LA RÉFORMATION
Si pourtant la Réformalion n'avait été que la tentative de quelques chrétiens transformés par une culture nouvelle pour conformer leur foi aux exigences de leur vie iiitellecluelle, elle n'aurait, sans doute, pas porté très loin; mais l'initiative des intellectuels rencontrait, au début du xv!*" siècle, des conditions qui devaient la favoriser, qui allaient l'étendre et la préciser.
Le Pape n'avait point accompli dans l'Eglise les améliorations que les plus éclairés des fidèles lui réclamaient depuis si longtemps et qu'ils avaient cherché à lui imposer au xiv* et au xv« siècles ; mais ce n'était pas parce qu'elles étaient devenues inutiles et, en fait, elles n'avaient jamais paru plus nécessaires qu'au temps où commence l'agitation de la Préréforme. Les Etats Généraux de Tours, en 1 i84, les présentent comme le vœu de la France entière, en constatant que les clercs <.'^ qui doivmt estre la forme, l'exemple et lemirouer des autres », demeurent fort au-dessous des laïques pieux et ne font même pas honnêtement leur métier. Le mal n'existe pas qu'en France et il ne se borne pas à la négligence dans les fonctions ecclésiastiques : trop de clercs ne résident pas, pratiquent la chasse aux bénéfices, ou mènent une existence scandaleuse. Le haut clergé vit dans le luxe et l'opulence, se conformant ainsi de son mieux à l'exemple parti de Rome, et il méprise le petit, qui végète ordinairement, du moins celui des campagnes, dans l'indigence et l'ignorance. A la fin du xv* siècle, on remarque que, même dans le diocèse de Paris, les clercs ruraux sont à peine en état de célébrer le culte et d'administrer correctement les sacrements ; ils paraissent incapables de prêcher et ont accoutumé d'ânonner quelques méchants sermons, composés on ne sait par qui, vides de bonne doctrine et pleins d'histoires saugrenues.
Certains écrivains catholiques d'aujourd'hui, tout en
confessant cette dégradation du clergé, pensent la justifier en disant qu'elle correspondait à celle des laïques d'alors, car, au fond, les gens ont toujours la religion et l'Eglise qu'ils méritent. Assurément ; et il n'est pas niable que la société du xv« siècle et du début du xvi* n'apparaisse comme très corrompue, si on la considère dans ses hautes classes, et que la religion des basses classes ne semble bien grossière; mais on incline à croire que l'Eglise est en grande partie responsable de cette dépravation et de cette superstition, quand on constate que l'Inquisition ne réclame qu'une orthodoxie d'apparence, et qu'au surplus crimes et péchés n'ont plus guère d'autre importance ecclésiastique que de représenter une abondante source de revenus pour les vendeurs d'absolution. L'hérétique vertueux monte au bûcher et disparaît; l'orthodoxe corrompu se confesse et paie : Dieu et l'Eglise y doivent trouver également leur compte. Le dérèglement des laïques n'est pas non plus cause de Tétroitesse d'esprit et de la niaiserie des théologiens, de ceux, par exemple, qui disputent gravement en Sorbonne contre Ramus à propos de la prononciation de quisquam et de qvamquam, et prétendent que contester leur manière de dire revient à offenser la religion.
Ce ne sont pas non plus les laïques qui obligent les clercs à organiser, pour faire justifier par le ciel luimême la pratique des indulgences et leur efficacité, des farces abominables comme celles qui font scandale sous François I". Un des aumôniers du roi et un docteur en Sorbonne ne font-ils pas apparaître dans un couvent mal tenu, celui des religieuses de Saint-Pierre, à Lyon, l'esprit d'une sœur qui s'est enfuie de la maison, pour vivre dans la débauche, et a fini misérablement? Repentie d'outre-tombe, elle fait ses confidences à une religieuse dont on admirait jusqu'alors la « simplesse >> et profère en public, et sous le contrôle d'un évêque, les plus rassurantes déclarations touchant l'existence du purgatoire et la merveilleuse vertu des indulgences pour en ouvrir
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les portes. L'histoire reçoit par toute la France une publicité profitable. Elle n'est pas la seule de ce genre qui ait couru en ce temps-là et le clergé abuse de la crédulité populaire, pour tirer argument et avantage des apparitions de revenants et autres diableries. D'aucunes sont assez retentissantes pour que les autorités de justice s'en mêlent, et assez mal agencées pour qu'elles y découvrent une supercherie et qu'elles sévissent.
