‹ Le Christianisme, médiéval et moderneChapitre 14 sur 45 · CHAPITRE Vlî · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlî

La captivité de Babylone, le Grand Schisme et la victoire du Pape sur la réforme ^

I. Les signes précurseurs de la Réformation. — Position du- Pape

sur la question de la réforme. — Comment la papauté est amenée à s'établir en Avignon. — Inconvénients divers de cette transplantation : la fiscalité, la politique et le sécularisme.

II. Les ennemis du Pape en tirent avantage. — L'opposition des Fratricelli. — Guillaume d'Occam. — Le Defensor pacis ; hardiesse de ses thèses. — Trouble de l'Eglise au début du XIV' siècle. — L'erreur de ceux qui ne réclament qu'une réforme des personnes. — Indices d'un mouvement plus profond : J. Wiclef. — La théorie conciliaire. — La théologie d'Occam; sa portée logique; comment son auteur la limite.

III. Le retour du Pape à Rome et le Grand Schisme. — Le déchirement de la chrétienté. — Le désarroi des fidèles. — Lamentable état de l'Eglise au.début du xv« siècle. — Le recours au concile. — Il [aggrave d'abord le mal. — Le concile de Constance : il pose les principes de la réforme. — Il est débordé par l'impatience de voir cesser le schisme. — Comment le Pape tire parti du mouvement hussite pour se débarrasser de la réforme.

IV. Le Pape et le concile de Bâle. — La partie décisive. — Victoire du Pape. — Comment il en abuse. — Les Pontifes scandaleux. — Léon X et la bulle Pastor seternus. — Achèvement de la doctrine de la papauté. — Le Pape prince séculier. — La religioD est dupée. — L'inévitable révolution religieuse.

C'est au x[v^ et au xv^ siècles que se déterminent dans l'Eglise les actions qui la conduiront irrésistiblement à

1. Bibliographie dans Ficker et Hermelink, Daa Mittelalter, §§ 38 et 41 à 51.

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la crise de la Réformation. De ces actions, les unes, et non les moins énergiques, sont sorties du renouveau de culture antique qu'on nomme l'humanisme, et qui fait aux hommes instruits un état d'esprit inconciliable avec la pensée et la pratique religieuses du Moyen Age; nous les laisserons de côté pour le moment. Les autres sortent très naturellement de la vie ecclésiastique ellemême, du désir — que les circonstances rendent de plus en plus instant — d'une réforme du sacerdotalisme et de la résistance de la Papauté à ce désir. C'est même sur cette dernière question que s'engage à fond, dans l'Eglise catholique, le décisif combat entre les dernières forces de résistance au Pape, appuyées sur la tradition antique de la souveraineté du Concile, et le pontificalisme, qui cherche à consolider définitivement en droit la monarchie absolue où l'a conduit en fait l'évolution gouvernementale de l'Eglise. Et c'est parce que le Pape demeure vainqueur et qu'il use mal de sa victoire que la réforme, par quoi l'unité catholique pouvait être sauvée, ne se fait point, et que devient inévitable la révolution où se brise la catholicité romaine*.

Deux événements étroitement liés déterminèrent les circonstances par lesquelles s'accrurent, au point de devenir insupportables, les maux dont souffrait déjà l'Eglise : l'un se nomme la Captivité de Babylone — c'est le séjour du Pape en Avignon, de 1308 à 1370 — l'autre le Grand Schisme d'Occident, de 1378 à 1417.

Les prétentions toujours grandissantes du Pape et l'autorité toujours croissante qu'il avait acquise dans l'Eglise au cours du Moyen Age n'avaient jamais pu lui donner une force matérielle capable d'assurer, dans tous les cas, son indépendance. Or, en la personne de Boniface VIII, il commit, ainsi que je l'ai rappelé, l'imprudence d'entrer en conflit avec le roi de France, et fut vaincu. Par la volonté du vainqueur, la Papauté se

1. Pastor, Hiat. des papes (traduc. Furcy Raynaud), t. I. — Salembier, Le Grand schisme d'Occident^, Paris, 1900.

trouva réduite à changer de rësidence. L'archevêque de Bordeaux, Bertrand de Got, élu en 1305, et qui prit le nom de Clément V, erra durant quatre ans de ville en ville, dans le midi de la France; et par crainte, prétendait-il, de tomber sous la tyrannie des barons romains, il finit par se fixer en Avignon, en 1309. Il n'avait peutêtre pas l'intention d'y demeurer, car il prit chez les Dominicains du lieu un domicile qui ne pouvait guère être que provisoire ; mais son second successeur, Benoît XII, commença d'édifier l'imposant château qui existe encore, et, dès lors, il parut que, tout en parlant parfois de retourner dans la Ville éternelle, le Pontife l'abandonnait définitivement. Telle fut, du moins, après Clément V, Jean XXII et Benoît XII, l'attitude de Clément VI, d'Innocent VI et d'Urbain V (+ 1370). On a dit beaucoup de mal des Papes d'Avignon et souvent trop ; plusieurs ne furent point sans mérites. Toutefois on ne saurait nier qu'ils aient connu de grands besoins d'argent et qu'ils aient eu recours, pour s'enrichir, à des procédés fâcheux, dont plusieurs ressemblaient assez à la simonie et qui, tous, paraissaient s'inspirer d'une cupidité peu digne d'un vicaire du Christ. Ils cherchèrent, par exemple, une compensation à leurs revenus italiens, qui ne rentraient plus guère, et à l'apport de puissances tributaires du Saint-Siège, qui manquaient de zèle, dans le développement du système des annales, réserves et expectatives^ et dans une exploitation rigoureuse de toutes les grâces dont ils disposaient. Leurs plus ardents défenseurs s'en montraient scandalisés et laissaient dire que

