‹ Le Christianisme, médiéval et moderneChapitre 13 sur 45 · Bible Guiot, 772 : Langlois, op. cit., p · texte numérisé non relu

Bible Guiot, 772 : Langlois, op. cit., p

l'kvoi.ition de l'église loi

Voilà dos senlimcuts bien inquiétants! Ils étaient au rt^ste inévitables. Le Pape, si génial qu'il fût, n'élait jamais qu'un homme et ne pouvait pas tout faire par luimême; il lui fallait des ministres, des agents, des serviteurs et, par eux, il se trouva très vite débordé. A mesure que son action s'étendit, que son pouvoir de domination s'organisa, il se constitua autour de lui, par la force des clioses, une administration de plus en plus compliquée, qui devint, pour tous les cas normaux et même la plufiart des autres, l'intermédiaire inévitable entre le monde clirétien et lui. C'est la curie : les cardinaux et une armée sans cesse grossie de fonctionnaires de tout genre.

Les cardinaux n'étaient d'abord, aux premiers siècles du Moyen Age, que des clercs attachés au service des paroisses et des hôpitaux de Rome; peu à peu leur résidence permanente autour du Pape grossit leur importance et ils devinrent pratiquement ses conseillers ordinaires. En 1059, ils reçoivent le droit exclusif de l'élire et, avec leur prestige, leurs pouvoirs s'en trouvent grandement accrus. Ils se régularisent en même temps que leurs privilèges se multiplient et leur collège devient le Sénat du Saint-Siège. En 1245, ils obtiennent la préséance sur les archevêques, constituant ainsi, dans la hiérarchie, un degré nouveau, que la tradition ne connaissait pas et, à côté du Pape, une autorité collective, en fait irresponsable et bientôt assez puissante pour balancer celle du Souverain Pontife lui-même. On pourra se demander pendant deux siècles (le xiv® et le XV'; si le gouvernement de l'Eglise ne deviendra pas une oligarchie ; et les vacances du Saint-Siège, qui se prolongent assez longtemps, à diverses reprises^, mon-

1. Par exemple Innocent IV est olu en 1243, après un interrègne. de près de deux ans; Grégoire XI, en 1271, près do trois ans, Nicolas IV, en 1288, plus d'un an, Célestin V, en 1294, plus de deux ans après la mort de leur prédécesseur.

trent que la personne du Pape n'est plus strictement indispensable au fonctionnement de l'administration romaine. Le Pape passe et la curie reste; c'est souvent un vieillard quand il ceint la tiare ; il n'a point la force ni vraiment les moyens de se débarrasser d'habitudes, de traditions, de tout ce qui fait la redoutable force passive de toutes les administrations enracinées.

C'est pourquoi, dès le milieu du xii* siècle, le mécontentement contre l'entourage du Pape grandit et les plaintes montent contre l'exploitation éhontée qui s'y fait de tous les malheureux que leur infortune amène à son contact. Les attaques deviennent plus pressantes contre la prostituée, dont Dieu découvrira la honte aux yeux de l'univers. Il est impossible que la personne du Pontife, qui paraît, au moins de sa présence, justifier et consolider la curie, ne finisse pas par être enveloppée dans l'animosité que le système provoque et qu'on ne la rende point responsable de ses vices. Aussi la Papauté, sinon le Pape, est devenue, à la fin du xii' siècle, par ses exactions, la terreur des Eglises. Une expédition de légats à travers un pays apparaît comme une calamité ; le voyage d'un Pape comme un désastre : Clément V (1305-1314) sème la ruine dans tous les diocèses qu'il traverse, de Bordeaux à Lyon. La justice pontificale épuise la bourse des appelants, volontaires, ou non; l'abus qu'elle fait des lettres de rémission payées offense la morale et le droit ; et le trafic, qu'elle autorise, des indulgences productives, débilite la religion. La pénitence se réduit à un marchandage qu'accompagne une sorte d'incantation magique ; les espèces eucharistiques, le saint Chrême, l'eau bénite, les reliques sont devenus comme des fétiches, dont le clergé dispense ou retient à son gré les bienfaits ; et qui, d'ailleurs, sont censés opérer par eux-mêmes et quels que soient les sentiments, l'état moral, de celui qui les reçoit.

Et pourtant la rigueur de la contrainte orthodoxe, loin de se relâcher, se resserre plus étroitement que

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iifnais et menace des pénalités les plus rudes toute manifestation indépendante et jusqu'à toute expression rsonnelie du sentiment religieux.

