LA CAPTIVITÉ DE DABÎLONE
les uns après les autres et que le mal d'argent travaille plus ou moins. Les évcques ne font guère d'autre sorte, en petit, que le Pontife lui-même. Néanmoins, les fidèles sont parfaitement fondés à réclamer contre un sécularisvie scandaleux, si contraire à l'Ecriture et à l'authentique tradition de l'Eglise. De ces démêlés, où la politique tient beaucoup de place, les mal intentionnés de toute origine profitent : les hérétiques y trouvent des facilités pour se dissimuler et se répandre ; les clercs vicieux y gagnent l'impunité, et les ambitieux s'en aident sans vergogne. Les Etats du Pape en Italie demeurent dans le trouble et le désordre presque sans interruption. Tout va donc mal dans la maison du Seigneur. Voilà longtemps déjà qu'on le dit, mais jamais avec plus de vérité. Des princes séculiers, tel Frédéric de Sicile, écrivant à son frère, Jayme d'Aragon, en 1305; des saintes, telle Catherine de Sienne, qui flétrit en termes acerbes « les mauvais pasteurs de V Eglise » et demande la répression des personnages « qui portent l'infection et la putréfaction dans le jardin de l' Eglise »; des poètes, tels Dante (-|- 1321), qui déplore la décadence du monachisme et celle de la Papauté*, ou Pétrarque, qui entre en fureur pour décrire les vices de la cour d'Avignon ; des docteurs, tel Nicolas de Clémenge, dont le De ruina ecclesiae donne l'idée d'une dégradation extraordinaire de l'édifice ecclésiastique; tous s'accordent avec nombre d'autres autorités, moindres mais non moins précises dans leurs récriminations, à nous peindre le mal sous le plus sombre aspect. Les fidèles, que leurs pasteurs laissent à l'abandon en tant d'endroits, ne disposent contre eux d'aucun recours pratique. Se plaindre à Rome ne mène à rien, à moins qu'on ne dispose de beaucoup de temps,
1. Paradiso, chant XXII, la conversation avec saint Benoît, et chant XXVII, la colère de saint Pierre :
Quegli ch" usurpa in terra il luogo mio,.... Fatto ha del cimiterio mio cloaca Del sangue e délia puxza....
162 LE CHRISTIAMS-ME MÉDIÉVAL ET MODEHNE
de patience, de protection et de ressources. Rien n'est plus scandaleux et plus décourageant pour les misérables que cette insolente puissance de l'argent, qui paraît s'étendre sur l'Eglise entière, la dominer et la conduire, sans qu'elle cherche vraiment à se débarrasser de sa tyrannie.
Le plus grave, c'est que de ce clergé, qui donne aux fidèles l'impression de se dérober, par égoïsme et par appétit des jouissances terrestres, à son devoir professionnel, la plupart des hommes de ce temps ne conçoivent pas qu'ils puissent se passer. Il est remarquable que les meilleurs chrétiens, ceux qui réclament avec le plus d'insistance une réforme prompte, s'imaginent encore qu'il ne s'agit que de redresser la discipline ecclésiastique, de corriger les mœurs des clercs, de se débarrasser de personnes indignes de la « clergie », alors qu'il s'agit, en outre et surtout, de donner une direction nouvelle à la foi officielle, d'avouer que la scolastique a fait son temps, d'élaborer une autre théologie.
Que, dès lors, plusieurs esprits hardis et logiques s'en doutent, nous en avons un indice dans la révolte de John Wiclef {-\- 1384), un des maîtres de l'Université d'Oxford, qui, rejetant en bloc la transsubstantiation, la confirmation, la confession auriculaire, le caractère divin du sacrement de l'Ordre, tout l'acquis dogmatique et sacramentaire du Moyen Age, et jusqu'à la Tradition, prétend revenir au christianisme du Nouveau Testament. Ce réactionnaire d'apparence est un précurseur.
Les partisans de la réforme ne vont pas encore si loin et, désespérant du Pape, ils gardent leur confiance à l'Eglise. Ils se persuadent assez naïvement que le Concile porterait en lui des vertus réparatrices qui accompliraient l'œuvre salutaire. Ils s'imaginent que tout irait mieux si la Papauté, qui est fortuitement devenue la tête souveraine du grand corps ecclésiastique, était ramenée à sa place et à sa fonction légitimes, conformément à la tradition et au droit antiques. C'est, selon toute probabilité, Occam qui a formulé, au cours
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de ses démêles avec le Pape, celte Ihcorie conciliaire^ en laquelle les réformateurs du xiv et du xv' siècles vont mettre tous leurs espoirs.
