet clérical (ui l'enveloppe tout entière; l'œuvre atteint son point de
perfection au temps d'Innocent III*. A partir de ce moment, en effet, l'esprit laïque, qui pointe déjà dans le gouvernement d'un Philippe-Auguste et s'affirme dans celui d'un Philippe-le-Bel, commence sa lente réaction, qui ne s'arrête plus guère et prendra plus d'ampleur d'âge en âge. En attendant, l'Eglise demeure à la première place partout dans la vie de l'Etat et dans celle de l'individu, partout où un acte quelconque engage la conscience; c'est-à-dire qu'elle dispose d'une capacité indéfinie d'intervenir partout où elle le juge à propos. D'autre part, le plus humble clerc est, en droit, inviolable dans sa personne et ses biens ; un crime même ne suffit pas à le livrer aux juges du siècle et, en revanche, tous les séculiers qui offensent l'Eglise ou la foi ressortissent aux juges ecclésiastiques. La violence des princes méprise parfois ces privilèges, c'est certain ; mais le droit n'en est pas moins ce qu'il est et, d'ordinaire, chaque violation qu'il subit aboutit finalement à une réparation profitable. Ajoutons que la règle du célibat, vigoureusement enracinée dans l'Eglise par Grégoire VII, pour si dangereuse aux bonnes moeurs et au bon sens qu'on la considère et pour si mal observée qu'elle soit encore, ne tend pas moins que tout le reste a élever en quelque sorte le clerc au-dessus de la nature humaine, à convaincre les laïques, à le convaincre lui-même, que le sacrement qu'il a reçu au jour de son ordination a fait de lui un être d'exception. Il en est, sous son apparente humilité — quand il se souvient qu'il doit se montrer humble — empli d'un orgueil, qui s'exprime souvent en phrases assez peu évangéliques. « Le dernier des prêtres, écrit Honorius d'Autun, dans la première moitié du xn® siècle, vaut mieux qu^ aucun roi ».
1. C'est lui qui, mal satisfait du titre, déjà, excessif, de Vicaire du Christ, prend celui de Vicaire de Dieu {Vice Dei).
l'évolution de l'église 137
Pour que le clergé médiéval rapprochât suffisamment -: mérites de ses prétentions, il aurait fallu que son
recrutement et sa formation fussent l'objet de soins a-sidus et attentifs. Or il n'était guère question de tant
le précautions dans la réalité. Le bas clergé, tant régulier que séculier, vient en grande majorité du bas peuple, d'où il ne tire sur rien, pas même sur la religion, des lumières très éclatantes; d'où il n'apporte pas non plus des habitudes vraiment sacerdotales. Il demeure généralement ignorant, jusqu'au temps où les clercs prennent l'habitude de fréquenter les Universités, c'est-à-dire au xin* et au xiv^ siècles, et encore le progrès n'est-il vraiment visible qu'au xv*. Alors certains chapitres exigent un stage de quelque durée à l'Université et on fait passer un petit examen aux hommes qui demandent lordination. Auparavant, de vagues études en quelque école conventuelle ou épiscopale * suffisent. On se contente même de beaucoup moins encore et plus d'une décision conciliaire paraît, de ce point de vue, singulièrement éloquente. Un concile de Cologne, de 1260, veut que tous les clercs soient en état de lire et de chanter les offices ; un concile de Ravenne,. de 1311, limite cette obligation aux seuls chanoines; un concile de Londres, de 1268, recommande àl'archidiacre de chaque diocèse d'instruire les prêtres avec assez de soin pour qu'ils puissent comprendre le canon de la messe et le rituel du baptême !
Quant au haut clergé du même temps, son recrutement est vicié d'abord par la simonie sous ses diverses formes, y compris la plus candide : l'achat pur et simple de la mitre épiscopale ou de la crosse abbatiale. Il l'est encore par l'habitude seigneuriale de chercher à caser
1. Le Bec en Normandie; Saint Victor et Sainte Geneviève, à Paris ; Saint Denis ; Oxford, Cambridge et Saint Alban en Angleterre; Fulda, Utrecht, en Allemagne; le Latran, à Rome.