Il est du reste remarquable que le relâchement des mœurs, tout autant des clercs que des laïques, n'atteint pas d'ordinaire la foi. La piété populaire reste très vive et très profonde à la fin du xv= siècle; les pèlerinages attirent foule; les drames sacrés sont suivis avec le même empressement et la même émotion qu'autrefois; les confréries pieuses se multiplient; les livres édifiants trouvent de nombreux acheteurs; on s'intéresse aux prophéties qui circulent et annoncent le retour prochain de Constantinople à la chrétienté. Le seul désir de la réforme de l'Eglise et des mœurs chrétiennes, partagé souvent par ceux-là même qui avaient le plus besoin de se réformer, suffirait à prouver combien le sentiment chrétien, tel que la tradition occidentale l'a fondé, pénètre encore la vie des hommes. Qu'un moine éloquent monte en chaire et parle, il est sûr de trouver un auditoire vibrant et tout prêt à traduire en actes et en gestes les conseils qu'il lui donne. J'ai déjà nommé Jérôme Savonarole, qui fut durant plusieurs années le directeur de conscience de Florence; dans la seconde moitié du xv« siècle, Olivier Maillard et Jean Raulin, pour m'en tenir aux plus connus, obtiennent en France une renommée qui n'égale pas, assurément, l'autorité du dominicain italien, mais qui leur assure une sérieuse influence. Ils répandent sans se lasser, dans une langue familière et vigoureuse, devant les fidèles assemblés, de rudes invectives contre les abus du clergé, les indulgences, les vices de Rome, et ils réclament hautement la réforme nécessaire. Ce ne sont point proprement des
humanistes, mais des religieux zélés, formés parla philosophie scolaslique et qui ont quelque connaissance des bonnes lettres.
D'ailleurs le Pape, en se dérobant devant la lourde tâche de la réforme, n'avait pas découragé toutes les initiatives individuelles de chercher à réaliser dans l'Eglise au moins des améliorations partielles. 11 faut pourtant convenir que les tentatives faites en ce sens, ou n'ont pas réussi, ou sont demeurées trop restreintes, ou n'ont pas su se rendre très sympathiques.
Tout au courant du xv^ siècle, plusieurs ordres monastiques ont essayé de se réformer, les Clunisiens d'abord et, à leur suite, les Cisterciens et les Mendiants. L'ordre des Minimes, fondé par le célèbre ermite Calabrais, saint François de Paule (+1507) apporte aux autres l'exemple d'une ferveur toute neuve et d'une règle rigoureuse strictement suivie. Néanmoins les quelques résultats atteints ne durent guère. A la veille de la Réformation protestante, cette superficielle restauration des couvents n'est plus, pour la plupart d'entre eux, qu'un souvenir, et ils sont retombés à ces trompeuses apparences de vie régulière, sous lesquelles se développent à leur aise toutes les fantaisies individuelles et tous les désordres; sans compter les interminables et scandaleuses querelles d'ordre à ordre. Une fois de plus la réforme des monastères n'a pas réussi. Au reste son succès, même très durable, n'aurait pas résolu le problème qui se posait pour l'Eglise, non plus que ne le résolvait l'ascétisme édifiant de quelques notables universitaires de Paris, un Quentinou unStandouck. Il ne suffisait plus, en effet, d'obtenir de quelques individus isolés une vie méritoire dans le siècle ou hors de lui; il s'agissait, je l'ai déjà dit, d'une révision complète de l'économie de l'Eglise et de la foi.