Et pourtant ce même Occam (-f- 1347) avait apporté dans la pensée religieuse de son temps un trouble encore plus profond que ne l'était celui dont sa revendication conciliaire venait inquiéter les autorités de l'Eglise : il avait restauré avec éclat le nomiiialisme le plus radical. Les universaux, disait-il, ne sont pas des c/joses {res), lesquelles seules sont réelles et existent vérilablemcnt, mais des ynots (nomir.n), des signes, par lesquels on désigne plusieurs choses semblables. Notre esprit ne peut, de par sa nature, saisir que des réalités individuelles et contingentes; d'où il suit que toutes les sciences qui prétendent les dépasser, telles la métaphysique et la théologie, n'oiïrenl aucune sécurité : elles chancellent par la base. Si Occam avait tiré de ses affirmations les conclusions logiques qu'elles enferment, il aurait balayé toute la spéculation chrétienne, d'Origène à saint Thomas, et l'aurait réduite à n"étre rien de plus qu'une logomachie quelquefois ingénieuse, un jeu de concepts sans autre appui que des hypothèses invérifiables. Mais ce logicien manquait de rigueur, car il rétablissait tout ce qu'il semblait détruire, ou, du moins, il en justifiait d'avance le maintien, en proclamant que s'il est certain que Dieu seul possède la science, l'homme jouit de la foi. Ainsi la plus redoutable des critiques fondait dans une effusion fidéiste ; car si les vérités de la foi sont, de par Dieu, terrain solide pour la pensée religieuse, comment lui refuser le droit de bàlir sur elles, comme il semble légitime à la science d'édifier sur les vérités d'expérience?
Dans le nominalisme d'Occam, la théologie de l'Ecole vit surtout des principes et des tendances redoutables et c'est pourquoi elle le combattit avec acharnement durant tout le XIV* et le xV^ siècles; mais, en fait, quand la doctrine parvint — car elle y parvint — à se faire admettre en Sorbonne et bientôt à s'emparer de la place, elle
n'engendra point l'agnosticisme qu'elle semblait logiquement préparer et ne changea rien aux positions dogmatiques orthodoxes. Toutefois elle demeura d'accord avec l'esprit de son fondateur en ce que ses principaux tenants favorisèrent les désirs et les tentatives de réforme.
A force de s'entendre répéter qu'il sauverait l'Eglise s'il retournait à Rome, Grégoire XI s'en fut y mourir (1378) et cette décision, que tous les chrétiens éclairés réclamaient, parce qu'ils se persuadaient que la corruption de la Papauté ne s'amenderait pas en Avignon, cette décision, dans laquelle ils plaçaient trop naïvement l'espoir d'un renouveau de l'Eglise, fut le point de départ d'une crise effroyable.
Le successeur de Grégoire, Urbain VI, annonça avec tant de fracas l'intention de faire la réforme attendue, et de la commencer par « le chef » de l'Eglise, c'està-dire par la curie, qu'il épouvanta ses cardinaux. Malmenés par lui, ils prétendirent bientôt — à tort probablement — qu'ils ne l'avaient élu que sous la pression de la populace romaine, le déposèrent et firent choix de Clément YII. Urbain qui, à défaut de circonspection, ne manquait point de fermeté, refusa de céder la place, et, comme les Romains le soutenaient, son compétiteur n'eut d'autre ressource que de retourner en Avignon (1378). Ainsi commença le Grand Schisme, qui, coïncidant avec la guerre de Cent Ans, l'anarchie de l'Allemagne et celle de l'Italie, plongea l'Eglise dans le plus affreux désordre.
Pour des raisons politiques, les princes se rangèrent sous l'obédience de l'un ou l'autre pape et prolongèrent ainsi la division. Les deux pontifes s'excommunièrent réciproquement, eux et leurs partisans, et, dans l'incertitude où se trouvaient les fidèles de l'endroit où siégeait le Pape véritable, une impression très pénible sortait