138 LE CBBI8TIAMSME MÉDIÉVAL ET MODERNE
avantageusement dans l'Eglise les cadets de famille, quand on n'est pas sûr d'assurer leur fortune dans le siècle. Comment s'étonner alors du grand nombre de prélats batailleurs, d'abbés tumultueux, de hauts bénéficiaires aussi éloignés que possible des soucis et des vertus de leur état, que l'histoire du xi*, du xn' et même du XIII'' siècles nous montre en de si étranges postures?
Surtout il y a beaucoup trop de clercs pour qu'il ne s'en trouve pas dans le nombre qui fassent mal juger les autres, n'étant entrés dans les ordres que pour jouir des immunités et avantages divers qu'ils procurent. « Bientôt^ je vous te jure, écrivait un troubadour du xiv« siècle, il y aura plus de clercs et de prêtres que de houviers ». Assurément, de nos jours encore, des hommes du peuple, même point du tout anticléricaux, trouvent communément qu'il y a « bien assez de curés et de bonnes sœurs », et ce peut être seulement un souvenir plus ou moins confus d'un temps où il y en avait vraiment beaucoup. Les siècles de la scolastique ont sûrement été ce temps-là.
Et cette abondance ne tourne pas à l'avantage de l'Eglise ; non plus qu'à l'édification des fidèles, d'abord parce que les privilèges judiciaires de l'Eglise attirent à elle des gens de moralité douteuse, qu'elle se trouve entraînée à couvrir pour le principe, dans des cas qui ne lui font pas honneur; ensuite parce qu'il faut que tous ces clercs-là vivent, et, hormis les bénéficiers — s'ils se contentent de leur revenu régulier — qu'ils vivent des laïques. Ce sont les dîmes qui assurent normalement leur subsistance. Mais, outre que ces dîmes sont sources d'interminables difficultés, durant tout le Moyen Age, entre ouailles et pasteurs, elles ne suffisent pas à nourrir ceux-là même qui les lèvent, parce qu'ils sont le plus souvent réduits au rôle d'intermédiaires fiscaux entre les fidèles et les hauts dignitaires ecclésiastiques l'argent ne fait que traverser leur escarcelle.
Alors la tentation peut les prendre, devant laquelle le besoin les rend très faibles, de trafiquer des chosea
! L KVOLUTIOIV DE l'jÎCLISE 139
;saintes, de vendre les sacrements et spécialement la
pénitence. D aucuns en viennent même à exiger une
Ipetite offrande avant de donner la communion, ce qui
.fait dire à un contemporain qu'ils sont pires que Judas
ipuisquils vendent pour un denier le corps qu'il a lui
:3sl.mé à trente. D'autres, plus éhontés encore, exploi-
ent les terreurs des mourants pour se faire attribuer
nous couleur d intentions pieuses, des legs plus ou moins
importants; et il n'est pas rare qu'on voie s'élever un
lébat scandaleux autour d'un mort entre les clercs de sa
)aroisse et les moines du couvent voisin, pour peu qu'on
I spcre un bon rendement de son cadavre.
