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LA DÉFORMATION

de s'unir en une seule, malgré les efforts qu'elles tentèrent en ce sens, mais encore menacées d'un éparpillement indéfini en sectes plus ou moins singulières. Et c'est pourquoi les catholiques ont de tous temps professé que ces Eglises sont condamnables et réprouvées.

Il convient de remarquer que Luther n'avait point voulu ce résultat déplorable auquel la Réformation aboutit; son intention avait été de réformer l'Eglise, non de l'émietter; toute sa vie il déplora les ruines que son initiative avait causées et il demeura attaché fermement à l'idée catholique. Jusqu'au temps du concile de Trente, les Luthériens ne désespéraient pas du rétablissement de l'union chrétienne, ce qui prouve au moins qu'ils avaient l'illusion tenace. Erasme et divers autres hommes de bonne volonté la partagèrent d'ailleurs avec eux et crurent qu'un peu de bonne volonté réciproque rendrait possible la découverte d'un terrain d'entente, si l'on s'accordait à ne s'attacher qu'aux vérités essentielles de la religion chrétienne. Mélanchton, Grotius et, du côté des catholiques, l'Autrichien Spinola, pour m'en tenir aux principaux, cherchèrent également des formules de conciliation. Au courant du xvu' siècle, Bossuet et Leibnitz reprendront les pourparlers dans le même sens.

D'autre part, au courant du xvi® siècle, plusieurs tentatives furent faites pour unir en une seule les diverses Eglises réformées; tâche au premier abord plus aisée que l'établissement d'un compromis avec Rome, mais qui ne réussit pas mieux. Les fanatiques irréductibles mis à part, les vrais chrétiens, dans les divers camps, souffraient de cette ruine de l'ancien idéal fraternel sur quoi l'antique Eglise s'était construite, d'autant plus qu'ils en avaient pu mesurer les conséquences pratiques aux désordres et aux violences qui en étaient sortis; mais il n'était plus en leur pouvoir de relever ce qui s'était écroulé*.

1. Par la suite, l'illusioD d'Erasme sera plusieurs fois reprise par des chrétieas d'esprit large et de cœur généreux; ioutile de

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Le protestantisme, si nous groupons — tout artificiellement — sous ce nom l'ensemble des Eglises diverses issues de l'opposition au pontificalisme romain, fera donc à part sa vie dans le monde. Il y occupera, grâce surtout à l'expansion des Anglo-Saxons, une place considérable et il y jouera, soit directement, par l'influence de son esprit et de ses tendances propres, soit indirectement, par les complications d'ordre politique qu'il engendrera, ou les réactions d'ordre intellectuel qu'il provoquera dans « la chrétienté », un rôle souvent de premier plan. Son histoire particulière, sous ces divers aspects, présente un grand intérêt et elle est, en vérité, une des faces principales de l'histoire moderne et contemporaine, mais je n'entreprendrai pas de l'exposer ici; elle mérite d'être étudiée longuement pour elle-même. Du point de vue où je me suis placé pour considérer la vie du christianisme, le seul enseignement que je voudrais essayer de retenir de la vie historique du protestantisme, c'est celui qui ressort de l'étude, même très sommaire, de son évolution.

Malgré des différences sensibles de caractère, d'esprit, de tendances et quelquefois de croyances, les protagonistes de la Réformation et ses théoriciens, Luther, Zwingle, Calvin, John Knox, Mélanchton, Farel, Théodore de Bèze, et même Henri VIII, se ressemblent par plus d'un côté; ne serait-ce que par la haine qui les anime tous contre la double adultération scandaleuse

dire qu'ils ne sortiront pas d'ordinaire des rangs des catholiques, lesquels ne voient vraiment qu'un seul moyen de rétablir l'union : que les protestants confessent leur séculaire erreur et se soumettent au Souverain Pontife. — Cf. C. Woodruff Shields, The United Church of the United States. New-York, 1895; en ce moment même (1918) une action, partie de milieux américains, semble s'organiser en vue d'une tentative nouvelle.

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que Rome a substituée à l'authentique Vérité chrétienne et à la véritable Eglise du Christ. Tous croient, en elTet, qu'il existe une authentique Vérité chrétienne, une Vérité révélée ; tous croient qu'il y a une véritable Eglise du Christ, une Eglise prévue, voulue, établie par le Christ; autrement dit, ils demeurent des dogmatiques et restent t'oucièrement attachés à la notion d'orthodoxie. Sans doute ils rejettent la tradition de l'Eglise catholique — beaucoup moins complètement d'ailleurs qu'ils ne se l'imaginenl — mais ils attachent à l'Ecriture, à la Bible, la dignité de Livre inspiré intégralement, de dépôt inébranlable des vérités fondamentales et des règles essentielles. Ils les y voient clairement, les uns et les autres, pas tout à fait de même sorte et dans les mêmes termes, mais avec une assurance égale. Et ils ne s'aperçoivent pas que c'est en réalité leur propre hypnose qui anime le vieux texte et y glisse leurs propres croyances. Retrouver dans la Bible l'économie de l'Eglise anglicane, voire celle de l'Eglise luthérienne, ou la dogmatique calviniste, c'est une entreprise qui ne semble guère moins paradoxale que de fonder sur le Livre la règle de foi et l'organisation de i'Eglise romaine tout entière. Les Réformés se sont forgés, dans Tillusion qu'ils remontaient à la « tradition apostolique », la religion que leurs habitudes, leurs sentiments et leur culture réclamaient; rien de plus. En fait, ils n'ont pas admis que l'on contestât leur Vérité plus que Rome ne l'admettait pour la sienne; et c'est bien pourquoi ils ne se sont pas entendus entre eux.