Le rêve de domination universelle que Boniface VIII avait formé organisait certainement d'une manière tirandiose et logique et, aussi, il parachevait l'effort ~ "ulaire multiforme, et en si grande partie incons-

nt, qui l'avait précédé, préparé et déterminé. On I aurait présenté à un Léon I" ou à un Grégoire-le-Grand qu'ils en auraient sans doute éprouvé plus de crainte, et peut-être plus de scandale, que de joie ; mais il s'était peu à peu dégagé des formes successives de l'idéal romain et des aspirations de la vie ecclésiastique. Et maintenant il s'offrait, en sa perfection, sous les espèces d'une construction mystique que seul le cerveau de moines avait pu concevoir et seule la foi nourrie dans un cloître croire réalisable en ce monde. C'était, en vérité, comme une anticipation du Royaume de Dieu sur la terre; une impossibilité par rapport aux conditions de vie que les réalités terrestres imposaient aux Etats, une impossibilité aussi par rapport à la vie normale et naturelle des êtres humains. Elle entravait mortellement l'action des princes ; elle réclamait des hommes une abnégation dans la vertu chrétienne, que les instincts et les appétits charnels ne permettent point d'ordinaire d'atteindre hors du couvent, où elle s'impose.

Or ce rêve, imaginé dans l'absolu et jailli du tréfonds d'un mysticisme asservi à la théologie, ce rêve construit pour des êtres dégagés des intérêts et des contingences tentatrices ou tyranniques de la terre, ce ne furent que des hommes qui essayèrent de le réaliser, et, faute de mieux, par des moyens humains ; en sorte

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qu'il prit très vite, et par la force des choses, l'aspect d'un plan de domination du monde par le Pape. Et comme on vit ceux qui faisaient profession de servir ce dessein s'égarer en des entreprises qui ne paraissaient pas toutes recommandables, et qui ressemblaient assez soit à une exploitation, nullement mystique, des consciences et des revenus, soit à des intrigues de la plus vulgaire politique, il ne tarda pas à se trouver rabaissé dans l'appréciation de ceux qui reçurent de lui quelque dommage. Leur intérêt les poussa à lui opposer contradictions et résistances.

Les clercs avaient suivi le Pape parce que, par lui, l'Eglise catholique affermissait son pouvoir sur le siècle et qu'ils étaient les premiers serviteurs de cette Eglise, les plus intéressés à sa grandeur ; les princes s'étaient laissé surprendre dans leur piété et entraîner très loin, sans bien se rendre compte du chemin parcouru ; les simples fidèles, d'ailleurs incapables de rien empêcher, avaient salué dans leur cœur, avec joie, l'élévation et l'affermissement de la puissance qui leur apportait adoucissement et consolation dans leurs misères humaines et tenait en ses mains l'inappréciable compensation céleste. Mais lorsque clercs, princes et peuples virent, sur l'idéal clunisien, s'édifier la politique ponti-j ficale, la curie intrigante et bientôt corrompue, la fiscalité ingénieuse et avide, lorsqu'ils constatèrent que leSj prétentions romaines ne donnaient point à la chrétienté un gouvernement religieux plus exact et plus dévoué,^ ils commencèrent à ressentir de l'inquiétude. Et quand un certain nombre d'Etats, de mieux en mieux centralisés, sortirent du désordre féodal, embryons déjà bien vivants de nations futures, le rêve pontifical ne put que leur apparaître comme une dangereuse chimère, ou comme un essai monstrueux d'absorber leurs droits, dans un système de domination, où le nom et l'intérêt de Dieu couvraient les plus humaines et les moins avouables des préoccupations. C'est pourquoi la résis-

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tance de Philippe le Bel à Boniface VIII, qui n'est certes pas la première que la papauté ait rencontrée dans son ascension, mais qui se montre la plus efficace, annonce vraiment pour elle des temps nouveaux. Elle y rencontrera de rudes épreuves et y subira des transformations qui l'éloigneront définitivement de l'hégémonie totale, magnifique et surhumaine, voulue, pour la plus haute gloire de Dieu et la félicité des fidèles, par les grands Papes dont je viens de rappeler les noms.

En somme, tout le puissant etTort, multiple dans ses formes, qui s'est développé à l'intérieur de l'Eglise depuis le xi'siècle, aboutissait, au xiv% à faire d'elle une machine à dominer gouvernée par le Pape, un instrument de contrainte imposant à tous les hommes, par la force, des formules qui ne pouvaient rien dire aux simples, et, en même temps, à muer la doctrine, qui voulait être une vie, en un pédantisme intellectuel et desséchant. Cet effort, pourtant, n'avait pas fait disparaître du clergé la corruption, que diverses circonstances vont bientôt rendre scandaleuse; et la si intéressante tentative des ordres mendiants se trouve promptemenl stérilisée par leur orientation vers les Universités, les Ecoles, l'Inquisition et toutes les besognes papales. Dès le xiv* siècle, un grand besoin et un grand désir d'une vraie réforme se font sentir; ceux-là même qui la réclament ne se doutent pas de l'étendue qu'ils voudraient lui donner. Ils croient qu'il ne s'agit que d'une question de discipline, d'éducation et de tenue des personnes, du « chef et des membres » de l'Eglise ; il s'agit aussi d'une orientation nouvelle à donner à la foi officielle et à la théologie, que le sentiment religieux vivant déborde. Cette vérité va lentement et sourdement faire son chemin, jusqu'au jour où elle apparaîtra à la pleine lumière du xvi° siècle.

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