Un trop grand nombre de ces clercs, petits ou grands, ont évidemment trop occupés et préoccupés de leurs ropres affaires pour prendre soin d'instruire et de recher leurs ouailles. Elles se laissent donc glisser à )utes les superstitions et diableries, dont pas grand hose ne les garde, jusqu'au temps où se fait sentir action des ordres mendiants. Le xiii^ siècle marque un rand progrès de la bonne discipline dans l'ordre polique et du bien-être dans l'ordre social; alors le besoin y fait sentir de ne pas laisser les petites gens croupir \ms leur ignorance de la doctrine. D'autre part, dès le pbut du siècle, de terribles conséquences de la néglimce du clergé et du désordre de l'Eglise se sont manistées; de fâcjieuses déviations du sentiment mystique, lies que celle qui organise les processions des Flagelats, de redoutables hérésies à large extension, comme ♦ lie des Vaudois et celle des Cathares, qui semblent istaurer e manichéisme et contre lesquelles il faut jobihser les forces séculières, ont sourdement et prolidément contaminé des populations entières. Dans ce Jsarroi, on ne peut plus faire confiance aux anciens Jres de moines, qui, avec une étrange rapidité sont Dnbés en décadence. Leurs succès et leurs richesses les dl perdus et leur discrédit paraît sans remède dans le [juple, qui leur prête généreusement tous les vices
Les causes de ce phénomène, au premier abord surprenant, sont multiples : les hommes qui s'enferment au couvent ne sont pas tous des saints ; ils appartiennent d'ordinaire à la moyenne morale de leurs contemporains, laquelle n'est pas fort élevée; et leur goût du lucre et de la domination, pour demeurer d'ordinaire anonyme et collectif, n'en est pas moins intense. Une grande abbaye est un centre d'exploitation de petites gens tout comme un gros château. En second lieu, les moines font effort pour échapper à la juridiction de leur évêque et se placer sous celle dn Pape. Rome favorise de son mieux cette entreprise, parce qu'elle y trouve son profit; mais la discipline monacale n'y gagne pas, parce que la surveillance pontificale est trop lointaine pour se montrer efficace. En fait, abbé et chapitre agissent à leur guise et souvent plus selon l'esprit du siècle que selon celui de leur règle. Quand le scandale devient trop choquant, on tente une réforme, soit par l'effort particulier d'un abbé ou chef d'ordre zélé, soit sur l'initiative d'un légat pontifical. On ramène les moines à l'observance de la règle préalablement renforcée, c'est-à-dire rendue plus rigoureuse; mais l'amélioration n'est jamais que passagère, parce que les causes de corruption subsistent. Au regard de l'opinion fâcheuse que le peuple chrétien a si souvent des réguliers, il faut tenir compte également des allures parfois équivoques des moines errants, plaie du monachisme ancien, et qui sont nombreux encore au seuil du XIV* siècle, oii Boniface VIIl les combat avec vigueur.
Pourtant des prophéties effrayantes se répandent, annonçant le châtiment prochain de la corruption de l'Eglise et l'avènement de l'Eglise Spirituelle, seule digne du Christ. Les autorités officielles se défendent encore par la violence, mais elles ne sont pas sûres de la victoire.
Alors se lèvent deux hommes. L'un, c'est l'Italien saint François (+ 1226) ; l'autre, c'est l'Espagnol saint Dominique (4- 1221) et, de leur initiative, sortent deux ordres nouveaux, destinés tous les deux à prêcher au
l'évolltio.n de l'église 141
["'U[)le, et le second, celui des Dominicains, particulièiiMiieot, à ramener les héréliques; mais, finalement, 1 action de l'un comme de l'autre a encore tourné au liûfit du ra()e. François d'Assise ne voulait pas fonder un ordre de moines; il visait plus haut et prétendait ramener les fidèles à la vie écangélique, pendant que les clercs pratiqueraient la vie apostolique. Admirable utopie, mais aussi très dangereuse et qui n'allait à rien moins qu'à réclamer une véritable révolution sociale. Les autorités romaines surent neutraliser le saint, qui, bon gré mal gré, dut restreindre à des moines la vaste réforme qu'il avait rêvée pour tous les chrétiens. Les Franciscains et les Dominicains rendirent d'ailleurs de grands services. Instruits de la bonne doctrine dans leurs couvents, ils allaient la répandre dans le peuple; mais, surtout, il devinrent promptement, comme jadis les Glunisiens, les ouvriers actifs de la puissance pontificale et préparèrent les orgueilleuses prétentions que Boniface VIII affichera à la fin du xiir' siècle. Ils firent bientôt pire ; ils se laissèrent attirer par l'Ecole et les plus intruits d'entre eux allèrent s'y enliser : saint Thomas d'Aquin étitit un Dominicain et Duns Scot un Franciscain. Du reste, il s'en faut qu'en servant le Pape ils aient toujours immédiatement aidé le clergé séculier des diocèses où ils se répandaient, et autant peut-on en dire des deux autres ordres auxquels Rome reconnut aussi la qualité de Mendiants* : les Carmélites (1226) et les Ermites ie saint Augustin (1256). Ils organisèrent des missions, omme on dit encore aujourd'hui, et, naturellement, ils ittirèrent foule, car ils apportaient à la fois une distrac-
1. Celte qualité est un privilège strictement limité aux quatre jrdres que je viens de nommer; d'ailleurs, et malgré l'opposition ictive des autorités ecclésiastiques, il n'est pas rare que, môme iprès le concile de Lyon, de 1274, dont le canon 22 sanctionne le )rivilège tn question, des associations plus ou moins considéables se forment entre gens désireux de mener la vie des Men- Kants. C'est une forme caractéristique de la piété monastique de îe temps-là.