Pourtant ils s'étaient d'abord débarrassés d'une part considérable du dogmatisme romain; c'était là un premier résultat pratique très intéressant; mais surtout — je l'ai déjà noté — il ne leur appartenait pas d'abolir le principe de libre examen dont ils s'étaient aidés pour rejeter le joug du « papisme ». Nées d'une critique étriquée, si l'on veut, et timide, et myope, leurs confessions n'en reposaient pas moins sur la critique; éprises d'abord d'autorité, elles n'en sortaient pas moins d'une

révolte contre l'autorité ; malgré qu'elles en eussent, elles étaient essentiellement liberté. C'est pourquoi, dès leur origine et par leur origine même, elles portaient en elles la cause de leur désagrégation prochaine ; elles ne pouvaient tarder à reprendre conscience de leur principe. Et cela d'autant plus qu'elles n'appuyaient réellement la nouvelle orthodoxie et leur intolérance doctrinale sur aucune autorité religieuse extérieure à la volonté propre de leurs adhérents.

Assurément une tradition s'est développée dans chaque Eglise, qui a contenu ou canalisé les écarts de l'individualisme religieux; mais elle n'a réussi à le faire que très imparfaitement. Les communautés réformées ne disposaient guère d'aucun autre moyen d'action que l'expulsion, pour empêcher leurs fidèles de s'avancer pour leur propre compte dans la voie ouverte par les Réformateurs, d'interpréter à leur tour et à leur guise le texte saint, norme unique de la foi. Aussi le biblisme protestant s'est-il montré étrangement fécond en schismes, qui ont éparpillé ses Eglises en confessions particulières, indéfiniment. Là où les Eglises ont pu acquérir qualité d'organes officiels de la vie publique et se consolider de l'appui de la puissance séculière, elles ont à peu près évité l'éparpillement matériel. Dès que cet appui leur a manqué et que le don de la liberté, toujours mortel aux orthodoxies, leur a été imposé, elles ont connu le pullulement des sectes dissidentes. C'est le phénomène le plus frappant que nous offre la vie religieuse des Etats- Unis ; mais il tient beaucoup plus à la nature même et aux principes fondamentaux des Eglises réformées qu'à la mentalité américaine. Jusque dans celle de ces Eglises qui, par son organisation et sa discipline, et même, dans une certaine mesure, par son esprit, ressemble le plus à l'Eglise romaine, je veux dire l'Eglise anglicane, les symptômes de scission, au moins ceux de profondes divergences doctrinales, deviennent chaque jour plus visibles.

En fait, le biblisme dogmatique de la Réformation, qui

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;iura exerc(? sur des peuples entiers, spécialement sur los Anglais et les Américains, une influence profonde, au point de devenir un élément fondamental de leur caraclère national, ne se sera intégralement maintenu que le temps qu'il aura fallu à la critique bibliquo pour prendre xmscience d'elle-même, s'organiser sommairement,

essayer et prendre son essor. A partir de ce moment-là, qui coïncide avec la dernière partie du xviii* siècle, il commencera à se disloquer lentement et sa ruine se marquera mieux à mesure que la science exégétique s'enhardira et poussera son progrès.

Le point d'aboutissement fatal de l'évolution protestante, dans quelque confession qu'on la considère, c'est Vadogmati.sme et c'est la religion personnelle : « Ce que nous en retenons — des croyances chrétiennes — pour notre compte personnel, c'est ce qui nous en paraît vrai en dehors de toute autorité surnaturelle », écrivait naguère Albert Réville'. Voilà une formule où s'enferme le grand principe du protestantisme libéral, vers lequel, irrésistiblement, évoluent plus ou moins vite tous les protestantismes. Il est trop clair qu'elle ne saurait pas plus s'accommoder de la doctrine de Luther ou de Calvin que de celle de saint Thomas d'Aquin. A son jugement, les K états doctrinaux. » du passé représentent tout simplement les étapes successives de la vie chrétienne, qui les dépasse en durant. « Le christianisme, empruntant toujours ses formes au milieu dans lequel il se réalise, après les avoir subies un temps, s'en dégage par la suite, triomphe des éléments inférieurs et temporaires qui Venchainaient, et manifeste d'âge en âge une indépendance plus grand'; et une plus pure et plus haute spiritualité. » C'est en ces termes qu'Auguste Sabatier^ posait cette grande vérité de l'évolution chrétienne, dont sa propre religion lui paraissait le terme naturel, nécessaire et,

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