Les grands hérétiques, Wyclef, Huss, Jérôme de Prague, par exemple, l'avaient bien senti et ils étaient résolument entrés dans la voie où s'engagèrent à leur tou-r les maîtres de la Réformatioo. Mais, lorsque ces
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[iiécurseurs s'étaient levés, les temps n'étaient pas oiiijore accomplis pour leur œuvre, et c'est pourquoi ils Il avaient pas entraîné le vaste assentiment qui, seul, pouvait assurer le triomphe de leurs idées. Depuis leur mort (H'pendant, les opinions de beaucoup de chrétiens réfléchis évoluaient rapidement dans le sens de ces idées-là. 1> abord parce que la persistance du mal et l'impuissance (1 ' l'Eglise à le guérir, leur faisaient cherclver des :»èdes plus actifs que les pauvres topiques ecclésiasles. Eu second lieu parce qu'avec l'imprimerie se Il jiandait la connaissance de la Bible*, par laquelle se modifiait nécessairement la représentation du christianisme dans l'esprit de ceux-là qui s'appliquaient à regarder, à comprendre et à comparer. Enfin parce que le changement des méthodes et du sens des études dans les collèges préparait une génération fort mal disposée pour l'esprit médiéval qui avait présidé à l'organisation de l'Eglise officielle et, pour autant, de la doctrine orthodoxe.
C'est pourquoi lorsque Luther prit son départ sur la question des indulgences, parce que l'abus qu'en faisait alors Rome provoquait spécialement son zèle, il se trouva dès l'abord entraîné beaucoup plus vite et plus loin qu'il ne le voulait sans doute, par inévitable conséquence et de la préparation de son milieu, et des actions engagées avant lui. Critiquer à fond les indulgences et leur justification, c'était, bon gré mal gré, poser le problème du ponlificalisme tout entier. Pour le résoudre, il fallait remonter dans la tradition de l'Eglise au delà des limites du Moyen Age et se représenter la chrétienté
1. De 1450 à 1517 paraissent en Allemagne plus de vingt éditions de la Vulgatc complète, plus de trente en Italie, une dizaine en France; en même temps des traductions en langue vulgaire se produisent un peu partout, et aussi des commentaires qui cherchent au moins à expliquer le sens littéral du Livre.
sans Pape. Cependant, le Pontife romain tint tête au moine allemand qui, lui-même, devint aussitôt, sans même le souhaiter, le noyau de cristallisation de toutes les idées d'opposition au clergé romain, de tous les désirs de réforme épars en Allemagne, et, du coup, le débat s'élargit. Ce fut comme une vérification générale des justifications romaines et des prétentions de l'orthodoxie, et alors la vieille semence de Wicleff et de Huss leva vigoureusement un peu partout dans les pays germaniques et bientôt en France. La logique et la tradition du passé chrétien retrouvé s'unirent pour l'affirmer.
En même temps, les Réformateurs, sentant l'impossibilité, en leur temps, de se débarrasser par la solution ascétique, c'est-à-dire par la vertu du théorique célibat romain, du problème sexuel, que le dérèglement des mœurs du clergé posait devant eux, adoptèrent la solution qui les ramenait aux origines de l'Eglise et autorisèrent le mariage des prêtres. C'est là un point sur lequel Rome n'a jamais cédé, non seulement parce qu'elle a pu se croire liée par tant de décisions pontificales contre le nicoiaïsme et le mariage de ses clercs, mais encore et surtout parce qu'un instinct très sûr l'avertit du danger que l'abandon du célibat canonique; ferait courir à sa domination. Cependant sa résistance jeta dans le camp des Réformateurs une partie notable de ses propres soldats. Et ainsi la querelle entre les Réformés et Rome en vint peu à peu à reprendre et] comme à résumer toutes les controverses du passé, a.\i\ regard de la direction, de l'orientation générale et de, l'esprit de l'Eglise.