tion et un réconfort pour des hommes qui n'étaient trè; gâtés d'ordinaire, ni par ceci ni par cela. Ils prêchaien et surtout ils confessaient. Bien des péchés leur étaien avoués qu'on hésitait parfois à dire à son curé et ih avaient l'absolution facile, pour peu que la paroisse s( montrât généreuse. Après quoi ils passaient, laissant h clergé paroissial en méchante posture, tout déconsidéré qu'il se trouvait par cette brillante concurrence que U Pape privilégiait. Les séculiers n'acceptaient pas h dommage de bon cœur : les curés se plaignaient; lef évèques protestaient, il n'était pas jusqu'à l'Université de Paris qui ne dît son mot, dès le xiu" siècle, poui accuser les inconvénients du remède apporté par les Mendiants. Le principal résultat de toute cette opposition, ce fut de convaincre le Pape et les moines d( l'excellence, pour eux, d'un système si vivement combattu et, en vérité, si funeste aux clercs des diocèses.
Dès ce temps-là, il apparaît fort clairement que si Vordo clericalis a confisqué à son profit la notion même d'Eglise; le Pape, de sa part, a réussi à se faire accepter non point seulement comme la tête et le principe de cet ordo lui-même, ce qui serait déjà beaucoup, mais encore comme sa personnification totale. C'est à sa personne, à son autorité propre, à son prestige particulier, qu'il prétend rapporter, dans son origine, son économie et ses fins, l'exercice de toute autorité ecclésiastique, et l'Eglise se plie peu à peu à cette prétention démesurée, qui l'asservit.
Innocent III pose en règle que le Pape seul possède la plénitude de la puissance ecclésiastique ; les évèques ne sont pas autre chose que ses assistants pour la partie de l'administration de l'Eglise qu'il veut bien leur confier. L'expression d'évèque œcuménique, c'est-à-dire universel^ prend alors tout son sens et les évoques, dont l'ancienne et authentique tradition ecclésiastique faisait les égaux
L ÉVOLITIOX DE l'ÉCLISE 143
(pares) et les frères en Jésus-Christ du patriarche romain, se trouvent réduits, en théorie comme en fait, à n'être plus que ses délégués. Les légats pontificaux viennent, dans tous les cas d'importance, substituer leur autorité à celle de l'évêque jusque dans son diocèse. Le Pape intervient de plus en plus fréquemment dans les élections, même quand elles ne sont pas contestées, et Nicolas III (-1-1280, déclare positivement que le Pontife a le droit de confirmation sur tous les évêques. Cela revient à dire que nul ne peut être évêque sans l'approbation du Saint-Siège et qu'une élection régulière ne constitue pas un titre suffisant. Depuis le v^ siècle, le Pape avait pris l'habitude d'établir' un lien particulier entre lui et tels ou tels évêques en leur envoyant le palliumi- les Fausses Décrétales font de l'octroi de cet ornement le signe d'investiture nécessaire de la fonction métropolitaine, si bien qu'Innocent lll suspend l'exercice de l'autorité des archevêques jusqu'au moment où ils l'auront reçu. Or, dès Grégoire VII, le récipiendaire doit prêter un serment de vassalité au Pontife !