1. Vannate est un droit égal au revenu d'une année de leur bénéfice que devaient au Pape tous les dignitaires ecclésiastiques pourvus d'un bénéfice consistorial, c'est-à-dire attribué par le Pape en consistoire : les évèchés et abbayes se trouvaient dans ce cas. Les réserves sont des rescrits pontificaux par lesquels le Pape déclare se réserver l'attribution de tels ou tels bénéfices ; il les attribuait moyennant finance, naturellement. L'expectative est le droit accordé à un ecclésiastique d'être pourvu de tel ou tel bénéfice quand il sera vacant.

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la principale occupation en Avignon était de compter et de peser des piles d'écus. 11 est certain aussi que la plupart de ces Pontifes français parurent donner le pas, dans leurs préoccupations, aux questions séculières et politiques sur les questions religieuses ou proprement ecclésiastiques. D'autre part, le transfert de la Papauté en Avignon nuisit à son autorité œcuménique; il sembla qu'elle y perdît tout ou partie de son indépendance et se subordonnât au roi de France.

De tout cela les ennemis du Pape tirèrent avantage contre lui. Ils commencèrent par attaquer les abus séculiers qu'on lui reprochait ajuste titre et finirent par s'en prendre à l'autorité pontificale elle-même. Par exemple des Franciscains, fidèles à l'idéal de pauvreté du saint d'Assise, s'élevèrent contre Jean XXII (1316-1334), en opposant son opulence à la divine indigence du Christ et des Apôtres. Le Pape lança une bulle {Cum inter nonnullos, du 12 novembre 1323) pour déclarer erronée et hérétique l'opinion que le Seigneur et ses Apôtres ne possédaient aucun bien. Il professait qu'à la vérité, en tant qu'homme, le Christ n'avait possédé que d'humbles choses et avait donné l'exemple de la pauvreté parfaite, mais qu'il n'en demeurait pas moins Seigneur et Maître de tout sur la terre, si bien que lorsqu'il disait : Mou Royaume n'est pas de ce monde, il fallait seulement entendre que sa royauté lui venait de Dieu et non des hommes. Ces thèses s'étendaient sans aucune difficulté à la justification des entreprises pontificales sur les richesses terrestres. Mais, comme les coups et les menaces ne rendent point bonnes des raisons médiocres, ou pires, les Frairicelli ne se soumirent pas à celles de Jean XXII. et TEmpereur Louis de Bavière, qui avait querelle avec lui, les encouragea.

L'un d'eux, Guillaume d'Occam {-\- 1347), franciscain

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anglais, réfugié en Allemagne, écrivit un pamphlet où il affirmait, avec une audace et une perspicacité surprenantes, que l'Eglise doit se transformer selon les besoins des âges successifs, que ni la primauté du Pape ni la hiérarchie ne sont en soi nécessaires à son existence et ne doivent être regardées comme lesgardiennes infaillibles de la vérité. Le Pape peut se tromper, le Concile aussi, qui lui est pourtant supérieur, et la seule règle sûre est à chercher dans l'Ecriture, ou dans les croyances fondamentales acceptées partout et de tous temps dans l'Eglise.

Vers la même époque, deux professeurs de l'Université de Paris, Marsiglio de Padoue et Jean de Jandun, attirés par Louis de Bavière à Nuremberg, y composaient leur Defensor Pacis (1326), où éclataient les opinions les plus révolutionnaires : la souveraineté appartient au peuple, qui doit élire ceux à qui il reconnaîtra pouvoir sur lui ; en matière religieuse, l'autorité est à placer dans l'Ecriture, dont, pratiquement, l'interprétation doit être confiée non pas à la curie romaine, mais au Concile général, convoqué par la puissance séculière, et où, à côté des dignitaires ecclésiastiques, siègent des laïques élus par les communes. L'organisation de l'Eglise est affaire d'opportunité et ne saurait réclamer le respect que veut la foi; le Pape n'est rien qu'un agent d'exécution des volontés du Concile ; l'Etat surveille l'Eglise et la gouverne au temporel ; il est son juge, limite le nombre de ses clercs, pourvoit à ses bénéfices et lui assigne sa part des charges publiques. Jean XXll, qui s'insurge contre toutes ces vérités, c'est le grand dragon, le vieux serpent, etc.

Propos de bataille que tout cela et, pour une large part, doctrines de circonstance, mais terriblement inquiétants, tout de même, car ils prouvent un singulier relâchement dans la discipline de l'Eglise et un profond désordre dans les esprits. Au fond la Papauté d'Avignon n'a que le tort de suivre le mouvement du temps où elle vit, de se conformer aux habitudes des princes séculiers, que le goût de la vie luxueuse saisit

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