D'autre part, en ce temps où les assises de la société i étaient eneore chrétiennes, où l'ordre social tout entier paraissait réglé, consolidé, maintenu par l'Eglise, contester son magistère et prétendre faire de la Bible la règle de la foi et de la vie, ne pouvait manquer de provoquer de redoutables conséquences sociales. On a très justement observé que toutes les fois que le peuple
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.1 pris le Livre en main et qu'il l'a lu, en y cherchant la norme de sa conduite et le catéchisme de ses droits, c'est le princi[»e d'une action révolutionnaire qu'il y a trouvé. La proclamation de l'égalité des devoirs et des droits en Dieu lui paraît si naturellement entraîner l'égalité sociale, au moins la réprobation de la tyrannie et du servage! Au courant du xv* siècle et au début du xvi*, plusieurs mouvements populaires s'étaient déjà produits vn Allemagne, réflexes ù la fois de la misère matérielle, de l'oppression et du mécontentement religieux. En 1525 la révolte de Luther, au nom de l'Evangile, retentit en un écho formidable dans les masses profondes des campagnards, et, soulevés par une sorte de fureur, où l'exaltation religieuse et la haine sociale entraient sans doute pour parts égales, ils se portèrent à de terribles excès. Rien n'est plus curieux, de ce point de vue, que la levée des Anabaptistes de Munster autour de Jean de Leyde (1534-35). Ces hommes, violents par nature, et assoiffés des jouissances matérielles qu'ils avaient jusqu'alors vainement désirées, prétendirent restaurer par la force la société dont ils croyaient voir la loi dans la Bible. Il va de soi qu'ils versèrent promptement dans l'insanité sanglante. Une violente réaction, encouragée par Luther lui-même, ne tarda point à s'organiser dans les classes dirigeantes contre ces soulèvements d'en bas, et le peuple, finalement, ne gagna rien à ce que l'autorité religieuse de l'Eglise passât aux mains des princes séculiers; ce qui fut le principal résultat politique et social de la Réformation, à peu près partout où elle réussit. Et quand je dis qu'il n'y gagna rien, je n'entends pas seulement parler de sa liberté, de ses libertés si on préfère, auxquelles l'autorité religieuse du prince, désormais plus directe, plus immédiate, ajouta une contrainte de plus; je songe à la liberté religieuse elle-même, puisque ce devint un devoir strict pour les sujets de penser et de croire comme leur prince. Cujus regio hujus religio devint l'adage courant de la politique
religieuse dans les pays réformés*. Et ainsi la Réformalion manqua l'œuvre d'émancipation politique et sociale qu'elle semblait impliquer, que les simples, très logiquement, avaient attendue d'elle et avaient cherché, selon leurs moyens, à lui faire produire.
Son œuvre religieuse considérée en elle-même ne s'explicita pas non plus comme on aurait pu croire qu'elle le ferait ; je veux dire comme il nous semble aujourd'hui logique qu'elle eût dû le faire. Les Réformateurs prétendaient, de très bonne foi, restaurer le christianisme authentique; en réalité, ils organisèrent des systèmes doctrinaux plus ou moins nouveaux et^tels que les réclamaient les hommes dont ils personnifiaient eux-mêmes les aspirations religieuses. Ils organisèrent aussi de nouvelles Eglises pour servir de cadres à la vie religieuse qu'ils rêvaient. Au fond, systèmes et Eglises nous semblent beaucoup moins libérés du médiévalisme^ que ne le croyaient leurs auteurs; ce n'est pas d'un seulj coup qu'on se débarrasse du passé. L'œuvre fut accomplie par des intellectuels, mais des intellectuels bienl moins avancés dans les voies de la critique que la] plupart des grands humanistes d'Italie, des intellectuels! croyants, qui cherchèrent à expliquer leur foi par leur] raison et non à la contrôler par elle. C'est pourquoi ilS' demeurèrent très conservateurs au regard de la dogmatique orthodoxe et c'est pourquoi aussi les simples, sans toujours les bien suivre dans les détours de leurs raisonnements, acceptèrent en si grand nombre leurs
1. C'est en Angleterre, sous Henri VIII, que s'étale le plus cyniquement la tyrannie religieuse d'un prince qui se dit réformateur : il poursuit et, au besoin, met à mort les catholiques comme papittes et les protestants proprement dits comme hérétiques. On n'est dans la vérité et la sécurité qu'en acceptant en rigueur son credo et toutes ses prétentions pontificales.
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conclusions. Ils y avaient été, du reste, préparcs par la lente et persistante action sur eux de la vieille idée de Réforme, d'où les Réformateurs, eux aussi, étaient partis pour glisser peu à peu aux hardiesses doctrinales.