Si nous ajoutons que le Pape, au courant du xii« et du xni^ siècles, étend autant qu'il le peut la pratique des réserves pontificales, c'est-à-dire qu'il s'attribue le droit de conférer directement, par toute la chrétienté, un nombre croissant de bénéfices, et qu'il peut non seulement recevoir tous les appels ecclésiastiques, mais encore évoquer directement toutes les causes qui intéressent l'Eglise ou la religion, nous comprendrons l'étendue théorique de sa puissance et la portée pratique de la réalisation qu'il lui donne. Les évêques, qui subissent les conséquences de ses empiétements, semblent
1. Lepallium, dans sa forme actuelle, qui s'est fix^e au x^ siècle est aoe bande de laine blanche, large d'environ trois doigts et semée de quatre petites croix noires; on la place sur les épaules à a fa.;on d'un colher et elle porte deux pendants, l'un devant, I antre derrière, faits de même sorte (Cf. J. Baudot, Le Pallium Pans, 1909;.
144 LE CBBISTIANISME MÉDIÉVAL ET MODEBNE
s'y résigner-, la soumission servile qu'on a reprochée souvent à l'épiscopat de l'Infaillibilité, celui qui conduit l'Eglise depuis 1870, ne date pas de nos jours et l'on demeure surpris en voyant sur quels objets insignifiants les prélats français du xm' siècle, par exemple, pourtant si largement privilégiés dans le royaume, limitaient leur propre initiative, en demandant au Pape des pouvoirs spéciaux et des instructions particulières.
Cette espèce d'abdication des évêques est un des facteurs essentiels de l'absolutisme pontifical. Elle a deux causes principales. D'abord le haut clergé est, comme le Pape lui-même et avant lui, un bourreau d'argent. Tout lui sert de prétexte à exactions : sa justice, les dispenses qu'il accorde, les monuments somptueux, . interminables et ruineux, qu il entreprend. Nos cathédrales, que l'on célèbre si souvent comme les impérissables témoins de la foi, ne le sont pas moins de roppression et de l'exploitation de générations successives de petites gens; c'est-à-dire de haines profondes, àtoutle moins de désaffections tenaces, contre lesquelles les évêques se fortifient en s'appuyant sur l'autorité lointaine et intacte de VApostole. Ils ne peuvent pas qu'y gagner. — En second lieu, si le roi, spécialement en France, se fait l'allié de l'Eglise en face des féodaux, le protecteur des évêques et des abbés contre les barons, ce n'est pas gratis ; et, à mesure que sa souveraineté s'affermit, sa bienveillance se montre plus envahissante, ses exigences s'alourdissent et le sentiment qui a jadis donné naissance aux premières fausses décrétales reparaît dans l'épiscopat. Il pousse les évêques à favoriser l'absolutisme du Pape, en apparence plus lointain et vraiment plus intermittent que celui du roi, pour échapper à ce dernier. Ils aiment mieux, au surplus, être dominés nar un clerc, dont l'autorité se confond avec celle de l'Eglise elle-même, que par un laïque et surtout —pratiquement — que par les laïques exigeants que sont les officiers du prince.
l'évolitiox de l'église 145
Selon la tradition et, peut-on dire, l'usage et le droit canonique de l'ancienne Eglise, l'expression de sa puissance divine ne résidait point dans la personne du Pape, mais dans le corps du Concile. Aucune décision autorisée n'avait encore modifié cet état de droit au XIII'' siècle et même la bulle Unam Sanctam de Boniface VIII, en 1302, est la première qu'un Pape ait osé adresser à la chrétienté entière sans en avoir réglé le contenu d'accord avec une assemblée régulière. Mais, en fait, le Concile était devenu un instrument entre les mains du Pontife, qui avait fini par faire admettre qu'à lui seul appartenait le droit de le convoquer et le pouvoir de le dissoudre, comme celui de iixer la matière et l'ordre de ses délibérations, d'approuver ou non ses décisions; demeurant du reste entendu que tout canon conciliaire non souscrit par le Pontife était de nulle valeur. Au concile de Vienne, de 1311, qui abolit l'ordre du Temple, le Pape osa déclarer que tout membre de l'assemblée qui dirait un mot sans y être autorisé par lui, serait excommunié !
De cet abaissement de l'épiscopat, en même temps que de toutes les actions confuses et diverses, de tous les efforts concordants, de toutes les circonstances heureuses et des hasards favorables dont j'ai précédemment tracé l'esquisse, par-dessus tout, d'une certaine disposition des esprits, bienveillante à la puissance qui, dans le désordre du temps, commandait au nom de l'ordre et de l'unité et qui concrétisait en une ipcrsonne la seule force morale dressée contre la violence féodale, de tout cela, dis-je, des hommes surent profiter. Avec des qualités différentes et aussi des défauts dissemblables, mais avec une singulière constance, ils suivirent la même politique de domination : un jTégoire VIII (1073-1085), un Innocent 111 (1198-121G), un Boniface VIII (1294-1303) «.
1. Ces trois noms, peut-on dire, symbolisent la tléorie, le ;rionQphe et les excès de la papauté durant la be'le époque raOdié^
Ils rencontrèrent des résistances. Le premier, d'abord celle des clercs, parce qu'il prétendait leur imposer des réformes qui leur déplaisaient; ensuite celle de l'Empereur, parce qu'il voulait lui arracher le droit de disposer des évéchés et des abbayes. Il batailla toute sa vie, d'un courage indomptable, et pourtant il mourut en exil; mais il n'en avait pas moins assuré l'avenir de la Papauté souveraine. Innocent III réalisa son rêve et régna vraiment sur l'univers chrétien; jamais le prestige pontifical ne s'est élevé plus haut. On voit alors le Pape se mêler de tout, comme le souverain de tout. Il met le royaume de France en interdit parce que Philippe- Auguste a répudié sa femme ; il décide que la Grande Charte, imposée par les Anglais à leur roi Jean-Sans- Terre, sera nulle et sans valeur, ou il confirme les coutumes et privilèges de la ville de Toulouse, tout aussi bien qu'il déclare que, dorénavant, toutes les dignités ecclésiastiques seront reçues et tenues comme des fiefs du Pape, ou fulmine contre les Albigeois.
Boniface VIII enfin, professe que le Pape porte « tous les droits {jura omnia) « enfermés » dans l'écrin de sa poitrine [in scrinio pectoris sui) » et ajoute la seconde couronne à, la tiare ^ Dans sa bulle Unam sanctam (1302)» il définit la doctrine des deux glaives, dont l'un, comme l'avait dit saint Bernard, doit être manié par l'Eglise et l'autre pour elle [is quidem pro Ecclesia, ille vero ab Ecclesia exercendus) ; dont l'un appartient au Pontife et
vale ; mais on aurait tort de ramener exclusivement aux Papes qui les portent, le constant effort des Pontifes du xi« au xiv siècle; un Grégoire IX (1227-1241), par exemple, ou un Innocent IV (1243-1254), ne sont guère moins intéressants, de ce point de vue des prétentions romaines.
1. Ce fut probablement Clément V (-f-13U) qui ajouta la troisième couronne. On ne sait trop comment les interpréter toutes trois; les uns prétendent qu'elles symbolisent l'Eglise militante, la souffrante et la triomphante, d'autres y voient les trois degrés de la souveraineté du Pape, primat, patriarche et Souverain Pontife; il y a d'autres explications encore.