Les adhérents vinrent aux Eglises réformées en nombre inégal selon les pays : ce fut affaire de tempérament individuel, de milieu, de circonstances. Leurs groupes, peu compacts dans les pays proprement latins, l'Italie et l'Espagne, n'y tinrent pas longtemps contre les efforts énergiques de l'Eglise, aidée des autorités publiques'. Il en fut tout autrement dans les pays germaniques parce qu'un grand nombre de princes jugèrent de leur propre intérêt de les aider. La France- se partagea, inégalement, entre le calvinisme et la vieille orthodoxie, et cette division ne tarda pas à engendrer, de même qu'en Allemagne, des luttes fratricides, que des compétitions politiques compliquèrent et prolongèrent.
Mais ce qu'il nous importe de noter pour le moment, c'estque les protestants n'arrivèrent point à s'émanciper entièrement des traditions qu'ils auraient dû logiquement rejeter. Ils ne se libérèrent même pas tout à fait de la scolastique. Les polémiques sur des questions extérieures et réellement accessoires, oîi ils se trouvèrent jetés par la force des choses et qu'ils ne surent pas éviter à leurs propres Eglises, les difficultés diverses qu'ils rencontrèrent, et, par dessus tout, l'hypnose d'un long atavisme, qu'ils n'eurent pas la force de secouer^ les détournèrent de ce qui nous paraît aujourd'hui l'essentiel : l'examen rigoureux et impartial des postulats fondamentaux de la foi traditionnelle. Toutefois, pour justifier la hardiesse qu'ils eurent de choisir dans le corps doctrinal de l'orthodoxie catholique et dans le faisceau de ses pratiques, tout autant que pour fonder
1. Cf. E. Rodocanachi, La Réforme en Italie. Paris, 1920 et 1921, 2 vol. ; Hermelink, Reformation, p. 154 et s.
2. Hermelink, Op. cit., p. 157 ; A. Autin, L'échec de la Réforme en France au XVI' tiède. Paris, 1918.
le droit à vivre de leurs Eglises, ils posèrent un principe fécond, dont les inévitables conséquences les auraient épouvantés s'ils les avaient prévues : c'est à savoir que la Vérité est enclose toute dans l'Ecriture, oîi chacun la peut librement chercher.
Tous les progrès accomplis par la science critique, touchant l'histoire et la vie chrétiennes, sortent directement de ce principe de libre examen. Il ne va à rien moins qu'à ruiner de fond en comble, et préjudiciellement, toute théologie d'autorité et toute dogmatique « objective », attendu que l'Ecriture ne présente pas à tous ses lecteurs la vérité sous les mêmes espèces, ni avec le même caractère d'évidence. Les Réformateurs ne comprirent pas, bien entendu, toute la valeur émancipatrice du principe que les nécessités mêmes de Vexisteîice leur imposaient, plus qu'ils ne s'attachaient spontanément à lui. C'est pourquoi ils ne parvinrent guère qu'à se débarrasser du magistère de Rome et ils continuèrent à croire aux grandes affirmations dogmatiques traditionnelles, qu'ils projetaient sur les textes sacrés en s'imaginant qu'ils les tiraient d'eux. C'est pourquoi également ils se montrèrent si souvent de terribles autoritaires, des persécuteurs aussi rudes, et, en raison, beaucoup moins excusables que les catholiques. Mais il ne leur appartenait pas de barrer définitivement, et où ils le jugeaient bon, la route qu'ils avaient ouverte ; l'avenir leur échappait, et il devait expliciter, dans le domaine de la foi, l'entreprise qu'euxmêmes n'avaient osé pousser que dans celui de la discipline et de Tecclésiologie.
Le résultat le plus apparent de leur révolte contre la tradition romaine était qu'ils avaient, suivant la pittoresque expression de Nietzsche, frappé le christianisme à.'hémiplégie^ soustrait à l'action du cerveau naguère commun la moitié du corps chrétien. Et, brisant l'Unité catholique, ils avaient dispersé ce qu'ils avaient arraché à Rome de fidèles en Eglises, non seulement incapables