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lautre est remis aux princes pour être employé selon ses ordres et sa permission. C'est pourquoi être soumis au Pape en toutes choses est une nécessité, de foi, c'està-dire de salut, pour tout homme {porro subcsse Romano jwnti/ici omni humame creaturie declarainus, dicimus, (Irfivimus et pronuntiamus omnino esse de necessilate fidei). Il était impossible, en ce temps-là, de pousser plus loin l.i doctrine de l'absolutisme et l'orgueil de la fonction pontificale; seul le concile du Vatican y pourra ajouter quelque chose avec le privilège de l'Infaillibilité.
Malheureusement pour Boniface, ses superbes prétentions trouvèrent un adversaire résolu en la personne du très pieux roi Philippe-le-Bel, qui entendait rester le maître chez lui. Dans la lutte qui s'engagea entre eux, le Pontife fut vaincu et sa défaite ouvrit pour la Papauté une ère de difficultés inextricables. Elles iront se compliquant sans arrêt jusqu'au temps où le concile de Trente consacrera définitivement dans l'orthodoxie, et réalisera dans le domaine spirituel, les vues du dernier grand Pape du Moyen Age.
En définitive, l'immense entreprise pontificale qui, au temporel, aboutit momentanément, après la défaite de Boniface VIII, à livrer le Saint-Siège aux mains du roi de France, ne mettait en jeu que des forces morales. Pour qu'elles fussent durablement efficaces et décisives, il aurait fallu qu'elles fussent aussi inattaquables; qu'exprimant, dans la mesure du possible, l'idéal divin sur la lerre, ou, du moins, se fondant sur lui, elles n'eussent point part aux imperfections humaines; que l'Eglise représentât vraiment en ce monde une réalisation de l'Evangile, et que le Pape y fût lincarnation de la perfection apostolique. On était fort loin de compte, même au xin* siècle.
Il est incontestable que le Pontife avait fait un
148 LE ClîniSTIANlSlIE MÉDIÉVAL ET JIODEUNE
vigoureux et tenace effort pour rapprocher la vie pratique de l'Eglise de l'état de perfection sublime qui pouvait seul justifier ses prétentions; mais il n'avait que très imparfaitement réussi. J'ai déjà dit que Grégoire VII avait adopté les idées réformistes de Cluny, et qu'il avait tenté très énergiquement de les faire prévaloir. II s'attaquait surtout à deux vices profonds : la simonie et le nicolaisme, c'est-à-dire la puissance de l'argent dans le clergé et celle delà chair; les instincts les plus profonds de l'homme se dressaient donc en face de la volonté d'ascétisme du Pape et tous les intérêts séculiers se liguaient avec eux contre lui. Il rencontra une résistance terrible, non seulement de la part des rois et des barons, qui n'entendaient point perdre leurs moyens d'action sur l'Eglise, mais aussi de la part des évoques, qui ne voulaient point rompre leur partie liée avec l'Etat, et de celle des clercs, qui confondaient le long usage des abus dont ils profitaient avec un droit imprescriptible. Eq fait, au xi^ siècle, malgré de fréquentes interdictions conciliaires, le mariage des prêtres était, peut-on dire, général, si bien que lorsque Grégoire VII, renforçant les défenses antérieures, ordonna aux fidèles de cesser tout rapport avec les clercs incontinents (1074), des synodes se réunirent (par exemple à Paris, en 1074, à Winchester, eu 1076) pour protester et organiser la désobéissance. Il arriva aux légats pontificaux, instrumentant contre les ménages sacerdotaux, de courir risque de la vie. La ténacité des Papes, spécialement celle d'Urbain II, parvint à imposer l'obligation légale du célibat ecclésiastique et le concile de Latran, de 1139, prononça que les mariages des clercs n'étaient pas de vrais mariages. Pourtant, là même où la résistance plia de bonne heure *, le succès ne fut vraiment pas tel qu'il paraissait être, car trop souvent le concubinage remplaça l'union régulière et les fidèles furent singulièrement plus
1. Elle se prolongea durant un bon siècle au nord et à l'est de l'Europe, dans Job Pays Scandinaves, la Pologne et la Hongrie.
l'évolution de l'église 149
olïensés de l'an que de l'autre ; et cela d'autant plus qu'en pratique les autorités ecclésiastiques restèrent indul- -Mites à tout clerc qui sauvegardait les apparences et gardait la lettre des canons, en n'étalant pas sa vie conjugale. Le succè» de la campagne pontificale contre la simonie ne fut pas plus heureux. Les laïques très zélés, les meilleurs, approuvèrent; les moines s'agitèrent; quelques coups de foudre partirent de Rome et le mal, ayant consenti à se dissimuler quelque peu, continua sa paisible existence. Le Pape lui-même, si intransigeant dans ses bulles et instructions publiques, se montrait beaucoup plus conciliant dans la pratique. N'est-ce pas Grégoire VII qui écrivait à l'un de ses légats : « C'est la coutume de t' Eglise romaine de tolérer certaines choses et d'en dissimuler d'autres et voilà pourquoi nous avons cru j devoir temp^.rer la rigueur des cations par la douceur de i la discrétion^ » Hormis quelques intransigeants, rares et I malavisés, tels Urbain II, les grands Papes du Moyen I Age ont toujours su se conformer à la prudente coutume h définie par Grégoire VII.
Le résultat le plus apparent de ces réformes mal ! r»?ussies, ce fut de montrer nettement aux fidèles la ! distance qui séparait encore leurs pasteurs des devoirs^ ^que l'état ecclésiastique leur imposait et que le Pape proclamait nécessaires. L'opinion courante sur le clergé ne gagna point d'indulgence à la constatation. De nombreux témoignages, du xii« et du xui« siècles, ne laissent t aucun doute à cet égard*. Ils marquent, avec la plus vive insistance, le contraste entre la très haute idée théorique que l'on se fait de la dignité de l'évèque et du prêtre, de leur devoir, de leur rôle religieux et social, et l'évidence de leur corruption, de leur avidité, de leurs appétits charnels et mondains, surtout de leur négli-
1. Voir spécialement les œuvres de saint Bernard et, sur les poèmes où s'expriment les sentiments publics, le livre de Ch. V. Langlois, La vie en Fravce au Moyen Age d'après quelques moro' listes du temps. Paris, 1908.
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gence au regard de leurs fonctions sacrées. C'est leur goût de l'argent qu'on leur reproche d'abord et leur amour de la domination :
Ils mainent vie deshonneste, Le pié nous tiennent sur la teste.
Par eulx nous laisses lapider Et estrangler et embrider^...
Le clergé boit la sueur du peuple — tout comme le bourgeois d'aujourd'hui — et il ne pourrait vivre si les misérables ne travaillaient pour lui; la seule science qu'il estime est celle de philopécunel
Il n'est pas rare encore qu'en ce temps-là on oppose le Pape qu'on ne connaît pas, parce qu'il est trop loin, aux clercs, que l'on voit de tout près, et qu'il bénéficie, dans l'opinion qu'on a de lui, de celte opposition même. Un poème de la fia du xii^ siècle ^ le décrit comme fontaine de doctrine, verge et bâton de discipline, vin et huile de médecine, lait de piété, notre chef, notre salut. Sa personne, tout au long du xin^ siècle, demeure objet du plus graud respect et de la plus touchanle confiance; mais déjà s'entendent d'aigres plaintes contre son entourage, contre l'avidité rapacc des cardinaux, contre la simonie qui gâte tout à Rome. Tout y est sec et doit être graissé, gonds des portes et langue des gens de justice; et, comme il y fait chaud, la graisse fond vite et il faut la renouveler souvent '' :
Rome est la doiz (la souj'ce) de la malice:,
Dont sordent tuit H malvùs vice.
C'est un viviers plains de vermine.
Contre VEscripture divine
Et contre Deu sont luit lor fet *.
1. Les Lamentations de Mahieu (fin du xin" siècle), 603 : Langlois, op. cit., p. 263.